11 avril 2014

CONFÉRENCE : le cinéma près de la vie ou comment le cinéma nous aide à comprendre les autres

Depuis son avènement, le cinéma nous permet la fréquentation assidue d’images en mouvement qui nous permettent plus ou moins consciemment de répondre à nombre de questions sociales et intimes sur nous-mêmes et sur les autres. Il nous arrive souvent même de nous amuser au quotidien à faire de la «sociologie sauvage», c’est-à-dire de la sociologie sans le savoir lorsque nous pratiquons ce curieux jeu de la ressemblance : «tu ne trouves qu’il ressemble à cet acteur?». En réalité, c’est là que commence l’espace édifiant de l’image cinématographique. Cette conférence de vulgarisation scientifique a été donnée dans le cadre des Midisciences de l'Université d'Avignon le 10 avril 2014 durant la journée nationale des arts et de la culture. On peut la visionner en cliquant ici.

06 avril 2014

FOREVER, 1914-1918 : une génération pas encore tout à fait perdue

À Robert Ethis, soldat de deuxième classe, 28ième Régiment d'Infanterie, mon grand-père


1914. Début de la Grande Guerre. Dans toutes les villes et villages de France, on s'interroge sur ceux qui seront mobilisés et pour quoi faire. Les pères, les fils,... Mon arrière-grand-père va intégrer les cuisines dans une caserne loin du front. En revanche, son fils ainé, mon grand-père, Robert, va partir à tout juste dix-huit ans, avec quatre autres camarades de son village - Gisors en Haute-Normandie dans l'Eure - au plus près des champs de bataille. Quatre longues, très longues années, dans les tranchées, dans la boue, défiguration de notre pays qui va ressembler à une terre qui n'aurait jamais connu autre chose qu'une pluie grasse et dévastatrice. Novembre 1918. L'armistice arrive enfin. Il est signé à Rethondes dans l'Oise. Alors commence la démobilisation. Une démobilisation qui va durer des mois, interminables eux aussi. Mon grand-père va patienter jusqu'à atteindre ses quatre-vingt trois ans avant de coucher sur le papier ce qu'il considérera comme "son" devoir de mémoire. Il y relate sur dix-neuf pages cette triste période de sa vie, ses moments d'espoirs, ses bons et ses mauvais souvenirs en passant - précise-t-il - sur les trop mauvais. Le soldat de deuxième classe en appelle au respect des générations à venir vis à vis de ces jeunes poilus à qui on a demandé de prendre les armes pour défendre une certaine idée de la nation, du territoire, de la culture commune. À son retour au village, désocialisé, encore sous le coup de la terreur des combats qui ont fait de lui, non pas un homme courageux, mais un homme qui a compris aussi ce qu'est la lâcheté, il réalise qu'il est le seul de ses camarades à être rentré. Jeunesse éradiquée...


Le film de Nick Willing Forever (Photographing Fairies) sorti en Angleterre en 1997 et inspiré du roman de Steve Szilagyi raconte l'histoire vraie d'un de ces photographes qui, au moment de la Grande Guerre, "reconstituaient" les photos de ces familles décomposées par la mort de ces fils qui ne sont jamais revenus. Photos montages donc, où la famille se rassemble autour d'un figurant d'une corpulence identique au fils défunt, mais habillé avec son uniforme. Une fois le cliché réalisé, on découpe la tête de ce drôle d'artiste de complément et on lui substitue celle d'une photo plus ancienne du fils disparu. Surgit alors l'illusion d'une photo de famille réunie une dernière fois autour de l'enfant chéri en guise d'ultime souvenir. Drôle de jeu d'images rarement analysé et qui pourtant interroge sur la force de l'icône, sur le visible, l'invisible, sur ce que l'on peut voir, ce que l'on veut voir. L'art est l'illusion. Naissance d'une persistance des liens dans les yeux d'une société en reconstruction. Le livre comme le film vont interroger avec une grande sensibilité ce que sont les possibilités réelles d'un appareil photo pour apporter une preuve de l'existence de la vie, du perceptible. Et si l'on pouvait saisir ce que nos yeux eux-mêmes ont du mal à fixer. Et si l'on apportait là des preuves de royaumes parallèles. Il n'est pas étonnant anthropologiquement qu'au moment même où la jeunesse est fauchée comme jamais elle ne l'a été, l'on s'interroge sur la manière de continuer à la faire exister en images. Une manière de lui réaffirmer qu'elle nous manque, que l'on tient à elle, y compris dans l'au-delà. C'est avant tout ce qu'il faut comprendre dans l'affaire des fées de Cottingley où l'on se demande si l'invention de cette nouvelle technologie de l'image - la photo - va permettre de distinguer les fées que seuls quelques voyants pouvaient entrevoir jusqu'alors. Le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle tiendra à l'époque nombre de conférences et de débats sur le sujet.


