20 janvier 2015

LE CULTE DE LA CULTURE : les classes moyennes et la culture

Comment définiriez-vous les classes moyennes ?
La première définition est simple : les classes moyennes sont celles qui relèvent d’un certain niveau d’imposition défini par les revenus. Dans cette catégorie, on trouve aussi bien des professions intermédiaires, des employés et même une partie des cadres. Ou bien on peut aussi définir les classes moyennes par ce qu’elles ne sont pas : ni la frange la plus riche, ni la frange la plus pauvre de la population…C’est un ensemble flou et finalement attrape-tout. Or en tant que sociologue, je m’intéresse aux modes de vie, ce qui me semble une façon plus intéressante « d’entrer » dans la question. L’attachement aux loisirs et le niveau de diplômes rentrent en ligne de compte et on devient de fait plus fin dans son analyse.

Quels seraient les marqueurs culturels liés aux classes moyennes ?
Dans « La préparation du roman », un très beau cours dispensé au Collège de France, Roland Barthes dit cette phrase : « Ils laisseront la culture aux classes moyennes ». La formulation peut apparaître condescendante au premier abord mais il est important de s’arrêter dessus. Ce sont justement dans les classes moyennes que nous allons trouver le plus d’ « agitation culturelle ». C’est là où tout se passe, où la création est repérée et repérable. Les classes moyennes sont consommatrices de culture. Elles confirment les tendances et parfois les lancent. Contrairement aux idées reçues, ses membres ne sont pas des suiveurs.  Leur identité passe par des choix culturels.

Vous parliez de Roland Barthes. Justement, dans « Mythologies », il semble se moquer de certains référents culturels qui parlent aux classes moyennes : l’acteur photographié chez Harcourt, Minou Drouet...
Plus que de la moquerie, je parlerais d’ironie.  Il évoque la mythologie moderne de l’homme moderne, cet accès aux choses auxquelles les classes moyennes aspirent et qui sont transmises hors modèle scolaire. C’est la logique même de démocratisation. Pierre Bourdieu, lui, parlait de la « bonne volonté culturelle » des classes moyennes. Je ne fais pas partie de ces sociologues qui se plaisent à mettre à mal sa pensée, car je pense que ceux qui vont au théâtre ou au cinéma font preuve d’une réelle sincérité. Ils ne le font simplement pas pour se « positionner » socialement. Et on ne peut pas leur donner n’importe quoi à voir ou à lire.

C’est pourtant un préjugé qui a la peau dure…
Prenons un exemple. Les professionnels se plaignent du tassement de la fréquentation des salles de cinéma. Mais parce que les « fabricants » de culture traitent mal leur public.  Si « Intouchables » a remporté un tel succès, c’est parce que ce film, porté par un beau scénario était aussi empreint de valeurs fortes. Proposer un « Intouchables 2 » serait une hérésie et les spectateurs ne seraient certainement pas dupes. Passé un certain âge, nous savons revendiquer nos choix. Nous souhaitons exister à travers ce que nous aimons. Et les gens savent très bien ce à quoi ils ont à faire.

Justement, le cinéma n’est-il pas le medium culturel d’excellence pour les classes moyennes ?
A mon sens, c’est en tous les cas le plus bel instrument de démocratisation culturelle. D’abord parce qu’il est à un prix qui convient à tout le monde. Dès les années 30-35, on y met en scène des récits grandioses tirés de la littérature ou de la mythologie. Surtout, le 7ème Art met l’art de l’acteur à la portée de tous. Avec les Fairbanks, Pickford, Chaplin, la figure du « grand comédien » s’impose dans l’inconscient collectif et donne des normes de ce qu’est un « grand acteur ». Et aujourd’hui, quand vous voyez que les cinémas proposant la retransmission de l’ouverture de la saison au Metropolitan Opera font salle comble, on peut se dire que cette dimension de propagation de la culture ne s’est pas perdue en route.

