23 décembre 2015

LA REVANCHE DE DARK VADOR ou comment Star Wars a transformé (entre autre) le regard que les sciences humaines et sociales portent sur le cinéma

Ce que nous ont appris les sciences sociales qui se sont penchées depuis plus de 100 ans sur le cinéma, c’est que tout film de cinéma, du plus réaliste au plus artificiel, est et demeure un documentaire expressif du monde social qu’il s’agit d’interpréter afin de saisir quelles sont les dispositions psychologiques et sociologiques du monde en question dont toute œuvre est porteuse. S’il s’applique, de fait, à tous les types de films et tous les types de cinéma, cette théorie trouve un terrain d’élection privilégié dans l’analyse des grands films populaires entendus comme ces films touchent un large spectre de publics tant sur le plan social que générationnel ce qui est le cas, un cas sans précédent dans l’histoire du cinéma avec la saga Star Wars conçue par George Lucas entre 1977 et 2005 et poursuivie par J.J. Abrams et les Studios Disney en 2015. Composée de neuf longs-métrages au total et de multiples spin-off qui seront réalisés durant un peu plus de quarante ans, plus que d’autres, la singularité de cette saga tient au fait qu’elle aura été réellement « co-inventée » avec ses publics respectifs transformant peu à peu là un « simple » fait cinématographique en un fait institutionnel et sociologique d’exception. Et, en explorant la dimension imaginaire proposée par Star Wars, on comprend d’autant mieux ce qui singularise une œuvre de cinéma reconnue comme telle dans toutes ses dimensions, car ce qu’invente aussi la saga de George Lucas c’est l’idée de « film-institution » nous confortant dans une approche du cinéma dans sa totalité sociologique, plutôt que de se limiter à la simple étude de l’esthétique cinématographique. Au demeurant, on comprend là d’autant mieux combien nos jugements esthétiques sont conditionnés par leurs fondements sociaux, que ces jugements sont loin d’être des jugements autonomes et que, seul, le cinéma considéré en tant qu’institution permet d’appréhender le sens de ces jugements quotidiens sur ce qui est beau et sur ce qui ne l’est pas et surtout combien le cinéma et nos vies n’ont de s’entremêler pour s’éclairer mutuellement.  


Dans une interview récente, le créateur de Star Wars, George Lucas s’essayait à répondre à ces questions : il rappelait ainsi avoir fait le premier volet de la Guerre des étoiles en marge du système hollywoodien qui ne soutenait pas le projet, et institutionnellement, lui qui se voulait marginal, avoue être aujourd’hui devenu « le » système. En terme de spectateurs, ce sont des publics de toutes origines qui ont mondialement pris part à la saga Star Wars en s’appropriant ces films comme une partie de leur vie, en y projetant leurs valeurs les plus œcuméniques. De fait, Star Wars s’apparente plus à une production de la « mondialité » pour reprendre les mots d’Édouard Glissant que de la mondialisation, car il n’écrase en rien les cultures du monde, mais se marie à elles pour les exalter en un syncrétisme ouvert. En soi, les mots « Génération Star Wars » forment pratiquement un oxymore sur le plan social et culturel tant la série des films semble unir toutes les générations chacune d’entre elles étant désormais en mesure de revendiquer sa propre posture de jugement au regard de chaque opus et chaque trilogie qui composent la saga. Les 40-60 ans adorent exprimer le fait qu’ils détestent la prélogie, les 20-30 ans intègrent l’ensemble des trilogies en marquant une préférence pour la Revanche des Siths, trouvent l’Empire contre-attaque, « un peu lent », et sont joyeux de découvrir un nouveau film qui risque fort de devenir « leur » épisode IV ou celui de leurs enfants. Dans le détail, il n’est pas rare que dans une soirée d’amateurs de la saga, on se pose la question tellement ludique : « et toi, à qui est-ce que tu t’identifies le plus dans la saga ? ». La réponse est loin d’être simple et le choix difficile et pour cause. Lucas a aussi réifié l’identité éclatée entre ses personnages, car nous sommes tour à tour Luke, Han Solo, Yoda, Anakin ou Padmé, C-3PO, Obiwan, Leia, BB-8, Rey ou Finn. Plus encore que le des imitations ou identifications, Star Wars Star n’a de cesse d’explorer la parabole de la transmission tendue entre l’inné et l’acquis, entre ce que l’on hérite dans ses gènes et de ce que la formation de l’individu permet de domestiquer. Mais plus intéressant encore, c’est un jeu de la reconnaissance qui s’instaure. Qui est le mieux placé pour m’enseigner quoi ? Starwars, c’est la quête du bon prof, du meilleur qui pour vous révéler vous aide à devenir qui vous êtes en vous respectant. Ce n’est pas pour rien que l’éducation nationale a lancé récemment une campagne sur le thème « Je suis ton Prof » pour recruter ses futurs enseignants. Les films de la saga Star Wars ont aussi revêtu peu à peu un sens prophétique et politique amenant nombre de publics à voir dans ces derniers une apologie contre la montée de tous les totalitarismes auxquels est exposé le monde contemporain, ce qui est venu renforcer le spectaculaire et le jugement que l’on a porté sur ce qui aurait pu être un « simple » récit de science-fiction. Comme le souligne le sémiologue Laurent Jullier c’est « “Tellement plus qu’un film…” : l’exclamation est tirée d’un article consacré au culte que vouent ses fans à la saga Star Wars […] il ne s’agit pas que d’un film, ni d’une série de films, ni même de la plus grosse machine à amasser des milliards jamais concoctée par l’industrie du cinéma. Avant toute chose, Star Wars est un objet disponible, offert à l’interprétation et ouvert aux investissements les plus variés. Un de ces objets qui sollicitent ce que Michel de Certeau qualifiait de bricolage ou de braconnage »[i]. De fait, la saga Star Wars permet très clairement de dépasser les théories qui envisagent le cinéma comme un « tout-réel » ou un « tout-imaginaire ». En effet, ce que Star Wars met d’abord en évidence, c’est, une façon de regarder : on peut observer avec Star Wars comment le cinéma permet de distinguer le visible du non-visible et, par-là, de reconnaître les limites idéologiques de la perception d’une certaine époque. Ensuite, il révèle des zones de sensibilité, des questions, des attentes, des inquiétudes, en apparence absolument secondaire, dont la réapparition systématique d’un film à l’autre souligne l’importance. Enfin, la saga propose diverses interprétations de la société et des rapports qui s’y développent ; sous couvert d’une analogie avec le monde sensible, qui le fait souvent prendre pour un témoin fidèle, elle révèle notre société comme « représentable » à un moment donné de son histoire. C’est en arrière-plan de ce point de vue, que l’on retrouve une conception institutionnelle du cinéma, c’est-à-dire qu’il convient avant toute chose de l’analyser comme relevant d’une construction par laquelle, à une époque donnée, comme l’écrit le sociologue Pierre Sorlin, « il capte un fragment du monde extérieur, le réorganise, lui donne une cohérence et produit à partir du continuum qu’est l’univers sensible, un objet fini, abouti, discontinu et transmissible »[ii].