Il y a quelques temps, un étudiant, croisé dans une conférence sur le cinéma à propos de ce que les films trahissent de nos représentations, m'a posé une question qui m'a bouleversé tant par sa lucidité simple que par son ambition problématique : "Dites Monsieur Ethis, en tant que sociologue de la culture, savez-vous pourquoi j'ai la sensation que nous les jeunes, on n'a pas vraiment de place dans les représentations de la France d'aujourd'hui, ce qui est paradoxal, car on a, a contrario, le sentiment de coûter cher, très cher à notre pays, un peu comme si l'on souhaitait racheter indirectement, via une contrepartie étrange, le fait que l'on apparaisse nulle part ?" Oui, je crois que le sentiment de ce jeune homme posait bien le débat. Il est des générations qui ont tout fait pour que leur jeunesse soit parfois désespérément présente sur la photo de famille comme le montre si bien le film Forever. La perte, l'absence qui irriguent un territoire qui a connu deux guerres mondiales successives ont conduit le territoire en question à se reconstruire avec ce terrible sentiment de l'absence et de la perte. Les Trente glorieuses ont porté avec force la conviction qu'il s'agissait de se refondre sur les valeurs du progrès et de l'insouciance sociale et culturelle où l'on n'avait de cesse de rêver à ce que serait l'an 2000. La jeunesse de 1968, une jeunesse étudiante, a exalté ces valeurs jusqu'à les confisquer pour elle seule. Oui, Chers étudiants d'aujourd'hui, vous n'êtes plus sur la photo de famille et pour cause : si la jeunesse de 1968 et des années qui l'ont suivi et qui a entre 55 et 65 ans reconnaissait votre place, elle serait obligée de renoncer à ce dopage inouï qui l'entretient dans un drôle de climax, celui de l'éternelle jeunesse. Oui, la transmission n'a pas eu lieu pour déposer une réelle confiance entre vos mains par défiance, par peur sans doute de perdre quelque chose. On cherche parfois les raisons sociologiques de la crise morale que nous semblons vivre. Je suis persuadé, l'âme désarmée, qu'elle résulte avant tout de la confiscation plus ou moins consciente de la reconnaissance en ce que peut porter avec force et espoir toute nouvelle génération en actes. Une récente enquête montre que les ouvrages les plus vendus dans les kiosques des gares de France sont tous ceux qui proposent sur leur couverture des promesses du type : "maîtrisez vos gestes", "obtenez ce que vous voulez d'autrui", "petit traité de manipulation", "les clefs de la réussite dans le contrôle d'autrui". J'ai vraiment envie de continuer de réfléchir avec cet étudiant sur l'état d'une société qui a substitué par le projet paranoïaque d'un autrui-manipulé(lable) au projet magnifique d'un vivre et d'un penser ensemble, un projet qui rendrait fier - je l'espère - mon cher grand-père disparu depuis 18 ans maintenant. Le temps d'une autre génération...

28 mars 2014

LÉGION D'HONNEUR : discours prononcé le 26 mars 2014 à l'occasion de la remise de cette décoration par Pierre Bergé à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent



Monsieur le Président, Cher Pierre Bergé,
Monsieur le Ministre, Cher Jack Ralite,
Madame la Ministre, Chère Valérie Pécresse,
Monsieur le Conseiller d’Etat, Cher Lionel Collet,
Monsieur le Conseiller du Premier Ministre, Cher Jean-Paul de Gaudemar,
Madame la Conseillère à la Cour des Comptes, Chère Catherine Démier,
Monsieur le Président de Gaumont, Cher Nicolas Seydoux,
Chers Membres de la Communauté universitaire de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse,
Chers Amis, Mes Chers Amis,
Chers Membres de ma Famille, Chère Maman,
Mesdames, Messieurs,