Concernant le théâtre, il y a les établissements publics et privés. Les classes moyennes ont-elles une préférence ?
Non, elles se partagent entre les deux. Le théâtre public va être un théâtre de formation, d’éducation artistique avec la présentation d’œuvres exigeantes. Le privé va plutôt être le lieu du délassement, plus « routinisé » : on y va pour voir des « effets » attendus par le spectateur. S’ils n’y sont pas, il y a déception. Mais si l’objet n’est pas le même, dans les deux cas, le plaisir ressenti est identique.

On parle souvent des Trente Glorieuses comme l’âge d’or des classes moyennes. C’est également la période où la culture de masse se développe avec l’apparition du transistor, du Livre de Poche, l’émergence de grands festivals populaires. Voyez-vous une corrélation entre les deux ?
Effectivement, les Trente Glorieuses vont affirmer et confirmer ce qu’on pouvait attendre de cette « culture de masse ». Malraux en a été un des ingénieurs avec la fondation de Maisons de la Culture ou la création du label « Art et essai » pour le cinéma. Mais le mouvement avait débuté en amont. Avec les congés payés de 1936 se pose la question de l’occupation du temps libre. Et comment utiliser ce temps pour l’éducation populaire. Ce à quoi le sociologue Joffre Dumazedier répondait par les « 3 D » : il montrait que ce temps disponible n’était pas qu’une simple récupération sur le temps de travail mais qu’il permettait délassement, divertissement et développement.  Ce n’est pas un hasard si Jean Vilar installe son Festival à Avignon, une ville qui se trouve sur la route des vacances… Attention toutefois: Les Trente Glorieuses impulsent un mouvement mais des différences subsistent. « Mon oncle » de Jacques Tati le montre bien. Dans cette France des années 50, se téléscopent l’ancienne classe moyenne, celle incarnée par Tati lui-même, celle des fortif’ ou de la proche banlieue. Et la nouvelle classe moyenne avide de progrès et représentée par la sœur dans le film. Ces deux-là vont finalement se rassembler pour regarder la télévision.

Justement, la télévision a été un vrai passeur de culture. On pense aux grandes fictions de l’ORTF, aux émissions littéraires de Dumayet et Desgraupes…
Effectivement, la télévision a été un vrai moyen d’appropriation de la culture. Et l’ORTF a joué un vrai rôle de démocratisation. Si vous regardez des archives sur le site de l’INA avec des programmes comme « Monsieur Cinéma » ou « Lecture pour tous », de Desgraupes et Dumayet, vous verrez combien la langue est riche. Les journalistes y emploient un vocabulaire élargi qui permet pourtant à tous d’avoir une compréhension des choses. Prenons l’exemple du feuilleton Belphégor : vous imaginez ? Juliette Gréco, le Louvre, un héros mystérieux. On est loin du fantôme de supermarché ! Cette télévision avait pour vocation de faire partager le beau. Aussi, je trouve cela plutôt rassurant quand je vois qu’Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture parle d’exigence culturelle et s’élève contre la diffusion, sur des chaînes publiques, de programmes de « scripted-reality ».

Vous parlez d’Aurélie Filipetti. Or c’est la première fois depuis longtemps qu’on a justement une Ministre de la Culture issue des classes moyennes… Les précédents –Mitterrand, Albanel, Donnedieu de Vabres- provenaient de la bourgeoisie.
À mes yeux, elle représente l’une des figures les moins attendues sur l’échiquier politique. Elle est la porte-parole de la jeunesse, d’une aspiration des classes moyennes à avoir le meilleur sur le plan artistique et culturel. Alors que le ministère de Frédéric Mitterand n’était au service que de lui-même, il me semble qu’elle a compris qu’il fallait que nous nous ressaisissions pour mettre en place de véritables collectifs autour des arts et de la culture et faire rayonner la culture française.

