30 novembre 2014

TÉLÉRAMA : Invité du N°3348 de Télérama - Propos recueillis par Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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28 novembre 2014

MON VOYAGE DE CHIHIRO, à propos de l'exposition consacrée aux dessins des Studios Ghibli

Pour tous les winnebagos qui peuplent avec bonheur mon quotidien... 

Le voyage de Chihiro est un film qui occupe une place singulière dans l'oeuvre de Miyazaki et dans mon expérience de spectateur. Pour une raison qui m'échappait jusqu'alors, ce film, tout comme le Tess de Polanski, des courts et moyens métrages d'Artavazd Pelechian et du Dreams d'Akira Kurosawa ou même de l'Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll version Disney, possédait cette étrange et rare faculté de me faire lâcher-prise, c'est-à-dire de me conduire dès les premières minutes de son histoire dans un univers poétique assez éloigné du mien pour que les balises auxquelles « ma » culture me permettait en général de m'accrocher ne soient plus là qu’attaches factices, jeux d'illusion et « friponneries divines ». Et c'est là tout la force de cette oeuvre que de nous rappeler que la suspension de crédulité n'est pas une mince opération au cinéma car elle est présente dès que nous acceptons volontairement - il faudrait dire « culturellement » - d'entrer dans toute histoire, quelle que soit cette histoire. Avec Chihiro, nous prenons conscience de l'étourdissement onirique, du charme de l'art cinématographique et des limites qui sont toujours à franchir pour enjamber le seuil rituel qui nous conduit à une connaissance en train d'apparaître, ambiguë, double où se rejouent, à proprement parler, nos valeurs. Les films de Miyazaki sont peuplés d'esprits trompeurs, de "tricksters" qui, à l'image du dieu scandinave Loki - si bien remis en scène dans les récents films de la saga Marvel -, savent être tantôt malfaisants, tantôt bienfaiteurs dans le seul but de mettre en question, voire d'ébranler, simultanément nos facultés de juger et de percevoir. Ce que nous prenons comme si naturel parce que stagnant est remis soudain en mouvement et nous conduit à entrevoir fugitivement ce qu'on pourrait apparenter à notre "ordre culturel" tel qu'il s'établit et se transmet au coeur de la civilisation occidentale. 

Le voyage de Chihiro est un récit sacré du XXIe siècle. Ses héros sont des êtres divins qui racontent des choses inaccessibles aux hommes tout en tentant de nous parler de notre vie quotidienne et en nous transformant, nous, êtres humains, à notre tour, en héros, alors même que nous n'avions aucune prédisposition pour cela. Le caractère sacré de ce conte tient à la mesure et à la portion du courage avec lesquels nous sommes tous susceptibles de traverser ce voyage dont le seul but est de nous ramener à notre point de départ, transformés.  Le voyage de Chihiro interpelle ce à quoi nous pouvons croire encore, à la manière dont l'invisible prend une forme lisible et sensible mais assez incertaine pour nous faire très exactement saisir ce qu'il nous faut faire - nous spectateurs - pour déjouer les ruses qui nous éloignent de notre part civilisée au moment précis où nous nous socialisons. Le voyage de Chihiro - même si on s'en parle après pour échanger nos impressions - est toujours une croisière que nous faisons en solitaire. Ce sont - je crois - toutes ces raisons qui font de l'art de Miyazaki un art ludique. Un art ludique est un art qui parcourt les réseaux symboliques par lesquels notre conscience s'autonomise graduellement. 
C'est cette compréhension partagée qui nous est offerte grâce au travail colossal, militant et subtil  de Jean-Jacques et de Diane Launier en installant en plein coeur de Paris un musée et une galerie consacrés aux arts ludiques. Après les expositions consacrées à Pixar et Marvel, les Launier nous permettent de découvrir en ce mois d'octobre 2014 les secrets du layout pour comprendre l'animation de Takahata et Miyazaki. Dans un processus de création de dessin animé, le dessin de layout intervient après le storyboard et juste avant l'animation et les décors. Il saisit l'âme du film autant que celle de son créateur. Il laisse apparaître tout ce qui va composer une image et permet d'entrevoir d'où aura lieu la prise de vue ainsi que la manière dont se déplacera la caméra. On imagine bien ce qu'autorise le dessin animé qui possède des possibilités infinies de repousser les limites de ce qui peut nous être donné comme visible. Les dessins de layout présentés dans cette exposition sont à la fois émouvants et saisissants. Une salle après l'autre, c'est une oeuvre et une maîtrise qui s'édifient, la technique se faisant procédé et le procédé se mutant peu à peu en art. Le voyage de Chihiro occupe dans ce parcours une place qui est à sa mesure - débordante de beauté et de fragilité -. On aimerait camper à l'abri de ces dessins qui contiennent  - le titre de l'exposition n'est pas feint - un secret : celui qui réunit les enfants, petites filles et petits garçons courageux qui ont su braver les feintes des tricksters, ces "joueurs de tours", si justement décrits par Georges Dumézil, pour devenir des hommes et des femmes habités de cette même noblesse d'âme que celle qu'a su conquérir Chihiro. Récompense ultime de l'exposition, trophée de voyage : l'élégante possibilité de se photographier au coeur d'un layout assis juste à côté de la petite Chihiro, histoire de nous rappeler en guise de clin d'oeil final que c'est bien un voyage ludique et malicieux qui nous a conduit au milieu des esprits "trickstés" à nous éloigner, pour quelques heures, de ces repères que nous nous plaisons à appeler, sans doute de façon un peu trop lapidaire, "notre civilisation". 

