13 mars 2015

PATRICK COHEN ET LA REINE DES NEIGES ou la condescendance au bord de l’âme matinale

Sinistre chronique de Patrick Cohen en ce matin du 13 mars 2014 à 7 h 35 sur France Inter. Le journaliste qui a déchiré sa carte de presse en guise de solidarité avec la chroniqueuse Pascale Clark voici quelques jours a décidé de prendre pour cible ce matin la nouvelle selon laquelle la firme Disney préparerait une suite à La Reine des Neiges. C’est vrai La Reine des Neiges est le plus grand succès au box-office de tous les films Disney. C’est vrai les textes et les chansons sont déclinés dans toutes les langues. C’est vrai toutes les voix Disney, partout dans le monde se ressemblent. C’est vrai que le succès d’un tel film ne peut se faire que parce que sa diffusion est planétaire. C’est vrai que les films Disney engendrent lorsqu’ils marchent si bien une vente de produits dérivés tout à fait exceptionnelle. Tout cela est vrai*. Et Patrick Cohen de se lancer dans un réquisitoire sur la mondialisation « à la sauce Disney », une sauce qu’il décrit comme insipide avec la condescendance dont savent si bien faire preuve les journalistes germanopratins les plus étroits d’esprit. L’analyse de Patrick Cohen s’arrêtera là fustigeant en douceur l’idée qu’on fasse du projet de la suite de La Reine des Neiges et des quatre points d’action gagnés en bourse par la firme Disney depuis cette annonce une actualité importante avec en creux, bien entendu, un jugement implacable de la part du journaliste sur les désastres culturels de la mondialisation.

De tentative de comprendre pourquoi un tel succès : aucune ! Les familles qui sont allées voir La Reine des Neiges et en ont fait le succès ont dû être blessées par le mépris affiché de Patrick Cohen qui, non content de faire partager son jugement altier à l’emporte-pièce, ridiculise les publics de ce film par la même occasion avec des papas et des mamans bien embêtés pour expliquer à leurs enfants interrogateurs ce que signifient les sous-entendus arrogants du monsieur de la radio à propos de leur film préféré. C’est vrai, comprendre les succès planétaires de Disney, de Michael Jackson, de Titanic, des films d’Hitchcock, de l’art pictural, de l’opéra, de Star Wars, du Hobbit ou d’House of Cards ou de la diffusion stabilisée de la figure du Père Noel qui fonctionnent sur un marché mondial n’a rien d’évident. Car tout ce dont on parle là n’existe que par une diffusion et des marchés économiquement mondialisés. Mais nous parlons bien d’objets culturels, pas de produits commerciaux tellement appauvris qu’ils auraient pour ambition de se substituer aux cultures "locales" pour employer le qualificatif cher à l’anthropologue Cliffort Geertz, mais bien de formes qui se marient aux cultures du monde pour tenter de répondre à des questions, des esthétiques, des valeurs positives qui sont aptes à circuler et à être partagées par tous. Encore faut-il s’interroger sur ce dernier point.


La Reine des Neiges est initialement un conte de Hans Christian Andersen (1844) comme bon nombre de récits réinventés par Disney. Il est d’une complexité redoutable pour faire réfléchir à ce que représente l’amour véritable, l’amour fraternel, les dérives du pouvoir, le poids des responsabilités lorsqu’il s’agit de l’exercer avec sagesse,… Un tel film permet à toutes les générations et tous les pays qui s’y frottent de sortir du film en partageant ces questions. Longtemps Georges Dumézil a travaillé sur la circulation des mythes indo-européens et leurs transpositions, Lévi-Strauss sur les invariants culturels et tout ce qu’ils permettaient comme potentiel partage entre les peuples du monde entier. La Reine des Neiges est un film d’une subtilité rare qui, de plus, est devenu un succès populaire. Et plutôt que d’entendre des voix qui chantent apparemment partout la même chanson à « la sauce Disney », le si cultivé Patrick Cohen devrait mieux tendre son oreille comparatiste : si le son est le même, les mots, eux n’ont rien à voir. Quel grand écart en effet entre le refrain anglais « Let It Go » et le refrain français « Libérée, délivrée » ! Rien à voir dans la façon même de parler d’un pouvoir que l’on peut exercer sans contrainte lorsqu’on s’éloigne du peuple à qui l’on risque de faire mal si on l’exerçait en sa présence puisque tel est le propos du film. Oui, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, cher Patrick Cohen, les enfants adorent se projeter dans des récits plus tortueux que ce qu’ils laissent à penser au premier abord pour se les approprier et en faire quelque chose à eux de souvent bien plus compliqué encore. Patrick Cohen, vous n’êtes malheureusement plus un enfant, trop grand, beaucoup trop grand, vraiment trop grand pour comprendre tout cela à la tête de la première matinale radiophonique de France. C’est dommage, c’est même un peu triste à vrai dire et mon vœu le plus cher est que nous puissions partager cela un jour, en parler simplement. Ce jour-là, je vous inviterai à faire vibrer à votre tour cette jolie ritournelle autant agaçante qu’enivrante et, je vous le promets, vous pourrez jouir vous aussi de vous sentir, à coup sûr enfin « libéré, délivré »…

Une version de ce texte a été publiée dans le Plus de l'Obs. Retrouvez là en [cliquant ici]
Cf. l'analyse de Frédéric Gimello-Mesplomb en cliquant sur le lien [tout est vrai]

12 mars 2015

L'UNIVERSITÉ DU XXI SIÈCLE, creuset de nos investissements pour l’avenir

Tous les pays qui croient en leur avenir ont toujours su faire le choix, dès qu’ils en ont eu les moyens et chacun à leur manière, de porter une attention politique toute particulière à leur système d’enseignement supérieur. La raison de ce choix tient aux trois défis fondamentaux que doivent relever aux yeux des nations modernes les futurs diplômés du supérieur : (1) renouveler les élites (2) être des professionnels de bon niveau prêts à intégrer le monde de l’entreprise en y apportant des savoirs issus de la recherche appliquée, des savoir-faire innovants et des compétences rapidement opérationnelles (3) devenir des citoyens exemplaires à l’esprit critique aiguisé habité d’une culture humaniste, scientifique et technique qui soit ouverte sur le monde et généreuse dans le partage. Pour des raisons toujours avancées comme historiquement rationnelles au regard des besoins de notre société à un moment donné, notre pays, La France, plutôt que construire des institutions en charge de relever ces trois défis simultanés comme l’ont fait tant d’autres pays, a préféré doctement séparer sa jeunesse pensant sans doute qu’il était impossible de former en un seul et même lieu des élites, des techniciens, des ingénieurs et des docteurs et que tous soient aptes à penser des questions culturelles et politiques en prise avec leur époque. Universités, Grandes Écoles, Écoles d’ingénieurs, Écoles privées ou Universités catholiques sous contrat avec l’État, filières sélectives, IUT, BTS, filières sans sélection… On peut tantôt avoir soit une lecture optimiste d’un système dense et riche qui fait la fortune des grands raouts dévolus à l’orientation, tantôt avoir une lecture pessimiste d’un système concurrentiel où les meilleures places sont déjà réservées depuis longtemps aux « meilleurs ».