Tout comme ses personnages qui se questionnent plus sur un « qui-être ? » qu’un « qui suis-je ? » éprouvant à l’image d’« Anakin Vador » ou plus encore du « Stormtrooper Finn » les multiples allers-retours qui jalonnent leur chemin de vie entre côté clair et côté obscur, la saga Star Wars est marquée par un stupéfiant mélange de facilités et d’extrêmes subtilités : elle nous offre à tous un parcours de la reconnaissance, car on peut tous, dans un premier temps, y accéder rapidement, sans obstacle puis, dans un second temps, prendre un plaisir infini à nous égarer dans son enchevêtrement luxuriant de maldonnes, de confusions, d’antinomies, de cafouillis et retours en spiritualités qui ressemblent tant à nos vies[iii]. C’est d’ailleurs là que se trouve la véritable revanche de Dark Vador, dans le "réveil de la force" que les sciences sociales ont pu prendre en considérant enfin que les grandes œuvres du cinéma populaire et en l’occurrence l’œuvre singulière que constitue la saga Star Wars est bel et bien un objet poétique et scientifique singulier dans lequel notre société se met en scène et se montre, un accès ouvert sur l’univers imaginaire des réalisateurs en lien souvent profond avec celui — émaillé de compétences et d’attentes singulières — de leurs publics.



[i] Laurent Jullier, Star Wars, Anatomie d’une saga, Armand Colin, Paris, 2005.
[ii] Pierre Sorlin, Sociologie du cinéma, Aubier, Paris, 1977.

02 décembre 2015

LE CINÉMA PRÈS DE LA VIE. Prises de vue sociologiques sur le spectateur du XXIe siècle... (Nouvel ouvrage publié chez Demopolis)


«Nous voyons les choses comme nous sommes, pas comme elles sont.» (Léo Calvin Rosten)


En un peu plus d’un siècle, le cinéma est devenu sans conteste bien plus qu’une usine à fabriquer des rêves. Le cinéma façonne nos attitudes, nos comportements, nos manières d’être, voire d’être ensemble. Les larmes qu’il fait couler de nos yeux nous préparent aux séparations ou aux disparitions que nous craignons ou nous font nous remémorer celles que nous avons vécues. Tous nos baisers, eux, sont aujourd’hui des baisers de cinéma. Nos héros sur pellicule inspirent souvent nos gestes et nos répliques courageuses ou du moins, ceux qu’il nous plairait d’avoir. Même nos premiers Disney nous aident à prendre conscience très tôt de ce sentiment — l’empathie — si essentiel pour nous permettre de vivre au milieu d’autres qui nous ressemblent souvent parce qu’ils ont vu le même film que nous. C’est pourquoi le cinéma près de la vie est un livre de sociologie par nature et c’est aussi pourquoi il est nécessaire de rappeler que les événements relatés ici se sont vraiment déroulés et que les personnes décrites ont toutes existé, même si quelquefois ces dernières semblent avoir quelque(s) ressemblance(s) avec des personnages imaginaires qui, comme le cinéma, nous aident —ainsi que l’écrit Stanley Cavell — à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe…


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INTRODUCTION (extrait)

