12 mai 2017

REINVENTER LES CONDITIONS DE L'INVENTION D'UNE POLITIQUE CULTURELLE : un droit à l’expérience esthétique pour tous, racontable par chacun...

Est-ce qu’un État peut encore inventer en matière culturelle ? J’ai posé cette question à l’ensemble d’une promotion d’étudiants en master « stratégie du développement culturel » de l’université d’Avignon1. Leur réponse : un grand « oui », massif et sans équivoque. En revanche, lorsque je leur ai demandé quelle était, selon eux, la mesure la plus emblématique prise par un État en matière de culture ces dernières années, plus des deux tiers ont opté pour un exemple, non pas issu des politiques culturelles françaises qu’ils connaissent pourtant bien, mais de l’histoire italienne récente : le 15 septembre 2016, tous les Italiens âgés de 18 ans se sont vu ouvrir la possibilité de recevoir 500 euros de bonus culturel. Cette mesure, portée par le chef du gouvernement italien Matteo Renzi, est présentée comme exceptionnelle pour la jeunesse et pour son pays : « Pour chaque euro investi dans la sécurité, il doit y avoir 1 euro en plus investi dans la culture. Ils sèment la terreur, nous répondons par la culture. Ils détruisent les statues, nous aimons l’art. Ils détruisent les livres, nous sommes le pays des bibliothèques. Nous ne changerons jamais notre mode de vie, ils capituleront avant. » C’est en décembre 2015, juste après les attentats de Paris, que cette idée a germé dans une Italie encore marquée par ses « années de plomb » et la folie meurtrière des Brigades rouges qui, entre 1969 et 1978, a provoqué la mort de 362 personnes. Encore sous le choc de l’abomination de ce terrorisme-là, la mémoire collective de toute une nation quitte à peine l’espace de l’émotion pour tenter d’accéder à celui d’une volonté de comprendre les sinistres événements qui jalonnent son histoire récente. Nul doute que cette mémoire collective soit réactivée par les blessures françaises de 2015 et de 2016 pour inspirer aux gouvernants italiens cette idée politique selon laquelle la lutte contre les radicalisations extrémistes passe aussi et avant tout par l’acquisition d’une bonne et belle culture générale. L’art, rappellent-ils, constitue un lien patriotique en Italie.

En prenant cette mesure, c’est l’ambition de voir toute une génération se construire autour d’une identité nationale forgée dans l’espace d’une culture positive, commune et partagée. Passé l’étonnement médiatique et le cadre un peu complexe de sa mise en œuvre, on peut parier néanmoins sur le fait que certains analystes « fines bouches » y trouveront à redire, prétendant qu’une telle mesure ne constitue pas en soi une véritable politique culturelle, voire qu’il ne s’agit là que d’un effet d’annonce de circonstance. Au reste, on entrevoit bien comment, en France, les critiques les plus opiniâtres seraient susceptibles d’aiguiser leur argumentaire au regard de l’histoire de nos politiques culturelles si une telle mesure était prise dans notre pays. Lucides et passionnés, mes étudiants se sont mis à imaginer sur-le-champ nombre de points d’achoppement qui, selon eux, ne manqueraient pas de surgir, et ont conclu assez vite sur le fait qu’ils ne prendraient pas grand risque à gager sur au moins trois d’entre eux. Premier point : on avancerait que la mesure est catégorielle, parce qu’elle ne touche que les jeunes qui viennent d’avoir 18 ans. Deuxième point : on se défierait d’une mesure qui est aveugle, car comment savoir ce que nos jeunes feront en réalité de ce bonus culturel, comment être certain qu’ils auront des pratiques « vraiment » culturelles ? Troisième point d’achoppement : les plus lobbyistes de nos critiques – il en existe – défendraient l’idée selon laquelle on fait ce cadeau aux jeunes alors même que certaines structures culturelles ont un mal fou à boucler leur budget, et que cette mesure ne résulte que d’un calcul démagogique voire électoraliste.
 Inventer un nouveau dispositif, une nouvelle mesure, une nouvelle politique en matière culturelle en France semble presque mission impossible, non pas du fait d’un manque d’imagination, mais plutôt d’un embastillement dans un réseau corseté de servitudes, de certitudes et d’immobilismes propre à décourager toute innovation ambitieuse.

Pourtant, l’énoncé de la mesure exposée par Matteo Renzi mérite toute notre attention, tout comme les critiques majeures qu’elle est susceptible d’appeler. En effet, à y regarder de près, dans sa formulation ce dispositif constitue le terreau certain d’une politique visionnaire, car l’invention en matière culturelle doit se penser à l’aune de ses publics et non de ses structures, elle doit s’élaborer sans préjuger de ce que ses publics supposés en feront, et elle doit, en dernier lieu, porter la promesse d’une appropriation plurielle et autonome assumée par ceux qui en sont les bénéficiaires. Si l’invention reste possible en matière culturelle, donc en matière politique, elle doit avoir pour objectif de travailler sur ce « champ de dispersion des langages » dont parle Roland Barthes, pour participer, sans naïveté, dans son expression explicite comme dans ses formes administrées, à un projet d’édification que l’on pourrait énoncer comme une volonté partagée de faire (re)naître en chacun d’entre nous un 
désir d’unité culturelle joyeuse. Pas simple cependant de réunir les conditions de l’invention. Tout d’abord, parce que nous ne partageons pas tous la même conception de ce que recouvre le mot « culture » ; ensuite, parce que la légitimité du politique à apporter de l’innovation culturelle se découvre toujours comme intrinsèquement fragile dès lors qu’elle peut se révéler comme le fait d’un prince pour qui il est souvent plus facile d’inaugurer un nouvel équipement que de s’essayer à rebattre les lourdes cartes de la démocratisation culturelle. C’est fort de ce double constat qu’il s’agit de repenser les conditions de l’invention en matière de culture pour l’État, une invention qui tient plus au travail de coordination des structures et des dispositifs pour tendre vers une ambition politique partagée qu’à une ixième trouvaille dont l’obsolescence serait programmée par la complexité même de sa justification. 

[La suite de cet article est à retrouver dans la Revue Nectart en date de janvier 2017]

DÉPLOYER UNE POLITIQUE STRUCTURÉE de l'éducation artistique et culturelle en France


Pensé à l'aune de mon expérience en tant que Vice-Président du Haut Conseil à l'Éducation Artistique et Culturelle, ce schéma présente une cartographie dynamique de l'ensemble des acteurs qui méritent d'être en interaction cohérent si l'on veut réussir le pari de l'EAC de la maternelle à l'université, mais aussi tout au long de la vie. Comme on le découvrira ce schéma ludique intègre également une ouverture internationale indispensable. Cette image ramassée doit beaucoup aux échanges avec toutes celles et ceux que j'ai pu rencontrer ces derniers mois. Ils se reconnaîtront, merci à eux. Je tiens à saluer particulièrement : Béatrice Macé, Diane et Jean-Jacques Launier, Ludovic Mannevy, Marie-Christine Bordeaux, Sylvie Octobre, Jean-Louis Fabiani, Damien Malinas, Raphael Roth, Stéphanie Pourquier-Jacquin, Matthieu Protin, Olivier Tür, Emmanuel Pedler, Fabrice Bakhouche, Dorothée Stik, l'ensemble des membres du HCEAC, et bien entendu, Marie Delouze, Isabelle Miliès, Laurence Patti, Irina Brook et le fameux Matthieu Prudhon. Je tiens aussi à remercier Clarisse Fabre du quotidien Le Monde qui a mené des enquêtes minutieuses sur cette question. On pourra en lire l'excellent article : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/16/l-education-artistique-un-enjeu-politique-dans-la-campagne-presidentielle_5112069_4854003.html

03 mai 2017

LE CINEMA, CET ART SUBTIL DU RENDEZ-VOUS

«Rendez-vous au Paradis, si l'idée a son charme, à quoi pense-t'elle quand elle me dit, d'venir avec mon arme, oh elle est d'une beauté extrême, dans ses bras je n'suis plus le même, je préfère nier que je l'aime et pourtant je la suivrait sans faire de problème, rendez-vous elle me dit rendez-vous, d'accord je me rends»


