29 juillet 2016

NOS PIRES VOISINS 2, « le » meilleur film de promotion pour la campagne d’Hilary Clinton ?

Le sociologue du cinéma se doit d’aller régulièrement en salles s’il veut espérer prendre la température des publics et de leur évolution. Sans doute les salles les plus ludiques sont celles qui trient leurs spectateurs de par le film qu’elles projettent. Ce sont généralement le cas des salles qui montrent des films de genre marqués. Le public pense presque toujours savoir à peu près à quoi il va avoir affaire, bandes-annonces, affiches, acteurs se chargeant d’envelopper la promesse du spectacle. Plus encore « les suites » des grands et des moins grands blockbusters américains s’affirment comme une valeur sûre d’un moment bordé sans grande surprise. Cependant, lorsque le scénario commence à se jouer des attentes de « ses » publics, que les registres se dérèglent pour créer de l’inattendu, alors nos observations se voient pimenter de quelques réactions qui nous laissent entrevoir que le film auquel on est confronté vise à prendre par la main son spectateur pour l’amener là où il n’espérait pas aller. Contrairement aux poncifs que l’on répète à tue-tête dans certaines réunions d’experts en quête de contenance ou en maque d’imagination (c’est souvent la même chose), la fonction de l’art en général et des œuvres en particulier n’est pas de provoquer ses spectateurs à outrance ou de les mettre face à une altérité frontale, mais bien de les éduquer vers cette altérité en s’appuyant sur le familier, de les interpeller en partant de ce qu’ils connaissent pour les conduire hors de leurs sentiers battus. Ainsi la bande-annonce de The Visit, le dernier film de Night Shyamalan sorti sur nos écrans en 2015, promettait-elle une énième réalisation en found footage propre à distiller à la mode Blair Witch des moments de frayeurs suffisamment efficaces pour que les couples d’adolescents qui composaient la majorité des publics dudit film, puissent trouver là une bonne raison de se tenir blottis afin de s’amuser à se faire peur. Tout était ajusté pour cela, tous étaient prêts à serrer plus que de mesure le tee-shirt du voisin pour conjurer l’effroi. Et c’est là qu’en relative douceur, l’ambition de Shyamalan va badiner avec les espérances des uns et des autres pour tenir un discours sur la vieillesse, sur la folie, sur l’isolement, sur les liens familiaux, souvent l’effroi se transforme en rire. L’horreur n’est pas là où on l’attendait. L’étrangeté semble nous dire le réalisateur tient à tout ce que nous sommes incapables d’affronter : nos phobies quotidiennes, les liens avec nos parents ou nos grands-parents rendant impossible la transmission de cet héritage culturel auquel ils tiennent et qui nous intéresse apparemment si peu. On venait pour avoir peur, on sort en ayant ri et avec quelques idées à méditer en tête. La force des films hollywoodiens, lorsqu’ils sont réussis, tient à leur faculté à déposer dans la description de situations banales et singulières, une part des grandes questions universelles et politiques qui traversent notre contemporanéité. Nos pires voisins 2 de Nicolas Stoller appartient lui à la catégorie « films de campus potaches ». Il vise, lui aussi, une frange générationnelle, celles des spectateurs de 15 à 21 ans en quête de gags bien vulgaires, de situations trop grotesques, de délires ultra-régressifs sur la drogue, l’alcool ou la sexualité débridée de filles aux poitrines surgonflées et de garçons aux muscles saillants et huilés. Mais le réalisateur, au prétexte de nous vendre une suite à l’identique qui pousserait encore plus loin ses personnages dans leurs retranchements, apostrophe, en douceur, ses publics sur des questions plus politiques et plus existentielles qu’il n’y paraît.

La famille Radner attend son deuxième enfant. Mac et Kelly décident donc de vendre leur maison pour en acheter une plus grande, en banlieue, ultime étape pour ces jeunes parents vers leur « vraie vie d’adultes ». Mais, s’ils n’ont pas pris de compromis pour acquérir leur future maison, les acheteurs de la leur, eux, en ont pris un. Ces derniers peuvent débarquer à n’importe quel moment pour vérifier, durant trente jours, que la maison, son cadre, son contexte sont bien conformes à ce qu’ils attendent. C’est alors qu’une sororité d’étudiantes décomplexées débarque dans la maison d’à-côté, celle-là même qu’occupait l’ancienne fraternité de Teddy, incarné par le trublion sexy Zac Efron, qui leur en avait fait voir de toutes les couleurs avant d’achever son parcours par quelques mois de prison conséquence inévitables de ses frasques étudiantes nocturnes.  Les jeunes filles de Kapa Nu, épaulées par Teddy qui trouve là une belle occasion de prendre sa revanche sur ses anciens voisins, vont faire bien pire, car, si elles prennent cette maison, c’est avant tout parce qu’elles ne supportent plus le sexisme et de la rigidité du système universitaire qui entend n’autoriser les fêtes que dans les fraternités. Elles décident donc de faire de leur maison le symbole de cette contestation et de la liberté néo-féministe. Sur la base de cette trame apparemment légère, les cinq scénaristes - Seth Rogen, Brendan O’Brien, Evan Goldberg, Jay Cohen et Nicholas Stollers – vont distiller des situations qui vont faire réagir leurs publics et les cueillir, du même coup, pour leur vendre, en creux, une vision politique d’un nouvel American Way of Life propice des valeurs de tolérance et de solidarité quelque peu en rupture avec la représentation du communautarisme infantilisante perpétrée dans la plupart des films de campus américains destinés aux ados. Si l’on est précisément sensible à l’impact possible des représentations, on pourrait même penser, qu’au même titre que la série 24h a permis de propager une description positive d’un président noir en action à la tête des États-Unis, Nos pires voisins 2, programmé en plein cœur de l’été 2016, est sans doute le meilleur film de promotion qui soit en direction de la jeunesse américaine pour soutenir les valeurs qui habitent la campagne présidentielle d’Hilary Clinton.