11 novembre 2014

FOREVER, 1914-1918 : une génération pas encore tout à fait perdue

À Robert Ethis, soldat de deuxième classe, 28ième Régiment d'Infanterie, mon grand-père


1914. Début de la Grande Guerre. Dans toutes les villes et villages de France, on s'interroge sur ceux qui seront mobilisés et pour quoi faire. Les pères, les fils,... Mon arrière-grand-père va intégrer les cuisines dans une caserne loin du front. En revanche, son fils ainé, mon grand-père, Robert, va partir à tout juste dix-huit ans, avec quatre autres camarades de son village - Gisors en Haute-Normandie dans l'Eure - au plus près des champs de bataille. Quatre longues, très longues années, dans les tranchées, dans la boue, défiguration de notre pays qui va ressembler à une terre qui n'aurait jamais connu autre chose qu'une pluie grasse et dévastatrice. Novembre 1918. L'armistice arrive enfin. Il est signé à Rethondes dans l'Oise. Alors commence la démobilisation. Une démobilisation qui va durer des mois, interminables eux aussi. Mon grand-père va patienter jusqu'à atteindre ses quatre-vingt trois ans avant de coucher sur le papier ce qu'il considérera comme "son" devoir de mémoire. Il y relate sur dix-neuf pages cette triste période de sa vie, ses moments d'espoirs, ses bons et ses mauvais souvenirs en passant - précise-t-il - sur les trop mauvais. Le soldat de deuxième classe en appelle au respect des générations à venir vis à vis de ces jeunes poilus à qui on a demandé de prendre les armes pour défendre une certaine idée de la nation, du territoire, de la culture commune. À son retour au village, désocialisé, encore sous le coup de la terreur des combats qui ont fait de lui, non pas un homme courageux, mais un homme qui a compris aussi ce qu'est la lâcheté, il réalise qu'il est le seul de ses camarades à être rentré. Jeunesse éradiquée...


Le film de Nick Willing Forever (Photographing Fairies) sorti en Angleterre en 1997 et inspiré du roman de Steve Szilagyi raconte l'histoire vraie d'un de ces photographes qui, au moment de la Grande Guerre, "reconstituaient" les photos de ces familles décomposées par la mort de ces fils qui ne sont jamais revenus. Photos montages donc, où la famille se rassemble autour d'un figurant d'une corpulence identique au fils défunt, mais habillé avec son uniforme. Une fois le cliché réalisé, on découpe la tête de ce drôle d'artiste de complément et on lui substitue celle d'une photo plus ancienne du fils disparu. Surgit alors l'illusion d'une photo de famille réunie une dernière fois autour de l'enfant chéri en guise d'ultime souvenir. Drôle de jeu d'images rarement analysé et qui pourtant interroge sur la force de l'icône, sur le visible, l'invisible, sur ce que l'on peut voir, ce que l'on veut voir. L'art est l'illusion. Naissance d'une persistance des liens dans les yeux d'une société en reconstruction. Le livre comme le film vont interroger avec une grande sensibilité ce que sont les possibilités réelles d'un appareil photo pour apporter une preuve de l'existence de la vie, du perceptible. Et si l'on pouvait saisir ce que nos yeux eux-mêmes ont du mal à fixer. Et si l'on apportait là des preuves de royaumes parallèles. Il n'est pas étonnant anthropologiquement qu'au moment même où la jeunesse est fauchée comme jamais elle ne l'a été, l'on s'interroge sur la manière de continuer à la faire exister en images. Une manière de lui réaffirmer qu'elle nous manque, que l'on tient à elle, y compris dans l'au-delà. C'est avant tout ce qu'il faut comprendre dans l'affaire des fées de Cottingley où l'on se demande si l'invention de cette nouvelle technologie de l'image - la photo - va permettre de distinguer les fées que seuls quelques voyants pouvaient entrevoir jusqu'alors. Le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle tiendra à l'époque nombre de conférences et de débats sur le sujet.