Combien de familles ont réellement les outils accompagner dans leurs choix leurs jeunes bacheliers lorsque ces derniers n’ont pas été consacrés par l’excellence de la meilleure mention au baccalauréat? Au reste, lorsqu’on sait que l’individu qui s’autonomise va faire preuve de tant de nouvelles aptitudes « non prévues au programme » entre 18 et 25 ans, pourquoi tout résumer autour d’une mention au bac qui ne donne qu’une vision à un temps « t » d’une personnalité qui est précisément en train de s’émanciper ? Comment est-il possible d’aboutir à l’étrange constat parfois que l’université serait le lieu où atterrissent tous ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans les filières à sélection ? L’université est le lieu où l’enseignement par la recherche est consacré dès la première année de licence et devrait – par conséquent – être le lieu qui accueille ceux qui présentent les meilleures qualités en ce qui concerne l’autonomie personnelle, la mobilité géographique, la curiosité culturelle, scientifique et intellectuelle. Pourtant, cette dernière ne bénéficie toujours pas de l’image de marque qui devrait être la sienne. Combien de « unes » de journaux consacrés aux conditions budgétaires difficiles des universités, à la vétusté de leurs locaux, à leurs difficultés à former de bons professionnels ? Alors même que les diplômés des nos universités soient aussi bien et parfois mieux insérés sur le plan professionnel que ceux des autres institutions, qui plus est en temps de crise. Depuis un mois, la majeure partie des actualités consacrées à l’université porte sur « le voile à l’université » comme s’il s’agissait d’une question centrale et sans jamais interroger d’ailleurs la question du voile dans « les grandes écoles et les écoles d’ingénieurs ». Le fait est qu’il aurait plutôt fallu se demander « quelle place pour notre enseignement supérieur dans la loi pour la croissance et l’activité dite loi Macron » ? Le débat aurait été mille fois plus intéressant pour comprendre ce que nous devenons et ce à quoi nous aspirons vraiment pour bâtir la France actuelle.

Alors que le cinéma anglo-saxon propose sur nos écrans depuis un mois des biopics d’universitaires aussi héroïques consacrés à Alan Turing ou Stephen Hawking qui vont jusqu’à concourir aux Oscars, nous continuons à voir nos médias et nos politiques consulter et mettre en scène des pseudo-intellectuels au front bas, dans l’espace de parole étroite d’un « toujours pareil »... Si peu d’alternatives, si peu de confiance en nous, en notre recherche, en nos véritables intellectuels, chercheurs, penseurs ? N’y a-t-il chez nous que de pensées polémistes ? Alors que partout hors de France, le « langage universitaire » définit le langage, est le langage de référence, celui vers lequel il faudrait tendre lorsqu’on est empreint de curiosité, chez nous, l’idée même de « langage universitaire » est souvent synonyme de repoussoir. Pourtant les mots merveilleux d’une Mona Ozouf, d’un Cédric Villani, d’un Paul Veyne, d’un Michel Serres apparaissent toujours comme une récréation pour l’esprit, nous élèvent toujours vers la plus belle des exigences de notre pensée critique et scientifique. Au reste, ils sont présents et respectés… Mais la France compte plus de dix mille grands chercheurs et enseignants-chercheurs… Qu’elle n’écoute jamais. Inutile de croire que la soi-disant fuite des cerveaux ne soit que le résultat d’un appel à de soi-disant meilleures conditions de travail à l’étranger. C’est avant tout une question de reconnaissance ou plutôt de non-reconnaissance. Mais pour se reconnaître, il faut d’abord se connaître et pour se connaître il faut être et vivre ensemble. Ne pourrions-nous rêver enfin d’une Université qui ne soit pas seulement une utopie dans notre pays et qui soit en charge de remplir au plus haut niveau et en un seul lieu les trois défis fondamentaux de former côte à côte élites, bons professionnels et esprit critique ? Les universités et les écoles ne se vivent plus elles-mêmes comme des concurrentes depuis près d’une dizaine d’années, mais se copient et s’empruntent le meilleur de ce qu’elles ont su inventer. Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour inventer cette Université du 21e siècle, une université dont nous serons tous fiers, porteuse de tous les espoirs de progrès pour notre pays, pour notre jeunesse et nos concitoyens tout au long de leur vie, une Université héroïque qui sera le produit d’un système d’enseignement supérieur républicain, attentif et responsable de l’éclosion de tous les talents futurs de notre pays. Car le talent n’est pas une question de filiation ou de « classe sociale d’appartenance », il est toujours le résultat d’un repérage et d’un investissement. C’est pourquoi il ne faut pas se tromper d’équation si l’on veut tenir nos promesses d’avenir : le niveau de l’investissement qu’une nation place dans son enseignement supérieur et dans sa recherche est la stricte équivalence de l’ambition et de la confiance qu’elle place dans les générations présentes et futures.

28 février 2015

HOLLANDE / COTILLARD : entretien avec l'Express.fr à propos de la visite du Président à Manille en compagnie d'une star

L’Express.fr : Qu’est-ce que ça apporte à une star de s’engager?

Tout dépend de l’engagement, il faut que celui-ci soit en phase avec la personnalité de la star, que cet engagement soit perçu comme sincère, fort, qu’il apparaisse qu’elle « mouille » vraiment la chemise hors de son monde fait de strass et de paillettes. Un engagement lui restaure une part d’humanité réelle si cela lui permet de se rapprocher du grand public. Ce n’est jamais très simple à gérer, regardez Bardot, les Français ont adoré son combat pour les bébés phoques, quand ce combat est devenu une obsession, elle a été aussi moquée voire perçue comme une mémé-zinzin. Léonardo Di Caprio, Angelina Jolie, Mélina Mercouri, Nana Mouskouri…, pour leur part ont toujours été perçus très positivement, car ils ont été les alliés d’organisations non gouvernementales dans leurs engagements.

L’Express.fr : l’engagement de Marion Cotillard est-il sincère ?

Il n’y a qu’elle qui peut le savoir. J’ai cependant bien noté qu’elle s’est excusée d’être inconstante dans ledit engagement au moment même où le Président de la République la sollicite. Je crois qu’on peut deviner dans ses mots sa part de sincérité qui ne rime pas forcément avec ce qu’elle imagine elle-même de ce que devrait être un investissement à la hauteur. Si son engagement est sincère, j’entends bien dans les mots de Cotillard le fait qu’elle risque d’occuper auprès du Président une place – à ses yeux – quelque peu usurpée.

L’Express.fr : qu’est-ce que ça va lui apporter à elle personnellement ?