Lorsqu’on tente de faire de la sociologie des publics, en l’occurrence des publics du cinéma, on s’interroge sur ce que font les spectateurs du cinéma avec le cinéma. Pour le dire autrement on se demande qu’est-ce qui lie les publics à leur pratique du cinéma (tout en sachant, bien entendu, qu’il n’y a pas que le cinéma dans la vie et qu’il s’agit aussi de penser les relations entre le cinéma et la vie lorsqu’on se lance dans une analyse d’une pratique singulière comme la pratique du cinéma) ? Cette question, posées ainsi, va bien au-delà des traditionnelles analyses sur les fréquentations ou sur le box-office. Elle s’intéresse aux motivations profondes des individus qui se nourissent de cinéma et nous incite à explorer aujourd’hui comment fonctionne notre relation avec le cinéma le plus large du mot. Ceci nous oblige à prendre en compte aujourd’hui une pratique déclinée et négociée en fonction de la multiplicité des supports technologiques qui permettent au cinéma de prendre place dans notre quotidien : cinéma en salle, cinéma en DVD, téléchargement de films, piratage, achat d’objet ou de documents relatifs au cinéma, fabrication personnelle et montage de films, usage des fonctions caméra des téléphones portables et surtout sociabilités cinématographiques plurielles. La sociologie du cinéma a pour mission de s’intéresser aux individus et de faire surgir le sens que revêt la pratique du cinéma dans leur vie. En ce sens, il ne s’agit pas simplement d’élaborer des courbes de fréquentation centrées sur les films ou sur l’année cinématographique, mais sur la vie des spectateurs que l’on étudie. Le Centre National de la Cinématographie différencie pour sa part trois types de comportements : les spectateurs occasionnels (qui vont au cinéma moins d’une fois par mois), les spectateurs réguliers (qui vont au cinéma au moins une fois par mois) et les spectateurs assidus (qui vont au cinéma au moins une fois par semaine). Dans le cadre d’une étude menée depuis 15 ans dans le cadre du Centre avignonnais du Centre Norbert Elias , on s’attache non seulement à relier ces modes de fréquentation à spectateurs identifiés que l’on suit dans le temps en portant un attention prononcée aux moindres variations de leurs rythmes de fréquentation pour tenter d’expliquer et de comprendre ce qui correspond, en général, à une transformation de comportement culturel. Prenons pour illustrer ce que l’on peut entendre par transformation d’un comportement culturel un exemple concret. Jean-Michel est un spectateur d’Avignon dont nous suivons la pratique en continu depuis cinq ans. Sa pratique en salle qui avait été comptabilisée comme régulière les trois premières années, puis elle est passée à assidue l’année dernière et à occasionnelle cette année. Bien entendu nous avons tous bien conscience que nous ne sommes pas déterminés pour toute notre vie à être des spectateurs marqués par leurs rythmes de fréquentation , mais un changement aussi brutal peut être riche en enseignements si l’on tente de comprendre à quoi il se réfère comme on va le découvrir à travers cet extrait de l’entretien mené avec Jean-Michel : - «est-ce que l’année dernière les films sont devenus extrêmement bons et extrêmement bons en nombre et est-ce cette année les bons films sont devenus rares pour expliquer cette variation?» Jean-Michel : « non, non, je n’ai jamais connu dans ma carrière de spectateur de mauvaises années, non, non, c’est juste moi qui ne vois plus les choses de la même manière». - «Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?»[…] Après quelques minutes d’hésitation, Jean-Michel se livre pour rendre expliquable ce que ses courbes de fréquentation personnelles ont trahi : « Bon je vous jure depuis que je suis adolescent, je suis dingue de cinoche, je voyais tout, je lisais tout, j’avais plus de 3000 VHS à la maison, j’ai renouvelé une à une ces VHS dès que je trouvais ces films en DVD, je télécharge, je pirate, tout… et quand j’ai rencontré ma femme, je suis devenu ce que vous appelez un régulier : c’était un pacte entre nous, je t’accompagne au théâtre une fois tous les trois mois si tu m’accompagnes au cinéma au moins une fois par mois. J’ai adoré devenir ce régulier-là car plus que tout je pouvais échanger, parler, discuter, mesurer mes goûts avec celle que j’aimais. Pour une tonne de raisons, on s’est quitté l’an dernier et pour me consoler, je me suis remis à retourner en salle trois, quatre fois par semaine, quelquefois j’allais voir trois fois le même film. Mais cela m’a occupé, pas consolé. Chez moi je m’endormais devant mes DVD, je zappais de plus en plus mes films piratés, le plaisir cinématographique s’estompait. Je n’avais plus ma femme pour en parler, pour partager, toutes nos sorties cinéma, toutes nos soirées TV à la maison étaient conçues comme un « rendez-vous » Le « rendez-vous » n’ayant plus de sens, le cinéma a perdu pour moi sa saveur, à regret, j’espère que cela reviendra un jour, je l’espère vraiment ! ». Des témoignages sur l’évolution d’une carrière de spectateur comme celle de Jean-Michel, nous en avons enregistré des centaines et tous font état du fait que leur pratique du cinéma, aussi passionnée soit-elle, est toujours reliée à une manière d’être, une manière d’envisager la vie, une volonté de trouver dans le cinéma une façon d’être relié à autrui et d’atteindre dans un objet de culture le sens d’un partage. En d’autres mots, on peut dire que le cinéma, quelles que soient ses formes de pratique, renvoie systématiquement, si l’on y réfléchit un tant soit peu chaussé des lunettes du sociologue , à l’idée de « rendez-vous » sous toutes ses formes. Si l’on veut réfléchir comme l’a proposé le Festival International du Film de Cannes lors de son 60ème anniversaire à ce que sera le public de demain, il faut donc se demander avant toute chose comment évoluera le sens des « rendez-vous » que l’on prendra avec, par ou pour le cinéma. Pour mieux comprendre ce que l’on entend par l’idée du « rendez-vous cinématographique », il faut d’abord récapituler ce que le monde du cinéma a rarement fait hors des chiffres secs du box-office : s’intéresser à ce que signifient la pratique effective des publics de cinéma et son évolution. En ce sens, un coup d’œil dans le rétroviseur de l’histoire des pratiques du cinéma n’est, de fait, pas inutile.

La mise en place des premiers « rendez-vous » cinématographiques : le cinéma en salles



