13 décembre 2017

SOLSTICE d'HIVER : Dumbo, le vol de l’enfance et de la fatalité

"On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid et commun dans la promenade à travers la vie" (Renan)

Voilà. C’est mon anniversaire. J’ai sept ans. Tout rond. Nous sommes un 21 décembre. Depuis deux ans déjà, je connais le mot qui caractérise cette journée particulière dans le calendrier. C'est sans doute ce qui conduisit Madame Gédras, une de mes premières institutrices, à penser - à tort - que, bien que "réservé et prenant rarement la parole", je possédais "malgré tout un p'tit dico sympa dans la tête" pour mon âge: «SOLSTICE d’Hiver». Pas simple à prononcer pour un gamin au palais déformé par le pouce qu’il suce depuis le début de sa vie. «SOLSTICE d’Hiver». C'est le jour le plus court de l’année, le jour de mon anniversaire. J’ai sept ans et ce jour est un grand jour, car j’ai l’impression que j’entre pour une fois dans la cour des grands, car mes parents m’ont réservé une surprise qui va transformer le reste de ma vie. Définitivement. J’en suis conscient au moment même où je vis ce moment. Ma première sortie au cinéma. Au cinéma de la grande ville – Compiègne —, située à une quinzaine de kilomètres de Longueil-Annel, le village de mon enfance lorsqu'on emprunte la route de la forêt en passant par la carrière de l’Armistice. J’aime ce parcours où parfois des biches traversent la route en bondissant exactement comme l'image sur les panneaux de la signalétique routière. Accélération.  Il faut arriver à l'heure. Impatient de franchir pour la première fois les portes du Celtic. J’ai le souvenir d’être passé déjà deux ou trois fois devant ce cinéma majestueux diapré d'affiches colorées et d'une façade éclairée comme un arbre de Noël toute l'année. "C’est le cinéma pour les grands !" me rappelle mon père avant d'entrer. Je suis grand. Je vais voir Dumbo, l’éléphant volant.

Pour être sûrs de ne rien louper de l'envol du petit pachyderme, mes parents ont pris des tickets pour le balcon, tout au bord. Je pose les coudes sur la rambarde, me penche pour regarder les gens s’installer en bas. "À l’orchestre " me dit ma mère. Bizarre, car il n’y a pas de musiciens. "Oui, c’est comme ça. S’il devait y en avoir, il irait en bas". Tout est rouge dans le grand cinéma. La salle est immense. Fauteuils rouges, moquettes rouges, luminaires dorés. Une dame habillée en rouge de promène entre les rangs de l’orchestre avec des confiseries et surtout des glaces Miko. « Ne t’en fais pas, elle passe aussi par le balcon, mais après. Tu vois – ajoute ma mère – c’est bien le balcon, car nous quand on termine nos glaces, le film a déjà commencé. En bas, ils les ont déjà finis. Quand je pense qu’ils paient leurs places plus cher…» Je suis d’accord avec ma mère, mon héroïne. Je crois que j’avais compris avant même de sortir de la petite enfance combien mes parents prenaient toujours un soin inouï à rendre la réalité plus belle en valorisant tout ce à quoi nous pouvions avoir accès, un peu comme le résultat d’une expédition merveilleuse. Tout ce décor, ces gens assis derrière, dessous, ces dames aux glaces, ces fauteuils de grands en velours, ces strapontins faits pour les retardataires, cette douce chaleur, cet écran publicitaire fascinant qui faisait la promotion de tous les grands magasins de la ville qui s’enroulait doucement sur lui-même pour laisser place à l’écran blanc, tout était jouissance et jubilation. Les luminaires se tamisent et font place au noir. Seul le panneau marqué « sortie » au-dessus de la porte reste allumé. Je me demande pourquoi. J’aurai préféré le noir total en guise de plénitude. Mais le film démarre et mon attention oublie peu à peu la «sortie». « Walt Disney ! C’est le monsieur qui a fait le film. Il porte la même petite moustache que ton père. Tu sais c’est le monsieur qu’on voit dans l’émission de Pierre Tchernia à la télé ». J’ai du mal à fixer mon attention sur le film. Pas facile. Ce n’est pas que c’est trop long, mais au contraire, c’est trop rapide. Je vois Dumbo tout petit, le bébé éléphant, et j’aimerai que l’image se fige pour me permettre de le regarder plus longtemps, pour me donner le temps de rêver sur chacune de ses péripéties. Je comprends qu’il est comme moi. Petit. Comme moi, il a une maman qui prend soin de lui et le protège. Plus jamais je ne regarderais ma mère de la même manière après ce film, car je saisis vraiment ce que signifie « protéger son fils ».

Dumbo rêve, Dumbo vole, Dumbo est malmené par des corbeaux. Trop de choses pour moi dans la vie de Dumbo. Et où a-t-il dégoté un train dont la locomotive possède une tête et une casquette de contrôleur ? Bizarre tout cela. Tout comme la musique et les chansons. Je ne sais si j’aime ou pas. Mais cela m’intrigue vraiment. Je pleure quand Dumbo pleure. J’ai peur quand Dumbo a peur. Je crois que je ne parviens cependant pas à m’identifier à l’éléphanteau, car je suis certain que je ne voudrais pas vivre ce qu’il vit. Fin. J’ai sept ans. C’est mon anniversaire. Nous sortons du cinéma. Il fait nuit. C’est la journée la plus courte de l’année. La neige commence à tomber. Il faut rentrer pour manger le gâteau d’anniversaire. Une génoise faite par ma mère avec de la confiture de fraises au cœur et une jolie coque de chocolat. Je pense à Dumbo qui n’en mangera pas. Je pense à cette drôle de plume qui lui permettait de voler et à ses oreilles trop grandes. « Est-ce que j’ai quelque chose de trop grand moi, ou de trop petit ? Est-ce qu’il y a des corbeaux qui se sont déjà moqués de moi ? Oui, je crois, je crois bien, parce que je n’ai jamais été super doué pour jouer à quoi que ce soit dans la cour de récré. Parce que cela me donne ce que les adultes appellent des complexes. Je suis le plus merveilleux pour mes parents, mais j’ai bien conscience qu’ils me regardent comme la mère de Dumbo. Mes copains, même mon meilleur ami, Jérôme, sont tous bien plus forts que moi, en sport, à l’école et je suis timide, bien trop timide même si je tente de séduire mon institutrice avec mon “SOLSTICE d’Hiver”. Je sais déjà que je la dupe, que c’est une tactique qui vise à me différencier un peu, pour me faire remarquer. Dumbo ne me ressemble pas, et pourtant je vis déjà son calvaire. J’ai sept ans et j’ai déjà souvent eu envie de mourir. Car, à la différence de Dumbo, aucun talent ne m’a été révélé. Je ne sais pas voler. Je n’ai rien qui me permette d’exister au milieu des autres. Rien, sauf peut-être la conscience précoce de tout cela. Jacques Chardonne décrit ce sentiment singulier par le mot de “fatalité”. C’est bien cela. Ce qui nous permet de survivre à l’enfance, ce n’est pas une quelconque forme de courage, c’est la fatalité… Et parfois les corbeaux.