D’abord la diffusion d’une information que le grand public ignore : celle qui a incarné la Môme mène un combat pour l’écologie et montre qu’outre le fait d’être une très grande actrice et une star incontestée, elle est aussi en mesure de prendre une parole politique et de participer à « l’effort national » au moment où le pays s’apprête à accueillir la COP 21. Si elle parvient à structurer un discours politique à côté du politique lui-même, que la conférence sur le climat se passe bien, elle aura gagné, sinon elle risque d’être stigmatisée durablement.

L’Express.fr : selon vous, est-ce que ce voyage est une bonne chose ?

Je suis sociologue de la culture, et ne saurai juger comme le cabinet du Président l’opportunité d’un tel voyage. La délégation interpelle en tant que telle par qu’il a à ses côtés une star pour parler réchauffement climatique, mais le Président de la République a déjà impulsé beaucoup de changements dans ses déplacements internationaux, notamment en emmenant avec lui des universitaires et des présidents d’université, c’est une nouveauté. Ces voyages visent toujours à « vendre » au sens positif l’image de la France. Ils sont en ce sens toujours nécessaires, s’ils sont bien préparés et si la délégation est intelligemment composée.

L’Express.fr : ce déplacement n’est-il pas un peu déplacé ? N’est-ce pas un mélange des genres ? Les critiques des internautes à son égard sont-elles justifiées ?

Le réchauffement climatique est une urgence internationale. On a reproché au Président de ne pas s’intéresser assez à l’écologie, maintenant qu’il se saisit pleinement de ce dossier, on va lui reprocher le contraire ? En ce qui concerne le mélange des genres, c’est une autre question. Ce mode de déplacement est très parlant pour les Anglo-saxons où les présidents sont souvent accompagnés d’une star dans leurs déplacements internationaux. C’est la question de la légitimité même de Marion Cotillard qui est posée par les internautes. Est-elle la plus légitime aux côtés de Hollande qui emmène non pas une, mais deux actrices à ses côtés puisqu’il y aura aussi Mélanie Laurent ? Pourquoi deux ? N’y a-t-il que des actrices pour prendre la parole et représenter la France sur le sujet, c’est aussi ce que disent ces mêmes internautes ? Je crois en réalité que la vraie question est pourquoi deux actrices et pas une seule ? Cela brouille un peu le message et l’intention.

L’Express.fr : comment analysez-vous le fait que ce soit elle qui ait été appelée par le président de la République ?

Vous savez, il faut se demander comment la France est perçue vue de l’international. Je me souviens de Nicolas Sarkozy, un an après sa prise de fonction et après quelques voyages internationaux, déclarant avoir pris très vite conscience que, vu de l’étranger, la France c’est la Culture, le pays culturel par excellence et insistant sur le fait que le président de la République français était attendu comme le premier protecteur des arts et de la culture. C’est une réalité. Nous possédons une image incroyablement forte de ce point de vue et il faut se réjouir que les arts et la culture française soient au rendez-vous pour porter la parole de la France. Marion Cotillard est oscarisée. Je pense que le cabinet du Président a estimé que cela est « parlant » vis-à-vis de l’international. Après la question que vous posez, relève d’une question plus vaste sur les liens entre politiques et artistes, sur l’instrumentalisation croisée de l’un par l’autre qui peut se résoudre dans le meilleur des cas par la nomination d’un artiste à la tête d’un ministère comme ce fût le cas de Gilberto Gil au Brésil. Sommes-nous prêts à cela en France ?...

L’Express.fr : Marion Cotillard ne prend-elle pas le risque d’agacer un peu avec ce déplacement ?

Marion Cotillard est comme toutes les stars. Elle a ses fans inconditionnels et elle a ses détracteurs qu’elle agace. Je ne crois pas que Marion Cotillard ait besoin de ce déplacement pour les agacer plus. Les Guignols jouent déjà parfaitement sur les stigmates qui la présentent comme une actrice qui minaude lors qu’elle reçoit un prix. Si elle tire bien son épingle du jeu, c’est d’ailleurs peut-être sur cet aspect de sa personnalité qu’elle espère regagner en crédibilité en s’installant dans un discours politique.

20 février 2015

SOLSTICE d'HIVER : Dumbo, le vol de l’enfance et de la fatalité

"On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid et commun dans la promenade à travers la vie" (Renan)

Voilà. C’est mon anniversaire. J’ai sept ans. Tout rond. Nous sommes un 21 décembre. Depuis deux ans déjà, je connais le mot qui caractérise cette journée particulière dans le calendrier. C'est sans doute ce qui conduisit Madame Gédras, une de mes premières institutrices, à penser - à tort - que, bien que "réservé et prenant rarement la parole", je possédais "malgré tout un p'tit dico sympa dans la tête" pour mon âge: «SOLSTICE d’Hiver». Pas simple à prononcer pour un gamin au palais déformé par le pouce qu’il suce depuis le début de sa vie. «SOLSTICE d’Hiver». C'est le jour le plus court de l’année, le jour de mon anniversaire. J’ai sept ans et ce jour est un grand jour, car j’ai l’impression que j’entre pour une fois dans la cour des grands, car mes parents m’ont réservé une surprise qui va transformer le reste de ma vie. Définitivement. J’en suis conscient au moment même où je vis ce moment. Ma première sortie au cinéma. Au cinéma de la grande ville – Compiègne —, située à une quinzaine de kilomètres de Longueil-Annel, le village de mon enfance lorsqu'on emprunte la route de la forêt en passant par la carrière de l’Armistice. J’aime ce parcours où parfois des biches traversent la route en bondissant exactement comme l'image sur les panneaux de la signalétique routière. Accélération.  Il faut arriver à l'heure. Impatient de franchir pour la première fois les portes du Celtic. J’ai le souvenir d’être passé déjà deux ou trois fois devant ce cinéma majestueux diapré d'affiches colorées et d'une façade éclairée comme un arbre de Noël toute l'année. "C’est le cinéma pour les grands !" me rappelle mon père avant d'entrer. Je suis grand. Je vais voir Dumbo, l’éléphant volant.