Lorsque j’ai interrogé les quelques personnes qui, autour de moi, ont reçu la Légion d’honneur pour savoir ce qu’il convenait de dire, on m’a invité à parler évidemment de la République, de mon parrain de Légion d’honneur, bien sûr, du sens de la Légion d’Honneur elle-même, de l’université en général, de mon université en particulier, de mon parcours personnel, de la manière dont je vois les choses, de glisser quelques mots politiques, de me hasarder à être à la fois solennel et drôle mais pas plus d’une fois, de me lâcher un peu si je le sentais, et  de tout dire donc, mais surtout, surtout – ça tout le monde me l’a dit aussi – «d’essayer de faire au plus court !». Bon, je vous avoue que j’ai été tenté un instant de faire en effet au plus court à la manière de Peter Sellers lorsqu’à la fin du premier opus des Panthère Rose de Blake Edwards alors que quelqu’un lui demande comment il en est arrivé là, ce dernier de répondre… «c’était pas facile»… Après réflexion, je me suis dit que c’était sans doute un peu trop court, c’est pourquoi, je vais laisser de côté toutes les recommandations qui m’ont été faîtes pour vous dire, surtout, ce qui me tient à cœur ce soir et vous exprimer combien je suis heureux de voir réunies ici tant de personnes si chères à ma vie, des mondes qui représentent, chacun à leur manière, une facette de ce que je suis : le monde universitaire, bien sûr, le monde de la culture, le monde politique, celui de mes amis et de ma famille. Des mondes que j’habite mais en passant de l’un à l’autre sans jamais qu’ils ne se rencontrent vraiment et qui, ce soir, se trouvent ici rassemblés. Lorsque j’étais encore son étudiant, mon ami le Professeur Jean-Louis Fabiani m’a dit un jour dans les couloirs de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : «on ne devient que ce que les autres veulent bien que vous deveniez». Je ne sais plus si ce sont ses mots exacts, mais l’esprit de cette phrase-là m’a poursuivi depuis et, pour moi, sociologue du cinéma, amateur de génériques, je crois que grâce à Jean-Louis, j’ai compris très vite que nos vies ressemblent à d’immenses génériques de cinéma, ceux-là même qui défilent à la fin du film et que si peu de spectateurs regardent jusqu’au bout. Je crois qu’une cérémonie comme celle-ci est avant tout un remerciement intense et républicain non pas à celui qui est décoré, mais à toutes celles et ceux qui ont participé au fait qu’il le soit. Je me suis toujours senti éminemment républicain, même si exprimer cela peut paraître quelque peu désuet ou banal dans le cadre d’une cérémonie conférée par et pour la République. Plus précisément je devrais dire républicain ET poète. Car ces termes sont loin d’être contradictoires à mes yeux, même si le sens commun les oppose parfois au prétexte que le poète symbolise notre volonté à tous d’habiter les sphères de l’imaginaire et de l’imagination, un royaume qui donc nous oblige à sortir de nos cadres, alors que la République se pense bien souvent comme un cadre de références figé en valeurs comme en principes, qu’elle possède en soi sa propre imagination constituante dans laquelle nous évoluons sans même nous en rendre compte. J’emprunte cette notion «imagination constituante» au Professeur Paul Veyne, qui n’a pu être là ce soir et qui incarne à mes yeux toute la force de ce que peut nous apporter l’université, la force d’une pensée qui vient bouleverser d’autres pensées, en l’occurrence, la mienne lorsque j’étais doctorant, et ce d’une manière radicale et définitive. Paul Veyne parle donc d’imagination constituante non pas pour désigner une faculté de la psychologie individuelle, mais pour désigner le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes, des sortes de bocaux. Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut - dit-il - du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, une nouvelle génération peut être socialisée et éduquée par le nouveau programme. Cette génération se trouve aussi satisfaite de ce nouveau programme que ses ancêtres l'étaient du leur et ne voit guère le moyen de s'en sortir, puisqu'elle n'aperçoit rien au-delà. Pour le dire avec les mots de Paul Veyne « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». Cette phrase ne m’a jamais quitté : « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». On préfère méconnaître la forme biscornue de nos limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. Pire, on croit que nos ancêtres occupaient déjà la même patrie, et que l'achèvement de l'unité nationale était déjà préfigurée et que quelques progrès techniques ou législatifs viendraient naturellement parachever l’ensemble. Ces bocaux, ces cadres, ces ensembles ne fonctionnent que pour nous offrir l’illusion d’une vérité partagée. Pourtant si quelque chose mérite bien le nom d’idéologie, c’est cette vérité-là, une vérité inerte, une vérité engourdissante, une vérité immobilisante, une vérité rassurante aussi - nous ne devons pas le nier - car c’est dans son potentiel à rassurer que l’idéologie puise à la fois sa force et son efficacité. Loin de moi, l’idée de vous faire ici, un cours de sociologie engourdissant sur l’idéologie, juste une nécessité dans ce cadre cérémoniel de partager avec vous, là d’où je pense ce que je fais, comment je vis ce que je vis, ce que ceux qui me connaissent bien désignent souvent comme ma sensibilité, et expliquer sans doute, pourquoi au fond, l’université constitue l’une des plus belles maisons – pardon je devrais dire l’une des plus belles «institutions» - que je puisse habiter, sans m’y sentir totalement étranger.