Il y a quelques temps, un étudiant, croisé dans une conférence sur le cinéma à propos de ce que les films trahissent de nos représentations, m'a posé une question qui m'a bouleversé tant par sa lucidité simple que par son ambition problématique : "Dites Monsieur Ethis, en tant que sociologue de la culture, savez-vous pourquoi j'ai la sensation que nous les jeunes, on n'a pas vraiment de place dans les représentations de la France d'aujourd'hui, ce qui est paradoxal, car on a, a contrario, le sentiment de coûter cher, très cher à notre pays, un peu comme si l'on souhaitait racheter indirectement, via une contrepartie étrange, le fait que l'on apparaisse nulle part ?" Oui, je crois que le sentiment de ce jeune homme posait bien le débat. Il est des générations qui ont tout fait pour que leur jeunesse soit parfois désespérément présente sur la photo de famille comme le montre si bien le film Forever. La perte, l'absence qui irriguent un territoire qui a connu deux guerres mondiales successives ont conduit le territoire en question à se reconstruire avec ce terrible sentiment de l'absence et de la perte. Les Trente glorieuses ont porté avec force la conviction qu'il s'agissait de se refondre sur les valeurs du progrès et de l'insouciance sociale et culturelle où l'on n'avait de cesse de rêver à ce que serait l'an 2000. La jeunesse de 1968, une jeunesse étudiante, a exalté ces valeurs jusqu'à les confisquer pour elle seule. Oui, Chers étudiants d'aujourd'hui, vous n'êtes plus sur la photo de famille et pour cause : si la jeunesse de 1968 et des années qui l'ont suivi et qui a entre 55 et 65 ans reconnaissait votre place, elle serait obligée de renoncer à ce dopage inouï qui l'entretient dans un drôle de climax, celui de l'éternelle jeunesse. Oui, la transmission n'a pas eu lieu pour déposer une réelle confiance entre vos mains par défiance, par peur sans doute de perdre quelque chose. On cherche parfois les raisons sociologiques de la crise morale que nous semblons vivre. Je suis persuadé, l'âme désarmée, qu'elle résulte avant tout de la confiscation plus ou moins consciente de la reconnaissance en ce que peut porter avec force et espoir toute nouvelle génération en actes. Une récente enquête montre que les ouvrages les plus vendus dans les kiosques des gares de France sont tous ceux qui proposent sur leur couverture des promesses du type : "maîtrisez vos gestes", "obtenez ce que vous voulez d'autrui", "petit traité de manipulation", "les clefs de la réussite dans le contrôle d'autrui". J'ai vraiment envie de continuer de réfléchir avec cet étudiant sur l'état d'une société qui a substitué par le projet paranoïaque d'un autrui-manipulé(lable) au projet magnifique d'un vivre et d'un penser ensemble, un projet qui rendrait fier - je l'espère - mon cher grand-père disparu depuis 18 ans maintenant. Le temps d'une autre génération...

27 octobre 2014

COMMENT PARLER DES LIVRES QUE L'ON N'A PAS LUS ? Enquête sur une soi-disant non-pratique culturelle