Il y a deux sortes d’établissements dont nous n’avons pas parlé et qui, pourtant, sont très importants dans la diffusion de la culture chez les classes moyennes : la bibliothèque et le conservatoire.
En effet, ils constituent tous deux des lieux de culture et de formation. Ils offrent une vision du potentiel culturel auquel on a à faire. En pénétrant dans une bibliothèque, on fait l’expérience physique d’une entrée dans la culture. Nous nous situons de façon concrète au milieu de livres et prenons conscience de façon tangible de tous les savoirs que renferme l’endroit. Au conservatoire, on passe de l’auditeur à l’acteur. On stimule la création et l’ouverture d’esprit. 
C’est ici que naissent les créateurs de demain. Et je crois que cela véhicule une idée d’importance quant à l’éducation artistique. Ces lieux rappellent à ceux qui les fréquentent que la culture n’est pas seulement l’affaire d’une élite qui en hériterait «naturellement». Mais qu’elle est avant tout question de transmission. Et que chacun y a droit.

[On retrouvera cet entretien dans l'intégralité du dossier consacré à la culture et aux classes moyennes dans le magazine Muze n°77 octobre/novembre/décembre 2014]

16 janvier 2015

POUR PIERRE-LOUIS SUET, notre doyen, notre ami, un hommage...

Pierre-Louis Suet entouré de sa fille Eve-Marie et de son fils Arnaud le jour de la remise de ses Palmes académiques




Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Tu es mon plus vieil ami ici et je te dois une grande partie de ce que je suis. Celle de m’avoir offert mon premier cours à l’université d’Avignon après avoir été mon professeur. Et quel professeur, celui qui concilie la culture humaniste avec le talent qu’il faut pour nous rappeler que l’imagination doit aussi arriver à l’heure et qu’elle ne souffre aucun retard. Comme je te l’ai dit lorsque tu m’as fait l’honneur de te remettre les palmes académiques, tu sais offrir à chacun d’entre nous l’une des choses les plus précieuses qui soit car tu sais nous donner confiance en nous, alors même que nous sommes maladroits et que nous le savons, tu nous montres que tu es fier de nous, alors même qu’on ne mérite pas toujours cette fierté, tu nous apprends le courage d’être là chaque jour pour nous rappeler avec force que nous sommes là par vocation et que nous devons mériter notre place, pour nos jeunes, pour nos étudiants dont tu es si fier, nos étudiants dont tu parles si longtemps après qu’ils nous aient quitté pour vanter leurs mérites et leurs talents. Tu te souviens de tous. Tu es toi aussi un homme de talent, tu as tous les talents, manuels, intellectuels, spirituels, le sens de la réplique bien sentie et tu sais aussi nous apprendre à tous le courage et mieux que le courage encore, le fait de nous dire à tous, de ne jamais nous décourager.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Il est important que je te dise que ce qui nous amène souvent à nous surpasser lorsqu’on a la chance de croiser ton chemin, c’est la peur de te décevoir. On en parle tous si souvent entre nous : ne pas décevoir Pierre-Louis. On dit de certaines personnes qu’elles sont « entières » pour signifier qu’elles sont droites, intègres, passionnées, qu’elles ont des valeurs indéfectibles, solides, imparables. Je crois que tu te reconnaitras dans ce mot «entier», Cher Pierre-Louis, et dans ces qualités suprêmes dont tu es habité que sont celles de la loyauté et de la fidélité : fidèle à Chantal qui est autant ton amour que ton amoureuse, à tes enfants, à ton petit fils dont tu étais si fier de me montrer les premières photos, à ta maman, à ta famille, à tes valeurs, à tes étudiants, à ton équipe, à ton département, à ta faculté, à tous les personnels que tu côtoyais, fidèle à tes principes, à ton caractère bien trempé, à ton métier, à ton université, à ta ville, à Laroue, à Saint-Cloud, à ta jeunesse, à tes amis, fidèle à la vie que tu aimais tant, que tu voulais parfaite, pleine, fidèle à cette volonté de relever tous les défis, les plus improbables, les plus incroyables,… Il y a une expression que j’aime beaucoup «fétichiste de l’impossible», je crois qu’elle te va à merveille. Tu fais partie de ces personnes d’exception qui rassurent et dont le regard réchauffe le cœur. C’est un privilège inouï d’être ton ami et de mériter cette amitié fidèle. Et, comme nos étudiants qui parlent si bien de toi l’ont écrit dans le couloir de ta salle de multivision : Pierre-Louis, tu es notre nombre d’or.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
En tant que Président de notre université, j’écris régulièrement des messages sur le mail de notre établissement destinés à toute notre communauté universitaire. Il arrive souvent, parfois, que des collègues me répondent. Parfois pas. Toi Pierre-Louis dans les cinq minutes qui suivent chacun de mes messages, tu as toujours été le seul à m’envoyer toujours, toujours, à ton tour un message d’encouragement, de bonne réception, un petit signe, un petit baume pour le cœur et l’âme. Cette semaine, tu ne m’as pas répondu, Pierre-Louis, et pourtant mon mail parlait de toi. Je te jure, Pierre-Louis, je te jure que je me suis surpris à attendre longtemps ta réponse, les yeux rivés sur mon écran… Je sais, nous savons tous ici, que tu mettais un point d’honneur à être ponctuel pour tous à tous tes cours, à tous tes rendez-vous, je voulais te dire, mon ami, que pour une fois, nous aurions tous voulu que tu sois très en retard pour ce rendez-vous que tu nous donnes aujourd’hui. Je voulais te dire encore et encore combien tous, nous t’aimons ici, nous t’admirons et saches bien surtout que nous n’aurons de cesse, Cher Pierre-Louis, de penser à toi et de te remercier.