09 novembre 2017

LOST and LEGAL : figures de l’objectophile dans les séries TV

"Il n’y a pas de pire dépossession, de pire privation peut-être, que celle des vaincus dans la lutte symbolique pour la reconnaissance, pour l’accès à un être socialement reconnu, c’est-à-dire, en un mot, à l’humanité" (Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes)

Que faire lorsque l’amour de votre vie vient soudainement à disparaître ? Tout dépend, bien sûr, de ce que l’on entend par «disparition» : les choses peuvent varier quelque peu suivant qu’il s’agisse d’un enlèvement, d’une séparation, d’une fugue, d’un abandon, d’une escapade, d’une fuite ou d’un décès. Cependant, quel que soit le type de disparation dont il est question, elles ont ceci de commun que leur caractère inattendu nous place dans une conjoncture à laquelle nous ne nous étions pas préparés et vis à vis de laquelle il nous faut faire face, ce qui, dans la logique de situations des fictions de cinéma ou de série télévisée, signifie : agir ! Au contraire de la littérature, le film de cinéma ou la série télévisée n’ont pas ou peu exploré les modes de représentation du personnage qui se morfond longuement dans une peine intérieure, intime et profonde : ce dernier se doit de surmonter l’adversité et offrir aux spectateurs une intrigue qui aura valeur de consolation et ce, qu’elle qu’en soit l’issue. Dans la quasi-totalité des scénarii, l’intrigue-consolatoire équivaudra dès lors pour le personnage à comprendre les raisons de la disparition de l’amour de sa vie tantôt pour les accepter, tantôt pour les combattre. L’intrigue-consolatoire jalonne toute l’histoire du cinéma sous de multiples variantes génériques allant de la comédie au drame en passant par le fantastique ou le western. Si elle parvient à séduire un très large public, c’est avant tout parce qu’au-delà d’un genre identifiable, elle exprime chaque fois, sous des formes et des degrés divers, un état de l’évolution des mœurs de nos sociétés en représentant des conduites individuelles et collectives qui se réfère à un modèle culturel ou à un ordre social dominants. Plus encore que le cinéma, les séries télévisées et particulièrement les séries télévisées américaines ont érigé en art cette captation de ce qu’Edgar Morin appelle «l’esprit du temps», c’est-à-dire l’ «universalité potentielle» des œuvres issues de la culture de masse. Et c’est bien un précipité de l’esprit du temps, un questionnement souvent acerbe sur le devenir de la société américaine – et donc de notre société – que met en scène la série Boston Legal de David E. Kelley en poussant le genre juridique dans ses plus ironiques et plus extrêmes retranchements. Aussi, dans Boston Legal, l’agir de notre intrigue-consolatoire qui vise à répondre à la question - que faire lorsque l’amour de votre vie vient soudainement à disparaître ? – signifie se rendre sans délai au cabinet d’avocats Crane, Pool and Schmidt avec l’espoir de trouver quelqu’un qui accepte de plaider votre affaire. En ce sens, l’un des plus emblématiques des épisodes de Boston Legal est sans doute le sixième de la quatrième saison dans lequel une femme, éconduite par plus de six cabinets auparavant, vient demander assistance à Jerry, un avocat brillant mais habité de troubles obsessionnels compulsifs et amoureux d’une poupée gonflable, car il paraît être le seul apte à l’aider à retrouver son amour disparu, un amour qui s’appelle Gebrauchskasten. La cliente explique à Jerry que Gebrauchskasten a été enlevé contre son gré, par la force et que bien qu’elle ait porté plainte, la police n'en a fait aucun cas. Compte-tenu de son nom, Jerry suspecte de facto la police de discrimination envers Gebrauchskasten, une discrimination supposée basée sur son ethnicité car elle ne saurait ignorer un cas d’enlèvement. Mais lorsque la cliente lui montre une photographie de Gebrauchskasten, Jerry comprend que le fiancé en question est en réalité une boîte à compteurs électriques, Gebrauchskasten étant le mot allemand pour signifier «boîte de rangement»...

Pas d’invite à la consultation chez le psychanalyste pour se confronter à la disparition d’une boîte à compteurs dont on est amoureux dans Boston Legal: l’intérêt de cette série réside précisément dans le traitement de tous ces cas à part, en marge du monde social pour les prendre en considération au même titre que tous les autres cas traditionnellement régis par la loi. Alors qu’en 2008, on dénombrait au plus quarante objectophiles dans le monde, un avocat du cabinet Crane, Pool & Schmidt va donc tout faire auprès de sa hiérarchie pour qu’elle l’autorise à représenter une cliente amoureuse d’une boîte à compteurs au nom de la noblesse du droit, une noblesse dont les fondements seraient donc bel et bien situés dans la protection des plus faibles dans notre société. L’acceptation de l’autre et le discours humaniste ouvrent ici sur une enquête qui pourrait relever d’une authentique sociologie compréhensive de l’évolution des mœurs. Car, en ne considérant pas que la meilleure des choses que devrait faire l’objectophile serait de se faire soigner, ce sont bien aux mécanismes de la tolérance sociale auxquels s’attaquent les scénaristes de Boston Legal. En tablant sur des mises en situation extrêmes ou apparemment absurdes, ils conduisent le spectateur à raisonner sur le monde qu’il habite et à mieux comprendre les contraintes qui pèsent sur la perception des possibles qui s’ouvrent à lui pour se faire accepter tel qu’il est. Pas de fous, pas de marginaux ou d’excentriques pour ces avocats-là, juste des individus qui questionnent leur place dans le système par l’entremise de l’exploration des limites de la légalité interne de celui-ci. Extension de nos points de vue : c’est ainsi que l’objectophile sera envisagée par Crane, Pool & Schmidt non pas comme un individu souffrant d’une quelconque pathologie mais bien comme une personne tournée vers un nouveau genre de sexualité, caractérisée par une tendance à rejeter l'intimité entre individus au profit d’une intimité avec un ou plusieurs objets.