Un des derniers livres de Pierre Bayard - Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? - publié début 2007 par les éditions de Minuit, avait été à l'époque annoncé comme un grand succès de librairie dans la catégorie «essais». Son propos est simple et vise à dresser un inventaire pour mettre à la portée de tous les méthodes bien connues des élites intellectuelles à propos des différentes manières de ne pas lire un livre et de faire croire avec conviction qu’on l’a fait. L’inventaire de Pierre Bayard passionnant de bout en bout reste néanmoins dans le registre de la coquetterie et encore empreint de la culpabilité dont il propose de se libérer. En effet, le titre ironique de son ouvrage ne résout pas toutes les promesses auxquelles aspire celui qui l’achète. Car il ne sera jamais vraiment question dans le livre de Pierre Bayard de parler des livres dont on a jamais entendu parler, une situation sociale dans laquelle nombre d’entre nous s’est un jour ou l’autre retrouvés. Il est évident que c’est dans cette dernière situation que l’on peut, en sociologues, mesurer véritablement les inégalités à la culture qui clivent notre société. Pierre Bourdieu avait en son temps pensé que ces inégalités reposaient avant tout sur le potentiel d’accès à la chose culturelle extrêmement variable d’une catégorie sociale à l’autre, la plus défavorisée de ces catégories étant celle qui ne possède même pas la conscience qu’il lui manque quelque chose quand la culture est absente de ses référents… Le manque de la conscience du manque… Bien entendu Bourdieu ne pouvait pas envisager ce régime de l’arnaque qui consiste à prendre du plaisir à parler des choses que l’on n’a pas vu, entendu ou lu : cela aurait sans doute compromis une partie de son édifice socio-analytique.

Pour Pierre Bayard, parler de ce qu'on ne fait pas relève d’une invitation au plaisir « créatif » de la non-pratique, un plaisir façonné dans le discours et toutes les logiques de contournement tactiques qu’il permet pour entretenir une causerie à propos d’un objet qu’on n’a pas réellement fréquenté à tous les sens du mot. On serait tenté de dire que Bayard tient là un merveilleux filon et que l’on attend avec une impatience certaine : Comment parler des films que l’on n’a pas vus ? Des expositions que l’on n’a pas visitées ? Des disques que l’on n’a pas écoutés ?… Et pourquoi pas, des personnes que l’on n’a pas (vraiment) aimées ?
Qu’on ne s’y trompe pas, l’éloge de la simulation, puisqu’il s’agit bien de cela, même s’il repose sur l’encensement de l’invention discursive qu’il peut engendrer demeurera toujours le privilège de ceux qui ont connu un jour le plaisir de la pratique réelle. Ironique, le discours sur la non-pratique l’est toujours, une ironie que l’on peut tenter de mesurer au prix d’un véritable effort, un effort qui ressemblerait un peu à celui qui consisterait à se repasser au ralenti, image par image, tous les processus qui s’enclenchent les uns après les autres, lorsque l’on est amené à sourire au joli mot d’esprit d’Oscar Wilde inscrit en exergue du livre de Pierre Bayard : «je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer»

Post-Scriptum : en plus de ne pas lire le livre de Pierre Bayard pour mieux en parler, je vous conseille également de ne pas lire la très belle autre livraison de Minuit de ce début 2007 : "Sur écoute, esthétique de l'espionnage" de Peter Szendy qui traite, lui, de la surécoute généralisée qui raconte la longue histoire des taupes. Comme me le disait récemment un ami, amateur de Martini blanc : "à force de ne rien lire et de trop écouter, nos points de vue risquent d'avoir in fine la pertinence d'un bruit sourd".

19 octobre 2014

L’UNIVERSITÉ DE LA RUE : Le père Lacloche, le «Plastifieur» et le «Taximan bachelardien»

"On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner" (La Rochefoucauld)

À l’occasion des 80 ans de sa création, le journal de Mickey décide en ce mois d’octobre 2014 d’offrir à ses lecteurs le fac-similé du premier journal de Mickey sorti en octobre 1934. Deux grands feuillets pliés imprimés en recto verso, soient huit pages au total dont une seule demie consacrée aux exploits de la souris de Disney. Juste sous les premières cases de Mickey, on découvre une autre bande dessinée de l’époque intitulée Le Père Lacloche. Le père Lacloche (Pete The Tramp) est un comic strip américain créé par le dessinateur Clarence D. Russel en 1929. Le père Lacloche mène - comme son nom l’indique - une vie de clochard, une vie difficile donc, mais dont il s’accommode avec philosophie, une certaine joie de vivre qui dope son sens de la répartie. Je fais partie de cette génération qui a eu la chance de profiter, enfant, - ce n’est pas un vain mot - d’un Journal de Mickey où aux côtés de Mandrake, de Guy l’éclair, du Multimilliardaire Picsou et du singulier Géo Trouvetou, le Père Lacloche avait encore toute sa place. Je crois qu’il m’a aidé à toujours considérer celles et ceux que l’on appelle des «Sans-Domicile-Fixe» plutôt que des clochards sans a priori, comme des individus à part entière, frappés par la pauvreté, certes, mais pas d’une humanité amoindrie. Bien au contraire. Mon enfance catholique, quelques rencontres intenses avec des Frères franciscains, l’imagerie de Saint-François d’Assise telle que portée par Pasolini, m’ont permis de considérer toute expérience de vie comme essentielle, comme sujette à partage et à enrichissement, et notamment les expériences des vies les plus pauvres qu’elles résultent d’une pauvreté consentie ou d’une pauvreté subie. 

