28 novembre 2015

PATRICK COHEN ET LA REINE DES NEIGES ou la condescendance au bord de l’âme matinale

Sinistre chronique de Patrick Cohen en ce matin du 13 mars 2014 à 7 h 35 sur France Inter. Le journaliste qui a déchiré sa carte de presse en guise de solidarité avec la chroniqueuse Pascale Clark voici quelques jours a décidé de prendre pour cible ce matin la nouvelle selon laquelle la firme Disney préparerait une suite à La Reine des Neiges. C’est vrai La Reine des Neiges est le plus grand succès au box-office de tous les films Disney. C’est vrai les textes et les chansons sont déclinés dans toutes les langues. C’est vrai toutes les voix Disney, partout dans le monde se ressemblent. C’est vrai que le succès d’un tel film ne peut se faire que parce que sa diffusion est planétaire. C’est vrai que les films Disney engendrent lorsqu’ils marchent si bien une vente de produits dérivés tout à fait exceptionnelle. Tout cela est vrai*. Et Patrick Cohen de se lancer dans un réquisitoire sur la mondialisation « à la sauce Disney », une sauce qu’il décrit comme insipide avec la condescendance dont savent si bien faire preuve les journalistes germanopratins les plus étroits d’esprit. L’analyse de Patrick Cohen s’arrêtera là fustigeant en douceur l’idée qu’on fasse du projet de la suite de La Reine des Neiges et des quatre points d’action gagnés en bourse par la firme Disney depuis cette annonce une actualité importante avec en creux, bien entendu, un jugement implacable de la part du journaliste sur les désastres culturels de la mondialisation.

De tentative de comprendre pourquoi un tel succès : aucune ! Les familles qui sont allées voir La Reine des Neiges et en ont fait le succès ont dû être blessées par le mépris affiché de Patrick Cohen qui, non content de faire partager son jugement altier à l’emporte-pièce, ridiculise les publics de ce film par la même occasion avec des papas et des mamans bien embêtés pour expliquer à leurs enfants interrogateurs ce que signifient les sous-entendus arrogants du monsieur de la radio à propos de leur film préféré. C’est vrai, comprendre les succès planétaires de Disney, de Michael Jackson, de Titanic, des films d’Hitchcock, de l’art pictural, de l’opéra, de Star Wars, du Hobbit ou d’House of Cards ou de la diffusion stabilisée de la figure du Père Noel qui fonctionnent sur un marché mondial n’a rien d’évident. Car tout ce dont on parle là n’existe que par une diffusion et des marchés économiquement mondialisés. Mais nous parlons bien d’objets culturels, pas de produits commerciaux tellement appauvris qu’ils auraient pour ambition de se substituer aux cultures "locales" pour employer le qualificatif cher à l’anthropologue Cliffort Geertz, mais bien de formes qui se marient aux cultures du monde pour tenter de répondre à des questions, des esthétiques, des valeurs positives qui sont aptes à circuler et à être partagées par tous. Encore faut-il s’interroger sur ce dernier point.


La Reine des Neiges est initialement un conte de Hans Christian Andersen (1844) comme bon nombre de récits réinventés par Disney. Il est d’une complexité redoutable pour faire réfléchir à ce que représente l’amour véritable, l’amour fraternel, les dérives du pouvoir, le poids des responsabilités lorsqu’il s’agit de l’exercer avec sagesse,… Un tel film permet à toutes les générations et tous les pays qui s’y frottent de sortir du film en partageant ces questions. Longtemps Georges Dumézil a travaillé sur la circulation des mythes indo-européens et leurs transpositions, Lévi-Strauss sur les invariants culturels et tout ce qu’ils permettaient comme potentiel partage entre les peuples du monde entier. La Reine des Neiges est un film d’une subtilité rare qui, de plus, est devenu un succès populaire. Et plutôt que d’entendre des voix qui chantent apparemment partout la même chanson à « la sauce Disney », le si cultivé Patrick Cohen devrait mieux tendre son oreille comparatiste : si le son est le même, les mots, eux n’ont rien à voir. Quel grand écart en effet entre le refrain anglais « Let It Go » et le refrain français « Libérée, délivrée » ! Rien à voir dans la façon même de parler d’un pouvoir que l’on peut exercer sans contrainte lorsqu’on s’éloigne du peuple à qui l’on risque de faire mal si on l’exerçait en sa présence puisque tel est le propos du film. Oui, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, cher Patrick Cohen, les enfants adorent se projeter dans des récits plus tortueux que ce qu’ils laissent à penser au premier abord pour se les approprier et en faire quelque chose à eux de souvent bien plus compliqué encore. Patrick Cohen, vous n’êtes malheureusement plus un enfant, trop grand, beaucoup trop grand, vraiment trop grand pour comprendre tout cela à la tête de la première matinale radiophonique de France. C’est dommage, c’est même un peu triste à vrai dire et mon vœu le plus cher est que nous puissions partager cela un jour, en parler simplement. Ce jour-là, je vous inviterai à faire vibrer à votre tour cette jolie ritournelle autant agaçante qu’enivrante et, je vous le promets, vous pourrez jouir vous aussi de vous sentir, à coup sûr enfin « libéré, délivré »…