Sous couvert de compassion vis à vis de cas marginaux, les avocats de Boston Legal n’omettent jamais de lâcher une réplique du type : « on est tous un peu comme ça, non ? », justifiant du même coup de la nécessité de traiter légalement sur un pied d’égalité toutes les affaires des plus classiques aux plus incongrues, mais aussi de l’importance d’interpeller le spectateur de la série sur ce qu’il est en train de devenir lui-même . Au demeurant, à l’heure où les ventes de sex-toys explosent, où n’importe quel adulte est prêt à assumer le fait qu’il prenne son bain avec un petit canard en plastique jaune, l’objectophile fait plus figure de prophète que de névrosé. Et, si Jerry l’avocat accepte de représenter sa cliente objectophile et l’aide à retrouver son amour disparu, c’est aussi parce qu’il entrevoit une possibilité évidence de partager ses angoisses sociales avec quelqu’un qui le comprend et qu’il pense comprendre. En définitive, il retrouvera bien l’entrepreneur qui a arraché la boîte à compteurs de son ancien emplacement, malheureusement trop tard, Gebrauchskasten ayant été compressé et jeté dans une benne à déchets. La cliente de Jerry, bien qu’elle soit sensible aux attentions de ce dernier et à l’énergie qu’il a déployé pour retrouver Gebrauchskasten, décidera néanmoins de passer à une autre histoire en s’entichant d’un radio-réveil qui lui rappelle – déclare-t-elle - un ancien amant. Comme l’écrit avec justesse le sociologue Zygmunt Bauman, « le trait le plus saillant de la société des consommateurs – malgré tous les soins que l’on met à le dissimuler – est la transformation des consommateurs en marchandises. […] Il revient donc aux consommateurs, et c’est le principal motif qui les pousse à s’engager dans l’activité de consommation incessante, […] de se distinguer de la masse des objets indistincts qui flottent, [chacun] avec sa gravité spécifique ». Si nombre d’approches sociologiques, notamment celles de Weber ou Bourdieu, ont tenté d’expliquer le sens de la plupart de nos relations à autrui en usant du prisme des stratégies individuelles ou collectives de domination, que dire alors de nos relations aux objets dans un monde où nous nous transformons nous-mêmes en marchandises pour entretenir des relations avec d’autres marchandises plutôt qu’avec d’autres humains ? À tout bien considérer, ne sommes-nous pas tous à notre manière des naufragés de Lost, isolés sur une île et condamnés à entrer, à l’image de l’un des principaux personnages de cette série, un code dans un ordinateur toutes les 108 minutes au risque de rendre le système défaillant, sans même savoir au reste - puisque personne ne le lui a jamais dit - ce que signifie « rendre le système défaillant » ? Ne nous est-il pas proposer là de réfléchir grâce à ces fictions télévisées mainstream d’aujourd’hui sur une question plus profonde qui nous permettrait d’aller au-delà du point de vue analytique développé par la thèse de Bauman : une fois accepté notre statut de marchandise, n’est-ce pas grâce à quelques objets singuliers avec lesquels on pourrait entretenir une relation passionnelle que l’on pourrait reconquérir le sens même de notre humanité ? Cette humanité-là serait restituée à l’homme par l’entremise de ses objets fétiches et ce, au détriment des autres, de manière à le détacher définitivement de cette insoutenable sensation d’être « « up to date » au regard d’un soi-disant progrès technologique qui n’est autre que l’une des expressions les plus subtilement culpabilisantes de la société de consommation.

16 octobre 2017

MINDHUNTER, la théorie de la déviance durkheimienne mise en série

Pour JLF

Vendredi 13 octobre 2017, Netflix lance une nouvelle série réalisée par David Fincher, co-produite par Charlize Theron et intitulée Mindhunter. Elle est l’adaptation du livre éponyme Mind Hunter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit co-écrit par Mark Olshaker et John E. Douglas. Retour quarante ans plus tôt sur les routes des Etats-Unis, des routes que vont parcourir les deux protagonistes principaux de cette histoire « vraie » - l’agent spécial Holden Ford et l’agent spécial Bill Tench – à la rencontre de tueurs qui ne se sont pas encore vus affublés du qualificatif « sérial ». Et pour cause, le projet de nos deux agents est de comprendre l’origine des motivations de ces monstres afin, espèrent-ils, de prévenir de futurs crimes du même ordre morbide. Car, c’est un constat, quelques décennies auparavant, les raisons de tuer étaient, la plupart du temps, explicables, c’est-à-dire qu’elles avaient une composante «rationnelle» : on tuait pour se venger, par amour ou par haine, pour voler, pour survivre, pour se défendre, etc… Ce qui s’en suivait relevait aussi d’un cheminement régulé et rationnel : on enquêtait pour trouver le tueur, on l’arrêtait, on le jugeait et on prononçait la sentence. Les méthodes, toutes droites issues de la traque policière du XIXe siècle, avaient, certes, évolué, mais sans que leur paradigme soit réellement remis en question, à l’image des romans d’enquêtes, sauce Conan Doyle ou Christie, qui, aussi « trépidants » qu’ils fussent, n’avaient jusqu’alors jamais soulevé  de véritables questionnements sociologiques à proprement parler (à l'exception du talentueux et poignant De Sang-froid signé Truman Capote en 1966 qui esquissait, en journaliste, une enquête de terrain qu’on qualifierait aujourd’hui de « compréhensive »).

Mindhunter commence, de facto, sur le terrain. Une prise d’otages tourne court en s’achevant par le suicide du tortionnaire alors même que l’agent Holden Ford espérait déboucher sur une autre issue  par le biais du dialogue qui, par conséquent, tourne court lui aussi. Ce dernier est alors muté à Quantico pour y donner des cours de négociations intégrant à l’occasion de cette fausse promotion les limites de ses compétences, ou plus précisément des méthodes en vigueur. A proximité d’un campus, il fait la rencontre d’une étudiante en thèse de sociologie qui lui ouvre les yeux sur les théories du français Émile Durkheim, théories qui vont ébranler en profondeur la vision et in fine la manière dont Holden Ford va désormais envisager les situations criminelles et les criminels eux-mêmes. Le sociologue français pourrait s’étonner en visionnant la série que le héros ait recours à Durkheim plutôt qu’à Robert K. Merton ou mieux encore Howard Becker dont le célèbre Outsiders avait été édité dès 1963 offrant sans doute plus de prises avec une vision américaine de la déviance et de ce que la société américaine conceptualisait l’idée de « transgression ». Formulons donc l’hypothèse que soit notre étudiante devait être en début de son cursus de thèse, soit, ce qui paraît plus probable, la place de Durkheim sur les campus de la côte Est États-Unis, était à l'époque proportionnelle à l’exotisme historique d’une pensée plus philosophique que pragmatique, et donc, plus transposable à la criminologie des faits étudiés.