06 janvier 2015

ALFRED TATE EST-IL UN SAGE ? ou comment interpréter le message dont est porteur un personnage qui est tout le temps d’accord avec tout le monde...

"Les quatre choses dont le Maître était exempt : il était sans idée (privilégiée), sans nécessité (prédéterminée), sans position (arrêtée) et sans moi (particulier)" (Confucius, Entretiens, IX, 4.)

Faire des enquêtes sociologiques sur la réception des œuvres, quelles que soient ces œuvres, ménage toujours son lot de surprises. Mieux, ces enquêtes nous permettent lorsqu’on les mène l’esprit ouvert, c’est-à-dire en écoutant vraiment comment des publics réels vivent leur relation à telle ou telle œuvre, de mettre au jour des interprétations qui agrègent des regards plus minoritaires mais cependant très cohérents. Au reste, on peut s’amuser à revoir, relire, re-parcourir lesdites œuvres en tentant d’épouser ces regards minoritaires si tant est que nous ne partagions pas initialement ces regards. Et c’est un exercice passionnant que de redécouvrir des œuvres dont on croyait avoir épuisé les significations avec un œil nouveau éclairant par voie de conséquence d’autres expressions – c’est souvent le cas - de la nature humaine. Depuis que l’offre télévisuelle s’est élargie grâce aux chaînes du câble et du satellite, on est en mesure de recroiser régulièrement sur nos écrans Alfred Tate le patron de Jean-Pierre Stevens un « mortel au caractère » bien trempé qui a décidé de faire sa vie avec une sorcière, Samantha, héroïne de la série ma Sorcière bien-aimée. Alfred Tate dirige une boîte de pub McMann & Tate apparemment en vogue en charge de penser les campagnes publicitaires de produits tantôt purement américains censés améliorer le confort de tous, tantôt étrangers, mais qu’il s’agit d’américaniser pour les mettre au goût du grand public d’Amérique du Nord. Samantha la sorcière a donc, pour sa part, choisi d’épouser le créatif de l’agence – Jean-Pierre – un mortel qui lui demande de renoncer à ses pouvoirs et d’effectuer toutes les tâches ménagères avec ses propres moyens. Le message omniprésent et récurrent de la série, chaque spectateur le comprend très vite, est : entrez dans la société de consommation et la vie sera plus simple, plus facile ; même les sorcières peuvent renoncer à la magie car l’ingéniosité des inventeurs d’aujourd’hui est bien supérieure au coup de baguette magique de n’importe quel magicien. Tout monde s’efforce d’y croire, bien sûr, et le rôle de l’agence de pub d’Alfred Tate est central comme fabrique du « faire croire ».