En 1903, dans la première édition du catalogue qu’il distribue aux passants pour les inciter à venir voir ses films, le cinéaste Georges Méliès écrit en guise d’auto-présentation : « Georges Méliès a été le premier à faire des films cinématographiques composés de scènes artificiellement arrangées, et cette création a donné une nouvelle vie à un commerce agonisant ». Le cinéma n’est pas encore une industrie, juste une invention, et ses charmes étaient surtout documentaires. Il s’est réinventé en insufflant des histoires, des narrations, de la fiction et ce sont ces fictions qui vont redéfinir un nouveau public. On se donne « rendez-vous » aux projections pour être le premier à voir le voyage dans la lune et son obus astronomique qui tombe dans l’œil du satellite ! À la sortie de ses projections, on se met à raconter à ceux qui ne l’ont pas vu l’Homme à la tête de caoutchouc, les Quatre cents farces du diable : le cinématographe ne se contente plus de montrer, il s’installe dans la narration de ces étranges fables enregistrées sur pellicule, et l’on trouve là une belle occasion de multiplier les conversations pour raconter à d’autres ce que l’on a vu sur l’écran. Et c’est aussi parce que les mots des histoires que l’on rapporte ne parviennent pas à épuiser la magie de ces actualités mystérieuses qu’il faut se rendre au cinéma. Les curieux occasionnels deviennent des spectateurs, et ces spectateurs qui reviennent au cinéma et qui convainquent d’autres d’y aller vont peu à peu former une audience. Aussi, c’est à destination d’un public élargi, où les bourgeois commencent à côtoyer le peuple, que les frères Lafitte vont créer la société du Film d’Art et inventer en 1908 l’ensemble des éléments qui encadrent la projection d’un film : l’information, la promotion, les annonces, les reportages sur les lieux de tournage et la critique cinématographique. On ignore souvent ce fait : c’est bien la volonté de quelques-uns qui ont fait le pari sur l’avenir d’un public de cinéma qui les a obligés à inventer d’un coup, en une fois, quasiment tout le dispositif promotionnel de base pour faire de la projection, de la programmation et de la salle de cinéma un moment de rendez-vous social. Cela ne s’appelle pas encore « marketing », mais tout est là en germe pour faire exister dans un espace et dans un calendrier sociaux le rendez-vous cinématographique. À la fin des années cinquante, en France, tout le monde se rend à la salle de cinéma, c’est devenu le « rendez-vous » culturel le plus populaire et l’on atteint en 1957, un niveau de fréquentation historique avec 440 millions d’entrées (à titre de comparaison, depuis le début du XXIe siècle, nous oscillons entre 175 et 200 millions d’entrées). À l’aune de ce grand écart historique, on comprend d’autant mieux pourquoi à partir des années 1970, face à la soi-disant concurrence de la télévision, le problème du cinéma s’est pensé comme le problème de l’avenir de la salle. Là encore, le sociologue peut rétrospectivement s’étonner que se contente encore de parler de fréquentations, mais que l’industrie cinématographique et son appareil marketing réfléchissent peu sur la notion même de public et de spectateurs comme on peut le faire dans d’autres pratiques culturelles. Pour le dire autrement, on semble plus réagir à l’époque à des effets de fréquentations, qu’anticiper sur une réflexion quant à l’évolution des pratiques. Pour enfoncer définitivement le clou et insister sur les mots, je pourrais dire que le cinéma quel que soit son mode de diffusion repose sur le devenir d’un public participant et non d’une audience faite d’individus rassemblés en un lieu et un moment précis. C’est pourquoi « la salle » aujourd’hui encore permet de mettre à plat, ou du moins d’objectiver, le sens du rendez-vous cinématographique. Comme le souligne le cinéaste iranien Abbas Kiarostami : « Assis dans une salle de cinéma, nous sommes livrés au seul endroit où nous sommes à ce point liés et séparés l’un de l’autre. C’est le miracle du rendez-vous cinématographique ». La salle est devenue à tous les sens du mot le lieu des possibles, le rendez-vous des logiques culturelles, économiques, urbaines et sociales. La salle de cinéma, en tant qu’espace public, est traversée par ces logiques qui viennent la singulariser profondément. Et, c’est là un des paradoxes du cinéma : s’il se pense comme doté d’une vocation universelle quant à sa diffusion, cette diffusion demeure irrémédiablement une diffusion située, territorialement appropriée par des spectateurs qui vont voir un film dans « leur » cinéma. Et c’est une des raisons pour lesquelles, le mot « cinéma » a pris très vite plusieurs sens métonymiques désignant à la fois la production cinématographique et « la salle où l’on projette des films ». C’est aussi une des raisons pour laquelle la salle demeure une référence qui définit la pratique de la salle comme une pratique où s’ancre la valeur de l’objet « film » auquel on a affaire. En tant qu’espace public virtuel, internet est traversé, d’une manière assez stricte, par les mêmes questions relatives aux logiques économiques, culturelles et sociales qui sont apportées par les publics qui le fréquentent et qui s’y donnent, là encore souvent « rendez-vous » et sont susceptibles de créer par ce biais des habitudes, un attachement qui va singulariser leur pratique et surtout – j’insiste sur ce point – qui va fabriquer leurs émotions et leur mémoire de spectateurs. Attachement, émotion et mémoire sont indéfectiblement liés à la pratique du cinéma qui a beaucoup à voir avec la pratique amoureuse et qui pose les mêmes problèmes quant aux notions de fidélité et d’assiduité, fidélité et assiduité qui ne sont pas de purs synonymes. Là encore, la métaphore amoureuse aide à comprendre cette distinction sociologique de comportement : en amour, on peut être fidèle sans être assidu et inversement être assidu sans être fidèle. De même on peut être fidèle à tel ou tel cinéma sans être assidu, et être assidu à telle ou telle pratique cinématographique sans y être fidèle. Les chiffres de fréquentation du cinéma ou de la consommation de cinéma ne nous donnent une idée que de ce que représente l’assiduité des publics, mais pas leur fidélité pourtant beaucoup plus intéressante car beaucoup plus structurante d’une pratique, là encore vécue comme un rendez-vous avec le cinéma. Au reste, une partie du cinéma commercial a interprété très étroitement la nécessité de fidéliser un public en démultipliant les opus, les suites mais surtout, contrairement à ce qui se faisait dans les années quatre-vingt, en proposant des suites qui sont un rendez-vous qui s’engage sur le plan de la surenchère et sur l’invention plus que sur les retrouvailles. Un deuxième rendez-vous est toujours plus compliqué que le premier car il ne repose plus sur l’idée de surprise, mais sur le jeu possible face à ce qu’on connaît, un jeu où le capital de familiarité doit être intégré au plaisir que l’on est censé trouver. Les produits dérivés ancrés sur le prestige de certaines productions cinématographiques participent à la construction de cette familiarité : jeux vidéo en tête, objets en résine, affiches de cinéma, bandes originales de films qui sont devenus des prolongements à part entière de l’œuvre dans notre quotidien. Si la plupart des films sont en mesure de toucher un large spectre générationnel aujourd’hui, les produits dérivés quand ils existent, ciblent particulièrement les 15-35 ans. La cible est juste, et pour cause. La formation et l’éducation au rendez-vous cinématographique se forment dans cet espace générationnel. D’où l’immense responsabilité pour l’avenir de(s) cinéma(s) pensés dans leur diversité culturelle du mode de sensibilisation qui se fera auprès des adolescents et des jeunes adultes, c’est-à-dire, des spectateurs qui sont en train de prendre leur autonomie en tant que public, en tant que critique également car c’est à ce moment précis que se raffinent leurs goûts et donc leurs pratiques. L’histoire des publics de cinéma a longtemps été marquée par un arrière-plan d’initiation, de partage, voire d’éducation : Là encore un clin d’œil historique nous permet de nous souvenir qu’au moment de son histoire dans les années 1910-1930 où le cinéma devient de plus en plus ambitieux pour raconter des histoires, notamment en adaptant des grandes œuvres littéraires ou théâtrales, il fallait élargir ses publics, inventer de nouveaux spectateurs et accueillir une frange populaire non habituée à la salle. C’est pourquoi, pour garantir le succès de ces nouveaux films que l’on qualifie à l’époque de « films d’arts », ce sont les directeurs des nouvelles scènes cinématographiques vont se lancer, eux-mêmes, dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une « politique d’éducation » de leurs publics. L’idée en est fort simple : pour que chacun puisse jouir du spectacle de la salle de cinéma, il ne suffit pas de promouvoir le fait que le public a tous les droits, mais que s’imposent à lui un certain nombre de devoirs. À titre d’exemple, les cinémas Gaumont vont imprimer sur leurs programmes et projeter en guise d’ouverture de leurs séances, les dix commandements du « Bon spectateur » qui font, certes sourire aujourd’hui, par leur candeur :

-Chaque semaine au Cinéma, tu chercheras ton agrément,
-De bons fauteuils tu retiendras pour toi, ta femme et tes enfants,
-Bien à l’heure tu arriveras pour voir les films entièrement,
-Au vestiaire tu remettras ce qui te semble embarrassant,
-Sous tes pieds point n’écraseras les pieds des voisins de ton rang,
-Les titres tout bas tu liras car tout haut c’est plutôt gênant ,
-Comme au théâtre à la fin tu applaudiras pour montrer ton contentement,
-Ton plaisir tu ne trouveras qu’en un bon établissement,
-Celui-ci tu le connaîtras, il est de Gaumont le client,
-Et très fidèle tu lui seras, il t’en donnera pour ton argent.


Rétrospectivement, on peut dire que la « politique d’éducation » mise en place par les exploitants de salles de cinéma va permettre à un public issu des classes sociales populaires et moyennes d’acquérir les codes sociaux minimaux nécessaires à vivre dans de bonnes conditions la projection cinématographique et encore une fois de prendre au sérieux le rendez-vous avec le cinéma et avec ceux qui le pratiquent. Domestication et disciplinarisation des publics, diffusion de films dont l’histoire devient de plus en plus dense et la durée de plus en plus longue et construction de salles de prestige dévolues au plaisir du spectateur, sont les trois principaux facteurs qui se conjuguent pour façonner l’âge d’or des cinémas entre les années dix-neuf cent vingt et dix-neuf cent soixante-dix. En Europe comme aux États-Unis, les enquêtes menées auprès des spectateurs nous apprennent que « voir un film de cinéma » compte alors tout autant que le fait « se rendre au cinéma et d’être dans une salle ». Les noms des salles, eux-mêmes sont porteurs de promesse d’évasion et de rêves : L’Escurial, l’Olympia, le Rialto, Le Majestic, le Grand Rex, l’Alhambra. Dans une célèbre enquête sociologique, celle de Glasgow, faite récemment auprès de spectateurs qui ont connu cette époque, on relève que plus d’un tiers des personnes interrogées reconnaissent avoir fréquenté leur salle de cinéma favorite sans se préoccuper réellement de ce qui y était programmé. Un peu à la manière de ces voyageurs qui ont pris un jour l’Orient Express conservent un souvenir parfois plus prégnant du train que du voyage pour lequel ils l’ont emprunté, les spectateurs de l’âge d’or du cinéma sont capables, des années plus tard, de décrire souvent plus précisément leur salle de cinéma préférée que les films qu’ils y ont vu. La teneur des témoignages est très proche de celle de Pierre Tchernia lorsqu’il nous livre dans un livre récent la teneur de sa relation au cinéma de son enfance le Magic Ciné : « En ces temps sans télévision, en 1930-1931, il y avait deux cent douze cinémas à Paris. Je me souviens du Fantasio, de l’Éden, du Roxy, et surtout de MON cinéma : le Magic Ciné. C’était une salle de mille deux cents places, avec des premiers rangs à sièges de bois abattants : un ressort solide les remettait droits quand on se relevait, ce qui produisait un claquement sec et sonore. […] Derrière, il y avait des sièges de velours, et tout au fond, des loges. Ajoutez sur la façade des entourages lumineux autour des affiches, une petite sonnette grelottante, une dame qui vend des tickets, un monsieur qui les déchire, et vous avez un cinéma des années 1930 à 1960. […] C’est là qu’on venait voir les photos du prochain programme, c’est là qu’on avait rendez-vous, on y avait nos habitudes, on y avait nos places, on y avait nos rêves. J’allais au Magic Ciné le jeudi avec des copains ou le mercredi soir avec mes parents (car le lendemain matin, jeudi, je pouvais dormir). Quand mon père disait, le mardi : « Le film qui passe au Magic a l’air bien, on va y aller », j’étais jouasse, j’étais même vachement jouasse ». Là encore, on entend bien comment le cinéma s’était installé dans le quotidien des individus pour rythmer la vie sociale et surtout encore une fois créer des occasions de rendez-vous et de discussions autour de ces films que l’on voit tantôt en famille, tantôt avec ses copains, tantôt dans le cadre d’une sortie à deux. On le comprend déjà ici, tout ce qui ce passe dans le film lui-lême compte tout autant que ce qui se passe en dehors du film mais qui est enclenché par le cinéma : les sociabilités cinématographiques.