En sortant de la Sorbonne ce vendredi 17 octobre, après une cérémonie d'installation des nouveaux lauréats de l'Institut Universitaire de France, je tombe dans une petite rue transversale à la rue des Écoles sur un SDF affairé à plastifier dans la rue des articles découpés et tous issus de la revue Sciences & Vie. Dans une sacoche, je peux constater que le clochard n'a pas chômé car ce sont plusieurs centaines d'articles qu'il trimbale. Volontairement discret et oeuvrant à l'abri des regards, il semble habité par une sorte d'urgence existentielle. Je le vois classer et reclasser ses petits articles plastifiés. Intrigué, je décide de l'interrompre dans sa tâche pour lui demander ce qu'il fait exactement. Il regarde, il me sourit : "vous ne pouvez pas comprendre"... Bien que ma tête ne possède visiblement rien qui reflète une hexis corporelle de chercheur... Peu importe... Je persiste dans ma conversation avec cet homme qui n’est pas sans me rappeler le Père Lacloche de mon enfance avec son pantalon vert trop large, son pull rouge et sa moustache... "OK, je ne comprendrais sans doute pas, mais vous, essayez de m'expliquer"... L’homme, abîmé par des années de clochardisation mais aux articles plastifiés soignés, se lance : "vous voyez, les revues de sciences sont très mal rangées et ne nous apprennent pas du tout ce qu'elles devraient nous apprendre... Elles racontent des événements scientifiques pour satisfaire un certain lectorat, mais elles n'organisent pas ces informations entre elles. C'est pour ça que je les découpe, que je les plastifie, et que je les reclasse jusqu'à trouver le "bon ordre scientifique". J'ai sous le coude des centaines d'articles cumulés depuis huit ans grâce à un pote kiosquier qui me donne tous les numéros... Je fais le tri, je garde ceux qui me semblent pertinents et je les fais converser entre eux. Génétique et recherche atomique, progrès en cardiologie et avancées en neurosciences, astronomie et sciences sociales du comportement, etc ... Je casse les frontières disciplinaires et tire les fils entre tous les faits qui font parler le monde autrement. C'est mon histoire des sciences à moi, une histoire qui vous ferait froid dans le dos quand on voit mieux les chemins étranges que nous sommes en train d'emprunter... Vous voyez, vous ne pouvez pas comprendre"... Mon téléphone me rappelle mon rendez-vous suivant... Je suis un peu démuni et embarrassé... Je lui dis, que "si, je crois que je comprends ce que vous dites, mais..." Mais voilà... L'homme ironise "Je suis dans la rue, vous aussi, je vais y rester, pas vous, je vous laisse à vos certitudes... Mais demandez vous bien où se trouvent les vrais découvreurs d'aujourd'hui !"... Tout cela me chamboule. Je l'avoue... La même journée, durant l’après-midi, les chercheurs du collectif Sciences en Marche manifestaient dans la capitale pour demander plus de considération pour l’emploi scientifique au gouvernement de François Hollande. Mon plastifieur de Sciences et vie, continuait, lui aussi, mais d'une toute autre manière, sa tâche dans la rue.