Pour être sûrs de ne rien louper de l'envol du petit pachyderme, mes parents ont pris des tickets pour le balcon, tout au bord. Je pose les coudes sur la rambarde, me penche pour regarder les gens s’installer en bas. "À l’orchestre " me dit ma mère. Bizarre, car il n’y a pas de musiciens. "Oui, c’est comme ça. S’il devait y en avoir, il irait en bas". Tout est rouge dans le grand cinéma. La salle est immense. Fauteuils rouges, moquettes rouges, luminaires dorés. Une dame habillée en rouge de promène entre les rangs de l’orchestre avec des confiseries et surtout des glaces Miko. « Ne t’en fais pas, elle passe aussi par le balcon, mais après. Tu vois – ajoute ma mère – c’est bien le balcon, car nous quand on termine nos glaces, le film a déjà commencé. En bas, ils les ont déjà finis. Quand je pense qu’ils paient leurs places plus cher…» Je suis d’accord avec ma mère, mon héroïne. Je crois que j’avais compris avant même de sortir de la petite enfance combien mes parents prenaient toujours un soin inouï à rendre la réalité plus belle en valorisant tout ce à quoi nous pouvions avoir accès, un peu comme le résultat d’une expédition merveilleuse. Tout ce décor, ces gens assis derrière, dessous, ces dames aux glaces, ces fauteuils de grands en velours, ces strapontins faits pour les retardataires, cette douce chaleur, cet écran publicitaire fascinant qui faisait la promotion de tous les grands magasins de la ville qui s’enroulait doucement sur lui-même pour laisser place à l’écran blanc, tout était jouissance et jubilation. Les luminaires se tamisent et font place au noir. Seul le panneau marqué « sortie » au-dessus de la porte reste allumé. Je me demande pourquoi. J’aurai préféré le noir total en guise de plénitude. Mais le film démarre et mon attention oublie peu à peu la «sortie». « Walt Disney ! C’est le monsieur qui a fait le film. Il porte la même petite moustache que ton père. Tu sais c’est le monsieur qu’on voit dans l’émission de Pierre Tchernia à la télé ». J’ai du mal à fixer mon attention sur le film. Pas facile. Ce n’est pas que c’est trop long, mais au contraire, c’est trop rapide. Je vois Dumbo tout petit, le bébé éléphant, et j’aimerai que l’image se fige pour me permettre de le regarder plus longtemps, pour me donner le temps de rêver sur chacune de ses péripéties. Je comprends qu’il est comme moi. Petit. Comme moi, il a une maman qui prend soin de lui et le protège. Plus jamais je ne regarderais ma mère de la même manière après ce film, car je saisis vraiment ce que signifie « protéger son fils ».

Dumbo rêve, Dumbo vole, Dumbo est malmené par des corbeaux. Trop de choses pour moi dans la vie de Dumbo. Et où a-t-il dégoté un train dont la locomotive possède une tête et une casquette de contrôleur ? Bizarre tout cela. Tout comme la musique et les chansons. Je ne sais si j’aime ou pas. Mais cela m’intrigue vraiment. Je pleure quand Dumbo pleure. J’ai peur quand Dumbo a peur. Je crois que je ne parviens cependant pas à m’identifier à l’éléphanteau, car je suis certain que je ne voudrais pas vivre ce qu’il vit. Fin. J’ai sept ans. C’est mon anniversaire. Nous sortons du cinéma. Il fait nuit. C’est la journée la plus courte de l’année. La neige commence à tomber. Il faut rentrer pour manger le gâteau d’anniversaire. Une génoise faite par ma mère avec de la confiture de fraises au cœur et une jolie coque de chocolat. Je pense à Dumbo qui n’en mangera pas. Je pense à cette drôle de plume qui lui permettait de voler et à ses oreilles trop grandes. « Est-ce que j’ai quelque chose de trop grand moi, ou de trop petit ? Est-ce qu’il y a des corbeaux qui se sont déjà moqués de moi ? Oui, je crois, je crois bien, parce que je n’ai jamais été super doué pour jouer à quoi que ce soit dans la cour de récré. Parce que cela me donne ce que les adultes appellent des complexes. Je suis le plus merveilleux pour mes parents, mais j’ai bien conscience qu’ils me regardent comme la mère de Dumbo. Mes copains, même mon meilleur ami, Jérôme, sont tous bien plus forts que moi, en sport, à l’école et je suis timide, bien trop timide même si je tente de séduire mon institutrice avec mon “SOLSTICE d’Hiver”. Je sais déjà que je la dupe, que c’est une tactique qui vise à me différencier un peu, pour me faire remarquer. Dumbo ne me ressemble pas, et pourtant je vis déjà son calvaire. J’ai sept ans et j’ai déjà souvent eu envie de mourir. Car, à la différence de Dumbo, aucun talent ne m’a été révélé. Je ne sais pas voler. Je n’ai rien qui me permette d’exister au milieu des autres. Rien, sauf peut-être la conscience précoce de tout cela. Jacques Chardonne décrit ce sentiment singulier par le mot de “fatalité”. C’est bien cela. Ce qui nous permet de survivre à l’enfance, ce n’est pas une quelconque forme de courage, c’est la fatalité… Et parfois les corbeaux.

31 janvier 2015

DE L'URGENCE DE S ‘ANCRER ENFIN DANS LE XXIe siècle grâce à nos universités, ultimes fabriques d’avenirs

La mise en fiction de certains faits historiques nous aide souvent à prendre le champ nécessaire pour comprendre rétrospectivement comment, seule, la conjugaison d’événements sociaux, de mutations technologiques, d’aspirations politiques ancrées et non encore réalisées, permettent de passer d’une époque à une autre, de construire une nouvelle modernité. Ainsi la remarquable série Downton Abbey de Julian Fellowes montre-t-elle comment juste après la Guerre 1914-1918, en Angleterre comme en France et en Allemagne, nous sommes entrés véritablement dans le XXe siècle, avec l’invention du téléphone, de nouveaux métiers comme la dactylographie ou la sténographie permettant aux femmes de s’affranchir de leur domesticité et de revendiquer leur droit de vote, avec les effets collatéraux du naufrage du Titanic réputé pourtant insubmersible,  avec la mise en place d’écoles d’ingénieurs et de lieux de recherche fédérateurs, avec la revisitation par le peuple et la nouvelle bourgeoisie de l’imposition des valeurs portées par les représentants de l’ancienne noblesse. Ce qui a façonné le «mental» du XXe siècle repose de façon cardinale sur l’appropriation progressive des conséquences sociales diffuses de ces faits qui se sont croisés à l’intersection de la sortie de cette première Guerre Mondiale, guerre qui était avant tout le résultat objectif d’une crise générale d’une société encore édifiée à l’aune du XVIIIe. En transposant aujourd’hui les questions que nous laisse entrevoir la mise en fiction de Downton Abbey, on comprend que les crises financières, idéologiques, politiques et sociales dans lesquelles nous sommes plongés ne nous ont pas encore permis de tourner la page de tout ce qui nous attache encore au «mental» de notre vieux XXe siècle. Et pour cause, nous n’avons pas encore forgé collectivement un projet politique stratégique qui s’impose presque de lui-même lorsqu’un pays doit se reconstruire après une guerre, mais qui peine à se mettre en œuvre lorsqu’une société tient avant tout à perpétrer ce qu’elle suppose être ses acquis et ses avantages sociaux, qu’il s’agisse de ceux des élites comme de ceux des moins favorisés. Le véritable problème est d’ordre sociologique car les acquis et les avantages sociaux sont surtout devenus des acquis et des avantages catégoriels. Au reste, rien d’étonnant dans une société où nos élites, non sans cynisme, ont dévoyés les valeurs républicaines de l’égalité, de la liberté et de la fraternité pour séparer méticuleusement leur “progéniture” du reste de la société en leur conférant des privilèges de filiation via notamment les modalités de sélection des lieux de formation qui leur sont majoritairement réservés, des lieux hypocritement drapés du voile d’une apparente méritocratie. C’est bien cette illusion méritocratique qu’il faudrait d’ailleurs analyser finement pour comprendre les contours et les limites contemporaines de ce système entretenu à grands frais dans ses logiques les plus archaïques. 