On ne sait pas très bien s’il s’agit d’une rumeur, d’une information véritable propice à se répandre sur le net ou d’une anecdote insolite propre à interpeller l’imaginaire de ceux à qui on la raconte. Le fait est que, depuis quelques années, s’est remise à circuler l’histoire selon laquelle, en 1915, Charlie Chaplin se serait amusé à se présenter, déguisé, mais incognito, à un concours de sosies de Charlot organisé dans un théâtre de San Francisco et qu’il serait arrivé troisième sans parvenir à se faire sélectionner pour la finale. Comme pour renforcer l’authenticité de l’histoire en question, on l’enrichit parfois de détails prétendant qu’elle aurait été rapportée par l’intéressé lui-même à un journaliste du Chicago Herald à qui il aurait d’ailleurs confié qu’il aurait tenté d’aider les autres participants à mieux se déplacer pour imiter son Tramp, le fameux personnage de vagabond qu’il a créé. Désormais, ce sont moult versions de l’histoire qui se propagent la situant à Monte-Carlo, en Suisse ou à Londres et variant également sur le classement réel de Charlie Chaplin à qui l’on aurait décerné la deuxième, la cinquième ou la vingt-septième place. Il a fallu, en réalité, très peu de temps pour que cette histoire de Charlot se mette à fonctionner comme une sorte de petit mythe contemporain. N’ayant pas d’auteur véritablement identifié, ne possédant que de maigres traces de références écrites dans une ancienne édition du Chicago Herald, elle fait partie de ces histoires que les gens se racontent, se répètent, transforment au fur et à mesure de ses répétitions successives.
D’évidence, on prend autant de plaisir à raconter ce récit qu’à se le faire raconter. Cette composante du plaisir constitue en soi une part indéniable de ce qui fait « mythe » ici, car si plaisir il y a, c’est qu’en réalité cette histoire nous dit plus que son simple aspect évocateur. Elle nous dévoile quelque chose de nous-mêmes, de notre relation avec le réel, le visible, l’illusion, l’apparence et de manière plus générale avec l’univers symbolique des représentations que notre XXe siècle a façonné, entre autres, grâce à l’art cinématographique. Le cinéma nous apprend à nous figurer des individus, des personnages, des incarnations qui occupent notre esprit de manière parfois plus familière encore que les visages de nos proches. Aussi, lorsqu’on pense « Charlot », c’est bien une moustache surmontée d’un chapeau melon qui nous vient spontanément à l’esprit, première image à laquelle s’ajoutent les mouvements dodelinant d’un petit monsieur, canne tournoyante en main façon hélice latérale. Le cinéma nous permet de saisir selon quelles modalités nous créons de la pertinence dans ce(ux) que l’on regarde, par quelle aspérité on attrape l’altérité, le différent, comment on se les approprie. Mais cela ne suffit pas pour comprendre les raisons pour lesquelles l’histoire du concours de sosies de Charlot revêt bel et bien une dimension mythologique. Cette dimension tient avant tout aux nombreuses questions quasi éthologiques que l’anecdote suscite au moment précis où émerge le plaisir de sa narration : pourquoi, nous humains, considérons-nous que le fait de tenter d’imiter quelqu’un relève d’un véritable jeu social ? À l’aide de quels éléments qualifions-nous une bonne imitation et disqualifions-nous une mauvaise imitation ? Pourquoi sommes-nous susceptibles de classer un quidam comme meilleur imitateur de Charlot que Charlot en personne ? Que prêtons-nous à ce gagnant-là que nous ne prêtons pas au Charlot original ? Qu’est-ce que signifie, dans une société où les représentations sont reproductibles et déclinables à l’infini, le sens même de l’original ? Comment définir cette curieuse jouissance que nous procure le fait de voir perdre Charlie Chaplin à un concours d’imitation de « son » Charlot ? Pourquoi mettons-nous tant d’efforts, à coup de détails ajoutés et transpositions diverses, afin de rendre cette histoire crédible ? Pourquoi y croyons-nous d’ailleurs avec tellement d’allégresse ? Quelle est cette part « imitable » que nous percevons de « l’autre » ? Est-ce une part de « l’autre en nous » ou bien de « nous en l’autre » ? N’est-ce pas, au reste, la première vertu du cinéma comme de tous les dispositifs de représentation dans lesquelles nous nous reconnaissons, que de nous autoriser à entrapercevoir notre part « commune », intime et sociale, dans ces instants si singuliers où l’art, ce merveilleux, se met en tension avec la vie ?