Je décidais alors de rapporter cette courte entrevue sur ma page Facebook car elle me semblait digne d’intérêt tout comme je l’avais déjà fait la veille car j’avais déjà été un peu chamboulé dans mon confort conceptuel de chercheur par une drôle de confrontation avec un chauffeur de taxi particulièrement docte. L’homme était d'origine marocaine. Il était venu en France quelques années plus tôt pour faire une thèse de philosophie et préférait désormais conduire une voiture... "La liberté, l'indépendance"... La philosophie lui servait - disait-il - à vivre tellement mieux que tous ses collègues. L'homme aimait parler. Il me demanda quel était mon métier. Je lui répondis "sociologue" car je pensais que c'était un résumé pratique. Il me regarda dans le rétro et s’écria : "non, vous ne pouvez pas dire ça ! Un sociologue, c'est un homme vieux qui a apporté quelque chose au monde... Marx, Weber, Durkheim,... Ça, ce sont des sociologues... Mais un homme de votre âge et habillé comme vous êtes... J'entends que vous puissiez dire que vous êtes un consultant en problèmes sociaux, un chercheur en sociologie à la limite, un spécialiste du marketing sans doute... Mais sociologue non. Regardez BHL.... Vous trouvez qu'il mérite l'intitulé de philosophe ?"... Je lui répondis que non. Il reprit "alors vous voyez, vous n'êtes pas sociologue, CQFD... D'ailleurs je vais vous le prouver, je suis sûr qu'à votre âge, vous ne savez même pas qui a inventé l'épistémologie. Si vous me le dites, je vous offre la course !"... Je lui répondis : "que beaucoup ont participé à définir l'épistémologie, Kant, Hume, Descartes, Ferrier,..."... Le chauffeur m’arrêta : "ce n'est pas du tout la réponse que j'attendais, je ne vous offre pas la course, c'est Bachelard, le seul, le vrai qui a inventé l'épistémologie,..." Je tente de nuancer avec gentillesse... "Vous ne croyez pas que Bachelard, l'auteur du Nouvel Esprit scientifique, ne s'est pas plutôt penché sur la notion de "rupture épistémologique" ?". Coup d'œil dans le rétro... "Vous êtes qui vous ? Vous avez écrit des livres ? Vous avez fait une thèse ? Vous l'avez publié ? Vous me devez 17 euros"... Le chauffeur me tendit la main, me lança un clin d’œil appelant complicité. Je fis à ce moment la pleine expérience d’une rupture épistémologique convertie en rupture taxicologique. Sans que je sache réellement pourquoi, coup sur coup, ce chauffeur de taxi tout comme mon Lacloche plastifieur, m’ont fait beaucoup de bien, une sensation d’être remis à sa place à un moment opportun de la vie tout en retendant les fils qui me lient à mon enfance de lecteur assidu du Journal de Mickey, certes, mais aussi de Sciences et vie, de Tintin, d’Homère et de Jules Verne. Tout cela s’accompagnait d’un désir presque compulsif de relater ces deux rencontres sur les réseaux sociaux histoire de partager un peu plus que des anecdotes. Curieusement, les commentaires qui s’ensuivirent furent plus nombreux qu’à l’habitude. Parmi ces derniers, celui de Jean-Loup Salzmann, président de l’Université de Paris XIII, médecin et Président de la Conférence des Présidents d’Université : «le trouble obsessionnel compulsif (abrégé TOC) est un trouble mental caractérisé par l'apparition répétée de pensées intrusives - les obsessions - produisant de l'inconfort, de l'inquiétude, de l'appréhension et/ou de la peur ; et/ou de comportements répétés et ritualisés - les compulsions - pouvant avoir l'effet de diminuer l'anxiété ou de soulager une tension. Les obsessions et les compulsions sont souvent associées (mais pas toujours) et sont généralement reconnues comme irrationnelles par les personnes sujettes au TOC mais sont néanmoins irrépressibles et envahissantes, diminuant le temps disponible pour d'autres activités et menant parfois jusqu'à la mise en danger. Elles ne se fondent généralement pas sur des interprétations délirantes». Le commentaire de Jean-Loup Salzmann me fit sourire, je me suis demandé s’il s’adressait à moi, à mes questionnements épistémologiques ou bien à mon ami Lacloche plastifieur. Cela m’a pris quelques secondes pour trancher. J’ai pensé à Mummy de Xavier Dolan, envie de vernir les ongles en noir et de danser en chantant On ne change pas de Céline Dion mais j’ai opté - c’est rare - pour Mylène Farmer : Désenchantée. Le son était pile ce qu’il fallait pour me rappeler à la nécessité de convoquer chaque fois que les circonstances du quotidien l’exigeraient de nouveau, cette part d’enchantement utile à inspirer ce que je pense savoir autant que ce que je pense encore être susceptible de découvrir. 