Sans conteste, tous les personnages de Nos pires voisins 2 sont avant tout en quête de liberté, non pas une liberté théorique affichée comme valeur suprême, mais une liberté pragmatique, située, modeste revendiquée comme un petit supplément pour préserver l’essentiel dans ce qu’ils aspirent à être. Pour la famille Radner, il s’agit de vendre sa maison en anticipant et ne pas rentrer dans une spirale de type « subprimes ». Pour Teddy, il s’agit de trouver un emploi, ce qui n’est pas simple quand on a fait quelques mois de prison et qu’on a vingt ans. Pour les filles de la sororité, il s’agit de s’affranchir des règlements des autres sororités pour exister en tant que femmes cools perçues comme personnes et non comme objets. Pour les amis de la famille Radner, il s’agit de préserver une part d’enfance en devenant parents. Pour les potes de Teddy, il s’agit de former un foyer en conservant le bonheur des relations amicales. Chacun, avec ce qu’il est, ses limites, va tenter d’atteindre son rêve, un rêve que est certes à la portée de chacun, mais à condition que tous collaborent pour y parvenir : c’est là la morale centrale de ce film. On observe les jeunes spectateurs réagir vivement à la déclaration d’amour du super beau gosse et meilleur pote de Teddy pour un autre garçon, au baiser langoureux qu’ils vont s’échanger à la grande joie de Teddy. On va bien entendre dans la salle quelques – « putain mais ils sont pédés » -. Mais c’est bien ce baiser, décisif dans ce spectacle, qui va donner le ton à l’ensemble du film qui va dès lors s’inscrire dans la « légèreté profonde » des comédies dont Hollywood détient la marque de fabrique depuis Lubisch et son To be or not to be. Nos pires voisins 2, tout en demeurant potache et drôle de bout en bout, fait accepter à ses spectateurs par des rires et des sourires que l’on ne retient pas, des questionnements qui, eux, seront retenus et qui feront souvent l’objet des tous premiers échanges de sortie de salle : «c’est classe de la part des Radder d’avoir dit aux filles qu’elles ne devaient abandonner leur objectifs originels pour parvenir à leurs fins, surprenant même», «c’est bien au fond pour Teddy son nouveau métier, mais quel faux naïf, se demander pourquoi les gays adorent l’avoir en organisateur de fêtes officielles…», «la scène des lancers de tampons usagés, ça m’a fait un peu gerber au début, mais au fond, derrière ça, il y avait un sacrée revendication, j’ai adoré»… Pour paraphraser le sociologue Jean-Marc Leveratto à propos du cinéma de Lubisch, on peut dire que Nos pires voisins 2 contrecarre de plein fouet toute tentation vis-à-vis de l’idéologie conservatrice version « Trump ». La défaite de cette idéologie tient à la manière dont les personnages du film parviennent à réussir collectivement à mettre leurs objectifs modestes à leur portée et à les partager. Il est vrai, comme le disait Marx,  que « la réalité se venge » de toute idéologie qui fait marcher les hommes sur la tête. Les femmes et les hommes de Nos pires voisins 2 s’acceptent comme ils sont, c’est-à-dire, comme chacun d’eux aspire à être ! C’est dans cet ordre des choses qui fait que si l’on rit beaucoup de tout dans cette oeuvre, on peut aussi «trouver ça cool au fond» de se dessiner au feutre noir des abdos qu’on n’a plus et de parader torse nu avec bonheur aux côtés de celui qui en a encore. Une manière de rendre visibles ces quêtes de nous-mêmes qui, d'évidence, nous rassemblent parce qu'en réalité, on se ressemble.

Nota : ce texte a été publié le 7 août 2016 en version enrichie dans le Plus de l'Obs que l'on peut retrouver en cliquant ici.

27 juillet 2016

NE JAMAIS SURMONTER "LA TENTATION DE LA PITIÉ" : face au terrorisme, la leçon de vie de l'élève Törless et du poisson Dory

C’est en 1906 que l’écrivain autrichien Robert Musil publie son premier roman, un roman d’apprentissage, Les Désarrois de l'élève Törless. Soixante ans plus tard, le réalisateur allemand Volker Schlöndorff en produisit une adaptation cinématographique sous un titre éponyme. Il retiendra du roman ce qui en constitue la force et la problématique majeure: comment, alors même que nous sommes dans un lieu d’enseignement privilégié, les relations que nous entretenons au sein même d’une école avec les autres peuvent nous conduire à réfléchir sur les valeurs morales de la société dans son ensemble et sur la signification de ces valeurs? Sous-tendu, derrière ce questionnement, un autre, plus diffus : comment le corps éducatif est susceptible d’accompagner, ou non, nos interrogations sur le monde que nous découvrons alors que ces interrogations nous ébranlent et vont structurer une part évidente de notre conscience humaine et politique ? D’évidence, la lecture du livre de Musil ou le visionnement du film de Schlöndorff demeurent d’une utilité très actuelle au moment même où notre propre pays replace les valeurs républicaines – liberté, égalité, fraternité, laïcité – au cœur des parcours éducatifs de son école, de la maternelle à l’université, en guise de réponse aux inquiétudes plurielles et identitaires réifiées depuis les attentats de Charlie, du Bataclan et ceux, plus récents, de Saint-Étienne de Rouvray ou de Nice. Au reste, il n’y a qu’un pas pour effectuer l’aller-retour entre Le Monde de Dory dernière production de la firme Disney dont les affiches publicitaires jalonnent la "prom" et celui du Collège de Törless. Cet aller-retour mérite d’être fait car il laisse apparaître, à cinquante ans d’intervalle et sous des registres apparemment bien différents, des invariants qui restent – malheureusement - indépassables sur notre façon d’envisager notre existence sociale au milieu des autres, avec les autres, malgré les autres, parfois contre les autres, une existence sociale où le politiquement correct nous fait contourner trop souvent une confrontation véritable au sens que nous devrions donner à notre culture commune, à notre mémoire collective et à une conscience moins mièvre de ce que suppose l’«être ensemble».

L’histoire du jeune Törless est celle d’un jeune homme installé sur le campus d’une école militaire à l'époque de la fin de la monarchie en Autriche-Hongire. Au sein de son collège, il va faire la rencontre de Beineberg et Reiting, deux élèves particulièrement sadiques en quête de «victime». C’est l'élève Basini qui va faire les frais de leurs inclinations perverses. Un soir, Basini, sans le sou, est supris, en effet de voler pour régler des dettes oppréssantes et, plutôt que de le dénoncer, Beineberg, Reiting et Törless garde le secret afin de charger se punir eux-mêmes Basini et d’en faire leur esclave soumis. Au contraire de ses deux autres camarades, Törless ne prend pas part activement aux actes de tortures mais se pose en spectateur. Il tente de comprendre psychologiquement la soumission de Basini et le sadisme de ses amis en s’interrogeant sur l'âme et le sens de l'existence. Il ira convoquer jusqu’aux sciences et aux mathématiques, mais sans trouver de réponse idoine. En poursuivant sa quête déterminée vers le savoir absolu développant parallèlement une relation homosexuelle singulière avec Basini, qui paraît apprécier le sort que lui concocte ses bourreaux. Cependant au moment où Törless se décide à défendre Basini, une enquête conduite par l'école va inculper ce dernier pour ses actes de vol et le renvoyer. Törless, convoqué devant le conseil de la direction de l’école, s’essaie à prendre la défense de Basini. Mais après de longs détours sur la rationalité et l’irrationalité, une réflexion approfondie sur les valeurs, il conclut: «maintenant, c’est passé. Je sais que je me suis trompé tout de même. Je ne redoute plus rien. Je sais que les choses sont les choses et qu’elles le resteront toujours ; que je continuerai à les voir tantôt comme ci, tantôt comme ça. Tant avec les yeux de la raison, tantôt avec les autres… Et je n’essaierai plus de comparer…». Comment un tel raisonnement peut-il sortir de l’esprit d’un élève si jeune ? D’évidence ce apparaît tout à fait inconcevable aux yeux de ses enseignants qui concluent, lapidaires, aussitôt après l’avoir écouté : «ce jeune prophète avait envie de nous faire une conférence ! Mais le diable y perdrait son latin ! Quelle exaltation ! Et cette façon d’embrouiller les choses les plus simples. […] Il semble avoir attaché trop d’importance au facteur subjectif de nos expériences, d’où ses désarrois et l’obscurité de ses formules. […] J’ignore ce qui se passe dans la cervelle de ce jeune homme,  mais il est sûr que son état d’excitation est trop grave pour que soit souhaitable la prolongation de son séjour ici. Il est nécessaire que l’on surveille ses nourritures spirituelles mieux que nous ne sommes en mesure de le faire. Je ne pense pas que nous puissions assumer plus longtemps cette responsabilité. Törless est mûr pour l’enseignement privé : c’est en ce sens que j’écrirai à ses parents.»