C’est dans notre relation effective avec les représentations du monde auxquelles nous sommes confrontés que nous nous forgeons ce que le philosophe français Charles Lalo désignait comme notre conscience esthétique. Reprenant là le chemin emprunté avant lui par beaucoup d’esthéticiens allemands du XIXe siècle, il s’est efforcé de démontrer combien notre vie esthétique est tout entière le produit de notre capacité à nourrir notre « sympathie symbolique », notre Einfühlung avec cette communauté qui, par-delà la famille et les proches dont nous partageons la fatalité du destin social, s’édifie dans un état d’esprit similaire face aux œuvres d’art, aux faits culturels, politiques et moraux. Pour Charles Lalo, c’est parce que nous possédons cette conscience esthétique que nous sommes en mesure de nous engager dans la reconnaissance, voire dans la défense de valeurs esthétiques à proprement parler et ce, parce que l’art nous permet d’accéder à un niveau de représentations qui nous présente une « organisation réfléchie ou volontaire de la vie » avec laquelle nous pouvons être ou n’être pas en accord : établir une valeur dans notre conscience réfléchie, c’est reconstituer par des abstractions les éléments séparés d’une énergie ou d’une action concrète dans un impératif conscient d’une « synthèse qui a pour caractère essentiel d’acquérir précisément cette valeur ». Le philosophe poursuit en expliquant que nos valeurs humaines, parce qu’elles sont le résultat de synthèses réfléchies, se situent toujours entre deux formes, deux pôles  : elles oscillent entre notre conception du normal et notre conception de l’idéal, telles qu’elles peuvent être envisagées chez chacun de nous. Les débats à propos du normal et de l’idéal qui travaillent la pensée de Charles Lalo lui sont très contemporains et occupent une place prépondérante dans bon nombre d’approches scientifiques de son époque. Ainsi, juste après l’invention de la photographie, voit-on dans ce très bel outil un moyen de spéculer sur ce qu’est, par exemple, un visage harmonieux en tentant notamment de comprendre si l’idée de « canon de beauté » peut revêtir un sens concret dans notre perception du monde. C’est dans cette perspective que s’est tenu le congrès international d’esthétique de 1913, où certains chercheurs comme Treu, dans la lignée d’Herckenrath, tentèrent de démontrer que, pris à part, « chacun des soldats d’une compagnie, et même le plus beau, ou la plus gracieuse des étudiantes d’une université, a moins de valeur esthétique que le type moyen qui résulte de la superposition photographique de toutes les divergences individuelles de ces soldats ou de ces étudiantes ». Ce qui est entendu ici comme le maxima de la « valeur esthétique » d’un visage équivaut à ce qui est perçu par le plus grand nombre comme le plus attrayant et le plus attrayant et n’est autre qu’un visage virtuel résultant d’une moyenne faite de la combinaison photographique de toute une série de visages réels. Seul problème, l’homme ou la femme issus de ce montage n’existent pas et c’est une norme inventée qui incarne, en conséquence, une valeur idéale : cela peut paraître, dans les faits, quelque peu paradoxal. On appréhende néanmoins grâce à cet exemple que le normal s’adosse au réel alors que l’idéal renvoie, pour sa part, à un virtuel réifié. Et l’on comprend dès lors qu’un inconnu bien grimé puisse se trouver dans de bien meilleures dispositions pour donner le change à un jury de sosies que l’authentique Charlie Chaplin. Les membres de ce jury sont avant tout sensibles à cette perfection au rabais qu’ils se sont collectivement fabriqués : elle équivaut à une sorte de Charlot idéal avec lequel le véritable Charlie Chaplin ne saurait rivaliser, ne pouvant assumer que les traits du Charlot « normal ». Reste que de l’idéal au normal et du normal à l’idéal, c’est toute notre relation entre nos représentations du monde et la vie qui se rejoue et n’a de cesse de se reconstruire au gré de l’évolution des processus artistiques de représentation eux-mêmes. Au regard de l’ensemble des processus de représentation du monde, le cinéma — dans sa manière de montrer les personnages qu’il créée, grâce aux intrigues dont il parvient à poser le début et la fin, par sa possibilité d’être diffusé auprès d’un public mondialisé — occupe une place, tant qualitative que quantitative, sans précédent en ce qui concerne sa faculté populaire à idéaliser la vie...


À retrouver et à suivre donc, avec ce nouvel ouvrage sorti le 29 octobre 2015 et édité par Démopolis. On peut le commander sur Amazon, sur le site de la Fnac, sur le site de Cultura ou sur celui de l'Espace culturel Leclerc.



28 novembre 2015

PATRICK COHEN ET LA REINE DES NEIGES ou la condescendance au bord de l’âme matinale

Sinistre chronique de Patrick Cohen en ce matin du 13 mars 2014 à 7 h 35 sur France Inter. Le journaliste qui a déchiré sa carte de presse en guise de solidarité avec la chroniqueuse Pascale Clark voici quelques jours a décidé de prendre pour cible ce matin la nouvelle selon laquelle la firme Disney préparerait une suite à La Reine des Neiges. C’est vrai La Reine des Neiges est le plus grand succès au box-office de tous les films Disney. C’est vrai les textes et les chansons sont déclinés dans toutes les langues. C’est vrai toutes les voix Disney, partout dans le monde se ressemblent. C’est vrai que le succès d’un tel film ne peut se faire que parce que sa diffusion est planétaire. C’est vrai que les films Disney engendrent lorsqu’ils marchent si bien une vente de produits dérivés tout à fait exceptionnelle. Tout cela est vrai*. Et Patrick Cohen de se lancer dans un réquisitoire sur la mondialisation « à la sauce Disney », une sauce qu’il décrit comme insipide avec la condescendance dont savent si bien faire preuve les journalistes germanopratins les plus étroits d’esprit. L’analyse de Patrick Cohen s’arrêtera là fustigeant en douceur l’idée qu’on fasse du projet de la suite de La Reine des Neiges et des quatre points d’action gagnés en bourse par la firme Disney depuis cette annonce une actualité importante avec en creux, bien entendu, un jugement implacable de la part du journaliste sur les désastres culturels de la mondialisation.

De tentative de comprendre pourquoi un tel succès : aucune ! Les familles qui sont allées voir La Reine des Neiges et en ont fait le succès ont dû être blessées par le mépris affiché de Patrick Cohen qui, non content de faire partager son jugement altier à l’emporte-pièce, ridiculise les publics de ce film par la même occasion avec des papas et des mamans bien embêtés pour expliquer à leurs enfants interrogateurs ce que signifient les sous-entendus arrogants du monsieur de la radio à propos de leur film préféré. C’est vrai, comprendre les succès planétaires de Disney, de Michael Jackson, de Titanic, des films d’Hitchcock, de l’art pictural, de l’opéra, de Star Wars, du Hobbit ou d’House of Cards ou de la diffusion stabilisée de la figure du Père Noel qui fonctionnent sur un marché mondial n’a rien d’évident. Car tout ce dont on parle là n’existe que par une diffusion et des marchés économiquement mondialisés. Mais nous parlons bien d’objets culturels, pas de produits commerciaux tellement appauvris qu’ils auraient pour ambition de se substituer aux cultures "locales" pour employer le qualificatif cher à l’anthropologue Cliffort Geertz, mais bien de formes qui se marient aux cultures du monde pour tenter de répondre à des questions, des esthétiques, des valeurs positives qui sont aptes à circuler et à être partagées par tous. Encore faut-il s’interroger sur ce dernier point.