Les nouvelles sociabilités cinématographiques

Les sociabilités cinématographiques que la salle de cinéma a organisé en rationalisant le concept même de rendez-vous : un lieu, un horaire, un programme, une programmation, une rencontre, une sociabilité. Ce dernier point est cardinal car c’est surtout parce que les films fournissent socialement la plus formidable des occasions de se connaître, d’éprouver son jugement de goût avec celui des autres, de reconnaître ceux qui aiment les mêmes choses que la sortie au cinéma demeure et ce de très loin la pratique dominante en matière de sortie culturelle. Ce que la sociologie des publics de cinéma nous apprend, c’est que la valeur que quelqu’un accorde à une œuvre cinématographique est très dépendante de la valeur que d’autres personnes lui accordent, sinon cette œuvre n’existe pas . C’est une des raisons, d’ailleurs qui fait que se développent aujourd’hui, ces publics socialement construits depuis une offre cinématographique précise et clairement identifiée : les publics de festivals. Depuis 10 ans le nombre de festivals de cinéma a été multiplié par 5 sur tout le territoire européen, et d’après les plus récentes données, le public des festivals correspond à 10 % du public du cinéma en salle. Ceux-ci semblent concurrencer très directement les programmations des salles d’art et d’essais. Là encore, si l’on tente de comprendre le sens de cette concurrence d’un point de vue sociologique, on admettra assez vite, que ces festivals trient leurs spectateurs sur la base d’un rendez-vous social autour d'une programmation exigeante qui leur donnent une double satisfaction : celle de rencontrer le cinéma qu’ils affectionnent, d’une part, et d’autre part, de rencontrer ceux qui affectionnent le même cinéma qu’eux. Lorsqu’on énonce quelques intitulés de festivals, on imagine par défaut en arrière-plan a priori les publics qui sont supposés les fréquenter : festival du film romantique de Cabourg, festival du film policier de Cognac, Les inattendus, festival des films très indépendants de Lyon, festival des films très courts, festival international des films « pour éveiller les regards », festival du film Gay et lesbien de Paris, festival du making-off, festival du film web amateur, festival des films différents de paris, festival international du court-métrage étudiant de Cergy Pontoise, Festival International du Film de Cannes ! Il se crée souvent, on le constate, une véritable identification entre le découpage des thématiques des festivals et ceux qui les fréquentent. En ce sens, ce qui vole en éclat pour comprendre les publics de demain, c’est avant l’idée de « grand public ». Celle-ci disparaît au profit des communautés de spectateurs qui souhaitent faire lien derrière des propositions cinématographiques singulières. Il nous faut noter là l’importance qu’il y a à comprendre cette économie qu’on appelle l’économie des singularités. La recherche d’un bon film n’est pas simple. Le bon film doit apparaître comme une singularité pour le spectateur qui se reconnaît en lui. Mais le cinéma suppose toujours une incertitude sur sa propre qualité : contrairement aux produits marchands habituels, il faut obligatoirement le goûter pour avoir un avis définitif sur lui. Et avant de l’avoir vu, on continue à le faire exister dans un espace qui est celui de l’incertitude. C’est pourquoi pour que le marché du film fonctionne, deux choses demeurent nécessaires : la première, l’organisation d’un rendez-vous avec le film, intervention de la critique, de la publicité, des acteurs, de la promotion, des auteurs ; la seconde, la primauté de la concurrence par la qualité des œuvres plutôt que par le prix qu’on est prêt à y mettre pour y accéder. C’est une des raisons pour lesquelles le sémiologue Christian Metz assimilait notre relation aux films que nous aimons à une relation presque fétichiste. Elle se dédouane du prix qu’on est prêt à y mettre dans un sens – celui d’acheter des DVD sous coffret collectors qui valent jusqu’à 15 fois le prix d’une place en salles – ou inversement dans un autre sens – celui de pirater des films en avant-première-. Là encore, on le comprend, c’est un collectif, une communauté qui va élaborer la valeur que l’on accorde à un film. L’arrivée d’internet a considérablement transformé les modes de participation à l’élaboration de cette valeur. Si avant « en payant sa place, le spectateur s’approprie non seulement un siège, mais un regard ; regard dont l’identité le constitue pendant la durée d’un film, le dote d’un rôle, d’une contenance, d’un emploi », le rôle du spectateur se démultiplie dans les forums consacrés au cinéma. Là se dessine le jeu conversationnel des cybercinéphiles, un jeu où se détermine une inter-reconnaissance qui nous permet de rencontrer tour à tour sur le web : les mangeurs de pop-corn ou newbie (ce sont les nouveaux arrivants ou touristes aux propos émotionnellement enthousiastes mais non argumentés) ; les cybercinéphiles sérieux (qui, eux argumentent leurs propos en s’appuyant sur les qualités intrinsèques du film) ; les pointures (qui font partie des anciens et qui maîtrisent à la fois les codes de la cyberculture et ceux de la cinéphilie traditionnelle) ; en dernier lieu, l’on peut rencontrer aussi et comme partout les manchots (qui refusent de s’engager dans le jeu conversationnel). Internet, mais aussi aujourd’hui le téléphone portable, ont permis, après la télévision, le magnétoscope, les lecteurs-enregistreurs de DVD aux uns et aux autres de s’impliquer directement dans le rapport le plus personnel qui soit avec le cinéma et ceci ouvre de merveilleuses perspectives pour les films qui n’auraient pu trouver la reconnaissance qu’ils méritent en salles : on a vu ces dernières années se créent des festivals de cinéma sur le web : un des très beaux exemples nous est offert par Fluxus, le festival créé en l’an 2000 au Brésil qui est un festival de "cinéma" entièrement en ligne qui souhaite faire du web un lieu de rencontres entre différents supports et langues, ainsi qu'un lieu de diffusion pour toutes les formes d'images en mouvement : E-cinema (fictions, vidéos expérimentales), Anémic (animations), doc (documentaires) et Interactifs (net-art et œuvres interactives). Dans l’espace de ses sélections, on se rend compte que même là, les films de cinéma de qualité argentique sont souvent ceux qui continuent d'offrir le plus d'émotions. Un détour par Fluxus permet de comprendre de quoi sera fait le cinéma demain. Et peut-être de ceux qui s’y retrouvent. Là encore l’idée de rendez-vous prévaut et les horaires précis des séances de projection proposées sur le monde virtuel Second Life participent bien à cette dynamique générale. Ce que l’on voit bel et bien se mettre en place c’est l’ensemble d’une économie des pratiques et donc d’une économie tout court qui spécialise les publics et segmente les propositions qu’on leur adresse autour de rendez-vous qui leur ressemblent, et pour cause : au regard de ce qui vient d’être avancé, on comprend que s’il désire continuer d’exister pour les publics de demain, le cinéma devra continuer à réunir les qualités nécessaires pour demeurer un sujet propre à servir les trois principales «lois de la démocratie conversationnelle» : la loi du «tour de rôle» : tout le monde peut dire quelque chose sur le cinéma, tout le monde peut tenter de répondre à la question «Et toi, c’est quoi le dernier film qui t’a plu ?» . Aucun autre art ne permet cela aussi fortement. La deuxième loi de l’art de la conversation suppose que chacun puisse distinguer dans les paroles de l’autre, ce qui relève d’une affirmation de soi, comment les films disent des choses de nous que nous ne pouvons dire autrement. La troisième et dernière loi de la conversation porte sur le langage que l’on emploie pour parler d’un sujet. Si tout le monde ne trouve pas les mots techniques pour parler économie ou politique, en revanche, on trouve toujours des mots pour qualifier un film, ce qui en fait un sujet très démocratique. Au reste, ceux qui conçoivent les sites de rencontres sur internet, tel le très fameux meetic, ne s’y sont pas trompés. Le cinéma et le film préféré figurent parmi les principales questions pour dire à la personne que l’on convoite ce que nous sommes. C’est au reste ainsi que fonctionne désormais notre enquêté Jean-Michel que nous évoquions au début de ce texte pour tenter de faire une nouvelle rencontre. Mieux encore, on peut énoncer un chiffre édifiant : 91 % des premiers rendez-vous effectués avec une personne rencontrée sur un site ont pour objet une sortie une sortie… au cinéma.

Pour conclure, il s’agit donc d’insister sur le fait que les changements technologiques qui accompagnent l’évolution des modes de fréquentation du cinéma doivent être attentifs à cette donnée de l’art conversationnel que doit continuer à porter les films sinon les rendez-vous qu’ils soient en salles, devant un écran de télévision, devant un écran d’ordinateur ou sur l’écran de son téléphone cellulaire perdront leur quintessence sociale : l’un des tout premiers gestes quand quelque chose nous plaît, même si l’écran est miniature, est bien de se tourner vers ceux qui nous entourent pour leur dire « regarde ! ou viens voir ! ». Dernier point, les possibilités offertes par les nouvelles technologies permettent à tous de s’approprier aisément aujourd’hui les moyens de filmer, monter des images filmées, scénarisées ou simplement captées par un téléphone portable. Si cela ne transforme pas les pratiques en elles-mêmes, cela, en revanche façonne le regard des spectateurs qui deviennent des spectateurs-acteurs. Et, il ne faut pas en douter, ces phénomènes feront des publics de demain, non pas des réalisateurs, mais des experts attentifs et avertis capable de mieux voir et de mieux parler encore de leur passion qui trouve de nouvelles voies de partage comme c’est le cas sur Youtube. En effet, la nouvelle expertise spectatorielle permet d’exacerber, de potentialiser l’autonomie du jugement, du regard des publics et surtout des échanges qu’ils engendrent autour des cinq composantes que sont la qualité technique, l’originalité, d’une œuvre, la force des récits qu’elle porte, ce que ces récits disent de nous, nous apprennent de nous-même et l’émotion qu’ils sont en mesure de susciter. Ce sont ces composantes qui sont aujourd’hui discutées et qui font le succès d’un film N’en doutons pas, le cinéma continuera à se définir bel et bien par le(s) partage(s) qu’il autorise et par la manière dont il nous permet de nous valoriser lorsqu’on énonce les films qui comptent pour nous. On se « retrouvera » pour aller au cinéma dans la « vraie vie » sur Youtube en composant avec l’art subtil du « rendez-vous » et c’est bien la façon dont le rendez-vous se déroule qui impliquera le fait qu’on en sollicitera un autre, puis le suivant.