Beaucoup de commentateurs et d’analystes de Musil ont vu dans ce roman d’éducation, une représentation prophétique de cette future élite qui va mettre en œuvre quelques années plus tard le nazisme en Allemagne. Car ce sont bien les aspects les plus sombres de l’exploitation de l’homme par l’homme, les dérives de l’ensauvagement de l’occident qui y sont décrites. Ce qui différencie Törless de ses camarades n’est autre que la distance qu’il prend avec l’action, une distance utile à la médiation, seule issue réflexive pour construire son analyse et, par voie de conséquence, son discours. Ce qui continue à interpeller à la lecture de cet ouvrage qui fête son 110ième anniversaire cette année et pour ce film qui fête ses cinquante ans, c’est l’inertie, pour ne pas dire la démission, du corps professoral qui devrait pourtant être en mesure d’accompagner moralement les raisonnements de Törless et les actes de ses camarades. Si l'on part du principe que le point de vue moral sur l’existence est celui d’un homme qui accorde une importance cardinale aux êtres qui l’entourent, alors l’immoralisme pratique des camarades de Törless les impliquent dans une connaissance d’eux-mêmes qui est toute autre que celle de Törless car en réalité, ils ne s’exercent qu’à surmonter ce que Nietzsche appelle « la tentation de la pitié ». Or c’est bien de cet "effet de style" qui n’en est pas un qu’il s’agit de parler, de ce faux-dépassement de soi trempé de perversité qui confine à l’ignoble dont il est question. Comment peut-on imaginer qu’un professeur ne se sente pas responsable pour faire pencher la réflexion vers la lumière de l’humanité puisque tout est dans l’humain certes, mais tout ne fait pas humanité dans l’humain. Est-ce plus complexe à expliquer que les nombres imaginaires ? Nous devons croire à la force de tous nos enseignements et donc à la mission de chacune de nos enseignants. Si on peut mettre en parallèle le Monde de Dory et celui de Törless, c’est qu’un campus de collège est à sa manière un aquarium où l’on multiplie toutes les expériences de vie. Dory est un poisson des mers du Sud, amnésique. Toute expérience est une expérience nouvelle dont elle ne retient rien. Elle oublie presque tout. Ses souvenirs ressurgissent parfois de manière ponctuelle et obsessionnelle. Ce petit chirurgien bleu, puisque telle est son espèce nous rappelle que l’on naît émerveillé, positif, rempli de compassion et de « pitié innée » loin de toute paranoïa, que c’est bien la violence et la malice qui nous éloigne de nous et nous prive du sentiment d’exister. Le collège, les lycées, les campus universitaires ressemblent à des aquariums en ce sens qu’ils sont des univers clos qui reproduisent, en miniature, notre monde. Ils sont des lieux propices aux expériences diverses des autres et de soi et des expériences rendues plus visibles, plus palpables, éprouvées avec plus de contraste. C’est pour cette raison que le corps professoral peut y jouer un rôle central pour accompagner le développement de la personnalité des élèves notamment vis à vis de leur éducation morale et sociale. Encore faut-il nous rappeler que nos institutions n’ont de sens que si la morale qu’elles enseignent ouvre sur cet altruisme qui consiste à apprendre à préférer l’autre à soi-même, qu’ainsi c’est la plus sûre manière de nous aider nous-mêmes en découvrant qu’agir en conscience, c’est nourrir un sentiment discret, mais ô combien exaltant : notre vocation pour l’universel. Et ne nous y trompons pas, c’est bien ce sentiment-là, ce seul sentiment si passionnant à communiquer, qui fait défaut chez chaque terroriste qui décide de passer à l’acte en liquidant son âme propre dans le sang d’autrui, en abandonnant, sans gloire, « cette tentation de la pitié » qui aurait pu pourtant façonner - si on lui avait transmis et s’il l’avait accepté – sa nécessaire humanité.

Nota : ce texte a été publié le 30 juillet 2016 en version enrichie dans le Plus de l'Obs que l'on peut retrouver en cliquant ici.

16 juillet 2016

Retour sur les "Ateliers de l’éducation artistique et culturelle (EAC) en Avignon" sous l’égide du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle (HCEAC)

Le singulier convient rarement à l’art et à la culture. Utilisé par souci pratique, il masque mal la diversité des pratiques et des domaines qu’il recouvre. De la même façon, au sein de ce Haut Conseil à l’Éducation Artistique et Culturelle, le singulier ne doit pas occulter la diversité de celles et de ceux qui y siègent: représentants des ministères, membres de fédérations d’élus, représentants de collectivités territoriales, parents d’élèves, artistes, éditeurs ou personnels des administrations centrales et des services déconcentrés de l’état. Si, comme le faisait remarquer Howard Becker, il n’existe pas un monde de l’art, mais « des mondes de l’art », il existe aussi des mondes de l’éducation artistique et culturelle qu’il s’agit d’amener à se rencontrer, et c’est précisément le sens de ces ateliers avignonnais.

Ce Haut Conseil offre, à l’ensemble des acteurs, sans considérations partisanes, un espace de dialogue, de débats, et d’échanges. La mise en œuvre de l’éducation artistique et culturelle s’accompagne ainsi de témoignages, de réflexions et de propositions qui poursuivent un objectif unique: faire de l’éducation artistique et culturelle un enjeu largement partagé, s’appuyant sur une culture professionnelle commune.
La diversité, pour être une force au sein de ce Haut Conseil, peut en effet poser, sur le terrain, un certain nombre de problèmes, faute de références partagées. C’est, pour reprendre une expression souvent entendue au fil des discussions, ce sentiment que « l’on ne parle pas la même langue ». Or, toute action nécessitant une importante mobilisation collective doit s’appuyer sur des repères communs. C’est le cas au théâtre – Avignon oblige – où les termes techniques, façonnés au fil des siècles, sont devenus une langue commune, qui, par son efficacité, permet de mener à bien les mises en scène les plus ambitieuses et les spectacles les plus grandioses.

La charte pour l’éducation artistique et culturelle poursuit un même objectif : façonner des références communes. En posant des principes clairs, elle favorise l’engagement de l’ensemble des acteurs. Élaborée au cours des séances de travail du Haut Conseil, approuvée par la totalité de ses membres à l’unanimité, elle est elle-même le fruit du dialogue, des échanges et de la concertation. Elle traduit, à travers ses principes, la diversité de nos points de vue et de nos sensibilités, tout en les unifiant. En cela, elle est un facteur d’unité. Une unité qu’elle contribuera à favoriser sur le terrain, au quotidien, permettant ainsi à l’éducation artistique et culturelle de continuer à se développer toujours davantage, sans jamais méconnaître la diversité des acteurs, des pratiques et des territoires, mais en faisant un atout, et non plus un obstacle.