L’université en tant que laboratoire de recherche et de production scientifique, mais aussi en tant que lieu de formation supérieure de toute notre jeunesse, tout comme les mondes de l’art et de la culture, ont ceci de commun que de se défier de toutes les idéologies de vérité pour précisément les défier : c’est là - on l’oublie souvent - leur tout premier rôle social et quand on ne l’oublie pas, il arrive parfois  qu’on le redoute. En effet, la seule obligation de réussite de nos institutions de sciences et de culture, n’est pas de trouver, de former, de distraire ou d’instruire, mais bien d’imaginer. Le Philosophe Pascal qualifie la faculté d’imaginer comme la «partie la plus décevante de l’homme». À l’inverse, Gaston Bachelard, lui, perçoit cette même faculté d’imaginer comme notre fonction nourricière majeure. Ce grand écart est avant tout dû au fait qu’on a longtemps opposé le fait de penser au fait d’imaginer et qu’on préconisait d’éviter de faire les deux à la fois. Pourtant, le lieu dans lequel nous sommes aujourd’hui nous prouve qu’il n’existe aucune réflexion qui puisse se prétendre objective en évacuant l’afflux de notre imagination. La Fondation Pierre-Bergé-Yves-Saint-Laurent, c’est avant tout une pensée de l’imagination ET une imagination de la pensée. En langage universitaire, on pourrait dire que vous avez là un magnifique campus, Cher Pierre Bergé… Le bonheur de présider une université pluridisciplinaire, c’est d’avoir la chance au-delà de ma propre discipline – la sociologie de la culture – d’approcher les imaginaires de mes amis informaticiens, physiciens, mathématiciens, géographes, historiens, juristes, de chercheurs en agrosciences qui tentent de prolonger l’agonie des tomates quand on les arrache à leurs pieds, de chercheurs en physiologie cardio-vasculaire qui travaillent sur la façon dont le stress impacte notre coeur, de mes collègues sociologues qui n’ont de cesse de se demander comment se conçoivent nos héritages patrimoniaux et culturels, où comment dans nos lieux de culture, on travaille cette belle idée de la transmission, pour une fois ou pour toujours selon la magnifique question que pose mon ami Damien Malinas dans son ouvrage sur les festivaliers d’Avignon, Damien Malinas qui est aussi co-auteur d’un des livres dont je suis le plus fier, l’Université au cinéma, un livre sur les films de campus… L’université au cinéma c’est Le lauréat, Le Cercle des poètes disparus, Indiana Jones, Benjamin Gates, le Jerry Lewis de Docteur Jerry et Mister Love, Hypathie la philosophe mathématicienne d’Agora le magnifique film d’Amenabar, The Social Network, l’éducation de Charlie Banks, Un homme d’exception,… Tous ces films nous qui disent combien nos campus sont habités par les désirs d’imagination, de transgression, d’idéalisation, de transformation, de découvertes sans cesse renouvelés. Tous ces films nous incitent à regarder autrement nos enseignants-chercheurs qui, s’ils n’ont pas de fouet à la ceinture, n’en sont pas moins de véritables héros, l’imagination rivée à l’éprouvette ou au clavier. Valérie Pécresse, l’été dernier à l’université Avignon, lors d’un débat avec Aurélie Filipetti et Geneviève Fioraso autour des questions de Culture et d’Université, nous rappelait combien la puissance de la représentation de ces fictions cinématographiques jouaient un rôle essentiel pour soutenir nos désirs d’université, nos désirs d’avenir, nos aspirations au progrès. Elles décrivent toujours les campus comme le lieu de tous les possibles. Je profite de cette occasion exceptionnelle qui m’est donné ce soir grâce à la réunion de représentants des mondes de l’université et des mondes de la culture de partager avec vous le constat qu’en France, contrairement à d’autres pays,  l’université n’était pas à proprement parler une source d’inspiration pour nos auteurs de fiction ou pour nos médias eux-mêmes qui avaient toujours eu du mal à parler d’université positivement. Je crois comme le sociologue Pierre Bourdieu  que les sciences sociales ont un incroyable pouvoir de dévoilement des problématiques qui peuplent notre monde social, et que toutes les opérations de dévoilement que nous menons possèdent leurs vertus libératrices et de progrès si l’on parvient à s’en saisir. Je suis heureux de constater que, grâce à beaucoup d’entre vous, grâce à l’écoute de nos ministres, au travail de la Conférence des Présidents d’université, les choses sont en train de changer. Les travaux que j’ai eu l’honneur de conduire dans le cadre de la commission Culture et université et qui ont abouti à 128 propositions pour rapprocher les mondes de la culture et les mondes de l’université ont permis de structurer près d’une centaine desdites propositions. Je tiens à en remercier les 23 membres de cette commission et suis fier d’avoir pu participer à la naissance de projets concrets et innovants. Pour n’en citer quelques-uns : le projet France Culture Plus, première radio étudiante portée par le Groupe Radio France grâce à la conviction profonde d’Olivier Poivre d’Arvor, la cinémathèque de l’étudiant en lien avec le Ministère de la Culture et le CNC qui deviendra une plate-forme numérique de transmission du patrimoine cinématographique et qui respectera tous les attendus dont nous avons si souvent parlé avec Nicolas Seydoux. Je tiens aussi à remercier Laure Adler d’avoir transformé avec notre vice-président Culture et notre service culture, notre université comme l’un des lieux primordiaux de débats et de transmission durant et avec le Festival d’Avignon. Merci Hortense Archambault. J’arrête là les exemples qui désormais, grâce à vous, sont « légion » sur l’ensemble du territoire, dans un grand nombre de nos universités…