(Une version de ce texte a été publiée dans le N° 154 de la Revue Communication et Langages)

14 avril 2017

TRAVOLTA ET MOI : l'essence, du sens pour l'existence ?


On se souvient de l’idée fondatrice de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre - l’existence précède l’essence - selon laquelle aucun d’entre nous ne serait le résultat de déterminants, ou «prédéterminé», mais pourrait, au contraire, choisir ce qu’il souhaite devenir. C’est même dans l’acception de cette idée qu’on expérimenterait les contours de la liberté individuelle tant en tant que notion qu’en tant que valeur. Dans un article publié dans la revue Science le 10 mai 2013 par un groupe de neuroscientifiques mené par Julia Freund et intitulé « Emergence of individuality in genetically indentical mice », on découvre comment ces derniers réinterrogent à nouveaux frais cette question de la liberté individuelle par l’entremise d’une observation animalière en laboratoire. En plaçant ensemble quarante souris génétiquement identiques dans une très grande cage dès leur naissance, ils se sont demandés si, au bout de quelque temps, certaines se différencieraient par leurs comportements. Or, c’est bien ce dont ils furent les témoins car certaines développèrent en trois mois une inclination pour explorer leur cage alors que les autres se cantonnèrent à une zone très limitée. Il fût également constater que les souris « exploratrices » produisirent plus de neurones dans l’hippocampe, siège de la mémoire du cerveau. De fait, les chercheurs conclurent très « sartriennement » que chaque action transforme son auteur et ce indépendamment de son patrimoine génétique et de son milieu.

Les sciences sociales ont, pour leur part, démontré depuis longtemps que plus nous vivons d’expériences dans notre vie, plus nous sommes aptes à réagir à une diversité de situations nouvelles. De là à penser qu’on conquiert notre liberté individuelle au sens où l’entend Sartre dès lors qu’on a l’esprit aventurier, c’est peut-être précisément s’aventurer un peu loin sans tenir compte de nos représentations de nous-mêmes, de notre volonté, des effets édifiants qu’ont sur nous l’éducation et la culture, mais aussi l’idéologie de la liberté individuelle et de l’individualisme qui nous prépare à penser que nous sommes tous uniques et différents. Au reste, nous y sommes si bien préparés qu’une fois cette donnée intégrée, nous allons passer le reste de notre vie à nous étonner, voire nous passionner de toutes les ressemblances que nous nous découvrons avec autrui. Mieux, nous recherchons nos similitudes au point d’en faire quelquefois une quête existentielle. Il n’est d’ailleurs pas absurde de penser que le succès de l’art cinématographique tient en partie à ce qu’il nous offre de modèles formidables humains en situation qui fonctionnent comme autant de balises d’identification. 

Sur un plan plus personnel, depuis que je suis enfant, combien m’ont dit que je ressemblais singulièrement au John Travolta de la Fièvre du Samedi soir ou au Tom Hanks de Forest Gump? Je ne les compte plus. Désormais, chaque fois qu’on me le dit, je feins l’étonnement ce qui renforce le plaisir de celle ou celui pense avoir mis au jour une ressemblance qui m’aurait échappé jusqu’alors. Au delà, de ces petites jouissances des similitudes quotidiennes, je pense, qu’en définitive, il s’agit de relativiser la théorie sartrienne, non pour la brûler, mais pour la resituer dans le cours de notre vie. Oui, l’existence précède vraisemblablement l’essence jusqu’au moment où l’on a compris qui l’on est réellement. Une fois accomplie cette (re)connaissance de soi minimale, nous partons à la conquête de toutes les ressemblances que nous entretenons avec les autres. L’essence vient alors donner un sens à cette quête du « même dans l’autre » qui va jalonner, en partie, le trajet du reste de notre existence... La recherche de notre essence commune...

13 avril 2017

L’UNIVERSITÉ DE LA RUE : Le père Lacloche, le «Plastifieur» et le «Taximan bachelardien»

"On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner" (La Rochefoucauld)

Pour célébrer les 80 ans de sa création, le journal de Mickey décide, en cet automne 2014, d’offrir à ses lecteurs le fac-similé du premier journal de Mickey sorti en octobre 1934. Deux grands feuillets pliés imprimés en recto verso, soient huit pages au total dont une seule demie consacrée aux exploits de la souris de Disney. Juste sous les premières cases de Mickey, on découvre une autre bande dessinée de l’époque intitulée Le Père Lacloche. Le père Lacloche (Pete The Tramp) est un comic strip américain créé par le dessinateur Clarence D. Russel en 1929. Le père Lacloche mène - comme son nom l’indique - une vie de clochard, une vie difficile donc, mais dont il s’accommode avec philosophie, une certaine joie de vivre qui dope son sens de la répartie. Je fais partie de cette génération qui a eu la chance de profiter, enfant, - ce n’est pas un vain mot - d’un Journal de Mickey où aux côtés de Mandrake, de Guy l’éclair, du Multimilliardaire Picsou et du singulier Géo Trouvetou, le Père Lacloche avait encore toute sa place. Je crois qu’il m’a aidé à toujours considérer celles et ceux que l’on appelle des «Sans-Domicile-Fixe» plutôt que des clochards sans a priori, comme des individus à part entière, frappés par la pauvreté, certes, mais pas d’une humanité amoindrie. Bien au contraire. Mon enfance catholique, quelques rencontres intenses avec des Frères franciscains, l’imagerie de Saint-François d’Assise telle que portée par Pasolini, m’ont permis de considérer toute expérience de vie comme essentielle, comme sujette à partage et à enrichissement, et notamment les expériences des vies les plus pauvres qu’elles résultent d’une pauvreté consentie ou d’une pauvreté subie. 

En sortant de la Sorbonne ce vendredi d'octobre, après une cérémonie d'installation des nouveaux lauréats de l'Institut Universitaire de France, je tombe dans une petite rue transversale à la rue des Écoles sur un SDF affairé à plastifier dans la rue des articles découpés et tous issus de la revue Sciences & Vie. Dans une sacoche, je peux constater que le clochard n'a pas chômé car ce sont plusieurs centaines d'articles qu'il trimbale. Volontairement discret et oeuvrant à l'abri des regards, il semble habité par une sorte d'urgence existentielle. Je le vois classer et reclasser ses petits articles plastifiés. Intrigué, je décide de l'interrompre dans sa tâche pour lui demander ce qu'il fait exactement. Il regarde, il me sourit : "vous ne pouvez pas comprendre"... Bien que ma tête ne possède visiblement rien qui reflète une hexis corporelle de chercheur... Peu importe... Je persiste dans ma conversation avec cet homme qui n’est pas sans me rappeler le Père Lacloche de mon enfance avec son pantalon vert trop large, son pull rouge et sa moustache... "OK, je ne comprendrais sans doute pas, mais vous, essayez de m'expliquer"... L’homme, abîmé par des années de clochardisation mais aux articles plastifiés soignés, se lance : "vous voyez, les revues de sciences sont très mal rangées et ne nous apprennent pas du tout ce qu'elles devraient nous apprendre... Elles racontent des événements scientifiques pour satisfaire un certain lectorat, mais elles n'organisent pas ces informations entre elles. C'est pour ça que je les découpe, que je les plastifie, et que je les reclasse jusqu'à trouver le "bon ordre scientifique". J'ai sous le coude des centaines d'articles cumulés depuis huit ans grâce à un pote kiosquier qui me donne tous les numéros... Je fais le tri, je garde ceux qui me semblent pertinents et je les fais converser entre eux. Génétique et recherche atomique, progrès en cardiologie et avancées en neurosciences, astronomie et sciences sociales du comportement, etc ... Je casse les frontières disciplinaires et tire les fils entre tous les faits qui font parler le monde autrement. C'est mon histoire des sciences à moi, une histoire qui vous ferait froid dans le dos quand on voit mieux les chemins étranges que nous sommes en train d'emprunter... Vous voyez, vous ne pouvez pas comprendre"... Mon téléphone me rappelle mon rendez-vous suivant... Je suis un peu démuni et embarrassé... Je lui dis, que "si, je crois que je comprends ce que vous dites, mais..." Mais voilà... L'homme ironise "Je suis dans la rue, vous aussi, je vais y rester, pas vous, je vous laisse à vos certitudes... Mais demandez vous bien où se trouvent les vrais découvreurs d'aujourd'hui !"... Tout cela me chamboule. Je l'avoue... La même journée, durant l’après-midi, les chercheurs du collectif Sciences en Marche manifestaient dans la capitale pour demander plus de considération pour l’emploi scientifique au gouvernement de François Hollande. Mon plastifieur de Sciences et vie, continuait, lui aussi, mais d'une toute autre manière, sa tâche dans la rue.