15 octobre 2014

LE CULTE DE LA CULTURE : les classes moyennes et la culture

Comment définiriez-vous les classes moyennes ?
La première définition est simple : les classes moyennes sont celles qui relèvent d’un certain niveau d’imposition défini par les revenus. Dans cette catégorie, on trouve aussi bien des professions intermédiaires, des employés et même une partie des cadres. Ou bien on peut aussi définir les classes moyennes par ce qu’elles ne sont pas : ni la frange la plus riche, ni la frange la plus pauvre de la population…C’est un ensemble flou et finalement attrape-tout. Or en tant que sociologue, je m’intéresse aux modes de vie, ce qui me semble une façon plus intéressante « d’entrer » dans la question. L’attachement aux loisirs et le niveau de diplômes rentrent en ligne de compte et on devient de fait plus fin dans son analyse.

Quels seraient les marqueurs culturels liés aux classes moyennes ?
Dans « La préparation du roman », un très beau cours dispensé au Collège de France, Roland Barthes dit cette phrase : « Ils laisseront la culture aux classes moyennes ». La formulation peut apparaître condescendante au premier abord mais il est important de s’arrêter dessus. Ce sont justement dans les classes moyennes que nous allons trouver le plus d’ « agitation culturelle ». C’est là où tout se passe, où la création est repérée et repérable. Les classes moyennes sont consommatrices de culture. Elles confirment les tendances et parfois les lancent. Contrairement aux idées reçues, ses membres ne sont pas des suiveurs.  Leur identité passe par des choix culturels.

Vous parliez de Roland Barthes. Justement, dans « Mythologies », il semble se moquer de certains référents culturels qui parlent aux classes moyennes : l’acteur photographié chez Harcourt, Minou Drouet...
Plus que de la moquerie, je parlerais d’ironie.  Il évoque la mythologie moderne de l’homme moderne, cet accès aux choses auxquelles les classes moyennes aspirent et qui sont transmises hors modèle scolaire. C’est la logique même de démocratisation. Pierre Bourdieu, lui, parlait de la « bonne volonté culturelle » des classes moyennes. Je ne fais pas partie de ces sociologues qui se plaisent à mettre à mal sa pensée, car je pense que ceux qui vont au théâtre ou au cinéma font preuve d’une réelle sincérité. Ils ne le font simplement pas pour se « positionner » socialement. Et on ne peut pas leur donner n’importe quoi à voir ou à lire.

C’est pourtant un préjugé qui a la peau dure…
Prenons un exemple. Les professionnels se plaignent du tassement de la fréquentation des salles de cinéma. Mais parce que les « fabricants » de culture traitent mal leur public.  Si « Intouchables » a remporté un tel succès, c’est parce que ce film, porté par un beau scénario était aussi empreint de valeurs fortes. Proposer un « Intouchables 2 » serait une hérésie et les spectateurs ne seraient certainement pas dupes. Passé un certain âge, nous savons revendiquer nos choix. Nous souhaitons exister à travers ce que nous aimons. Et les gens savent très bien ce à quoi ils ont à faire.

Justement, le cinéma n’est-il pas le medium culturel d’excellence pour les classes moyennes ?
A mon sens, c’est en tous les cas le plus bel instrument de démocratisation culturelle. D’abord parce qu’il est à un prix qui convient à tout le monde. Dès les années 30-35, on y met en scène des récits grandioses tirés de la littérature ou de la mythologie. Surtout, le 7ème Art met l’art de l’acteur à la portée de tous. Avec les Fairbanks, Pickford, Chaplin, la figure du « grand comédien » s’impose dans l’inconscient collectif et donne des normes de ce qu’est un « grand acteur ». Et aujourd’hui, quand vous voyez que les cinémas proposant la retransmission de l’ouverture de la saison au Metropolitan Opera font salle comble, on peut se dire que cette dimension de propagation de la culture ne s’est pas perdue en route.

Concernant le théâtre, il y a les établissements publics et privés. Les classes moyennes ont-elles une préférence ?
Non, elles se partagent entre les deux. Le théâtre public va être un théâtre de formation, d’éducation artistique avec la présentation d’œuvres exigeantes. Le privé va plutôt être le lieu du délassement, plus « routinisé » : on y va pour voir des « effets » attendus par le spectateur. S’ils n’y sont pas, il y a déception. Mais si l’objet n’est pas le même, dans les deux cas, le plaisir ressenti est identique.