En France, cette fin du mois de mai 2014 voit converger des chiffres qui ne sont plus des symptômes mais des preuves avérées de la crise globale que nous traversons : chômage en hausse, augmentation des votes extrêmes, multiplication des foyers d’épidémie de gale, éducation du primaire au lycée en berne, construction du logement étudiant en retard de vingt ans,… Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les jeunes vont jusqu’à incorporer l’idée qu’ils évolueront dans un monde où leur situation générale sera, de fait, moins bonne que celle de la génération qui les a précédé. L’ascenseur social n’est pas en panne, il ne fait en réalité que descendre. Pourtant le fait qui, plus que tout autre, devrait retenir notre attention ces jours-ci pour nous faire comprendre la nécessité de penser sans attendre notre XXIe siècle passera sans nul doute très vite à la trappe de l’actualité alors même qu’il devrait résonner comme un ultime signal : en effet, après avoir déjà commis quelques saccages dans leur école en 2010, des étudiants d’HEC viennent à nouveau de vandaliser leur école. On a affaire ici à un événement qui va bien au-delà d’un simple fait divers. On le sait, selon nombre de classements, HEC arrive en tête des grandes écoles de commerce en France et possède une solide réputation internationale. Alors pourquoi, lors d’une fête, des étudiants réputés triés sur le volet décident-ils de détruire le campus qui est censé les faire réussir et les inscrire durablement dans les clubs les plus élitaires qui soient ? Et si la jeunesse promise à avenir sans nuage – au fond – refusait-elle d’elle même sans trop savoir pourquoi ni comment l’exprimer cette destinée dans laquelle leurs aînés souhaitent la confiner. Lorsque «La crème de la crème» pour reprendre le titre éponyme du récent film de Kim Chapiron, la nouvelle génération promise à occuper les meilleurs postes stratégiques doute à ce point d’elle-même, c’est bien le glas de tous les archaïques de nos modes de transmission qui résonne. Se projeter dans l’avenir suppose d’abord de rêver à un avenir collectif en déposant nos promesses d’avenirs dans notre appareil de transformation d’enseignement supérieur et de recherche qui n’a de cesse de se réformer sans réellement s’imposer dans nos têtes comme le plus beau lieu de fabrique de futurs. C’est un presque un paradoxe. À croire que les réformes successives et pourtant pour partie nécessaires que subissent notamment les universités seraient pensées sans objectif ni projet. Beaucoup sont ceux qui sont prêts à le croire, à commencer par certains de nos médias qui, complaisants avec les «grandes écoles», semblent souvent renvoyer d’une année à l’autre les mêmes copiés-collés d’une représentation terne, fatiguée, incroyablement triste de nos universités. Lorsqu’on interroge les journalistes eux-mêmes, certains admettent d’ailleurs en coulisse que leur rédaction ne prend pas les sujets positifs, car ceux-ci sont bien moins « vendeurs ». C’est donc là que nous sommes rendus, à nous délecter que de représentations dépressives, à considérer que sont moins vendeurs des sujets sur une jeunesse exaltante, sur des découvertes scientifiques qui nous permettent de nous dépasser, sur la fierté de voir nos enfants réussir ensemble ? Si c’est une réalité, elle traduit dans les faits quelque chose d’assez malsain, ce qu’avait d’ailleurs fort bien décrit en son temps le sociologue Siegfried Kracauer lorsqu’il constatait qu’en 1929, dans l’Allemagne en crise, les publics se précipitaient dans les cinémas pour y voir des films plus sombres encore que ce qu’ils vivaient afin se doper au malheur, s’imaginant ainsi mieux dotés que ce dont ils n’étaient encore que spectateurs. Mauvais signe qui a aboutit à la structuration d’un des pires régimes politiques que l’humanité a connu, ce qui devrait, en temps de recrudescence de peste brune, nous faire plus que réfléchir. 

Revenons à nous. En effet, il est urgent d’affirmer collectivement que le devenir de nos universités devrait s’écrire comme une Success Story permanente et que les réformes qui structurent l’enseignement supérieur et la recherche ont bien pour projet majeur et magistral de rassembler nos étudiants, nos enseignants, nos chercheurs plutôt que de les séparer en institutions trieuses et en querelles stériles de légitimité : rassembler les filières dites d’élites et celles où l’on forme à l’esprit critique, les formations professionnalisantes et les centres de recherches, nos réformes doivent continuer à porter ceux qui en sont les acteurs pour imaginer et partager ce beau projet commun de former notre jeunesse enfin réunie le temps de ses études supérieures. Le lieu de formation et de recherche lisible et visible sur le plan international et européen porte bien le nom d’université et l’université de demain doit être en nature et en finalité celle où l’on formera ensemble des élites ouvertes et généreuses, des professionnels de tous niveaux de formation, des intellectuels et des artistes qui osent penser le monde, des chercheurs inspirés par tous ceux qui les ont entouré au moment de leurs études, des lieux de formation tout au long de la vie. C’est là le premier défi qui nous ancrera véritablement dans le XXIe siècle désormais tant attendu. Ce défi est le premier que nous devrions relever car il faut être convaincu que toutes les mutations sociales et culturelles se subsument sous ce défi-là, un défi qui a quelque chose d’ultime. Le manquer reviendrait à s’enfermer définitivement dans l’idée qu’aucune voie d’avenir ne pourra prétendre être une voie de progrès global. Le réussir, c’est nous entrainer dans un mouvement global vers une reprise de confiance utile et une reconnaissance nécessaire vis à vis des générations présentes et à venir pour leur permettre une destinée plus belle que la nôtre inspirée avant tout par une transmission sociétale partagée, fraternelle, égalitaire et généreuse. 

20 janvier 2015

LE CULTE DE LA CULTURE : les classes moyennes et la culture

Comment définiriez-vous les classes moyennes ?
La première définition est simple : les classes moyennes sont celles qui relèvent d’un certain niveau d’imposition défini par les revenus. Dans cette catégorie, on trouve aussi bien des professions intermédiaires, des employés et même une partie des cadres. Ou bien on peut aussi définir les classes moyennes par ce qu’elles ne sont pas : ni la frange la plus riche, ni la frange la plus pauvre de la population…C’est un ensemble flou et finalement attrape-tout. Or en tant que sociologue, je m’intéresse aux modes de vie, ce qui me semble une façon plus intéressante « d’entrer » dans la question. L’attachement aux loisirs et le niveau de diplômes rentrent en ligne de compte et on devient de fait plus fin dans son analyse.