Quelques liens utiles...

09 juillet 2016

LA CHARTE POUR L'ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE : quelques mots de présentation...

Madame la Ministre de l’Education, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche,
Madame la Ministre de la Culture et de la Communication,

Je suis particulièrement ému de parler devant vous aujourd’hui, d’abord parce que vous êtes là ensemble, réunies pour l’éducation artistique et culturelle que vous avez remis au cœur du projet politique de la nation, pour notre jeunesse, donc pour nous tous. Ensuite parce que nous fêtons cette année les 70 ans du Festival d’Avignon qui est le lieu symbolique par excellence que Vilar a inventé pour faire vivre une éducation populaire pour le théâtre et par le théâtre, enfin parce que depuis 1996 – vingt ans – nous sommes là chaque année avec mes collègues sociologues Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas (*) pour étudier et comprendre ce public qui sans cesse se renouvelle tout en apprenant à vieillir avec l’art et la culture : le public du Festival d’Avignon. Votre présence ici est à la fois un très grand honneur, une très grande joie mais aussi et surtout un merveilleux symbole. Symbole car vous y venez pour fêter les 70 ans du Festival inventé par  Jean Vilar - un homme qui détestait les commémorations – et cet anniversaire-là n’est pas une commémoration comme les autres. Lorsqu’on commémore les 70 ans d’une manifestation comme celle-ci – ce sera le cas de Cannes l’année prochaine, cela signifie que les tout premiers spectateurs d’Avignon continuent à s’éteindre les uns après les autres, même si fort heureusement beaucoup sont encore là pour nous rapporter leurs souvenirs. Nous avons tous connu cette expérience singulière, Mesdames les Ministres, de penser à quelqu’un qui nous est cher et qui a disparu. Et, peu importe l’amour ou l’affection que nous avions pour notre proche, nous nous rendons compte que notre mémoire, notre esprit ont de plus en plus de difficultés à nous restituer les traits d’un visage qu’on a aimé et qui nous était si proche. Cette expérience peut nous plonger dans une immense tristesse s’il n’y avait pas les autres, ceux qui ont aussi connu la personne, et avec qui l’on peut en reparler. Et là ce sont alors des anecdotes, des gestes, des sourires, des paroles, des colères, des incohérences, des contradictions qu’il nous plait de redécouvrir ensemble. Nous avons besoin d’être ensemble pour faire vivre nos souvenirs et surtout pour les transmettre. C’est le sens même et le sens premier d’une culture qui est tujours, comme le disait René Char, un héritage dont nous ne possédons pas le testament.

En ce qui concerne le Festival d’Avignon, il nous reste des écrits de Vilar qui expriment son ambition, son objectif impérieux jamais abandonné et résumé dans ces célèbres propos qui énoncent son programme : « tenter de réunir dans les travées de la communion dramatique le petit boutiquier et le haut magistrat, l’ouvrier et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé. Car dans ce monde mécanisé, hiérarchisé, divisé, unir des êtres d’origines diverses, de goûts différents, de pensées souvent ennemies est – me semble-t-il – la raison d’être du théâtre ». Car enfin, il s’agit pour Vilar d’être bel et bien ensemble pour penser politiquement le monde qui est le nôtre grâce aux grands œuvres de spectacle vivant. Le projet de Vilar – celui de l’éducation populaire qu’il va avoir de cesse de réinventer - est une utopie politique, mais une utopie qu’entendra la jeunesse d’après-guerre, une jeunesse qui va venir à Avignon, habitée d’un militantisme où l’éducation artistique et culturelle va devenir éducation populaire, une promesse d’émancipation. Bien sûr, tout ne fonctionne pas forcément tel que Vilar l’a imaginé, mais peu importe, sa volonté ne s’est jamais démentie. Trop d’entre nous préfèrent changer d’objectif lorsque l’objectif initial qu’ils se sont fixés semble trop difficile à atteindre. Pas Vilar. Le fait est que Vilar continue à parler à la jeunesse d’aujourd’hui – particulièrement aux étudiants de nos universités qui ont été les grands oubliés de toutes les politiques culturelles -, c’est que tout comme André Malraux, Jean Vilar pense qu’il existe une mystique de la rencontre entre le peuple et la culture. Cette rencontre là, cette mystique, est chargée de la plus belle des énergies, une énergie qui nous rappelle que la culture doit être partagée par tous et ne saurait être confisquée au profit de quelques apparatchiks ou soumise – c’est tout aussi grave - à la domination du marché.

Au nom du Haut Conseil de l’Education Artistique et Culturelle et de l’ensemble de ses membres, j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui, Mesdames les Ministres, La Charte de l’éducation artistique et culturelle. Dix phrases simples, lisibles par toutes et tous, destinées à parler à l’ensemble des acteurs de l’ambition que nous souhaitons voir porter par tous pour l ‘éducation culturelle et artistique, des phrases élaborées d      ans la diversité que portent celles et de ceux qui siègent dans notre Conseil : représentants des ministères, membres de fédérations d’élus, représentants de collectivités territoriales, parents d’élèves, artistes, éditeurs ou personnels des administrations centrales et des services déconcentrés de l’état.  Je ne vous cache pas que l’esprit qui règne chez l’ensemble des acteurs du HCEAC c’est de travailler, sans considérations partisanes, à la construction d’un espace de dialogue, de débats, et d’échanges, parfois très vifs car nous avons tous quelque chose à défendre lorsqu’il s’agit de faire de l’éducation artistique et culturelle un enjeu largement partagé, s’appuyant sur une culture professionnelle partagée. La diversité, si elle devient une force au sein de ce Haut Conseil, peut poser, nous en sommes conscients, sur le terrain, un certain nombre de problèmes, faute de références partagées. C’est, pour reprendre une expression souvent entendue au fil des discussions, ce sentiment que « l’on ne parle pas la même langue ». Or, toute action nécessitant une importante mobilisation collective doit s’appuyer sur des repères communs. La charte de l’éducation artistique et culturelle que nous avons élaborée poursuit cet objectif précis : façonner des références communes. En posant des principes clairs, elle vise à favoriser l’engagement de l’ensemble des acteurs. Elaborée au cours des séances de travail du Haut Conseil, approuvée par ses membres à l’unanimité, elle est elle-même le fruit du dialogue, des échanges et de la concertation. Elle traduit, à travers ses principes, la diversité de nos points de vues et de nos sensibilités, tout en les unifiant. En cela, elle est un facteur d’unité. Une unité qu’elle contribuera à favoriser sur le terrain, au quotidien, permettant ainsi à l’éducation artistique et culturelle de continuer à se développer toujours davantage, sans jamais méconnaître la diversité, des acteurs, des pratiques et des territoires, mais en faisant un atout, et non plus un obstacle. Je ne vous cite ici que nos quatres premiers principes  et vous renvoie au six autres qui composent cette Charte.