La Reine des Neiges est initialement un conte de Hans Christian Andersen (1844) comme bon nombre de récits réinventés par Disney. Il est d’une complexité redoutable pour faire réfléchir à ce que représente l’amour véritable, l’amour fraternel, les dérives du pouvoir, le poids des responsabilités lorsqu’il s’agit de l’exercer avec sagesse,… Un tel film permet à toutes les générations et tous les pays qui s’y frottent de sortir du film en partageant ces questions. Longtemps Georges Dumézil a travaillé sur la circulation des mythes indo-européens et leurs transpositions, Lévi-Strauss sur les invariants culturels et tout ce qu’ils permettaient comme potentiel partage entre les peuples du monde entier. La Reine des Neiges est un film d’une subtilité rare qui, de plus, est devenu un succès populaire. Et plutôt que d’entendre des voix qui chantent apparemment partout la même chanson à « la sauce Disney », le si cultivé Patrick Cohen devrait mieux tendre son oreille comparatiste : si le son est le même, les mots, eux n’ont rien à voir. Quel grand écart en effet entre le refrain anglais « Let It Go » et le refrain français « Libérée, délivrée » ! Rien à voir dans la façon même de parler d’un pouvoir que l’on peut exercer sans contrainte lorsqu’on s’éloigne du peuple à qui l’on risque de faire mal si on l’exerçait en sa présence puisque tel est le propos du film. Oui, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, cher Patrick Cohen, les enfants adorent se projeter dans des récits plus tortueux que ce qu’ils laissent à penser au premier abord pour se les approprier et en faire quelque chose à eux de souvent bien plus compliqué encore. Patrick Cohen, vous n’êtes malheureusement plus un enfant, trop grand, beaucoup trop grand, vraiment trop grand pour comprendre tout cela à la tête de la première matinale radiophonique de France. C’est dommage, c’est même un peu triste à vrai dire et mon vœu le plus cher est que nous puissions partager cela un jour, en parler simplement. Ce jour-là, je vous inviterai à faire vibrer à votre tour cette jolie ritournelle autant agaçante qu’enivrante et, je vous le promets, vous pourrez jouir vous aussi de vous sentir, à coup sûr enfin « libéré, délivré »…


Une version de ce texte a été publiée dans le Plus de l'Obs. Retrouvez là en [cliquant ici]

Cf. l'analyse de Frédéric Gimello-Mesplomb en cliquant sur le lien [tout est vrai]

24 novembre 2015

L'EXHIBITION DES CICATRICES

"Levons notre verre aux femmes qui boivent et qui fument !"

Déjà l’été… Un mois que la climatisation tourne à plein régime dans le bureau. Celle qu’on surnomme Pépette voit peu à peu ses collègues partir en congés avec leurs régularités sans failles, leurs volontés de croire qu’ils les ont bien méritées ces chères vacances, leurs destinations banales à mourir. Même Lucienne va refaire le coup du «je vais dans les Vosges», alors qu’elle va se faire liposucer les bourrelets. Pépette, elle, ne partira pas. Elle joue de cette fausse ironie teintée d’orgueil pour déclarer qu’elle préfère se faire « lofter que lifter ». En réalité, Pépette conserve d’étranges séquelles qui datent de l’été de ses 21 ans. L’été de la sortie des Dents de la mer. «Jamais je n’ai pu m’en remettre, j’y pense tout le temps quand je commence à recevoir ces cartes postales de plages que m’envoient mes collègues. D’ailleurs ces cartes, je ne les lis même pas, un vague coup d’œil dessus et ça suffit à me refiler l’angoisse : la mer bleue sous un soleil radieux n’aura jamais plus d’autre résonance pour moi que celle d’une peur primitive, d’un danger omniprésent, d’un grand requin blanc obstiné, vorace et terriblement malin. Là, sur leur sable chaud, tous ces vacanciers allongés en bronzing ressemblent à des aubergines qu’on expose côte à côte sur les marchés, les plus mûres pouvant être consommées dans la journée, ce que le requin sait bien… Et moi je sais que le requin le sait, et d’ailleurs tout le monde sait que le requin le sait… Mais ça veut jouer les braves, ça se croit plus intelligent en maillot de bain que la bête à la peau rugueuse. Quel plaisir peut-on encore ressentir en 2001 à nager dans une mer profonde, d’où peut surgir n’importe quel animal qui respire dans l’eau, lui,… un animal qui peut vous emporter comme il veut, lui… Vingt cinq ans que je continue aux premières chaleurs de l’été à me repasser toutes les nuits cette vision atroce que nous a donnée Spielberg en jouant de sa caméra subjective pour figurer le requin qui se rapproche par en dessous de la silhouette de cette fille qui nage, offerte, servie, et parfaitement marinée…».