Quels seraient les marqueurs culturels liés aux classes moyennes ?
Dans « La préparation du roman », un très beau cours dispensé au Collège de France, Roland Barthes dit cette phrase : « Ils laisseront la culture aux classes moyennes ». La formulation peut apparaître condescendante au premier abord mais il est important de s’arrêter dessus. Ce sont justement dans les classes moyennes que nous allons trouver le plus d’ « agitation culturelle ». C’est là où tout se passe, où la création est repérée et repérable. Les classes moyennes sont consommatrices de culture. Elles confirment les tendances et parfois les lancent. Contrairement aux idées reçues, ses membres ne sont pas des suiveurs.  Leur identité passe par des choix culturels.

Vous parliez de Roland Barthes. Justement, dans « Mythologies », il semble se moquer de certains référents culturels qui parlent aux classes moyennes : l’acteur photographié chez Harcourt, Minou Drouet...
Plus que de la moquerie, je parlerais d’ironie.  Il évoque la mythologie moderne de l’homme moderne, cet accès aux choses auxquelles les classes moyennes aspirent et qui sont transmises hors modèle scolaire. C’est la logique même de démocratisation. Pierre Bourdieu, lui, parlait de la « bonne volonté culturelle » des classes moyennes. Je ne fais pas partie de ces sociologues qui se plaisent à mettre à mal sa pensée, car je pense que ceux qui vont au théâtre ou au cinéma font preuve d’une réelle sincérité. Ils ne le font simplement pas pour se « positionner » socialement. Et on ne peut pas leur donner n’importe quoi à voir ou à lire.

C’est pourtant un préjugé qui a la peau dure…
Prenons un exemple. Les professionnels se plaignent du tassement de la fréquentation des salles de cinéma. Mais parce que les « fabricants » de culture traitent mal leur public.  Si « Intouchables » a remporté un tel succès, c’est parce que ce film, porté par un beau scénario était aussi empreint de valeurs fortes. Proposer un « Intouchables 2 » serait une hérésie et les spectateurs ne seraient certainement pas dupes. Passé un certain âge, nous savons revendiquer nos choix. Nous souhaitons exister à travers ce que nous aimons. Et les gens savent très bien ce à quoi ils ont à faire.

Justement, le cinéma n’est-il pas le medium culturel d’excellence pour les classes moyennes ?
A mon sens, c’est en tous les cas le plus bel instrument de démocratisation culturelle. D’abord parce qu’il est à un prix qui convient à tout le monde. Dès les années 30-35, on y met en scène des récits grandioses tirés de la littérature ou de la mythologie. Surtout, le 7ème Art met l’art de l’acteur à la portée de tous. Avec les Fairbanks, Pickford, Chaplin, la figure du « grand comédien » s’impose dans l’inconscient collectif et donne des normes de ce qu’est un « grand acteur ». Et aujourd’hui, quand vous voyez que les cinémas proposant la retransmission de l’ouverture de la saison au Metropolitan Opera font salle comble, on peut se dire que cette dimension de propagation de la culture ne s’est pas perdue en route.

Concernant le théâtre, il y a les établissements publics et privés. Les classes moyennes ont-elles une préférence ?
Non, elles se partagent entre les deux. Le théâtre public va être un théâtre de formation, d’éducation artistique avec la présentation d’œuvres exigeantes. Le privé va plutôt être le lieu du délassement, plus « routinisé » : on y va pour voir des « effets » attendus par le spectateur. S’ils n’y sont pas, il y a déception. Mais si l’objet n’est pas le même, dans les deux cas, le plaisir ressenti est identique.

On parle souvent des Trente Glorieuses comme l’âge d’or des classes moyennes. C’est également la période où la culture de masse se développe avec l’apparition du transistor, du Livre de Poche, l’émergence de grands festivals populaires. Voyez-vous une corrélation entre les deux ?
Effectivement, les Trente Glorieuses vont affirmer et confirmer ce qu’on pouvait attendre de cette « culture de masse ». Malraux en a été un des ingénieurs avec la fondation de Maisons de la Culture ou la création du label « Art et essai » pour le cinéma. Mais le mouvement avait débuté en amont. Avec les congés payés de 1936 se pose la question de l’occupation du temps libre. Et comment utiliser ce temps pour l’éducation populaire. Ce à quoi le sociologue Joffre Dumazedier répondait par les « 3 D » : il montrait que ce temps disponible n’était pas qu’une simple récupération sur le temps de travail mais qu’il permettait délassement, divertissement et développement.  Ce n’est pas un hasard si Jean Vilar installe son Festival à Avignon, une ville qui se trouve sur la route des vacances… Attention toutefois: Les Trente Glorieuses impulsent un mouvement mais des différences subsistent. « Mon oncle » de Jacques Tati le montre bien. Dans cette France des années 50, se téléscopent l’ancienne classe moyenne, celle incarnée par Tati lui-même, celle des fortif’ ou de la proche banlieue. Et la nouvelle classe moyenne avide de progrès et représentée par la sœur dans le film. Ces deux-là vont finalement se rassembler pour regarder la télévision.

Justement, la télévision a été un vrai passeur de culture. On pense aux grandes fictions de l’ORTF, aux émissions littéraires de Dumayet et Desgraupes…
Effectivement, la télévision a été un vrai moyen d’appropriation de la culture. Et l’ORTF a joué un vrai rôle de démocratisation. Si vous regardez des archives sur le site de l’INA avec des programmes comme « Monsieur Cinéma » ou « Lecture pour tous », de Desgraupes et Dumayet, vous verrez combien la langue est riche. Les journalistes y emploient un vocabulaire élargi qui permet pourtant à tous d’avoir une compréhension des choses. Prenons l’exemple du feuilleton Belphégor : vous imaginez ? Juliette Gréco, le Louvre, un héros mystérieux. On est loin du fantôme de supermarché ! Cette télévision avait pour vocation de faire partager le beau. Aussi, je trouve cela plutôt rassurant quand je vois qu’Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture parle d’exigence culturelle et s’élève contre la diffusion, sur des chaînes publiques, de programmes de « scripted-reality ».

Vous parlez d’Aurélie Filipetti. Or c’est la première fois depuis longtemps qu’on a justement une Ministre de la Culture issue des classes moyennes… Les précédents –Mitterrand, Albanel, Donnedieu de Vabres- provenaient de la bourgeoisie.
À mes yeux, elle représente l’une des figures les moins attendues sur l’échiquier politique. Elle est la porte-parole de la jeunesse, d’une aspiration des classes moyennes à avoir le meilleur sur le plan artistique et culturel. Alors que le ministère de Frédéric Mitterand n’était au service que de lui-même, il me semble qu’elle a compris qu’il fallait que nous nous ressaisissions pour mettre en place de véritables collectifs autour des arts et de la culture et faire rayonner la culture française.