1.   L’éducation artistique et culturelle doit être accessible à tous, et en particulier aux jeunes au sein des établissements d’enseignement, de la maternelle à l’université.
2.   L’éducation artistique et culturelle associe la fréquentation des œuvres, la rencontre avec les artistes, la pratique artistique et l’acquisition de connaissances.
3.   L’éducation artistique et culturelle vise l’acquisition d’une culture partagée, riche et diversifiée dans ses formes patrimoniales et contemporaines, populaires et savantes, et dans ses dimensions nationales et internationales. C’est une éducation à l’art.
4.   L’éducation artistique et culturelle contribue à la formation et à l’émancipation de la personne et du citoyen, à travers le développement de sa sensibilité, de sa créativité et de son esprit critique. C’est aussi une éducation par l’art.


Je ne vous cache pas que nous aimerions que cette Charte soit bien plus qu’un testament pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain. Ce ne sera pas facile et nous devons en avoir conscience. La réorganisation des politiques culturelles qui est intervenue en France depuis le début des années soixante, si elle a boosté la place et le financement de la culture dans les politique publiques a aussi – comme l'ont si bien remarqué, chacun à leur manière, Marie-Christine Bordeaux (*), Alain Kerlan, Emmanuel Wallon ou Jean-Louis Fabiani - contribué à délégitimer durant de longues années l’univers de l’éducation populaire, au double profit d’une forme d’esthétique commotionnelle selon laquelle la rencontre du chef-d’œuvre suffit à provoquer l’émotion esthétique et d’une sacralisation accrue de la sphère de la création. Or nous ne pouvons exclure toute forme de pédagogie dans le rapport à l’œuvre qui fonderait une méfiance à l’égard de toutes les formes de savoirs, surtout rationnel à vrai dire, concernant les productions artistiques. C'est d'ailleurs ce montrent des expériences aussi réussies que celles d'École et cinéma depuis de très nombreuses années. Replacer l’éducation artistique et culturelle au cœur de nos politiques publiques, c’est surtout porter, comme vous le faites, Mesdames les Ministres, avec conviction, le projet d’une égalité républicaine de tous nos jeunes devant la culture et les arts, une égalité qui ne se paie pas de mots et dont nous devons tous être co-responsables. En ce sens, vous renouez avec le projet de l’éducation populaire des origines en l’installant dans une nouvelle dynamique d’espoir du XXIe siècle. L’inverse d’une culture pour chacun, une culture pour tous.  En ce sens, nous devons tous être nos propres médiateurs d’une culture partagée. Nous espérons de tout cœur que cette charte pourra tous nous y aider. Olivier Py rappelle que nous pourrions – si nous le voulions – devenir la nation la plus cultivée du monde. Je pense comme lui que nous nous devons de porter avec fierté cette magnifique ambition. La plus belle raison d’espérer est sans doute dans ces mots-là, des mots qui nous laissent de nous rappeler que nous devons plus que jamais investir politiquement, sociologiquement et – j’ajoute un adverbe moral – audacieusement la culture car nous ne devons jamais oublier que les œuvres de la culture ressemblent à ces dragons dont parle Maria Rilke, "des dragons qui ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir heureux ou courageux". C’est au prix de ce courage et de cette joie que nos mémoires pourront, enfin, recommencer à rêver.

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(*) Pour prolonger avec des lectures essentielles / 
-Marie-Christine Bordeaux, Christele Hartmann-Fritsh, Jean-Pierre Saez, Wolfgang Schneider (sous la dir. de), Pour un droit à l’éducation artistique. Un plaidoyer franco-allemand / Das Recht auf kulturelle Bildung. Ein deutsch-französisches Plädoyer, Berlin, : B & S Siebenhaar Verlag, OHG [ouvrage bilingue], 2014.
-Marie-Christine Bordeaux, François Deschamps, Éducation artistique, l’éternel retour ? Une ambition nationale à l’épreuve des territoires , Toulouse, L’Attribut, coll. « La culture en questions », 2013 
-Jean-Louis Fabiani, l'Education populaire et le théâtre, PUG, Grenoble, 2008.
-Alain Kerlan, « Education through Arts and Culture : A Forward-looking perspective », The International Journal of Arts Education, vol. 7, number 2 July 2009, National Taïwan Arts Education Center. Edition bilingue anglais et chinois.
-Alain Kerlan, « L’art pour éduquer : réhabilitation de l’ordinaire ou exception esthétique ? » in F.E. Boucher, S. David, J. Przychodzen (dir), L’esthétique du beau ordinaire dans une  perspective transdisciplinaire. Ni du gouffre ni du ciel, L’Harmattan, 2010
- Damien Malinas, Transmettre une fois, pour toujours ? Portrait des festivaliers d'Avignon, PUG, Grenoble, 2008. 

27 juin 2016

UN HEROS TRÈS TRÈS DISCRET : retour sur "Les billets d’Onc’ Léon", éditorialiste chez Mickey

À Christian Dussagne et tous ceux qui n'attendent jamais de reconnaissance publique pour leurs actes héroïques...

Durant les années 1960, la version française du journal de Mickey s’était entichée d’un mystérieux éditorialiste, un certain Onc’ Léon. Onc’ Léon, tout comme Onc’ Donald ou Onc’ Picsou, n’a pas d’enfant (ou si c’est le cas, il n’en parle jamais) : il n’a que des neveux et des nièces, ou, du moins, des neveux et des nièces imaginaires, puisque ce sont ses lecteurs qu’il appelle « mes chers neveux et mes chères nièces ». Quelle idée curieuse de la part d’un hebdomadaire pour enfants, que de donner ainsi la parole chaque semaine à cet Onc’ Léon, propice à prendre la figure bienveillante du meilleur des oncles puisque jamais incarné ni par un visage humain, ni - comme on aurait pu s’y attendre - par un visage dessiné. Libre au jeune lecteur de lui attribuer les traits qu’il veut, voire de présumer que cet Onc’ Léon est quelqu’un qu’il connaît fort bien et qui appartient soit au monde imaginaire de Disney, soit au monde familier qui est le sien et qui, volontairement, a pris une fausse identité pour lui distiller des messages susceptibles de le concerner plus ou moins directement tout au long de l’année. Lire les billets d’Onc’ Léon lorsque l’on était enfant, c’était donc se confronter pour l’une des toutes premières fois à ce pacte de réception fort où l’on faisait fonctionner à plein la figure d’un auteur, un peu dérangé, un auteur dissident au regard des valeurs pré-capitalistes affichées dans l'ensemble du journal, mais aussi un auteur animé d'une volonté sans faille atteindre son lecteur par toutes les voies possibles : affectives, intellectuelles, culturelles et surtout morales. Il est clair qu’entrer dans le jeu d’Onc’ Léon, c’est bien accepter de se faire appeler « son neveu » ou « sa nièce ». Et, accepter cela revient à nouer une relation de familiarité avec quelqu’un qui sollicite plus que votre amitié : une proximité de confiance imposée par son ascendance générationnelle et son expérience de la vie et par sa volonté apparente de vous raconter des histoires qui, si vous les croyez, vous armeront mieux pour grandir. Ceci étant admis, la confiance accordée à l’Onc’ Léon avait forcément ses limites. En effet, si nombre de ses récits paraissaient concerner notre quotidien le plus immédiat, il arrivait que l’Onc’ Léon décrive des situations qui nous étaient pour le moins inconnues. C’est alors que l’on touchait les limites de ce pacte littéraire singulier que nous faisait vivre l’Onc’ Léon.