Les publicités filmées contre le tabagisme visent à impressionner leurs spectateurs en les amenant à renoncer définitivement au tabac dans leur quotidien, c’est-à-dire à devenir, au terme de leur sevrage, spectateurs des autres fumeurs. Ce statut de supra-spectatrice des plages et des nageurs en mer, Pépette l’a conquis à son insu, à cause de ce grand blanc qui l’a pétrifié et qui lui a valu – elle le rappelle en souriant – son surnom : «Pépette c’est la petite chienne noire qui joue avec un adolescent sur la plage au début de l’histoire; il lui lance un bâton vers la mer, la chienne plonge et ne reviendra jamais… Bien sûr, j’ai conscience que tout cela est ridicule, qu’il faudrait que je dépasse mes peurs comme dans le film Richard Dreyfus et Robert Shaw. Mais eux en ont les moyens… Comme eux, j’aurais aimé vivre ce moment si précieux et si important où, à huis clos dans la cabine de leur bateau, ils dévoilent tour à tour leurs morsures de requin un peu comme des petits garçons comparent la taille de leur zizi pour conjurer mutuellement leurs névroses… Mais moi je n’ai rien à montrer… et ça le pire, c’est ce que je regrette le plus car, j’en suis convaincu, dans la vie, les cicatrices les plus lourdes à porter restent à coup sûr, celles qu’il nous est matériellement impossible exhiber. Entendez-le comme vous voulez…».

09 novembre 2015

LA VÉRISIMILITUDE DE VERNE À POPPER ou comment se rapprocher d'une vérité pourvue d'intérêt et de pertinence...


C'est en 1863 que Jules Verne propose à Hetzel, son éditeur, un petit ouvrage refusé à l'époque par ce dernier, et édité seulement depuis trois ans, Paris au XXe siècle. Celui-ci se présente comme une satire du modernisme urbain : dégradation de la langue française, artistes devenus commerçants, air pollué jusque dans les campagnes, électricité tonitruante, mécanique domestique propre à faire disparaître bibliothèques et instruments de musique, nouvelles techniques de transmission et de communication des messages, etc... Bien sûr et comme toujours, la critique de 1994 s'extasie devant les récits d'un auteur prétendu visionnaire. "Prétendu" car imaginer Verne sous les traits d'un devin miraculeux reviendrait à nier un peu vite les vertus positives inhérentes à  la description littéraire. Comme on le sait, tous les romans de Verne distillent son goût de l'énumération minutieuse. D'ailleurs comment était-il possible qu'il en fût autrement ? À l'époque où le genre n'est pas encore "routinisé", écrire un roman d'anticipation impose à son auteur une saturation d'effets de clarté monographique indispensables à la constitution d'un pacte littéraire. Et, ces fameux petits "effets de réel", sorte de marchepieds de notre imaginaire, sont si parfaitement ciselés chez Verne qu'ils continuent à se présenter comme le rivage par lequel on accoste ses récits même si aujourd'hui, le plaisir qu'on y prend est celui d'une fascination paradoxale et subtile pour une anticipation passée et donc "rétroactivée". S'il s'agit de rendre hommage au travail de Verne, c'est donc beaucoup plus à l'acuité d'observation de sa propre contemporanéïté qu'il faut s'attacher plutôt qu'à des facultés inouïes de visionnaire. En outre, le restreindre à un statut d'extralucide surdoué lui sied assez mal : si nous décidions d'en faire un décompte à l'unité, nous nous apercevrions que les succès prédictifs de Verne sont presque aussi nombreux que ses erreurs. Il n'en reste pas moins que nous autres, lecteurs contemporains, préférons conserver de nos parcours verniens un souvenir global et scintillant de justesse. Ce verdict tient sans doute au fait qu'intuitivement Verne s'est étonnement rapproché d'un certain état de notre modernité. En ce sens, Paris au XXe mérite pleinement notre émerveillement car Jules Verne s'était rarement projeter si loin dans l'avenir, le Paris de 1960. En effet, l'auteur préféra faire fonctionner ses autres oeuvres sur une anticipation plus douce d'inventions techniques obsessionnellement installées dans l'harmonie de son propre siècle. Son activité de prospection diffère en cela très peu de celle qui est, en partie, mise en oeuvre dans les mondes de la recherche.