Il y a deux sortes d’établissements dont nous n’avons pas parlé et qui, pourtant, sont très importants dans la diffusion de la culture chez les classes moyennes : la bibliothèque et le conservatoire.
En effet, ils constituent tous deux des lieux de culture et de formation. Ils offrent une vision du potentiel culturel auquel on a à faire. En pénétrant dans une bibliothèque, on fait l’expérience physique d’une entrée dans la culture. Nous nous situons de façon concrète au milieu de livres et prenons conscience de façon tangible de tous les savoirs que renferme l’endroit. Au conservatoire, on passe de l’auditeur à l’acteur. On stimule la création et l’ouverture d’esprit. 
C’est ici que naissent les créateurs de demain. Et je crois que cela véhicule une idée d’importance quant à l’éducation artistique. Ces lieux rappellent à ceux qui les fréquentent que la culture n’est pas seulement l’affaire d’une élite qui en hériterait «naturellement». Mais qu’elle est avant tout question de transmission. Et que chacun y a droit.

[On retrouvera cet entretien dans l'intégralité du dossier consacré à la culture et aux classes moyennes dans le magazine Muze n°77 octobre/novembre/décembre 2014]

16 janvier 2015

POUR PIERRE-LOUIS SUET, notre doyen, notre ami, un hommage...

Pierre-Louis Suet entouré de sa fille Eve-Marie et de son fils Arnaud le jour de la remise de ses Palmes académiques




Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Tu es mon plus vieil ami ici et je te dois une grande partie de ce que je suis. Celle de m’avoir offert mon premier cours à l’université d’Avignon après avoir été mon professeur. Et quel professeur, celui qui concilie la culture humaniste avec le talent qu’il faut pour nous rappeler que l’imagination doit aussi arriver à l’heure et qu’elle ne souffre aucun retard. Comme je te l’ai dit lorsque tu m’as fait l’honneur de te remettre les palmes académiques, tu sais offrir à chacun d’entre nous l’une des choses les plus précieuses qui soit car tu sais nous donner confiance en nous, alors même que nous sommes maladroits et que nous le savons, tu nous montres que tu es fier de nous, alors même qu’on ne mérite pas toujours cette fierté, tu nous apprends le courage d’être là chaque jour pour nous rappeler avec force que nous sommes là par vocation et que nous devons mériter notre place, pour nos jeunes, pour nos étudiants dont tu es si fier, nos étudiants dont tu parles si longtemps après qu’ils nous aient quitté pour vanter leurs mérites et leurs talents. Tu te souviens de tous. Tu es toi aussi un homme de talent, tu as tous les talents, manuels, intellectuels, spirituels, le sens de la réplique bien sentie et tu sais aussi nous apprendre à tous le courage et mieux que le courage encore, le fait de nous dire à tous, de ne jamais nous décourager.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Il est important que je te dise que ce qui nous amène souvent à nous surpasser lorsqu’on a la chance de croiser ton chemin, c’est la peur de te décevoir. On en parle tous si souvent entre nous : ne pas décevoir Pierre-Louis. On dit de certaines personnes qu’elles sont « entières » pour signifier qu’elles sont droites, intègres, passionnées, qu’elles ont des valeurs indéfectibles, solides, imparables. Je crois que tu te reconnaitras dans ce mot «entier», Cher Pierre-Louis, et dans ces qualités suprêmes dont tu es habité que sont celles de la loyauté et de la fidélité : fidèle à Chantal qui est autant ton amour que ton amoureuse, à tes enfants, à ton petit fils dont tu étais si fier de me montrer les premières photos, à ta maman, à ta famille, à tes valeurs, à tes étudiants, à ton équipe, à ton département, à ta faculté, à tous les personnels que tu côtoyais, fidèle à tes principes, à ton caractère bien trempé, à ton métier, à ton université, à ta ville, à Laroue, à Saint-Cloud, à ta jeunesse, à tes amis, fidèle à la vie que tu aimais tant, que tu voulais parfaite, pleine, fidèle à cette volonté de relever tous les défis, les plus improbables, les plus incroyables,… Il y a une expression que j’aime beaucoup «fétichiste de l’impossible», je crois qu’elle te va à merveille. Tu fais partie de ces personnes d’exception qui rassurent et dont le regard réchauffe le cœur. C’est un privilège inouï d’être ton ami et de mériter cette amitié fidèle. Et, comme nos étudiants qui parlent si bien de toi l’ont écrit dans le couloir de ta salle de multivision : Pierre-Louis, tu es notre nombre d’or.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
En tant que Président de notre université, j’écris régulièrement des messages sur le mail de notre établissement destinés à toute notre communauté universitaire. Il arrive souvent, parfois, que des collègues me répondent. Parfois pas. Toi Pierre-Louis dans les cinq minutes qui suivent chacun de mes messages, tu as toujours été le seul à m’envoyer toujours, toujours, à ton tour un message d’encouragement, de bonne réception, un petit signe, un petit baume pour le cœur et l’âme. Cette semaine, tu ne m’as pas répondu, Pierre-Louis, et pourtant mon mail parlait de toi. Je te jure, Pierre-Louis, je te jure que je me suis surpris à attendre longtemps ta réponse, les yeux rivés sur mon écran… Je sais, nous savons tous ici, que tu mettais un point d’honneur à être ponctuel pour tous à tous tes cours, à tous tes rendez-vous, je voulais te dire, mon ami, que pour une fois, nous aurions tous voulu que tu sois très en retard pour ce rendez-vous que tu nous donnes aujourd’hui. Je voulais te dire encore et encore combien tous, nous t’aimons ici, nous t’admirons et saches bien surtout que nous n’aurons de cesse, Cher Pierre-Louis, de penser à toi et de te remercier.

06 janvier 2015

ALFRED TATE EST-IL UN SAGE ? ou comment interpréter le message dont est porteur un personnage qui est tout le temps d’accord avec tout le monde...

"Les quatre choses dont le Maître était exempt : il était sans idée (privilégiée), sans nécessité (prédéterminée), sans position (arrêtée) et sans moi (particulier)" (Confucius, Entretiens, IX, 4.)