Après avoir fait tant d’efforts pour devenir « son neveu » ou « sa nièce », c’est-à-dire de jeunes lecteurs dans l’attente du billet hebdomadaire qui ne devait concerner que nous, l’Onc’ Léon se mettait ainsi à s’adresser à des neveux ou des nièces qui n’étaient pas nous. Et là, rupture de pacte : qui était ce type en manque d’amour qui était en quête d’un si grand nombre de neveux et de nièces? L’Onc Léon ne pouvait pas être à ce point aussi proche de tous. Inversement, nous ne pouvions tous avoir la même relation avec l’Onc’ Léon. Il se jouait là une authentique petite tragédie de la culture. À 8 ou 10 ans, la notion de communauté de lecteurs est encore une belle abstraction. C’est pourquoi, la prise de conscience que ce qui vous émeut dans les livres ou les journaux ce qui vous fait rire ou ce que vous lisez comme relevant d’une confidence intime, est toujours difficile. L’on devient un lecteur parmi d’autres. Pour le dire autrement, l’on éprouve là, pour l’une des premières fois, un sentiment paradoxal d’être abandonné au milieu d’un collectif qui peut-être vous ressemble et avec lequel on sait qu’il va falloir partager pour de bon notre Onc’ Léon. On en veut un peu à l’Onc’ Léon, surtout qu’on pensait qu’il souhaitait exalter en nous des valeurs que nous seuls pensions pouvoir s’approprier, des valeurs parfois d’une très grande noblesse. Ainsi dans un billet du 20 décembre 1964, l’Onc’ Léon nous rapportait l’histoire de Christian Dussagne (il faut noter que l’Onc’ Léon emploie toujours des noms de véritables personnes dans ses récits, un effet de réel brutal, mais efficace). Christian Dussagne est élève en seconde à Angoulême qui possède un vélomoteur et qui, en jeune homme bien élevé, demande l’autorisation à ses parents pour « aller faire un tour ». Alors qu’il s’était engagé à rentrer chez lui à 18h, il ne regagne le domicile familial qu’à 18h40 en demandant qu’on lui pardonne son retard, ce qui est fait. Une semaine plus tard, le secrétaire de mairie passe chez les parents de Christian et explique qu’un matelot, Jean-Louis Giral, demande à voir leur fils. Les parents s’inquiètent : « il n’a pas fait de bêtises au moins ? » « Non. Giral allait mourir étouffé lorsque Christian est intervenu voici une semaine ». Christian avait non seulement sauvé une vie, mais en plus s’était tu. L’Onc’ Léon est insistant : tant son geste que sa discrétion faisait de Christian un héros. Du moins, l’Onc’ Léon nous laisse-t-il l’opportunité de le penser car il termine son billet en nous interpellant «Malgré – écrit-il – son grand désir de discrétion, n’ai-je pas eu raison de vous signaler son geste ? » Signé : Votre Vieil Onc’ Léon.

« Si, bien sûr », pense-t-on : on comprend combien ce qui aurait pu être une merveilleuse excuse pour éviter la réprimande parentale voire une reconnaissance sociale est peut-être en soi un acte encore plus héroïque que le sauvetage lui-même. On ne le comprend certes pas tout de suite, mais si l’histoire trotte un peu dans la tête, on se dit que c’est bien ce que tente de nous confier l’Onc’ Léon, on se dit même que d’autres n’auraient pas fait cela ou compris ce que l’on vient de comprendre. Et l’on se dit surtout que l’ayant compris, on tentera à l’avenir d’être aussi héroïque que Christian Dussagne. Nombre d’années plus tard, il arrive qu’on se souvienne combien nos premières lectures se sont exaltées comme autant de livres de conduite pour le reste de notre vie. Il arrive aussi qu’en relisant, adulte, les billets d’Onc’ Léon, on lui soit reconnaissant de nous avoir parlé de ce Christian Dussagne. On se demande quel adulte Dussagne est devenu ? On se demande aussi si Dussagne était bel et bien une personne réelle ou seulement un personnage imaginaire créé de toutes pièces. Piqué par une curiosité certaine, on se dit qu’on va tapoter son nom sur internet, juste pour voir… Découvrant qu’à son nom correspond un numéro de téléphone, on est tenté de décrocher, juste pour savoir s’il se souvient encore de cette histoire… Trois sonneries, une femme décroche : « non, Christian n’est pas là, il reviendra vers dix-huit heures, rappelez à ce moment-là… Ou plus tard car il est rarement ponctuel… » On raccroche le téléphone, l’expérience se suffit à elle-même… Points de suspension et retour sur expérience : l’Onc’ Léon avait dit « vrai ». En tous cas, « assez vrai », pour que l’on puisse se demander s’il valait mieux, en définitive, se figurer des auteurs sortis tout droit d’un dessin animé de Walt Disney qui vous racontaient des histoires vraies ou, au contraire, des auteurs de chair et de sang qui vous narraient de pures fictions, pour comprendre le sens même de ce qui fondait « réellement » les premiers pactes littéraires de notre enfance.

(Nota / le site de l'ina a mis en ligne récemment les exploits de Christian Dussagne, sauveteur modeste d'Angoulême : http://boutique.ina.fr/edu/economie-et-societe/education-et-enseignement/CAF94001959/le-sauveteur-modeste-d-angouleme.fr.html)

03 juin 2016

ENTREPRENDRE LA CULTURE (Forum d'Avignon / Bordeaux 2016)

Walter Benjamin avait en son temps posé la question du devenir de l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique. De fait, c’est en se posant cette question qu’il soulève d’emblée le sens de l’écologie des relations qui se nouent et s’inventent à la croisée de la culture et de l’entreprenariat. Il ne s’agit pas de tomber dans la démagogie, mais on a pu l’observer notamment avec la destinée de Disney, c’est en explorant les marges du monde du cinéma et en portant haut et fort l’espace de l’animation en tant qu’espace de création, que l’inventeur de Mickey va, du même coup, inventer l’art du 20e siècle avec le Dessin animé consacré seulement après de longues années comme forme artistique à part entière. Les arts ludiques, le jeu vidéo ne sauraient exister sans le cadre formel de l’entreprise qui les porte, de même que l’entreprise qui les porte se singularise au regard de toute autre entreprise parce qu’elle est portée par la création et des créateurs qui ne peuvent être que reconnu(s) tant par le public que par les figures des experts et des critiques.

Contrairement à ce que redoutait Benjamin, il n’y a pas de désincarnation de l’art dans l’espace de sa reproductibilité, pas plus d’ailleurs qu’il y aurait détérioration de l’aura qui s’attache à l’œuvre. Mieux c’est sa démocratisation qui viendrait éprouver sa valeur chargée par le collectif au sein duquel s’inscrit sa reconnaissance. L’opposition entre entreprenariat et culture est, de fait, une aporie même au regard des « performances » inscrites dans le momentané et dans l’authentique d’une représentation unique, car celles-ci construisent précisément un espace de valorisation qui leur sont propres. En réalité, ce qu’interroge la question de la performance qui est, elle aussi, une entreprise, c’est bien celle du « marché », c’est-à-dire de l’économie de marché, car elle n’est ni soumise aux négoces au long court, ni à la concurrence à proprement parler.