Karl Popper a fort bien résumé cette exaltation du progrès scientifique qui passe primordialement par une posture d'observation ; son idée porte sur la quête, non de la vérité, mais d'une plus grande vérisimilitude : " La vérité en elle-même n'est pas le seul but de la science. Nous souhaitons - dit Popper - davantage que la pure et simple vérité : nous recherchons une vérité qui soit intéressante, qui soit difficile à atteindre. " La vérisimilitude vise donc à se rapprocher non d'une simple vérité, mais d'une "vérité pourvue d'intérêt et de pertinence". Ce que sous-tend Popper, c'est qu'en matière de connaissance scientifique, il vaut mieux privilégier "nettement une tentative de solution d'un problème intéressant qui consisterait à avancer une conjecture audacieuse, même (et surtout) si cette conjecture doit bientôt se révéler fausse, contre toute énumération de truismes dénués d'intérêt. […] en découvrant que la conjecture était fausse, nous aurons beaucoup appris quant à la vérité, et nous nous en serons davantage approchés". La démarche, on le voit, tranche complètement avec l'épreuve digitale de la vérité telle que la conçoivent les partisans du probabilisme. Et c'est en tant que démarche qu'il faut admettre que la quête d'une plus grande vérisimilitude ne soit pas le seul privilège des scientifiques déclarés comme tels et peut aller jusqu'à contaminer, dans la pratique, l'activité du romancier lorsqu'il s'oblige - comme Jules Verne - à faire de la description objectivée des faits. Il est une autre caractéristique dont sont dotés les objets observés, décrits et retranscrits par le chercheur ou l'écrivain et dont nous venons de parler : tous sont ancrés dans le monde réel, et sont de manière plus ou moins saillante les colporteurs des longs processus de rationalisations techniques dont ils sont les fils. Ainsi en va-t-il de Nautilus, préfiguration merveilleuse des submersibles tout comme des engins qui armeront la conquête spatiale. Néanmoins, à y regarder de plus près, le plus saisissant dans l'univers de Jules Verne n'est la place prépondérante qu'il donne aux grandes inventions, mais bien une façon dont il les intronise dans la réalité sociale de ses personnages : le coup de force de la narration vernienne est la banalisation d'idées technologiques dans le quotidien de la fin du XIXe siècle. Il faut, par exemple, souligner la fonction omniprésente des instruments de musique qui viennent emblématiquement enrichir l'environnement romanesque ; ils une manifestation supplémentaire de l'attention que Verne porte plus ou moins consciemment à l'instruction et à la compréhension fine de ce que l'on subsume dans le concept de "rationalisation technique". Guidés à tort par la seule idée de progrès technique, nous restreignons trop souvent l'histoire de nos objets technologiques à l'inventaire stérilisant des lieux où ils s'enracinent ; pour sa part, le concept de "rationalisation technique" rapporte plus justement la recherche aux conditions socio-historiques qui fondent le terrain écologique hors duquel ces objets n'auraient pu naître et s'épanouir.

La question de l'innovation technique -qu'on l'entende sous la coupe du progrès scientifique ou sous la plume de l'écrivain Verne - ne saurait donc être posée autrement que recontextualisée dans une dynamique socio-historique. Lorsque Weber parle de "facteurs climatiques", c'est pour mieux surprendre l'organisation changeante des relations sociales en tant que telles, c'est-à-dire en tant qu'animées par l'activité des individus eux-mêmes.  De la sorte l'innovation technique ou technologique n'existe pas pour elle-même ; et, toutes les productions que nous classons habituellement sous ce concept passe-partout n'ont que le nom de commun. C'est pourquoi, l'ensemble facteurs qui participent à l'écologie de l'innovation sont systématiquement à reconsidérer à travers le filtre de la relativité socio-historique qui, seule, permet d'observer comment ils pèsent de manière différentielle, et ne se reproduisent pas à l'identique. En forçant un peu le trait, on pourrait dire qu'il existe une plus forte proximité dans la démarche heuristique de l'écrivain Jules Verne et des scientifiques de son époque qu'entre les ingénieurs du début du siècle et ceux d'aujourd'hui. Une entreprise intellectuelle qui aurait pour objet d'élaborer une histoire des techniques en ne s'attachant qu'aux similitudes de surface inscrites dans les noms de métier, mettrait sans nul doute son auteur face à d'incommensurables embarras interprétatifs. Les hommes ont - on le sait - des buts, des fins, et des intentions. C'est à ce titre que l'histoire - et a fortiori - l'histoire des techniques ne saurait se penser comme une histoire naturelle. En effet, les productions, les fins et les intentions humaines sont aussi et surtout les héritières de socialisation bien particulières où se jouent et se déjouent le transfert des longs processus de rationalisation dont nous parlions plus haut. Ainsi, si l'on s'essaie à comparer, non sans violence, les inventions verniennes, que l'histoire a techniquement entérinées, aux productions issues de la révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication, on s'apercevra combien il est difficile d'y retrouver les traces d'une quelconque filiation : là où Jules Verne observe le réel pour y puiser et y installer des objets fictionnels imaginaires, les nouvelles technologies de l'information et de la communication - qui sont en grande part le fruit du travail d'ingénieurs et non le résultat d'une application scientifique - ont été inspirées majoritairement d'univers imaginaires, entre autre ceux de la science-fiction des années 40-70. En d'autres mots, ce que nous tentons de mettre en évidence ici, c'est l'importance cruciale et croisée de deux critères discriminants dans le processus d'innovation ou d'invention : l'environnement culturel d'origine et la conduite heuristique propre à un corps professionnel, celui des ingénieurs d’aujourd’hui plus enclins à forger le sens de l’innovation en s’appuyant sur l’imaginaire de leur enfance que sur l’observation stricte d’un réel performé. Il faut voir là un autre sens de l'inspiration qui devrait diffuser pour comprendre le sens de chacun de nos gestes professionnels et l'imaginaire même de nos institutions latentes.