Va pour Durkheim. Voici ce qu’il déclare dans les Règles de la Méthode sociologique en 1894, une déclaration qui remplit à la perfection son rôle provocateur et intriguant et qui résume en creux – à y regarder de près – la trame qui va intéresser toute l’œuvre du réalisateur David Fincher : «le crime ne s'observe pas seulement dans la plupart des sociétés de telle ou telle espèce, mais dans toutes les sociétés de tous les types. Il n'en est pas où il n'existe une criminalité. Elle change de forme, les actes qui sont ainsi qualifiés ne sont pas partout les mêmes ; mais, partout et toujours, il y a eu des hommes qui se conduisaient de manière à attirer sur eux la répression pénale. […] Il n'est donc pas de phénomène qui présente de la manière la plus irrécusée tous les symptômes de la normalité, puisqu'il apparaît comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective. Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais, au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. […] Classer le crime parmi les phénomènes de sociologie normale, ce n'est pas seulement dire qu'il est un phénomène inévitable quoique regrettable, dû à l'incorrigible méchanceté des hommes ; c'est affirmer qu'il est un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine. Ce résultat est, au premier abord, assez surprenant pour qu'il nous ait nous-même déconcerté et pendant longtemps. Cependant, une fois que l'on a dominé cette première impression de surprise, il n'est pas difficile de trouver les raisons qui expliquent cette normalité, et, du même coup, la confirment. En premier lieu, le crime est normal parce qu'une société qui en serait exempte est tout à fait impossible». L’ambition troublante et durkheimienne de David Fincher est de rompre lui aussi avec la tradition des enquêtes criminelles qui continuent aujourd'hui encore de ruisseler jusqu'à l'écoeurement sur nos écrans. Par l'entremise de sa série, le réalisateur de Zodiac préfère ausculter la société américaine des années 70 pour elle-même  et, par parenthèse, la société d’aujourd’hui, via le prisme des anomies sociétales d’où l’on entrevoit la fabrique sociale des criminels. Cette ambition est, elle aussi, compréhensive, subtile dans son traitement, tout comme la place accordée aux entretiens, faits de maladresse et d’approximation, nous montrent, en définitive, le sens de tout combat scientifique dès l’instant où l’on tente de changer de point de vue, de méthode et de briser la cloche de verre de nos mentalités. C’est, au reste, ce qu’exprime avec justesse l’historien Paul Veyne lorsqu’il écrit dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes que «les hommes ne trouvent pas la vérité : ils la font, comme ils font leurs histoires, et elles le leur rendent bien».

15 septembre 2017

ALFRED TATE EST-IL UN SAGE ? ou comment interpréter le message dont est porteur un personnage qui est tout le temps d’accord avec tout le monde...

"Les quatre choses dont le Maître était exempt : il était sans idée (privilégiée), sans nécessité (prédéterminée), sans position (arrêtée) et sans moi (particulier)" (Confucius, Entretiens, IX, 4.)

Faire des enquêtes sociologiques sur la réception des œuvres, quelles que soient ces œuvres, ménage toujours son lot de surprises. Mieux, ces enquêtes nous permettent lorsqu’on les mène l’esprit ouvert, c’est-à-dire en écoutant vraiment comment des publics réels vivent leur relation à telle ou telle œuvre, de mettre au jour des interprétations qui agrègent des regards plus minoritaires mais cependant très cohérents. Au reste, on peut s’amuser à revoir, relire, re-parcourir lesdites œuvres en tentant d’épouser ces regards minoritaires si tant est que nous ne partagions pas initialement ces regards. Et c’est un exercice passionnant que de redécouvrir des œuvres dont on croyait avoir épuisé les significations avec un œil nouveau éclairant par voie de conséquence d’autres expressions – c’est souvent le cas - de la nature humaine. Depuis que l’offre télévisuelle s’est élargie grâce aux chaînes du câble et du satellite, on est en mesure de recroiser régulièrement sur nos écrans Alfred Tate le patron de Jean-Pierre Stevens un « mortel au caractère » bien trempé qui a décidé de faire sa vie avec une sorcière, Samantha, héroïne de la série ma Sorcière bien-aimée. Alfred Tate dirige une boîte de pub McMann & Tate apparemment en vogue en charge de penser les campagnes publicitaires de produits tantôt purement américains censés améliorer le confort de tous, tantôt étrangers, mais qu’il s’agit d’américaniser pour les mettre au goût du grand public d’Amérique du Nord. Samantha la sorcière a donc, pour sa part, choisi d’épouser le créatif de l’agence – Jean-Pierre – un mortel qui lui demande de renoncer à ses pouvoirs et d’effectuer toutes les tâches ménagères avec ses propres moyens. Le message omniprésent et récurrent de la série, chaque spectateur le comprend très vite, est : entrez dans la société de consommation et la vie sera plus simple, plus facile ; même les sorcières peuvent renoncer à la magie car l’ingéniosité des inventeurs d’aujourd’hui est bien supérieure au coup de baguette magique de n’importe quel magicien. Tout monde s’efforce d’y croire, bien sûr, et le rôle de l’agence de pub d’Alfred Tate est central comme fabrique du « faire croire ».

Dans Ma Sorcière bien-aimée, on doit « faire croire » au produit, mais surtout en finir avec la magie dont on a de cesse de constater paradoxalement l’efficacité. Au premier abord, Alfred Tate est un candide terre-à-terre pétri de rationalité : même s’il voit qu’il se produit des choses étranges autour de lui, il ne doute jamais de rien. Alfred Tate, en tant que patron d’Agence de pub, est tout sauf créatif. Pire, on tente de nous le présenter comme lâche, pleutre, voire cynique et avant tout tourné vers la réussite de ses affaires et ce, au détriment de tous. Même s’il sait que les produits dont il est censé assurer la promotion ne sont pas meilleurs que les autres, il a conscience que la survie de sa boîte tient au fait que tout le monde continue à croire dur comme fer que la pub sert bel et bien à faire vendre en s’appuyant sur un nom, une marque, un logo et que ses créatifs, à l’image de Jean-Pierre Stevens, vont pouvoir révéler à tous la véritable valeur desdits produits. Alfred Tate apparaît comme un homme désabusé, toujours d’accord avec ses clients, prêt à tout pour leur faire plaisir, prêt à humilier Jean-Pierre Stevens pour être en phase avec leur désir. Apparemment, Alfred Tate ne croit pas à ses créatifs, qu’il n’a de cesse de vendre pourtant comme étant les meilleurs ! Les scénarios de Ma Sorcière bien-aimée se ressemblent tous car le dénouement a toujours lieu de la même manière : Jean-Pierre Stevens va vivre nombre d’affrontements et de péripéties dans sa vie privée avec toute la clique de sorciers qui compose la famille de Samantha et ce sont ses affrontements et ces péripéties, voire Samantha elle-même, qui vont lui inspirer la campagne de publicité sur laquelle il est supposé plancher. C’est, selon une récente enquête sur la réception des séries TV, ce que 95% des spectateurs avancent lorsqu’on leur demande de résumer Ma Sorcière bien-aimée. Les mêmes spectateurs considèrent Alfred Tate comme un personnage secondaire autant vil que crédule, en bref, le «mortel» dans tous ses travers.