En effet, c’est l’économie de marché qu’il faudrait appeler plus justement « écologie  de marché » qui se trouve à l’intersection de la culture, de l’art et de l’entreprenariat en remettant à plat la sociologie même qui s’attache aux économies de marché traditionnel, car l’écologie de marché située à la croisée de l’art et de l’entreprenariat est imparfaite. Cette imperfection en créée le charme : elle n’obéit à des positions dominantes qui ne reposent que sur les valeurs de la transmission culturelle, de l’éducation artistique et culturelle partagée, ne supportent aucun monopole, joue en permanence sur l’effet de surprise lié au sens anthropologique le plus profond de ce qui structure les nouveaux réseaux symboliques de ce qui précisément nous « fait symboliser », individuellement, collectivement voire universellement.

29 mai 2016

LES ILLUSIONS COMIQUES D'UN POMPISTE

Un théâtre en provence, samedi 3 mars 2007, 20h15. Avant que ne commence Les illusions comiques d'Olivier Py, un homme et une femme attirent mon attention. Ils sont à l'extrême gauche du bar. Je m'approche d'eux et tente d'attraper quelques bribes de leur conversation, mais ne parviens à saisir que ce que dit l'homme, visiblement très agité : "Mais qu'est-ce que ce type peut bien fabriquer ici ? Dans le même théâtre que moi? Pour écouter quoi? Voir quoi? La même pièce que moi ! Au même moment que moi ! Mais c'est d'une offensive quasi-territoriale qu'il s'agit là ! Tu ne comprends pas ce que je dis ? Mais c'est pourtant simple ; je suis en train de me triturer la tête pour me demander comment faire pour vivre "Les illusions comiques" sans avoir l'insupportable sensation de partager ce moment avec ce type. Pourquoi ca me dérange ? Mais tu ne sais pas qui c'est ? Tu ne le reconnais pas ? C'est ce jeune con de pompiste chez qui l'on a pris de l'essence ce matin, tu sais dans ce bled près de Rognonnas ; ce type avec qui je me suis jeté parce qu'il voulait pas que je me serve moi-même. On croit rêver. En 2007, une station où on vous sert, tu vois le genre, pas vraiment évolué. Alors, tu comprends bien que je me demande ce que ce pompiste de campagne vient foutre ici, et que secundo, j'ai pas vraiment envie de le croiser après ce que je lui ai balancé ce matin..." Sur le moment, j'avoue que c'est surtout la surprise que m'inspirèrent ces paroles que me poussa à les retranscrire.

Qu'est-ce donc qui scandalisait à ce point ce spectateur que les statistiques nationales, par trop silencieuses, auraient sans doute soigneusement rangé dans la catégorie des habitués, cadre supérieur, de plus de 45 ans ? La question est intéressante car s'il est rare d'être témoin de tels râles à voix haute, nul d'entre nous ne peut dire qu'il n'a jamais senti sur les lieux de culture les effluves subtiles et souvent acides de la condescendance dont sont parfois embaumés certains spectateurs. La première idée qui me vint à l'esprit pour expliquer l'irritation de notre habitué, c'est que ce dernier se faisait certainement une représentation très figée de ceux qui fréquentent "son théâtre". Il lui était par conséquent fort difficile de découvrir son pompiste sous un autre costume, en l'occurrence celui d'un spectateur de Py. Mais ce serait là une explication bien trop courte, qui n'accorderait qu'un trop faible crédit à notre mécontent. En effet, ces colères d'offusqués, nous les croisons souvent lorsqu'on s'intéresse, en sociologue, aux publics ; et, ce qui est drôle c'est que peu d'entre nous n'y échappent, quels que soient les noms qu'on leur donne : exaspération, rogne, irascibilité, indignation, susceptibilité, fureur, courroux... Le point commun de toutes ces petites colères c'est qu'elles semblent réapparaître chaque fois que nous rencontrons et qu'il nous faut comprendre de l'inattendu ; mais un inattendu qu'il faut réellement prendre au pied de la lettre, c'est-à-dire qui se compose de ce qui va totalement contre les attentes plus ou moins conscientes que nous nous forgeons sur à-peu-près tout ce que nous vivons dans notre quotidien. Et, il est quelquefois malaisé d'accommoder notre esprit avec ceux qui, - comme notre pompiste au théâtre - nous obligent à penser du contradictoire, à remettre en question ces idées préconçues qui nous bâillonnent. C'est pourtant là que se blottit l'espoir d'un échange culturel renouvelé, c'est-à-dire emprunt de sincérité.

Il y a peu, j'ai entendu le même Py qui ce soir-là nous proposait une pièce merveilleuse, et à qui l'on demandait ce qu'était pour lui un spectateur idéal, qui répondit, non sans naïveté, que ce spectateur ne devait "être conforme à aucune statistique, n'appartenir à aucun milieu, n'avoir aucune identité, non, ..., le spectateur idéal, c'est celui qui serait à un moment du spectacle réveillé par une parole". Ce que nous rappelle la petite aventure que nous venons de relater c'est pourtant que tous les réveils ne sonnent pas avec la même justesse et que les chemins qui nous mènent à ladite justesse sont souvent longs, tortueux, et tragiques parfois. Ce qu'en revanche elle a d'inspirant, c'est de nous montrer que ces chemins existent, et peuvent conduire d'inattendus pompistes à fréquenter près de chez eux le sentier que lui ouvre une structure comme un théâtre ou un cinéma de quartier, qu'il est bon de s'y égarer, par plaisir, ce plaisir désintéressé qui, un jour, nous fait nous retourner, simplement, pour goûter, avec d'autres, le trajet que l'on a parcouru.

22 mai 2016

HAPPY TOGETHER : le sens avéré de la Feel Good Culture (un entretien avec Léna Lutaud)

Léna Lutaud : la culture peut remonter le moral?
Emmanuel Ethis : évidemment, c’est même tout à fait central et déterminant. Ce que vous appelez le moral est avant tout le résultat de la manière dont chacun d’entre nous se représente le monde, les perspectives qui nous sont offertes, le champ de nos possibles. Si nous nous représentons un monde sans avenir, habité par la violence et les zombies, des campus universitaires dévastés, alors le moral individuel croule dans un univers étroit entre des médias qui décrivent généralement la réalité sous un jour sombre et des fictions qui redoublent la gravité du monde. Lorsque les fictions ouvrent sur des perspectives, vous montrent comment on surmonte les crises, comment les batailles conduisent à l’espoir d’un lendemain meilleur, comment "les petites voix qui nous prennent la tête" parviennent à s'unir à tous les sens du mot pour façonner notre identité culturelle comme dans Vice-Versa le dernier Disney-Pixar ?, comment, comme dans Pride, les entraides de différentes communautés conduisent à la joie de mieux se connaître plutôt que de s’ignorer, comment des films qui montrent – c’est essentiel – des universités comme lieux de savoirs joyeux pour la jeunesse de demain avec des professeurs héroïques et créatifs -, alors tout est très différent pour notre moral. La culture doit nous permettre d’être « superficiels par profondeur » comme le pensaient les grecs anciens et comme tente de nous le rappeler Nietzsche dans le Gai Savoir.