Dans Ma Sorcière bien-aimée, on doit « faire croire » au produit, mais surtout en finir avec la magie dont on a de cesse de constater paradoxalement l’efficacité. Au premier abord, Alfred Tate est un candide terre-à-terre pétri de rationalité : même s’il voit qu’il se produit des choses étranges autour de lui, il ne doute jamais de rien. Alfred Tate, en tant que patron d’Agence de pub, est tout sauf créatif. Pire, on tente de nous le présenter comme lâche, pleutre, voire cynique et avant tout tourné vers la réussite de ses affaires et ce, au détriment de tous. Même s’il sait que les produits dont il est censé assurer la promotion ne sont pas meilleurs que les autres, il a conscience que la survie de sa boîte tient au fait que tout le monde continue à croire dur comme fer que la pub sert bel et bien à faire vendre en s’appuyant sur un nom, une marque, un logo et que ses créatifs, à l’image de Jean-Pierre Stevens, vont pouvoir révéler à tous la véritable valeur desdits produits. Alfred Tate apparaît comme un homme désabusé, toujours d’accord avec ses clients, prêt à tout pour leur faire plaisir, prêt à humilier Jean-Pierre Stevens pour être en phase avec leur désir. Apparemment, Alfred Tate ne croit pas à ses créatifs, qu’il n’a de cesse de vendre pourtant comme étant les meilleurs ! Les scénarios de Ma Sorcière bien-aimée se ressemblent tous car le dénouement a toujours lieu de la même manière : Jean-Pierre Stevens va vivre nombre d’affrontements et de péripéties dans sa vie privée avec toute la clique de sorciers qui compose la famille de Samantha et ce sont ses affrontements et ces péripéties, voire Samantha elle-même, qui vont lui inspirer la campagne de publicité sur laquelle il est supposé plancher. C’est, selon une récente enquête sur la réception des séries TV, ce que 95% des spectateurs avancent lorsqu’on leur demande de résumer Ma Sorcière bien-aimée. Les mêmes spectateurs considèrent Alfred Tate comme un personnage secondaire autant vil que crédule, en bref, le «mortel» dans tous ses travers.

Pourtant il existerait pour certains d’entre nous, un autre Alfred Tate. En effet, 3% de spectateurs de notre enquête décryptent Ma Sorcière bien-aimée avec d’autres lunettes. Loin d’être une interprétation aberrante, leur vision de la série nous permet, au demeurant, de la revoir avec leurs lunettes et donc de la redécouvrir sous un autre jour. Ces derniers pensent, en effet, qu’Alfred Tate joue un rôle central car il ne serait en réalité dupe de rien : sage entre tous, il ne croit pas plus en la société de consommation qu’en la pub et la communication, mais sait que le monde tourne fatalement ainsi, tout comme, il sait très bien parfaitement et depuis toujours que Jean-Pierre Stevens est bien marié à une sorcière. Cependant, Alfred Tate n’ignore pas qu’il n’y a rien à gagner à proclamer qu’il est au courant du secret de Jean-Pierre et Samantha et, selon nos 3% de spectateurs, faire croire qu’il ne se rend compte de rien relèverait d’un choix assumé, à la fois pour le respect de la vie privée de son collaborateur, mais aussi par qu’il sait que pour bien communiquer, il est nécessaire d’être ouvert, ou en d’autres mots, d’être en mesure de tolérer toutes les manifestations de ce que les anthropologues nomment l’altérité. Oui, pour ces spectateurs-là, Alfred Tate est un relativiste culturel de première main, qui ne perd plus son temps à agir pour transformer le monde, mais qui l’accepte tel qu’il est. Pour lui, la communication et la publicité ne seraient, au reste, que des moyens de décorer le quotidien pour le rendre acceptable, et le seul défi qui vaudrait à ses yeux serait de mettre ses clients, ses publicistes et les consommateurs d’accord entre eux. Alfred Tate défendrait, de la sorte, une certaine idée de la paix et de la sérénité sociales et sa volonté d’être d’accord tout le temps avec tout le monde apparaîtrait dès lors, non comme une veulerie, mais comme une manière de s’effacer devant l’autre et de le respecter. Ceux qui ont lu le très beau livre de François Julien, Un sage est sans idée ou l'autre de la philosophie, dans lequel il montre combien la production des idéologies est, selon certains philosophes tels que Confucius, antithétique à l’accès à la sagesse, ceux-là seront sans doute d’accord avec les 3% de spectateurs de Ma Sorcière bien-aimée pour admettre, une bonne fois pour toutes, qu’Alfred Tate est bel et bien l’un de nos premiers sages postmodernes… Ceux qui n’en sont pas convaincu n’ont plus qu’à revoir l’intégrale de Ma Sorcière bien-aimée en attribuant à Tate ce caractère omniscient. L’expérience est édifiante : non seulement ça marche, mais de surcroît, il nous est très difficile ensuite de faire le cheminement dans l’autre sens, impossible de ré-adopter le point de vue majoritaire de la première vision de Ma sorcière bien-aimée. Rien de mystérieux donc dans la réception des objets culturels, juste un peu de magie recelée - il ne faut pas en douter - dans le « pouvoir » des œuvres.