Pourtant il existerait pour certains d’entre nous, un autre Alfred Tate. En effet, 3% de spectateurs de notre enquête décryptent Ma Sorcière bien-aimée avec d’autres lunettes. Loin d’être une interprétation aberrante, leur vision de la série nous permet, au demeurant, de la revoir avec leurs lunettes et donc de la redécouvrir sous un autre jour. Ces derniers pensent, en effet, qu’Alfred Tate joue un rôle central car il ne serait en réalité dupe de rien : sage entre tous, il ne croit pas plus en la société de consommation qu’en la pub et la communication, mais sait que le monde tourne fatalement ainsi, tout comme, il sait très bien parfaitement et depuis toujours que Jean-Pierre Stevens est bien marié à une sorcière. Cependant, Alfred Tate n’ignore pas qu’il n’y a rien à gagner à proclamer qu’il est au courant du secret de Jean-Pierre et Samantha et, selon nos 3% de spectateurs, faire croire qu’il ne se rend compte de rien relèverait d’un choix assumé, à la fois pour le respect de la vie privée de son collaborateur, mais aussi parce qu’il sait que pour bien communiquer, il est nécessaire d’être ouvert, ou en d’autres mots, d’être en mesure de tolérer toutes les manifestations de ce que les anthropologues nomment l’altérité. Oui, pour ces spectateurs-là, Alfred Tate est un relativiste culturel de première main, qui ne perd plus son temps à agir pour transformer le monde, mais qui l’accepte tel qu’il est. Pour lui, la communication et la publicité ne seraient, au reste, que des moyens de décorer le quotidien pour le rendre acceptable, et le seul défi qui vaudrait à ses yeux serait de mettre ses clients, ses publicistes et les consommateurs d’accord entre eux. Alfred Tate défendrait, de la sorte, une certaine idée de la paix et de la sérénité sociales et sa volonté d’être d’accord tout le temps avec tout le monde apparaîtrait dès lors, non comme une veulerie, mais comme une manière de s’effacer devant l’autre et de le respecter. Ceux qui ont lu le très beau livre de François Julien, Un sage est sans idée ou l'autre de la philosophie, dans lequel il montre combien la production des idéologies est, selon certains philosophes tels que Confucius, antithétique à l’accès à la sagesse, ceux-là seront sans doute d’accord avec les 3% de spectateurs de Ma Sorcière bien-aimée pour admettre, une bonne fois pour toutes, qu’Alfred Tate est bel et bien l’un de nos premiers sages postmodernes… Ceux qui n’en sont pas convaincu n’ont plus qu’à revoir l’intégrale de Ma Sorcière bien-aimée en attribuant à Tate ce caractère omniscient. L’expérience est édifiante : non seulement ça marche, mais de surcroît, il nous est très difficile ensuite de faire le cheminement dans l’autre sens, impossible de ré-adopter le point de vue majoritaire de la première vision de Ma sorcière bien-aimée. Rien de mystérieux donc dans la réception des objets culturels, juste un peu de magie recelée - il ne faut pas en douter - dans le « pouvoir » des œuvres.

01 août 2017

NOSTALGIE DU VIDÉOCLUB, le temps des choix sans algorithme

La plupart de ces lieux ont aujourd’hui disparu, emportés par l’offre surabondante de services numériques qui promettent l’immédiateté, la disponibilité et l’accès à un catalogue de films avec lequel aucun lieu « en dur » ne serait en mesure de rivaliser. Pour la génération des années 1980/1990 qui a connu et fréquenté les vidéoclubs de quartier au moment de leur apogée, persiste cependant une authentique nostalgie de ces espaces, à la fois tous différents et tous pareils, où l’enjeu primordial était, la plupart du temps, de trouver la ou les VHS qui permettraient de passer un bon moment seul ou entre amis. L’objectif était atteint lorsque l’on découvrait la « perle », c’est-à-dire le film dont souvent la sortie en salles ne lui avait pas permis de culminer en tête du box-office, mais qui, pourtant, aux yeux de ces nouveaux spectateurs vidéophiles du samedi soir, fourmillait d’une inventivité scénaristique incroyable, d’un art de la réplique inégalé ou était la promesse d’une nouvelle avant-garde artistique qui n’attendait que leur regard avant que d’être révélée au grand public et à la critique à qui cela avait échappé. Très vite, les habitués des vidéoclubs se les sont figuré comme de véritables cavernes d’Ali Baba où ils allaient pouvoir développer une sagacité cinéphilique bien différente de la cinéphilie légitime et de la critique officielle. C’est, entre autres, ce qui justifie le sentiment de nostalgie vis-à-vis des anciens vidéoclubs de quartier : d’une part, ils représentaient l’utopie de posséder une totalité culturelle délimitée par les quatre murs du magasin et l’agencement de leurs étales ; d’autre part, ils matérialisaient la promesse de se forger, par et pour soi-même, une culture cinéphilique d’apparence informelle, mais maîtrisée, c’est-à-dire loin de la fatalité en termes de choix imposée par ces non-lieux : ceux de la programmation nationale des complexes cinématographiques ou ceux la consécration télévisée portée par l’entremise du « fameux » film du dimanche soir.

Sans doute la particularité la plus singulière du vidéoclub était-elle de posséder très peu voire un seul exemplaire des VHS des films qu’il proposait, ce qui avait pour conséquence cardinale d’encourager de façon incidente la curiosité des adeptes du lieu. En effet, il était courant que la nouveauté, très recherchée par le tout-venant de la clientèle, était déjà sortie, qu’elle n’avait toujours pas été rapportée ou bien été réservée « au moins pour les trois jours à venir », qu’il fallait bien se rabattre sur « autre chose » pour occuper ses « soirées -vidéopizzas ».  C’était là autant d’occasions où s’inaugurèrent bon nombre de carrières cinéphiliques pour les membres du club les assidus et les plus réguliers. Le fait d’évoluer physiquement entre des étagères couvertes de VHS, celui de choisir son film après avoir consulté le verso de la jaquette sur lequel figuraient le genre, les acteurs, le réalisateur, de lire le résumé du récit, celui de discuter du film avec le responsable du club ou avec d’autres clients présents dans le magasin et susceptibles d’apporter leur expertise, tous ces actes constituaient en eux-mêmes le rituel parfaitement rodé et fondateur de la démarche active de la plupart des publics du vidéoclub. Que toutes ces œuvres soient exposées les unes à côté des autres sur un terrain d’égale visibilité, qu’elles ne soient pas assorties d’une note d’appréciation à la clé ou de commentaire a priori, que ce ne soit pas un algorithme qui se substitue à la sociabilité d’une recommandation entre pairs, tout contribuait à faire de nos vidéoclubs de quartier une véritable petite institution rousseauiste, c’est-à-dire un lieu où tout visiteur pouvait décoder en transparence le contexte et le sens social de ce qui allait motiver ses actes et ses choix culturels.