Comme toutes les universités, l’université d’Avignon tire sa première fierté de former sans distinction sociale l'ensemble de sa population, résultat d’un travail sans relâche avec une équipe géniale en tout point, ce qui nous a valu d’être qualifié par la commission du Sénat conduite par Dominique Gillot « d’orchidée universitaire ». Magnifique symbole que cette orchidée qui, loin des grandes métropoles qui nous environnent, mérite toutes les attentions et tous les soins pour lui conserver sa capacité à ensemencer son territoire… Car le pari de notre université est au cœur du contrat social implicite qu’elle porte, un contrat qui affirme que le talent, l'innovation, la création peuvent naître n'importe où, chez n’importe quel étudiant et ce d’où qu’il vienne : voilà ce que révèlent bien mieux que n'importe quelle autre institution, les universités de la République qui sont par excellence les institutions de la diversité imaginative, de la science et des arts, des institutions poétiques à part entière. C’est pour relever ces défis-là qu’elles méritent qu’on les protège et qu’on les choie en préservant leurs compétences sachant qu’elles sont, par nature, habitées de l’esprit de réforme. C’est pourquoi nous ne devons pas nous tromper d’équation : les moyens de tout ordre qu’on donne à chacune de nos universités pour qu’elles accomplissent leur missions fondamentales seront toujours l’exacte équivalence de l'ambition que nous plaçons, en réalité, dans les générations futures dont nous avons la responsabilité.  On y pense et parfois on l’oublie. C’est aussi pour cette raison que je tiens particulièrement à adresser mes plus sincères remerciements ce soir à mon « parrain » de Légion d’Honneur de m’avoir reçu voici quelques années, grâce à l’entremise de notre chère Laure Adler, lorsque dans les premiers mois de ma présidence à l’université, il a non seulement accepter d’accompagner notre projet en entrant à notre Conseil d’Administration, mais aussi en devenant donateur de notre fondation. Je me souviens de vos mots, Pierre, sur l’importance que vous accordiez à la nécessaire solidarité intergénérationnelle que nous devrions tous partager vis à vis de nos étudiants et de notre jeunesse. Tout le monde dans notre université vous est très reconnaissant de cet engagement pour notre projet et notre territoire. Je tenais aussi à vous remercier, Cher Pierre, d’avoir accepté de me remettre cette décoration ce soir et de nous avoir tous invité ici dans votre Fondation. Merci aussi pour toutes les conversations que nous avons eu régulièrement depuis que nous nous connaissons. C’est vous qui m’avez inspiré ce discours car lors de la première réunion de notre commission Culture et université à laquelle vous aviez participé, c’est vous qui nous aviez déclaré : «la culture, c’est de l’imagination, de la poésie et, comme la poésie, l’université doit accompagner ses étudiants aux limites du possible». Jean Cocteau affirme qu’un «poète ne doit pas refuser les honneurs, mais qu’il doit faire en sorte qu’on ne songe pas à les lui offrir. Si on les lui offre – dit-il – c’est qu’il a commis quelque faute. Il doit alors accepter ce qu’on lui offre comme une punition car il est probable qu’il se soit mêlé d’entreprendre un travail sans en avoir reçu l’ordre intérieur et que ce travail a rendu visible aux yeux du Prince ce qui devait rester invisible». Recevoir la Légion d’honneur de vos mains, Cher Pierre Bergé, est tout le contraire d’une punition car à la différence du poète Cocteau, le poète républicain qu’est nécessairement un président d’université et un universitaire ne peut et ne doit recevoir cet honneur qu’au nom de l’institution qu’il représente, au titre du générique de tous ceux qui ont accepté de l’accompagner et à qui il doit tout. Je dois tout à l’école publique, à l’université de la République, à mes amis de chaque instant et de chaque monde, à mes proches et très proches et aussi, évidemment, à mes parents qui m’ont toujours fait confiance. Tous m’ont permis de développer mais surtout d’entretenir mon imagination, à la fois poétique et républicaine.