Je décidais alors de rapporter cette courte entrevue sur ma page Facebook car elle me semblait digne d’intérêt tout comme je l’avais déjà fait la veille car j’avais déjà été un peu chamboulé dans mon confort conceptuel de chercheur par une drôle de confrontation avec un chauffeur de taxi particulièrement docte. L’homme était d'origine marocaine. Il était venu en France quelques années plus tôt pour faire une thèse de philosophie et préférait désormais conduire une voiture... "La liberté, l'indépendance"... La philosophie lui servait - disait-il - à vivre tellement mieux que tous ses collègues. L'homme aimait parler. Il me demanda quel était mon métier. Je lui répondis "sociologue" car je pensais que c'était un résumé pratique. Il me regarda dans le rétro et s’écria : "non, vous ne pouvez pas dire ça ! Un sociologue, c'est un homme vieux qui a apporté quelque chose au monde... Marx, Weber, Durkheim,... Ça, ce sont des sociologues... Mais un homme de votre âge et habillé comme vous êtes... J'entends que vous puissiez dire que vous êtes un consultant en problèmes sociaux, un chercheur en sociologie à la limite, un spécialiste du marketing sans doute... Mais sociologue non. Regardez BHL.... Vous trouvez qu'il mérite l'intitulé de philosophe ?"... Je lui répondis que non. Il reprit "alors vous voyez, vous n'êtes pas sociologue, CQFD... D'ailleurs je vais vous le prouver, je suis sûr qu'à votre âge, vous ne savez même pas qui a inventé l'épistémologie. Si vous me le dites, je vous offre la course !"... Je lui répondis : "que beaucoup ont participé à définir l'épistémologie, Kant, Hume, Descartes, Ferrier,..."... Le chauffeur m’arrêta : "ce n'est pas du tout la réponse que j'attendais, je ne vous offre pas la course, c'est Bachelard, le seul, le vrai qui a inventé l'épistémologie,..." Je tente de nuancer avec gentillesse... "Vous ne croyez pas que Bachelard, l'auteur du Nouvel Esprit scientifique, ne s'est pas plutôt penché sur la notion de "rupture épistémologique" ?". Coup d'œil dans le rétro... "Vous êtes qui vous ? Vous avez écrit des livres ? Vous avez fait une thèse ? Vous l'avez publié ? Vous me devez 17 euros"... Le chauffeur me tendit la main, me lança un clin d’œil appelant complicité. Je fis à ce moment la pleine expérience d’une rupture épistémologique convertie en rupture taxicologique. Sans que je sache réellement pourquoi, coup sur coup, ce chauffeur de taxi tout comme mon Lacloche plastifieur, m’ont fait beaucoup de bien, une sensation d’être remis à sa place à un moment opportun de la vie tout en retendant les fils qui me lient à mon enfance de lecteur assidu du Journal de Mickey, certes, mais aussi de Sciences et vie, de Tintin, d’Homère et de Jules Verne. Tout cela s’accompagnait d’un désir presque compulsif de relater ces deux rencontres sur les réseaux sociaux histoire de partager un peu plus que des anecdotes. Curieusement, les commentaires qui s’ensuivirent furent plus nombreux qu’à l’habitude. Parmi ces derniers, celui de Jean-Loup Salzmann, président de l’Université de Paris XIII, médecin et Président de la Conférence des Présidents d’Université : «le trouble obsessionnel compulsif (abrégé TOC) est un trouble mental caractérisé par l'apparition répétée de pensées intrusives - les obsessions - produisant de l'inconfort, de l'inquiétude, de l'appréhension et/ou de la peur ; et/ou de comportements répétés et ritualisés - les compulsions - pouvant avoir l'effet de diminuer l'anxiété ou de soulager une tension. Les obsessions et les compulsions sont souvent associées (mais pas toujours) et sont généralement reconnues comme irrationnelles par les personnes sujettes au TOC mais sont néanmoins irrépressibles et envahissantes, diminuant le temps disponible pour d'autres activités et menant parfois jusqu'à la mise en danger. Elles ne se fondent généralement pas sur des interprétations délirantes». Le commentaire de Jean-Loup Salzmann me fit sourire, je me suis demandé s’il s’adressait à moi, à mes questionnements épistémologiques ou bien à mon ami Lacloche plastifieur. Cela m’a pris quelques secondes pour trancher. J’ai pensé à Mummy de Xavier Dolan, envie de vernir les ongles en noir et de danser en chantant On ne change pas de Céline Dion mais j’ai opté - c’est rare - pour Mylène Farmer : Désenchantée. Le son était pile ce qu’il fallait pour me rappeler à la nécessité de convoquer chaque fois que les circonstances du quotidien l’exigeraient de nouveau, cette part d’enchantement utile à inspirer ce que je pense savoir autant que ce que je pense encore être susceptible de découvrir. 

05 avril 2017

CARTE CINÉ ILLIMITÉE: Dites-moi comment vous l'utilisez, je vous dirai qui vous êtes... Un entretien avec Claire Barrois et Inès Chapon pour le quotidien 20 minutes

Grâce à la carte, on pense pouvoir tout voir...
L’illimité, ça ouvre le champ des possibles, et rien que ça, ça veut dire beaucoup. Le système de forfait évite, par exemple, à Morgane, une internaute de 20 Minutes, de limiter ses sorties à cause du prix de la place : « Avec mon copain, nous avons une carte pass duo Gaumont pour aller au cinéma à deux en illimité. On voit environ un film par semaine depuis un an. Il nous est arrivé d’avoir des périodes où nous n’y allions pas pendant plusieurs mois, mais, même avec ces périodes de creux, on est gagnant financièrement. »
Pour Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Nice, professeur de sociologie du cinéma à l’université d’Avignon, la potentialité n’a pas de prix. « Posséder une carte de cinéma illimité projette une représentation qu’on se fait de nous-mêmes, explique l’auteur de Sociologie du cinéma et de ses publics (Ed. Armand Colin, 2014, 3e édition). On apparaît comme des cinéphiles avant même d’être allé au cinéma. Cette carte, matérialisée dans le portefeuille qui plus est, nous apparaît comme un doudou, un objet rassurant. »

Grâce à la carte, on peut partir quand on veut
Autre pouvoir de la carte, celui de profiter d’un film à sa guise : en théorie, aucun problème pour voir 15 fois La La Land sur lequel on a flashé, ou pour avoir osé ne passer que 5 minutes en salle pour toutes les suites de comédies françaises sorties en 2016. Pas d’obstacle non plus à aller voir tout ce qui sort. D’autres ont trouvé un emploi complètement différent à leur carte illimitée. Certains s’en servent pour utiliser les toilettes du cinéma, d’autres parce que les fauteuils confortables plongés dans le noir sont idéaux pour faire la sieste.
C’est le cas de Maxime. « J’utilise ma carte à 90 % pour aller voir des films qui me plaisent, mais quand j’ai vraiment envie de dormir, je choisis un film qui ne fait pas appel à mes neurones ni à ma concentration, Cet été, je suis allé voir plusieurs fois Camping 3 par exemple. Mais un film d’art et d’essai peut être encore mieux, parce que je sais que je ne vais pas me faire réveiller par de la musique trop forte. » Pas de problème non plus pour ne voir qu’une heure d’un film quand il a peu de temps, quitte à y retourner s’il a aimé.

Avec la carte, on revient presque tous à nos vieilles habitudes
« Le mot "illimité" a un pouvoir marketing magique, quand il est inscrit sur une carte, on se dit qu’on peut tout faire avec, explique Emmanuel Ethis. Les statistiques [tenues secrètes par les exploitants] montrent que les premiers mois entraînent une utilisation saturée, un rythme effréné. Puis les gens sont rattrapés par le temps et reviennent à la base de leur pratique. » La raison ? Difficile de se prendre de passion pour les films d’auteur quand on aime les films d’action américains ou de se mettre à ne consacrer ses soirées qu’au cinéma quand on sort beaucoup, sous prétexte qu’on ne paie pas pour y assister.
Antoine en est la preuve vivante. A 28 ans, il vient de retrouver un emploi. « J’ai pris une carte quand j’étais au chômage, car j’avais beaucoup de temps libre, raconte le jeune homme. Mais depuis quatre mois, je n’ai pas remis les pieds dans un cinéma. Je sais que je devrais l’annuler pour ne plus payer pour rien, mais je crois toujours que je vais retourner au cinéma le mois suivant et rentabiliser mon abonnement. »
Lancées au moment de l’explosion du téléchargement illégal au début des années 2000, les cartes illimitées ont permis aux exploitants de faire face à une concurrence importante avec un dispositif financièrement attractif. « Mais la carte illimitée change peu la structure du public, estime Marc Filser, professeur de gestion à l’IAE de Dijon. Elle peut inciter à des pratiques plus intenses, l’abonnement permet également une sensibilisation du public déjà concerné, mais elle ne permet pas vraiment de capter des nouveaux publics qui n’allaient pas au cinéma auparavant. »

08 mars 2017

KONG SKULL ISLAND, là où il n'y a que la taille qui compte...