01 janvier 2015

LE SECOND DEGRE N'EXISTE PAS ! À propos des nouveaux Dieux du stade

Dans une interview accordée il y a quelques temps au quotidien Le Monde, Max Guazzini, le président du Stade français Paris déclarait à propos du fameux calendrier des rugbymen nus que tout cela, «au départ, c’est uniquement pour s’amuser». L’entretien visait à interroger Monsieur Guazzini, également patron de la radio NRJ, sur l’ambiguïté de certaines photos où les sportifs semblent jouer sur des postures fortement évocatrices de l’imagerie homosexuelle. Cet axe d’accroche sur l’ambiguïté gay a d’ailleurs été celui qu’ont privilégié la quasi-totalité des interviewers qui ont rencontré Max Guazzini ou les joueurs du Stade français. Cette année, le calendrier a - semble-t-il - atteint des records de vente sans précédent, records confirmés dans le succès tout aussi important qu’a rencontré la vente du DVD du making-off sur les Dieux du Stade ou plus exactement des DIEVX DV STADE, respect de la typographie oblige, un titre qu’il faut entendre, selon l’interviewé, sur le même registre que le référent à la culture gay, c’est-à-dire «au second degré». Reste à savoir de quel second degré il s’agit et comment il est supposé fonctionner.Lorsqu’on convoque le second degré, c’est, en général, pour justifier plus ou moins adroitement de l’existence possible d’un contrat de connivence entre celui qui produit une image ou un bon mot et celui qui les reçoit. Cela instaure d’emblée un jeu dont le soi-disant second degré partagé signifie qu’on a décodé la règle implicite : on appartient alors à la même «communauté culturelle» que ceux qui vous interpellent par ce contrat de communication.