En tant que spectateur de cinéma, j’ai toujours conservé en tête, depuis sa première vision, l’image obsédante d’Elliott, le petit garçon héros du film de Spielberg E.T. l’extraterrestre. La première fois qu’il croise E.T. la nuit, l’extraterrestre va déguerpir à toute vitesse. L’enfant va tenter de le poursuivre sur quelques centaines de mètres puis va stopper volontairement sa course près du portique de son jardin. Non pas parce que l’Extraterrestre est trop rapide pour lui, mais parce qu’il préfère se poser et prendre le temps de penser aux perspectives que lui ouvre cette découverte improbable. Il s’adosse à la balançoire du portique et lève les yeux vers l’infini. Cette image est obsédante car je crois que le réalisateur a su capter là, de la manière la plus absolue, le regard de tous les enfants lorsqu’ils se mettent à imaginer tous les possibles. L’instant décisif si cher à Cartier-Bresson. Comme le remarque non sans malice l’écrivain Georges Picard, nous sommes, pourtant, une curieuse civilisation qui discrédite souvent la pensée de ses enfants – et par défaut des enfants qui sont encore en nous – en leur reprochant le fait qu’ils ont parfois trop d’imagination. Comment peut-on reprocher à un enfant d’avoir trop d’imagination ? Si notre université républicaine et poétique, notre culture, notre science, notre art, notre politique ne devaient avoir et partager qu’une seule responsabilité sociale aujourd’hui : c’est bien de permettre à notre jeunesse d’avoir trop d’imagination, de reconnaître ce «trop d’imagination» comme notre bien commun le plus précieux et de croire – j’en ai l’intime conviction – que – loin de toutes ces paresses qui nous confines dans nos bocaux idéologiques – c’est de ce bien commun que naîtront nos futures fraternités imaginatives. Car je le crois, profondément, pour faire vivre en République la liberté et l’égalité, il faut d’abord, que nos institutions de formation et de recherche fassent vivre la plus belle fraternité qui soit : notre fraternité imaginative pour que nous ne puissions plus jamais dire aux générations présentes et à venir qu’elles ont trop d’imagination, pour que nos universités soient définitivement ces lieux d’imagination fraternelle qui – comme le dit la chanson – savent encore et toujours laisser passer nos rêves. Je vous remercie.

TÉLÉRAMA : Invité du N°3348 de Télérama - Propos recueillis par Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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