Durant près de vingt ans, de façon presqu’imperceptible, la petite communauté des membres de vidéoclubs de quartier avait élaboré, sans l’objectiver sur le moment, ce qui pouvait s’apparenter à une pragmatique induite d’une nouvelle cinéphilie populaire. Celle-ci avait su façonner une socialisation et une pratique régulées dans la vie de ses membres. Guidée par l’esprit positif de la Feel Good Culture du Buddy Movie,  elle s’était constitué sa propre hiérarchisation des œuvres, avait ciselé leurs lettres de noblesse à des films qui, sans elle, auraient été passées à l’étrillage assuré de l’histoire cinématographique académique. The Thing, Ferris Bueller’s Day off, The Lost Boys, Robocop, Stand by me, The Breakfast Club, Clerks, Aliens, Last Action Hero, Point Break, True Romance, Ricochet, Pulp Fiction, Operation Dragon, Indiana Jones 2, Rocky 3, The Fugitive, Jaws 2,… Grâce aux spectateurs des vidéoclubs, ces films ont trouvé une notoriété accidentelle en inventant un lien non intimidant, non pas contre, mais avec le panthéon règlementé du cinéma légitime, permettant à ce dernier de se repenser depuis l’espace démocratique des petites boutiques de VHS de prêt. Ces petites boutiques ont transformés nombre de salons domestiques en de véritables forums de débats sans modérateur autour de la qualité de ces films dont la principale prétention était de mettre du ludique au cœur de nos cultures visuelles. En 2008, alors même qu’ils avaient bien entamé leur processus de disparition, le réalisateur Michel Gondry leur consacre un film hommage cocasse qui met en scène des tenanciers de vidéoclubs contraints à retourner par leurs propres moyens les SOS fantômes et autres Miss Daisy et son chauffeur le jour où ils découvrent qu’à cause d’un phénomène magnétique toutes les cassettes de leur magasin ont été effacées. Les films ainsi « retournés » vont rencontrer un succès sans pareil auprès des clients du vidéoclub. Avec Soyez sympa, rembobinez, Michel Gondry fait plus qu’écrire le manifeste posthume d’une pratique culturelle tombée en désuétude, il nous rappelle que parfois, alors que la diversité culturelle s’exprime sous nos yeux, nous ne savons ni chausser les lunettes qui conviennent pour la reconnaître, ni faire d’un projet au succès inopiné une ambition commune et partagée. On y pense et puis, on oublie.

20 juin 2017

RÉPARER À L'ENDROIT DE L'ACCROC LE TISSU DU TEMPS...

« Tous les hommes ont connu cet instant singulier où l'on se sent brusquement séparé du reste du monde par le fait qu'on est soi-même et non ce qui nous entoure.» Julien Green

Lorsque je suis passé du rôle de président d’Université à la mission de Recteur d’Académie, beaucoup de gens se sont inquiétés de savoir si je trouverais tout aussi intéressant le fait de m’occuper du jour au lendemain, d’élèves, d’adolescents, d’enfants voire de très petits enfants, plutôt que de jeunes adultes devenus étudiants. Après plus d’un an et demi passé dans cette mission, la réponse est sans détour. Oui, c’est un métier passionnant dès l’instant où l’on se pose toutes les questions utiles et nécessaires pour demeurer connectés à ces élèves qui attendent tant de vous, mais avant toute chose une reconnaissance quasi immédiate de la personne qu’ils sont en train de devenir avec une conscience aigue du monde qui les entoure et dans lequel ils parviennent, sans doute plus facilement, que nous, adultes, encore à être eux-mêmes. À l’instar de ce qu’écrit Julien Green, nous sommes avant tout fait de ce qui nous entoure, des rôles sociaux refaçonnés chaque jour de cette mélancolie dérisoire qui nous donne la sensation de nous fondre dans notre quotidien sans trop de heurts.

Ce matin, je remettrais des prix à des CM2 qui avaient participé à un concours intitulé Médiaticks et qui vise à récompenser les meilleurs projets de productions médias des élèves de notre académie – articles de presse, émissions radio, TV, etc… -. Incidemment, à l’un d’entre eux venu présenter au micro devant ses camarades son projet de reportage sur l’esclavage que subissent certains enfants dans le monde, je demande : « tu souhaiterais devenir journaliste ? ». Réponse du gamin plein d’élan et d’aplomb : "oui, pourquoi pas, c'est un beau métier Monsieur le Recteur"... Poli, je poursuis : "Et puisqu’on est ici, le métier de recteur ? Cela t'intéresserait aussi ? "... Lui : "Oh oui très bien, n'importe quel métier, en fait Monsieur,… Peu importe ce qu’on fait ou ce qu’on gagne, ce n’est pas ça qui compte, ce qui compte c’est qu'on s'amuse"…  Si l’on interroge des plus petits encore, ce sont les métiers de vétérinaire, de pompier et d’instituteur qui tiennent toujours le haut de classement préférentiel de nos enfants, et ce depuis très longtemps et presqu’invariablement. Cela devrait nous interroger sur le type même de responsabilités qu’ils souhaitent occuper et qui les relie au monde. Vétérinaire car ils se sentent responsables des animaux, pompier car ils se sentent responsables de la préservation du monde et ils veulent que ça se voit, instituteur car enseigner cela veut dire comprendre. C’est bien ce qu’ils nous laissent entendre car oui, nos enfants attendent de nous que nous les écoutions pour les comprendre, pour partager avec eux ces aspirations-là, celles-là mêmes qui vont pour la grande majorité d’entre eux abandonner peu à peu au risque de nous voir entourés que de vétérinaires, de pompiers et d’instituteurs. C’est pourquoi, on peut imaginer que ceux qui, adultes, exercent ces trois métiers ont fait preuve d’un courage inouï pour rester en phase, en connexion avec leurs rêves d’enfance, car, il faut en être convaincu, ils n’auront cessé d’entendre que « tu sais vétérinaire, il faut faire de très longues études », que « pompier, c’est très très dangereux et qu’il ne faut pas jouer avec le feu », ou bien «qu’instituteur, ce n’est pas toujours bien payé et que c’est un métier qui n’a plus la même reconnaissance sociale qu’avant»… Pas toujours simple de se défier de tous les conseils apparemment bienveillants, de se départir du monde pour écouter son intuition native. Pas toujours simple, pourtant, c’est bien d’une question de reconnaissance dont il s’agit, il faut y prêter attention. Ainsi, le parcours de Lisandro Cuxi n’est-il pas seulement celui d’un jeune qui gagne une sorte de télé-crochet lorsque ce dernier triomphe dans l’émission The Voice. C’est avant tout la preuve que malgré un léger bégaiement, une méconnaissance du français qu’il commence à apprendre à neuf ans en arrivant du Cap Vert, un père absent, l’appartenance à un milieu qualifié de populaire, un très jeune homme, déterminé et entouré en confiance par les siens, peut maîtriser un français et un anglais parfait, faire preuve d’entregent, appréhender les rythmes plus que de mesure, placer sa voix dans les notes de Jackson, de Timberlake, ou de Houston, avoir la maîtrise du geste à dix-sept ans tout en continuant de s’émerveiller sans être blasé, d’être fidèle à ses proches autant qu’à son ambition, d’habiter la spiritualité d’un art total dans l’esprit joyeux de l’entertainement, Feel Good Culture oblige…