Non King Kong n’est pas une figure de la puissance masculine ou une représentation d’une sexualité animale comme l’ont imaginé trop souvent la plupart des critiques qui ont commenté le film dans ses multiples versions. En effet, étant donné la taille de l'animal, on se aurait du mal à poser concrètement la question de sa véritable sexualité. Notre représentation stéréotypée nous le laisse entrevoir au masculin, mais il n'y a rien en réalité qui traduise son genre. Il n'est jamais perçu en situation sexuée – ou sexuelle - dans les films sauf dans une des suites qui lui a inventé une compagne à sa taille. Kong est un roi, mais vous pourriez l'appeler Queen Kong que cela ne changerait rien au propos. Ce n'est pas son genre qui importe mais bien sa taille qui compte. De fait, Virginie Despentes qui a écrit «King Kong Theorie» n'a pas tout à fait tort d'imaginer que le géant singe serait une métaphore de la sexualité avant la distinction des genres, une sorte de figure androgyne sans stéréotype de sexe. Nous sommes nous tous ses poupées, car oui, Kong joue à la poupée. Dans les précédents films sur King Kong (il y en a eu 7 entre 1933 et 2005), l’histoire est sensiblement la même. Beaucoup ont vu le personnage féminin caricaturé en une jeune femme blanche belle et naïve, une apparente victime de la domination masculine. S’il est vrai que la philosophie est la même elle traduit pourtant précisément l'inverse. Face aux armes, aux épreuves de force, c'est bien le triomphe d'une femme qui domestique avec une finesse et une habileté non feinte le Kong. Elle comprend qu'avec cet être démesuré, c'est à un autre inconnu qu'il faut faire face et que faire face, c'est être dans le donnant, donnant. Mais j'insiste, on pourrait fort bien interpréter le personnage qui intéresse Kong par un homme sans que cela ne change pas grand chose puisqu'il est impossible d'avoir des relations sexuelles avec les petits humains. Kong aujourd'hui traduit la crise des genres ni plus, ni moins et relativise notre position vis à vis de la vie animale et à ce que doit être notre place dans le vivre ensemble en milieu clos - ici sur une île - isolée du reste du monde. Nous ne sommes pas dans Jurassic Park. Les hommes et les femmes viennent sur cette île et ne survivent que s'ils pensent une adaptation qui passe par d'autres repères culturels et sociologiques que ceux qui régissent notre modernité. 

Néanmoins, c’est grâce à l’amour de la femme que finalement le géant animal va s’humaniser. C’est le mythe de «La Belle et la Bête». Car, en relisant la belle et la Bête, on s’aperçoit qu’en réalité ce n'est pas l'amour qui triomphe, mais tout d'abord la culture : la Bête et La Belle doivent d'abord partager un langage commun, plus encore une culture commune. La bizarrie de Belle dans son propre monde n'est pas d'être Belle mais d'être une femme qui lit ! Et c'est cette lecture qu'elle va d'abord partager avec la Bête ! L'amour est éminément culturel. Au reste comme dans le récent Starwars - Rogue One- on montre plus que jamais des femmes aussi investies dans l'action et le pouvoir que l'était la princesse Leia, jumelle de Luke Skywalker. La pub Always montre comment s'instruisent les stéréotypes, et ici, la survie concerne de la même manière les uns et les autres dans un monde où l'alpha est défini par l'altérité de Kong. Nous sommes sur son royaume. King Kong nous présente surtout une façon de coopérer entre hommes et femmes, là est la véritable nouveauté. 

Dans ce dernier film de King Kong, l’héroïsme en soi n'existe pas et caractérise par une qualité quelqu'un qui va se révéler par l'aventure. L'héroïsme nous révèle d'abord à nous-mêmes puis ensuite aux autres. Le Cid de Corneille était un piteux escrimeur mais son héroïsme dépasse autant sa maladresse que ses petites lâchetés pour le consacrer en héros. L'héroïsme, c'est notre processus de transformation que nous offre une posture sociale remarquable pour être le premier ou la première dans un cadre donnée comme Erin Brokowich, le temps d'un combat, d'une lutte.  C’est pourquoi les représentations sont essentielles, mais pas uniquement pour ce sujet, on peut en ce sens revoir le très beau film d'Amenabar Agora sur la première femme philosophe. Ces représentations non sexistes doivent circuler absolument pour nous réaliser dans nos vies car non une femme n'atteindra pas son "rêve" quand elle trouve un bon métier là où un homme réaliserait lui ses "ambitions". Le cinéma est un reflet dans lequel on peut retrouver les mentalités d'une époque avec une légère anticipation de ce que risque de devenir le monde. Je parle là des films qui nous marquent parce qu'ils nous "parlent". 

08 février 2017

Discours prononcés à l'occasion de la remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Jean-François Camilleri et Jean-Jacques Launier (Musée des Arts Ludiques, le 3 février 2017)

Nulle part ailleurs. Nous n’aurions pu être nulle part ailleurs pour honorer les chevaliers que je m’apprête à décorer. Dans ce fantastique Musée des Arts Ludiques qui a vu depuis sa création des expositions plus étonnantes les unes que les autres : chacun d’entre nous qui pénètre en ce lieux vit son propre voyage de Chihiro, sa véritable pixarisation du monde, son immersion totale dans l’art du jeu vidéo, sa marvelisation intime à Thor et Avengers, se wallacise autant qu’il se gromitise, se belle et clochardise pour un moment, un moment très précieux comme celui que nous offre toute véritable exposition. Celui de nous faire toucher par l’art qu’elle propose, et c’est particulièrement vrai ici, cette part de notre identité qui nous poursuit depuis l’enfance et qui n’a de cesse de nous rappeler à l’ordre de cette enfance, un ordre sacré, celui du jeu, celui de tous les possibles, celui de l’insouciance, celui des rêves éveillés, celui et celui-là seul qui, au bout du compte, restera de nous, celui de nos amitiés véritables. Julien Green a écrit un jour que c'est parce que la terre est gouvernée par des grandes personnes qui ont oublié qu'elles furent aussi des enfants que les enfants sont les personnes les moins bien comprises de la terre. Jean-François, Jean-Jacques, ce sont ces mots que je voulais d’abord vous adresser à tous deux, car je crois depuis toujours que c’est à des êtres comme vous qu’il faudrait confier le gouvernement de notre terre, non pas parce que vous seriez des rêveurs ou des utopistes, mais simplement – et c’est là l’essentiel – parce que vous savez parler à la seule part de nous-mêmes qui vaille, celle de notre enfance avec laquelle vous semblez être toujours en connexion directe et immédiate.  C’est sans doute aussi pour cette raison que vous êtes également des individus romanesques, parfois étranges tant vous semblez dotés de propriétés bien supérieures au super-héros de fiction.