Faire des enquêtes sociologiques sur la réception des œuvres, quelles que soient ces œuvres, ménage toujours son lot de surprises. Mieux, ces enquêtes nous permettent lorsqu’on les mène l’esprit ouvert, c’est-à-dire en écoutant vraiment comment des publics réels vivent leur relation à telle ou telle œuvre, de mettre au jour des interprétations qui agrègent des regards plus minoritaires mais cependant très cohérents. Au reste, on peut s’amuser à revoir, relire, re-parcourir lesdites œuvres en tentant d’épouser ces regards minoritaires si tant est que nous ne partagions pas initialement ces regards. Et c’est un exercice passionnant que de redécouvrir des œuvres dont on croyait avoir épuisé les significations avec un œil nouveau éclairant par voie de conséquence d’autres expressions – c’est souvent le cas - de la nature humaine. Depuis que l’offre télévisuelle s’est élargie grâce aux chaînes du câble et du satellite, on est en mesure de recroiser régulièrement sur nos écrans Alfred Tate le patron de Jean-Pierre Stevens un « mortel au caractère » bien trempé qui a décidé de faire sa vie avec une sorcière, Samantha, héroïne de la série ma Sorcière bien-aimée. Alfred Tate dirige une boîte de pub McMann & Tate apparemment en vogue en charge de penser les campagnes publicitaires de produits tantôt purement américains censés améliorer le confort de tous, tantôt étrangers, mais qu’il s’agit d’américaniser pour les mettre au goût du grand public d’Amérique du Nord. Samantha la sorcière a donc, pour sa part, choisi d’épouser le créatif de l’agence – Jean-Pierre – un mortel qui lui demande de renoncer à ses pouvoirs et d’effectuer toutes les tâches ménagères avec ses propres moyens. Le message omniprésent et récurrent de la série, chaque spectateur le comprend très vite, est : entrez dans la société de consommation et la vie sera plus simple, plus facile ; même les sorcières peuvent renoncer à la magie car l’ingéniosité des inventeurs d’aujourd’hui est bien supérieure au coup de baguette magique de n’importe quel magicien. Tout monde s’efforce d’y croire, bien sûr, et le rôle de l’agence de pub d’Alfred Tate est central comme fabrique du « faire croire ».

Dans Ma Sorcière bien-aimée, on doit « faire croire » au produit, mais surtout en finir avec la magie dont on a de cesse de constater paradoxalement l’efficacité. Au premier abord, Alfred Tate est un candide terre-à-terre pétri de rationalité : même s’il voit qu’il se produit des choses étranges autour de lui, il ne doute jamais de rien. Alfred Tate, en tant que patron d’Agence de pub, est tout sauf créatif. Pire, on tente de nous le présenter comme lâche, pleutre, voire cynique et avant tout tourné vers la réussite de ses affaires et ce, au détriment de tous. Même s’il sait que les produits dont il est censé assurer la promotion ne sont pas meilleurs que les autres, il a conscience que la survie de sa boîte tient au fait que tout le monde continue à croire dur comme fer que la pub sert bel et bien à faire vendre en s’appuyant sur un nom, une marque, un logo et que ses créatifs, à l’image de Jean-Pierre Stevens, vont pouvoir révéler à tous la véritable valeur desdits produits. Alfred Tate apparaît comme un homme désabusé, toujours d’accord avec ses clients, prêt à tout pour leur faire plaisir, prêt à humilier Jean-Pierre Stevens pour être en phase avec leur désir. Apparemment, Alfred Tate ne croit pas à ses créatifs, qu’il n’a de cesse de vendre pourtant comme étant les meilleurs ! Les scénarios de Ma Sorcière bien-aimée se ressemblent tous car le dénouement a toujours lieu de la même manière : Jean-Pierre Stevens va vivre nombre d’affrontements et de péripéties dans sa vie privée avec toute la clique de sorciers qui compose la famille de Samantha et ce sont ses affrontements et ces péripéties, voire Samantha elle-même, qui vont lui inspirer la campagne de publicité sur laquelle il est supposé plancher. C’est, selon une récente enquête sur la réception des séries TV, ce que 95% des spectateurs avancent lorsqu’on leur demande de résumer Ma Sorcière bien-aimée. Les mêmes spectateurs considèrent Alfred Tate comme un personnage secondaire autant vil que crédule, en bref, le «mortel» dans tous ses travers.

Pourtant il existerait pour certains d’entre nous, un autre Alfred Tate. En effet, 3% de spectateurs de notre enquête décryptent Ma Sorcière bien-aimée avec d’autres lunettes. Loin d’être une interprétation aberrante, leur vision de la série nous permet, au demeurant, de la revoir avec leurs lunettes et donc de la redécouvrir sous un autre jour. Ces derniers pensent, en effet, qu’Alfred Tate joue un rôle central car il ne serait en réalité dupe de rien : sage entre tous, il ne croit pas plus en la société de consommation qu’en la pub et la communication, mais sait que le monde tourne fatalement ainsi, tout comme, il sait très bien parfaitement et depuis toujours que Jean-Pierre Stevens est bien marié à une sorcière. Cependant, Alfred Tate n’ignore pas qu’il n’y a rien à gagner à proclamer qu’il est au courant du secret de Jean-Pierre et Samantha et, selon nos 3% de spectateurs, faire croire qu’il ne se rend compte de rien relèverait d’un choix assumé, à la fois pour le respect de la vie privée de son collaborateur, mais aussi par qu’il sait que pour bien communiquer, il est nécessaire d’être ouvert, ou en d’autres mots, d’être en mesure de tolérer toutes les manifestations de ce que les anthropologues nomment l’altérité. Oui, pour ces spectateurs-là, Alfred Tate est un relativiste culturel de première main, qui ne perd plus son temps à agir pour transformer le monde, mais qui l’accepte tel qu’il est. Pour lui, la communication et la publicité ne seraient, au reste, que des moyens de décorer le quotidien pour le rendre acceptable, et le seul défi qui vaudrait à ses yeux serait de mettre ses clients, ses publicistes et les consommateurs d’accord entre eux. Alfred Tate défendrait, de la sorte, une certaine idée de la paix et de la sérénité sociales et sa volonté d’être d’accord tout le temps avec tout le monde apparaîtrait dès lors, non comme une veulerie, mais comme une manière de s’effacer devant l’autre et de le respecter. Ceux qui ont lu le très beau livre de François Julien, Un sage est sans idée ou l'autre de la philosophie, dans lequel il montre combien la production des idéologies est, selon certains philosophes tels que Confucius, antithétique à l’accès à la sagesse, ceux-là seront sans doute d’accord avec les 3% de spectateurs de Ma Sorcière bien-aimée pour admettre, une bonne fois pour toutes, qu’Alfred Tate est bel et bien l’un de nos premiers sages postmodernes… Ceux qui n’en sont pas convaincu n’ont plus qu’à revoir l’intégrale de Ma Sorcière bien-aimée en attribuant à Tate ce caractère omniscient. L’expérience est édifiante : non seulement ça marche, mais de surcroît, il nous est très difficile ensuite de faire le cheminement dans l’autre sens, impossible de ré-adopter le point de vue majoritaire de la première vision de Ma sorcière bien-aimée. Rien de mystérieux donc dans la réception des objets culturels, juste un peu de magie recelée - il ne faut pas en douter - dans le « pouvoir » des œuvres.