Surtout se garder de croire que Lisandro est une exception parce qu’il est mis dans la lumière de l’exceptionnel… Sur une clé USB m’est arrivée au bureau, il y a quelques jours, le projet de la classe de Première L du Lycée Alexis de Tocqueville de Grasse, la classe qui, il y a quelques semaines, devrait être la cible d’un de ses élèves qui est entré dans l’établissement, armé, dans le seul but de tuer nombre de ses « camarades ». Le projet pédagogique de cette classe s’est concrétisé sous la forme d’un film de neuf minutes. Des images du Lycée, des textes écrits par les élèves et lus par ces derniers sur un ton troublant, monocorde et profond, une musique qui n’est pas sans rappeler les chemins sombres et lumineux de Nirvana écrite par le Groupe Nephysim dont le batteur n’est autre Tom, un des élèves de la classe. On ne peut que demeurer bouche bée, interpellé par la force prodigieuse qui se dégage de cette petite œuvre d’art, époustouflée par la maturité et le talent déposés là en guise de dépassement de soi, de compassion pour l’autre, d’expression dégoupillée pour dire l’incompréhension face à un geste, face à l’inquiétude et l’étrangeté d’un monde qu’ils n’avaient pas perçu comme tel, face à la manière dont ils pensent pouvoir reprendre pied dans et avec ce monde là. Le film se conclut par une citation du réalisateur Chris Marker : « réparer à l’endroit de l’accroc le tissu du temps. […] J’avais passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir, que n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on écrit la mémoire comme on récrit l’histoire »… Retrouver l’insouciance, encore, car comme chacun sait depuis le CM2, ce qui compte c’est que pourtant on s’amuse. À nous de construire ce sens du ludique qui est sans doute inhérent à ce qu'il y a profondément de commun dans nos langages partagés...


Je dédicace ce texte à toutes celles et tous ceux qui m’entourent et qui se reconnaitront car ils ont cette attention particulière pour nos élèves, nos étudiants, nos jeunes et ils n’oublient jamais combien ceux-ci nous rappellent à cet ordonnancement magique de l’enfance où nous vivions dans ces mondes où nous étions presque nous-mêmes, des mondes qui se sont peu à peu invisibilisés  pour laisser place à un éloignement avec l’Âme désarmée dont parle avec tant de justesse l’écrivain Allan Bloom dans son fameux essai sur le déclin de la culture générale, des mondes qui sont pourtant toujours là.

NE JAMAIS SURMONTER "LA TENTATION DE LA PITIÉ" : face au terrorisme, la leçon de vie de l'élève Törless et du poisson Dory

C’est en 1906 que l’écrivain autrichien Robert Musil publie son premier roman, un roman d’apprentissage, Les Désarrois de l'élève Törless. Soixante ans plus tard, le réalisateur allemand Volker Schlöndorff en produisit une adaptation cinématographique sous un titre éponyme. Il retiendra du roman ce qui en constitue la force et la problématique majeure: comment, alors même que nous sommes dans un lieu d’enseignement privilégié, les relations que nous entretenons au sein même d’une école avec les autres peuvent nous conduire à réfléchir sur les valeurs morales de la société dans son ensemble et sur la signification de ces valeurs? Sous-tendu, derrière ce questionnement, un autre, plus diffus : comment le corps éducatif est susceptible d’accompagner, ou non, nos interrogations sur le monde que nous découvrons alors que ces interrogations nous ébranlent et vont structurer une part évidente de notre conscience humaine et politique ? D’évidence, la lecture du livre de Musil ou le visionnement du film de Schlöndorff demeurent d’une utilité très actuelle au moment même où notre propre pays replace les valeurs républicaines – liberté, égalité, fraternité, laïcité – au cœur des parcours éducatifs de son école, de la maternelle à l’université, en guise de réponse aux inquiétudes plurielles et identitaires réifiées depuis les attentats de Charlie, du Bataclan et ceux, plus récents, de Saint-Étienne de Rouvray ou de Nice. Au reste, il n’y a qu’un pas pour effectuer l’aller-retour entre Le Monde de Dory dernière production de la firme Disney dont les affiches publicitaires jalonnent la "prom" et celui du Collège de Törless. Cet aller-retour mérite d’être fait car il laisse apparaître, à cinquante ans d’intervalle et sous des registres apparemment bien différents, des invariants qui restent – malheureusement - indépassables sur notre façon d’envisager notre existence sociale au milieu des autres, avec les autres, malgré les autres, parfois contre les autres, une existence sociale où le politiquement correct nous fait contourner trop souvent une confrontation véritable au sens que nous devrions donner à notre culture commune, à notre mémoire collective et à une conscience moins mièvre de ce que suppose l’«être ensemble».