Une version de ce texte a été publiée dans le Plus de l'Obs. Retrouvez là en [cliquant ici]

Cf. l'analyse de Frédéric Gimello-Mesplomb en cliquant sur le lien [tout est vrai]

24 novembre 2015

L'EXHIBITION DES CICATRICES

"Levons notre verre aux femmes qui boivent et qui fument !"

Déjà l’été… Un mois que la climatisation tourne à plein régime dans le bureau. Celle qu’on surnomme Pépette voit peu à peu ses collègues partir en congés avec leurs régularités sans failles, leurs volontés de croire qu’ils les ont bien méritées ces chères vacances, leurs destinations banales à mourir. Même Lucienne va refaire le coup du «je vais dans les Vosges», alors qu’elle va se faire liposucer les bourrelets. Pépette, elle, ne partira pas. Elle joue de cette fausse ironie teintée d’orgueil pour déclarer qu’elle préfère se faire « lofter que lifter ». En réalité, Pépette conserve d’étranges séquelles qui datent de l’été de ses 21 ans. L’été de la sortie des Dents de la mer. «Jamais je n’ai pu m’en remettre, j’y pense tout le temps quand je commence à recevoir ces cartes postales de plages que m’envoient mes collègues. D’ailleurs ces cartes, je ne les lis même pas, un vague coup d’œil dessus et ça suffit à me refiler l’angoisse : la mer bleue sous un soleil radieux n’aura jamais plus d’autre résonance pour moi que celle d’une peur primitive, d’un danger omniprésent, d’un grand requin blanc obstiné, vorace et terriblement malin. Là, sur leur sable chaud, tous ces vacanciers allongés en bronzing ressemblent à des aubergines qu’on expose côte à côte sur les marchés, les plus mûres pouvant être consommées dans la journée, ce que le requin sait bien… Et moi je sais que le requin le sait, et d’ailleurs tout le monde sait que le requin le sait… Mais ça veut jouer les braves, ça se croit plus intelligent en maillot de bain que la bête à la peau rugueuse. Quel plaisir peut-on encore ressentir en 2001 à nager dans une mer profonde, d’où peut surgir n’importe quel animal qui respire dans l’eau, lui,… un animal qui peut vous emporter comme il veut, lui… Vingt cinq ans que je continue aux premières chaleurs de l’été à me repasser toutes les nuits cette vision atroce que nous a donnée Spielberg en jouant de sa caméra subjective pour figurer le requin qui se rapproche par en dessous de la silhouette de cette fille qui nage, offerte, servie, et parfaitement marinée…».

Les publicités filmées contre le tabagisme visent à impressionner leurs spectateurs en les amenant à renoncer définitivement au tabac dans leur quotidien, c’est-à-dire à devenir, au terme de leur sevrage, spectateurs des autres fumeurs. Ce statut de supra-spectatrice des plages et des nageurs en mer, Pépette l’a conquis à son insu, à cause de ce grand blanc qui l’a pétrifié et qui lui a valu – elle le rappelle en souriant – son surnom : «Pépette c’est la petite chienne noire qui joue avec un adolescent sur la plage au début de l’histoire; il lui lance un bâton vers la mer, la chienne plonge et ne reviendra jamais… Bien sûr, j’ai conscience que tout cela est ridicule, qu’il faudrait que je dépasse mes peurs comme dans le film Richard Dreyfus et Robert Shaw. Mais eux en ont les moyens… Comme eux, j’aurais aimé vivre ce moment si précieux et si important où, à huis clos dans la cabine de leur bateau, ils dévoilent tour à tour leurs morsures de requin un peu comme des petits garçons comparent la taille de leur zizi pour conjurer mutuellement leurs névroses… Mais moi je n’ai rien à montrer… et ça le pire, c’est ce que je regrette le plus car, j’en suis convaincu, dans la vie, les cicatrices les plus lourdes à porter restent à coup sûr, celles qu’il nous est matériellement impossible exhiber. Entendez-le comme vous voulez…».