Le jeu du second degré se résume donc souvent à la compréhension d’une ambiguïté, compréhension à laquelle est attaché un véritable «facteur plaisir» lorsqu’on parvient à tirer à soi la couverture du sens incertain. De fait, lorsque l’on est gay et que l’on se procure le calendrier ou le making-off des Dieux du stade, on ne saurait supposer un seul instant que tous ces rugbymen se moquent ouvertement de vous en feignant les codes imagétiques de votre communauté, mais plutôt que ces derniers possèdent avec vous ces codes imperceptibles par le non-gay ; dès lors le rugbyman devient au pire un gay-friendly, au mieux un type sensible à la beauté de ses collègues de jeu avec qui il fête gaiement ses troisièmes mi-temps sous la douche. De même, lorsque l’on est une femme hétérosexuelle et que l’on achète ce calendrier, on est sans doute flattée par cette intimité masculine soudainement offerte et si bien évoquée dans la fameuse chanson de Clarika : «Ah, si j’étais un garçon, je saurais ce qu’ils font dans les vestiaires ah, si j’étais Paul ou Léon ou même un porte-savon, un courant d’air». Les Dieux du stade semblent résoudre partiellement ce fantasme singulier du vestiaire sportif où la mixité demeure étrangère. En 2003, la photographe était – rappelle Max Guazzini – une femme : «le calendrier est donc avant tout le regard d’une femme». En 2012, comme en 2011, la femme a été remplacée par le photographe François Rousseau. On attend avec impatience une nouvelle déclaration de Max Guazzani qui affirmerait : "le calendrier est désormais avant tout le regard d'un homme". Hommes, femmes, chacun pourra donc projeter ce qu’il veut sur les Dieux du stade, les poses soumises de Thomas Combezou ou le regard séraphique de Alexis Palisson: c’est l’œil du spectateur qui reconstruit le sens, ce qui dégage amplement le producteur de ladite image de toute responsabilité de sens incontrôlé. On peut seulement avancer sans risque que les acheteurs du calendrier ou du making-off ont en commun un certain goût pour la beauté du corps humain, chacun inscrivant ce goût dans le registre qui lui est propre. Le cas du rugbyman qui achète le calendrier… Demeure la question du second degré également convoqué par Max Guazzini en ce qui concerne le titre du calendrier qui est aussi le titre du film making-of du calendrier «les dieux du stade» : si nous avons affaire à des « Dieux », c’est donc que ce goût pour la beauté du corps sportif pourrait – c’est piquant – s’ériger en culte rendu à nos héros du stade ? Un culte païen et amusant, il va sans dire.

On a bien compris que nos sportifs jouent ici du second degré avec une habileté spirituelle d’exception. Il serait, en conséquence, déplacé d’évoquer ici une quelconque référence à ce fameux culte du corps si bien rendu par le piqué de l’image noir et blanc de la réalisatrice Leni Riefenstahl dans le fameux film intitulé lui aussi Les Dieux du stade, où cette dernière offrait à Hitler en 1936 son regard de femme sur la beauté plastique des athlètes olympiques. Ceux qui ont pu voir le documentaire en deux parties se souviennent sans doute de la première, sous-titrée La Fête de la beauté (Fest der Schönheit), où l’on voyait évoluer des sportifs nus en rappel à l’olympisme grec des origines. Evidemment, nos Dieux du stade version 2015 n’ont rien à voir avec cela : ils sont porteurs de valeurs bien différentes, et comme le dit Max Guazzini «tout le monde a trouvé cela amusant». Dédouanons donc nos sens de ces vieilles histoires et évitons de nous interroger trop longtemps sur ces sociétés qui développent de nouveaux cultes du corps avancé comme un corps prétendument « authentique » : on est là dans le second degré maîtrisé de la candeur et de l’innocence de sportifs sympathiques, joueurs et attachants au service d’une simple opération marketing aux vertus déculpabilisantes puisque, de surcroît, précise le patron d’NRJ, «depuis deux ans une partie des sommes récoltées va à une association humanitaire». Et rendons grâce aux Dieux. En s'installant dans la longue durée, depuis leur première édition, les Dieux du Stade version calendrier sont devenus un rendez-vous annuel habité par ce zeste d'érotisme tourné vers le grand public faisant ainsi évoluer de concert le regard que nous portons tous sur la nudité masculine. Je précise au lecteur tout ce est écrit ici est évidemment à prendre au second degré !

23 décembre 2014

LE TEMPS DONNÉ AUX SILENCES, l'autre questionnement de l'autre...