L.L. : Faut-il absolument que ce soit de l’entertainment ludique ou peut-on aussi ressortir très heureux après une sortie hyper intello comme un film muet à la Fondation Pathé ou l’expo Marcel Duchamp, par exemple ?
E.E. : franchement, c’est que le sociologue Pierre Bourdieu a loupé dans son formidable ouvrage La Distinction : les motivations profondes qui nous conduisent à la culture. Si nous ne ressortons pas heureux de ce que nous fréquentons et peu importe ce que nous fréquentons, nous ne cultivons pas en réalité. Au reste, le bonheur étant intimement relié à la notion de plaisir que nous tirons de nos expériences, vous comprendrez fort bien que plus ces plaisirs sont variés, plus notre capacité à nous ouvrir au monde vient structurer nos identités. C’est d’ailleurs ce que j’aimerai entendre lorsqu’on parle de diversité culturelle : la reconnaissance de la nécessité non sectaire d’envisager la joie de se cultiver. La puissance d’une société, d’une nation tient – on y pense et puis on l’oublie – à la force de sa culture joyeuse, une culture partagée qu’elle revendique et dont elle est fière, une culture qui s’exporte parce qu’elle nous apporte. Nous travaillons dans le cadre de ma fondation universitaire ici à Avignon sur un concept très « feel good » puisque nous nous développons une approche «Food and Culture for the Future».  Je pense que c’est ainsi que nous devons concevoir notre modèle de société en France si nous voulons exister demain au cœur de la mondialisation.

L.L. Quelle est la fonction de la culture dans un pays en crise ?
E.E. : tout dépend du pays. Il est clair qu’en France, elle devrait tenir une place centrale, non seulement pour nous permettre de repenser nos référents communs, pour élaborer le cœur de notre politique générale, mais aussi pour nous projeter dans notre propre avenir. Notre identité nationale est culturelle, notre créativité et notre inventivité scientifique sont culturelles, notre image internationale est culturelle. La manière dont nous misons aujourd’hui plus que jamais sur la culture, notre culture, signera la manière dont nous sortirons de la crise. Soit brisés pour longtemps, soit joyeux et en position de leaders. La France peut devenir sans trop d’efforts le pays le plus cultivé du monde. Cela ouvre de magnifiques perspectives. La culture doit être notre investissement d’avenir cardinal. Je crois qu’aujourd’hui beaucoup de personnalités politiques à gauche comme à droite partagent ce point de vue. Reste à savoir comment repenser un programme d’avenir qui consiste à passer du point de vue à l’action. L’éducation artistique et culturelle à l’état numérique n’est pas une finalité en soi, c’est un des outils qui doit par exemple être pensé avec comme objectifs concrets de faire de la société française la nation la plus inventive, la plus créative et la plus ingénieuse pour faire fructifier un capital culturel riche de plusieurs siècles et tournée vers l’avenir ; de même, le « dossier des intermittents » ne devrait pas être « un dossier », mais un projet pour savoir comment nous faisons participer les savoir-faire artistiques et culturels à l’élaboration d’une France qui n’est pas encore entrée dans le XXIe siècle sur les plans scientifique et culturel[1]. Ce n’est pas compliqué, on y est presque… Ce presque semble une montagne à franchir, à tort. Nous en sommes encore collectivement capables si nous le décidons et que nous savons énoncer cette décision.

L.L. : les artistes (chanteurs, danseurs, réalisateurs,..) d’aujourd’hui sont-ils particulièrement créatifs ? Y-a-t-il le même vent de folie que dans les années avant-guerre ?
E.E. : évidemment qu’en France, nos artistes sont créatifs. Mais nous ne semblons pas enclins à toujours savoir les reconnaître. Il y a des têtes d’affiche bien sûr, ultra-talentueuses comme Julien Doré ou Alain Chamfort. Si je ne retiens que ces exemples, regardez combien ce sont avant tout des artistes-artisants. Des cinéastes incroyables comme Toledano ou Nakache… Notre champion du monde de magie, Yann Friche, Des lieux comme le musée des arts ludiques de Jean-Jacques Launier, des producteurs comme Jean-François Camilleri, tous sont des « innovants » qu’il nous faut encourager et qui doivent nous inspirer. Notre pays est le pays qui récompense au Festival de Cannes un Xavier Dolan dont les mots prononcés en français - «tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n'abandonne jamais» - résonnent en nous avec force pour nous rappeler à nos fondamentaux culturels. La France doit (re)devenir le laboratoire mondial où l’on conçoit les émotions artistiques, scientifiques, culturelles et esthétiques de demain. Nous devons relever ce défi collectif de la créativité partagée tant par la recherche que par l’art et la culture. Nous devons encourager nos artistes comme nos chercheurs, c’est le même combat pour l’avenir de notre pays. Cependant cela suppose que nous sachions mieux travailler sur  l’environnement, le milieu, les structures où naissent les idées et l’innovation, les écritures de demain : nos universités, nos organismes de recherche, nos lieux de transmissions,…

L.L. : notre façon de consommer la culture est très différente des années 20 … Est ce que Youtube et les autres réseaux sociaux contribuent au succès de cette culture joyeuse ?
E.E. : oui bien sûr, ce sont des lieux et des outils de prescriptions instantanés qu’il faut considérer comme tels. C’est là que se situent leur puissance, mais aussi leur limite. C’est en comprenant cela que l’on pourra repenser l’espace global du partage culturel entre pratiques de sorties et pratiques individuels. Regardez combien les Transmusicales de Rennes, le Festival d’Avignon, le Festival Lumière à Lyon ou les Vieilles Charrues, les grandes expositions autour d’Hopper ou de Monet ont trouvé une force vivante en lien avec les réseaux sociaux. C’est aussi le sens de cette culture qui, pour être joyeuse, doit être partagée. Il est important de réfléchir aussi à de nouveaux outils de partage inventifs et innovants qui nous permettent non seulement de partager les œuvres mais aussi et surtout la valeur que nous attachons à ce que nous aimons et que nous voulons faire aimer.

L.L. : que penser des remakes avec des inconnus français du clip Happy de William Pharrel à Angers, Bordeaux,…sur Youtube qui font des millions de vues depuis le début d’année ?
E.E. : en 1979, je crois, France Gall chantait une chanson intitulée Monopolis. Les paroles en étaient les suivantes : « De New York à Tokyo, Tout est partout pareil, On prend le même métro Vers les mêmes banlieues, Tout le monde à la queue leu leu, Les néons de la nuit Remplacent le soleil Et sur toutes les radios On danse le même disco Le jour est gris, la nuit est bleue… ». Cette chanson mélancolique a quelque chose de prémonitoire. On ignorait à l’époque l’idée même de réseaux sociaux, on se projetait… Les remakes d’Happy ne sont pas la traduction de cette mélancolie, mais une volonté évidente de rendre la mélancolie joyeuse en se la réappropriant souvent avec talent. Le XXI e siècle sera celui des publics participants. Il faut s’en réjouir.



[1] Ce que montre très précisément Damien Malinas dans le prochain numéro à paraître en décembre de la revue Culture et Musées, la démocratisation culturelle et le numérique.