On parle souvent des Trente Glorieuses comme l’âge d’or des classes moyennes. C’est également la période où la culture de masse se développe avec l’apparition du transistor, du Livre de Poche, l’émergence de grands festivals populaires. Voyez-vous une corrélation entre les deux ?
Effectivement, les Trente Glorieuses vont affirmer et confirmer ce qu’on pouvait attendre de cette « culture de masse ». Malraux en a été un des ingénieurs avec la fondation de Maisons de la Culture ou la création du label « Art et essai » pour le cinéma. Mais le mouvement avait débuté en amont. Avec les congés payés de 1936 se pose la question de l’occupation du temps libre. Et comment utiliser ce temps pour l’éducation populaire. Ce à quoi le sociologue Joffre Dumazedier répondait par les « 3 D » : il montrait que ce temps disponible n’était pas qu’une simple récupération sur le temps de travail mais qu’il permettait délassement, divertissement et développement.  Ce n’est pas un hasard si Jean Vilar installe son Festival à Avignon, une ville qui se trouve sur la route des vacances… Attention toutefois: Les Trente Glorieuses impulsent un mouvement mais des différences subsistent. « Mon oncle » de Jacques Tati le montre bien. Dans cette France des années 50, se téléscopent l’ancienne classe moyenne, celle incarnée par Tati lui-même, celle des fortif’ ou de la proche banlieue. Et la nouvelle classe moyenne avide de progrès et représentée par la sœur dans le film. Ces deux-là vont finalement se rassembler pour regarder la télévision.

Justement, la télévision a été un vrai passeur de culture. On pense aux grandes fictions de l’ORTF, aux émissions littéraires de Dumayet et Desgraupes…
Effectivement, la télévision a été un vrai moyen d’appropriation de la culture. Et l’ORTF a joué un vrai rôle de démocratisation. Si vous regardez des archives sur le site de l’INA avec des programmes comme « Monsieur Cinéma » ou « Lecture pour tous », de Desgraupes et Dumayet, vous verrez combien la langue est riche. Les journalistes y emploient un vocabulaire élargi qui permet pourtant à tous d’avoir une compréhension des choses. Prenons l’exemple du feuilleton Belphégor : vous imaginez ? Juliette Gréco, le Louvre, un héros mystérieux. On est loin du fantôme de supermarché ! Cette télévision avait pour vocation de faire partager le beau. Aussi, je trouve cela plutôt rassurant quand je vois qu’Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture parle d’exigence culturelle et s’élève contre la diffusion, sur des chaînes publiques, de programmes de « scripted-reality ».

Vous parlez d’Aurélie Filipetti. Or c’est la première fois depuis longtemps qu’on a justement une Ministre de la Culture issue des classes moyennes… Les précédents –Mitterrand, Albanel, Donnedieu de Vabres- provenaient de la bourgeoisie.
À mes yeux, elle représente l’une des figures les moins attendues sur l’échiquier politique. Elle est la porte-parole de la jeunesse, d’une aspiration des classes moyennes à avoir le meilleur sur le plan artistique et culturel. Alors que le ministère de Frédéric Mitterand n’était au service que de lui-même, il me semble qu’elle a compris qu’il fallait que nous nous ressaisissions pour mettre en place de véritables collectifs autour des arts et de la culture et faire rayonner la culture française.

Il y a deux sortes d’établissements dont nous n’avons pas parlé et qui, pourtant, sont très importants dans la diffusion de la culture chez les classes moyennes : la bibliothèque et le conservatoire.
En effet, ils constituent tous deux des lieux de culture et de formation. Ils offrent une vision du potentiel culturel auquel on a à faire. En pénétrant dans une bibliothèque, on fait l’expérience physique d’une entrée dans la culture. Nous nous situons de façon concrète au milieu de livres et prenons conscience de façon tangible de tous les savoirs que renferme l’endroit. Au conservatoire, on passe de l’auditeur à l’acteur. On stimule la création et l’ouverture d’esprit. 
C’est ici que naissent les créateurs de demain. Et je crois que cela véhicule une idée d’importance quant à l’éducation artistique. Ces lieux rappellent à ceux qui les fréquentent que la culture n’est pas seulement l’affaire d’une élite qui en hériterait «naturellement». Mais qu’elle est avant tout question de transmission. Et que chacun y a droit.

[On retrouvera cet entretien dans l'intégralité du dossier consacré à la culture et aux classes moyennes dans le magazine Muze n°77 octobre/novembre/décembre 2014]