Existe-t-il une question — « la » bonne question — qui nous permette d’interroger ce que nous aimons vraiment, ce qui compte pour nous et que nous aimerions partager, voire transmettre à ceux que l’on aime? En répondant à cette question, nous devrions sans doute avoir le sentiment de livrer une part de ce que nous sommes, peut-être même de ce qui nous a façonnés depuis l’enfance, une part de nous à la fois intime et sociale sans cesse réactivée à l’aune de chaque nouvelle expérience culturelle. Quoi qu’il en soit, si elle est bien posée, il est rare que cette question conduise une réponse immédiate, légère et spontanée. En général, celui ou celle qui y répond prend le temps, au mieux d’une courte hésitation, au pire d’une plongée plus longue dans les tréfonds de ce qui semble être sa mémoire, un peu comme si le choix de la réponse serait susceptible d’engager, parfois même de stigmatiser au-delà de la réponse elle-même. Les enquêtes menées en sociologie de la culture ou les sondages qui tentent d’appréhender nos goûts, nos préférences, nos addictions ou nos inclinations culturelles et artistiques ne rendent jamais compte de ces temps plus ou moins longs d’hésitation, de ces moments durant lesquels, en silence, nous menons une introspection de notre imaginaire, cet imaginaire dont Barthes affirme qu’il est, à ce moment précis, « pris en charge par plusieurs masques échelonnés selon la profondeur de la scène ». Un peu démunis devant les temps morts, les silences ou les abstentions, nos questionnaires à visée quantitative ont appris à contourner la non-réponse, en ne prenant en considération que des réponses « pleines », tout comme nos entretiens dits «qualitatifs» se sont, dans le même mouvement, défiés de nombre de nos mutismes ininterprétables, considérant la part, en apparence, la plus « rentable » de nos paroles. 

Pourtant, si l’on s’aventure à demander à quelqu’un pourquoi il hésite, qu’on l’encourage en conséquence à prendre le temps nécessaire avant de répondre et qu’on lui demande au bout du compte ce qu’il a fait durant ce temps-là, on est susceptible de mettre au jour un récit qui singularise autant sa personnalité culturelle que sa faculté à se raconter au travers de goûts et d’appétences dont on mesure seulement alors l’aplomb et l’équilibre. De fait, pour le véritable sociologue, «la» bonne question n’existe que dans les conditions que l’on crée pour la poser et dans le temps que l’on prend pour que se façonne la réponse dès lors qu’elle interpelle bel et bien l’imaginaire de l’individu à qui on la pose, c’est-à-dire qu’elle place celui-ci en situation de médiateur. Ainsi en demandant de but en blanc à un individu « Quel est votre film préféré ? », on le confronte à une sorte de quiz dont la sécheresse des réponses les conduira à une plus grande instabilité dans la durée que si on lui demande « Quel est le film que vous auriez envie de recommander aux personnes qui comptent pour vous ? ». 

La prescription engage de manière plus intense la responsabilité et la personnalité de celui qui est en situation de recommandation et, quand bien même il arrive qu’ici la réponse aux deux questions soit la même qu’elle ne recouvre pas tout à fait la même réalité. Les relations que l’on entretint avec les œuvres d’art et les objets culturels qui comptent pour nous n’ont constitué pour les sciences sociales que d’intérêts pour décrire des comportements et des attitudes relégués à leur part congrue de « pratiques » ou de « fréquentations ». Nos choix culturels apparaissent toujours en creux comme constitutifs de ce que l’on aime et tissent des similitudes de profils avec celles et ceux qui font les mêmes choix que nous, qui se comportent comme nous, c’est-à-dire ceux qui ont pris les mêmes décisions que nous. Ils nous offrent la sensation sociale d’appartenir à une même communauté de spectateurs parfois instituée en « public » dès l’instant où ces spectateurs partagent un horizon d’attentes et de cultures. Que serait un individu qui assisterait à un spectacle de magie en ignorant qu’il existe en occident des hommes et des femmes - les magiciens - dont le métier est de créer l’illusion à finalité de divertissement ? Il ne saurait ni interpréter ce qu’il voit, ni comprendre les réactions du public averti qui l’entoure. On imagine combien l’expérience serait déroutante. C’est donc bien l’horizon d’attentes et de cultures qui fait « institution » dans la constitution d’un public. 

30 novembre 2014

TÉLÉRAMA : Invité du N°3348 de Télérama - Propos recueillis par Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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