Cher Jean-François Camilleri,
Je me souviens de la première fois où nous nous sommes rencontrés. Expérience on ne peut plus troublante. Je venais de donner une interview pour un Studio Magazine spécial Cannes à propos de mon petit ouvrage sur la sociologie du cinéma et Studio avait choisi de mettre mon portrait en marge de l’article avec une toute petite photo, minuscule photo de 3cm sur 1 et demi, mal éclairée, pas très bien imprimée, bref, ma mère aurait elle-même eu du mal à me reconnaître. J’étais donc à Cannes et le hasard me conduisit à être invité dans une de ces étranges soirées où il y a foule dans une villa des Hauts de Cannes… Je ne connaissais que la personne que j’accompagnais ainsi que l’invitant Nicolas Seydoux et, fendant précisément la foule, un homme se dirige droit vers moi : « Vous êtes Emmanuel Ethis, j’aime bien ce que vous écrivez ». Il s’agissait bien de Jean-François Camilleri qui m’avait reconnu depuis le micro portrait de Studio magazine. Rien que d’en parler, je demeure aujourd’hui encore troublé par ces facultés peu communes et déstabilisantes au premier abord dont il semble parfaitement conscient et qui l’habitent avec un bonheur serein et une tranquillité certaine. D’après ce que je sais ces facultés portent des noms arithmomanie d’une part et synesthésie d’autre part. L’arithmomanie caractérise quelqu’un qui se pose des questions du type  « quelle est la quantité de nombres premiers dans 3600 secondes », ou encore « combien de kilomètres carrés sont nécessaires au stockage de l'humanité tout entière ». La synesthésie, elle, associe un mode sensoriel à une représentation mentale en général : par exemple une couleur associée à une lettre ou à un chiffre. Ton chiffre, Cher Jean-François est le 3. J’ignore à quelle couleur tu l’associes, mais je sais que ce chiffre te suit : tu es né un 3 mars, tu signes tes œuvres 3C33.
En effet, Jean-François, tu es un artiste complet : écrivain, tu signes deux ouvrages « Putain de film ! » et « le Marketing du cinéma ». Livres que je recommande, car lorsqu’on lit avec clairvoyance ces ouvrages, à commencer par celui sur le marketing, on comprend combien l’aspect sociologique, moral, éthique et politique est essentiel pour toi dans un monde qui n’est pas toujours associé à ces valeurs. Musicien, tu as créé un groupe à Tours, « Jours Meilleurs » dans les années 80 et dont tu étais batteur.  Aujourd'hui, tu t’es mis à la guitare. Peintre et dessinateur : tu collectionnes les globes terrestres et les cartes de géographie pour les transformer, les peindre, créer d’autres œuvres. Les mondes dans les mondes, les choses derrière les choses. À ne pas en douter c’est cet amour de la planète que possèdent tous ceux qui pensent – comme Jules Verne – qu’il existe encore et encore mille choses à découvrir, un continent perdu ou une civilisation enfouie, c’est cet amour de la planète donc qui te conduit à fonder DisneyNature qui a produit des films sur l'environnement ou en a distribué, comme ce fut le cas pour « La Marche de l'empereur », de Luc Jacquet. DisneyNature, c'est, il faut le rappeler, la première création de label chez Disney depuis soixante ans ! Lorsque je pense à toi qui appartient à la génération Daktari et Coustien, il me revient forcément les mots magnifiques d’Amin Maalouf : « Lorsque l'esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre est vaste. N'hésite jamais à t'éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances. » Ces mots sont tirés de son ouvrage « l’Africain ». Un ouvrage qui dit aussi quelque chose de toi qui te sens chez toi chaque fois que tu poses le pied sur le continent africain, de l’Afrique du Nord à L’Afrique Noire, des racines construites au fil des voyages qui t’inspirent et continuent de te faire rêver, au même titre d’ailleurs que les canards de ta mare. Je sais que pour toi « la mare est un écosystème très intéressant et que le canard est l'un des seuls animaux capables à la fois de marcher, de nager et de voler ». Nulle discontinuité dans ton monde, tes mondes dont tu tentes de faire partager la beauté lorsque tu fondes l’association « Les Villages enchantés » dont le but est d’organiser des projections cinématographiques gratuites dans tous les pays du monde, ces toiles enchantées destinées à faire partager aux enfants qui n’y ont pas toujours accès un moment de cinéma tellement essentiel à tes yeux pour rêver.
Tu es un homme de toutes les filiations, Cher Jean-François, y compris familiale et tel Harry qui rencontre Sally, tu as su construire une merveilleuse famille avec ta Sally « Marika ». Tes filles Luna, Alice, ton neveu, ta nièce, ta sœur, ta mère bien sûr, constituent ce noyau familial essentiel pour toi. Et l’art reste sous toutes ses formes, le lien qui court entre ta famille et le monde, entre le monde et tes amis. Un art qui a pour toi toujours une composante ludique d’où ce lien indéfectible avec Jean-Jacques avec qui tu t’associeras pour créer la Galerie des Arts Ludiques… J’y reviendrai plus tard…
Dans le Livre de la jungle, la version Disney de l’ouvrage de Kipling, il est une réplique de la panthère Bagherra qui nous indique, je crois, parfaitement qui est Jean-François Camilleri : « Aucun fils d'homme n'était aussi heureux parmi les animaux, mais cependant, je savais bien qu'un jour dit la panthère, il devrait retourner vers ses semblables. » Je crois, Cher Jean-François que tu es bien ce Mowgli, un Mowgli à la fois anthropologue et sociologue, revenu parmi ses semblables, cet homme qui sait parler autant aux animaux qu’aux enfants qui sont en nous. Monsieur le Président-directeur général France de la Walt Disney Company, Cher Jean-François, pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».
Cher Jean-Jacques Launier,
C’est avec une émotion infinie que je me retrouve face à toi. Toi aussi tu représentes à mes yeux un être d’exception, un individu précieux tant il est habité par une bonté et une beauté sans limite, tu es un être inspiré, certes, mais un être d’inspiration surtout. De toute évidence, Disney ne s’y est pas trompé. Comment ne pas imaginer, d’ailleurs, que les créateurs de Vaiana ne se sont pas inspirés de toi pour créer Maui le demi-dieu ? Cela fait trois fois que je visite l’exposition et que tu es présent dans le musée et cela fait trois fois que j’entends des familles ou des enfants observateurs chuchoter pour dire, « c’est drôle le monsieur là-bas, on dirait Maui », Un Maui, c’est certain, mais qui aurait choisi ou été choisi par la princesse Raiponce – Diane - pour vivre sa vie.
L’écrivain Yves Navarre dit que ce sont toujours les enfants qui sont en nous qui sont des amis, pas les adultes que nous sommes devenus. Je suis d’accord avec Navarre, au sens où il faut une force inouïe pour aller jusqu’au bout de ses rêves d’enfant, d’adolescent, donc d’adulte. Walt Disney a dit un jour « Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d'un trait jusqu'au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager ». Apparemment, c’est bien Disney qui nous réuni ici et que tu as dû écouter très tôt. Enfant, Jean-Jacques, tu dessinais déjà des bandes dessinées où le héros, un grand pilote de voiture, faisait des rallyes dans le désert (avant même les premières courses existantes). A 11 ans, tu remportes un concours de dessin dont le jury était présidé par l’artiste mythique Moebius qui, en te remettant ton prix, te félicita et t’encouragea à persévérer ! Comment ne pas persévérer alors sous de tels augures ? Tu vas, ainsi, orienter tes études vers le dessin et la création. Quelques années plus tard, tout en créant et dessinant pour les plus grandes agences de pub, tu vas te passionner – tout comme dans la BD que tu avais créée enfant – pour la grande aventure du Paris-Dakar. Une sorte de continuité et d’attrait pour ce qu’évoque parfois le sable du désert lorsqu’on le foule. Au reste, tu relèves toi-même le défi en participant à plusieurs courses dans les années 80. Amoureux du désert, tu as même possédé une maison à Agadez, où tu passes plusieurs semaines par an avec ton meilleur ami Mano Dayak trop vite disparu.
Entre le dessin, la création, tu écris un livre « La Mémoire de l’âme ». A ce moment, ton rêve absolu bâti dans la fidélité est de pouvoir demander à celui qui a reconnu ton talent quand tu avais 11 ans, le grand Moebius, de dessiner la couverture de ton livre. Tu décides de lui envoyer ta demande accompagnée de ton manuscrit. Le retour du maître est rapide : « Ton livre me dicte de dessiner sur chaque page ! ». Un pari fou et la réponse du génie va bien au delà du rêve à réaliser. Cette rencontre avec Moebius sera majeure pour ne pas dire cardinale. Vous devenez très amis et à son contact tu déploies plus qu’une simple envie, mais une détermination sans faille de faire reconnaître le talent de Giraud-Moebius dans le monde entier. En effet, comme beaucoup d’entre nous, tu ne comprends pas pourquoi, aux yeux d’une certaine intelligentsia, une œuvre de cet artiste majeur qu’est Moebius semble valoir si peu à côté d’un Soulages ! Tu ne comprends pas plus pourquoi nos institutions culturelles qui devraient en être si fières ne songent jamais à l’exposer. Ta question est magnifique car elle est celle de tout ce que notre société – que dis-je – nos classes dominantes tentent d’instruire comme relevant comme culture légitime, qui est souvent aussi une culture privative, de distinction interdite à tous ceux qui n’auraient pas les codes requis. Preuve en est que lorsqu’un gamin issu des classes populaires s’entiche d’un Manet ou d’un Degas et qu’il en parle, les mêmes diront de ce gamin que son discours est par trop « scolaire ». Nous sommes là dans la négation la plus délirante de ce que devrait être, en réalité, la culture et l’art, des œuvres et des objets de partage sans hiérarchie qui contribue à nous faire être ensemble. Ce rejet des artistes majeurs de la BD, de l’animation, du manga et du jeu vidéo va faire naître chez toi une volonté quasi-héroïque de défendre ta passion jusqu’au bout et de faire reconnaître ces créateurs d’univers comme de grands artistes d’art contemporain. Ta bataille finale est ta passion première : l’Art Ludique est né. Et tu n’as de cesse, avec la merveilleuse Diane, de nous faire entrevoir qu’il n’y a d’art que ludique. Ta  passion est ton opium et ta joute secrète est ton humour ravageur, et ce sont ces deux qualités qui t’aideront à relever le défi de créer ce musée extraordinaire dans lequel nous sommes réunis ce soir. Tu t’es mis au service des artistes que nous aimons en portant sur tes épaules de véritables prophètes.
Je terminerai mon hommage en citant ton mentor Moebius avec qui tu partages la passion du désert à travers des mots qui expriment à mon sens tellement ta quête et ton destin : «Dans le désert – dit-il - on évacue toute l'accumulation culturelle qui nous embarrasse, que ce soit en matière de narration, de démonstration... Partout ailleurs on ne peut pas faire un pas sans tomber sur une règle, sur un panneau, sur un feu rouge. Dans le désert, il ne reste plus que l'être culturel internalisé, le personnage qui déambule et qui pose les questions : qu'est-ce que le bien et le mal ? Qu’est-ce que je fais ? Qu'est-ce que la création ? Si je me représente moi-même, est-ce que je deviens une créature ou est-ce encore moi ? »
Pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».