L’histoire du jeune Törless est celle d’un jeune homme installé sur le campus d’une école militaire à l'époque de la fin de la monarchie en Autriche-Hongire. Au sein de son collège, il va faire la rencontre de Beineberg et Reiting, deux élèves particulièrement sadiques en quête de «victime». C’est l'élève Basini qui va faire les frais de leurs inclinations perverses. Un soir, Basini, sans le sou, est supris, en effet de voler pour régler des dettes oppréssantes et, plutôt que de le dénoncer, Beineberg, Reiting et Törless garde le secret afin de charger se punir eux-mêmes Basini et d’en faire leur esclave soumis. Au contraire de ses deux autres camarades, Törless ne prend pas part activement aux actes de tortures mais se pose en spectateur. Il tente de comprendre psychologiquement la soumission de Basini et le sadisme de ses amis en s’interrogeant sur l'âme et le sens de l'existence. Il ira convoquer jusqu’aux sciences et aux mathématiques, mais sans trouver de réponse idoine. En poursuivant sa quête déterminée vers le savoir absolu développant parallèlement une relation homosexuelle singulière avec Basini, qui paraît apprécier le sort que lui concocte ses bourreaux. Cependant au moment où Törless se décide à défendre Basini, une enquête conduite par l'école va inculper ce dernier pour ses actes de vol et le renvoyer. Törless, convoqué devant le conseil de la direction de l’école, s’essaie à prendre la défense de Basini. Mais après de longs détours sur la rationalité et l’irrationalité, une réflexion approfondie sur les valeurs, il conclut: «maintenant, c’est passé. Je sais que je me suis trompé tout de même. Je ne redoute plus rien. Je sais que les choses sont les choses et qu’elles le resteront toujours ; que je continuerai à les voir tantôt comme ci, tantôt comme ça. Tant avec les yeux de la raison, tantôt avec les autres… Et je n’essaierai plus de comparer…». Comment un tel raisonnement peut-il sortir de l’esprit d’un élève si jeune ? D’évidence ce apparaît tout à fait inconcevable aux yeux de ses enseignants qui concluent, lapidaires, aussitôt après l’avoir écouté : «ce jeune prophète avait envie de nous faire une conférence ! Mais le diable y perdrait son latin ! Quelle exaltation ! Et cette façon d’embrouiller les choses les plus simples. […] Il semble avoir attaché trop d’importance au facteur subjectif de nos expériences, d’où ses désarrois et l’obscurité de ses formules. […] J’ignore ce qui se passe dans la cervelle de ce jeune homme,  mais il est sûr que son état d’excitation est trop grave pour que soit souhaitable la prolongation de son séjour ici. Il est nécessaire que l’on surveille ses nourritures spirituelles mieux que nous ne sommes en mesure de le faire. Je ne pense pas que nous puissions assumer plus longtemps cette responsabilité. Törless est mûr pour l’enseignement privé : c’est en ce sens que j’écrirai à ses parents.»

Beaucoup de commentateurs et d’analystes de Musil ont vu dans ce roman d’éducation, une représentation prophétique de cette future élite qui va mettre en œuvre quelques années plus tard le nazisme en Allemagne. Car ce sont bien les aspects les plus sombres de l’exploitation de l’homme par l’homme, les dérives de l’ensauvagement de l’occident qui y sont décrites. Ce qui différencie Törless de ses camarades n’est autre que la distance qu’il prend avec l’action, une distance utile à la médiation, seule issue réflexive pour construire son analyse et, par voie de conséquence, son discours. Ce qui continue à interpeller à la lecture de cet ouvrage qui fête son 110ième anniversaire cette année et pour ce film qui fête ses cinquante ans, c’est l’inertie, pour ne pas dire la démission, du corps professoral qui devrait pourtant être en mesure d’accompagner moralement les raisonnements de Törless et les actes de ses camarades. Si l'on part du principe que le point de vue moral sur l’existence est celui d’un homme qui accorde une importance cardinale aux êtres qui l’entourent, alors l’immoralisme pratique des camarades de Törless les impliquent dans une connaissance d’eux-mêmes qui est toute autre que celle de Törless car en réalité, ils ne s’exercent qu’à surmonter ce que Nietzsche appelle « la tentation de la pitié ». Or c’est bien de cet "effet de style" qui n’en est pas un qu’il s’agit de parler, de ce faux-dépassement de soi trempé de perversité qui confine à l’ignoble dont il est question. Comment peut-on imaginer qu’un professeur ne se sente pas responsable pour faire pencher la réflexion vers la lumière de l’humanité puisque tout est dans l’humain certes, mais tout ne fait pas humanité dans l’humain. Est-ce plus complexe à expliquer que les nombres imaginaires ? Nous devons croire à la force de tous nos enseignements et donc à la mission de chacune de nos enseignants. Si on peut mettre en parallèle le Monde de Dory et celui de Törless, c’est qu’un campus de collège est à sa manière un aquarium où l’on multiplie toutes les expériences de vie. Dory est un poisson des mers du Sud, amnésique. Toute expérience est une expérience nouvelle dont elle ne retient rien. Elle oublie presque tout. Ses souvenirs ressurgissent parfois de manière ponctuelle et obsessionnelle. Ce petit chirurgien bleu, puisque telle est son espèce nous rappelle que l’on naît émerveillé, positif, rempli de compassion et de « pitié innée » loin de toute paranoïa, que c’est bien la violence et la malice qui nous éloigne de nous et nous prive du sentiment d’exister. Le collège, les lycées, les campus universitaires ressemblent à des aquariums en ce sens qu’ils sont des univers clos qui reproduisent, en miniature, notre monde. Ils sont des lieux propices aux expériences diverses des autres et de soi et des expériences rendues plus visibles, plus palpables, éprouvées avec plus de contraste. C’est pour cette raison que le corps professoral peut y jouer un rôle central pour accompagner le développement de la personnalité des élèves notamment vis à vis de leur éducation morale et sociale. Encore faut-il nous rappeler que nos institutions n’ont de sens que si la morale qu’elles enseignent ouvre sur cet altruisme qui consiste à apprendre à préférer l’autre à soi-même, qu’ainsi c’est la plus sûre manière de nous aider nous-mêmes en découvrant qu’agir en conscience, c’est nourrir un sentiment discret, mais ô combien exaltant : notre vocation pour l’universel. Et ne nous y trompons pas, c’est bien ce sentiment-là, ce seul sentiment si passionnant à communiquer, qui fait défaut chez chaque terroriste qui décide de passer à l’acte en liquidant son âme propre dans le sang d’autrui, en abandonnant, sans gloire, « cette tentation de la pitié » qui aurait pu pourtant façonner - si on lui avait transmis et s’il l’avait accepté – sa nécessaire humanité.

Nota : ce texte a été publié le 30 juillet 2016 en version enrichie dans le Plus de l'Obs que l'on peut retrouver en cliquant ici.

30 mai 2017

Souvenir... Deux ans après... LA CUTURE DOIT CRÉER UNE FORME DE DÉPENDANCE HEUREUSE (Télérama : Invité du N°3348, Un entretien avec Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger)

L'accessibilité à la culture, plutôt que la démocratisation! Tel est le combat de ce président d'université, qui prône la confiance et retrousse ses manches pour faire vivre la promesse du pacte républicain. 
Il serait, dit-on, l'un des plus brillants à son poste. Un président bien de son temps, apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs de l'université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, qu'il dirige depuis 2007. Mais Emmanuel Ethis, 46 ans, est plus qu'un intellectuel souriant. Ingénieur de formation, sociologue par passion – il a beaucoup travaillé sur les spectateurs de théâtre et de cinéma –, ce défenseur du service public à la fois méthodique et fonceur a une idée fixe : la culture doit être partagée par tous! Le grand combat de cet amoureux des salles obscures : réhabiliter les pratiques culturelles chez les étudiants de 18 à 25 ans, période de toutes les découvertes où le cinéma, le théâtre, la littérature et l'art ont hélas tendance à être relégués au second rang – faute de temps et surtout d'argent. Comment remettre la culture en majesté à l'université ? Emmanuel Ethis a un plan.

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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