17 octobre 2015

FOREVER, 1914-1918 : une génération pas encore tout à fait perdue

1914. Début de la Grande Guerre. Dans toutes les villes et villages de France, on s'interroge sur ceux qui seront mobilisés et pour quoi faire. Les pères, les fils,... Mon arrière-grand-père va intégrer les cuisines dans une caserne loin du front. En revanche, son fils ainé, mon grand-père, Robert, va partir à tout juste dix-huit ans, avec quatre autres camarades de son village - Gisors en Haute-Normandie dans l'Eure - au plus près des champs de bataille. Quatre longues, très longues années, dans les tranchées, dans la boue, défiguration de notre pays qui va ressembler à une terre qui n'aurait jamais connu autre chose qu'une pluie grasse et dévastatrice. Novembre 1918. L'armistice arrive enfin. Il est signé à Rethondes dans l'Oise. Alors commence la démobilisation. Une démobilisation qui va durer des mois, interminables eux aussi. Mon grand-père va patienter jusqu'à atteindre ses quatre-vingt trois ans avant de coucher sur le papier ce qu'il considérera comme "son" devoir de mémoire. Il y relate sur dix-neuf pages cette triste période de sa vie, ses moments d'espoirs, ses bons et ses mauvais souvenirs en passant - précise-t-il - sur les trop mauvais. Le soldat de deuxième classe en appelle au respect des générations à venir vis à vis de ces jeunes poilus à qui on a demandé de prendre les armes pour défendre une certaine idée de la nation, du territoire, de la culture commune. À son retour au village, désocialisé, encore sous le coup de la terreur des combats qui ont fait de lui, non pas un homme courageux, mais un homme qui a compris aussi ce qu'est la lâcheté, il réalise qu'il est le seul de ses camarades à être rentré. Jeunesse éradiquée...

Le film de Nick Willing Forever (Photographing Fairies) sorti en Angleterre en 1997 et inspiré du roman de Steve Szilagyi raconte l'histoire vraie d'un de ces photographes qui, au moment de la Grande Guerre, "reconstituaient" les photos de ces familles décomposées par la mort de ces fils qui ne sont jamais revenus. Photos montages donc, où la famille se rassemble autour d'un figurant d'une corpulence identique au fils défunt, mais habillé avec son uniforme. Une fois le cliché réalisé, on découpe la tête de ce drôle d'artiste de complément et on lui substitue celle d'une photo plus ancienne du fils disparu. Surgit alors l'illusion d'une photo de famille réunie une dernière fois autour de l'enfant chéri en guise d'ultime souvenir. Drôle de jeu d'images rarement analysé et qui pourtant interroge sur la force de l'icône, sur le visible, l'invisible, sur ce que l'on peut voir, ce que l'on veut voir. L'art est l'illusion. Naissance d'une persistance des liens dans les yeux d'une société en reconstruction. Le livre comme le film vont interroger avec une grande sensibilité ce que sont les possibilités réelles d'un appareil photo pour apporter une preuve de l'existence de la vie, du perceptible. Et si l'on pouvait saisir ce que nos yeux eux-mêmes ont du mal à fixer. Et si l'on apportait là des preuves de royaumes parallèles. Il n'est pas étonnant anthropologiquement qu'au moment même où la jeunesse est fauchée comme jamais elle ne l'a été, l'on s'interroge sur la manière de continuer à la faire exister en images. Une manière de lui réaffirmer qu'elle nous manque, que l'on tient à elle, y compris dans l'au-delà. C'est avant tout ce qu'il faut comprendre dans l'affaire des fées de Cottingley où l'on se demande si l'invention de cette nouvelle technologie de l'image - la photo - va permettre de distinguer les fées que seuls quelques voyants pouvaient entrevoir jusqu'alors. Le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle, tiendra à l'époque nombre de conférences et de débats sur le sujet.

Il y a quelques temps, un étudiant, croisé dans une conférence sur le cinéma à propos de ce que les films trahissent de nos représentations, m'a posé une question qui m'a bouleversé tant par sa lucidité simple que par son ambition problématique : "Dites Monsieur Ethis, en tant que sociologue de la culture, savez-vous pourquoi j'ai la sensation que nous les jeunes, on n'a pas vraiment de place dans les représentations de la France d'aujourd'hui, ce qui est paradoxal, car on a, a contrario, le sentiment de coûter cher, très cher à notre pays, un peu comme si l'on souhaitait racheter indirectement, via une contrepartie étrange, le fait que l'on apparaisse nulle part ?" Oui, je crois que le sentiment de ce jeune homme posait bien le débat. Il est des générations qui ont tout fait pour que leur jeunesse soit parfois désespérément présente sur la photo de famille comme le montre si bien le film Forever. La perte, l'absence qui irriguent un territoire qui a connu deux guerres mondiales successives ont conduit le territoire en question à se reconstruire avec ce terrible sentiment de l'absence et de la perte. Les Trente glorieuses ont porté avec force la conviction qu'il s'agissait de se refondre sur les valeurs du progrès et de l'insouciance sociale et culturelle où l'on n'avait de cesse de rêver à ce que serait l'an 2000. La jeunesse de 1968, une jeunesse étudiante, a exalté ces valeurs jusqu'à les confisquer pour elle seule. Oui, Chers étudiants d'aujourd'hui, vous n'êtes plus sur la photo de famille et pour cause : si la jeunesse de 1968 et des années qui l'ont suivi et qui a entre 55 et 65 ans reconnaissait votre place, elle serait obligée de renoncer à ce dopage inouï qui l'entretient dans un drôle de climax, celui de l'éternelle jeunesse. Oui, la transmission n'a pas eu lieu pour déposer une réelle confiance entre vos mains par défiance, par peur sans doute de perdre quelque chose. On cherche parfois les raisons sociologiques de la crise morale que nous semblons vivre. Je suis persuadé, l'âme désarmée, qu'elle résulte avant tout de la confiscation plus ou moins consciente de la reconnaissance en ce que peut porter avec force et espoir toute nouvelle génération en actes. Une récente enquête montre que les ouvrages les plus vendus dans les kiosques des gares de France sont tous ceux qui proposent sur leur couverture des promesses du type : "maîtrisez vos gestes", "obtenez ce que vous voulez d'autrui", "petit traité de manipulation", "les clefs de la réussite dans le contrôle d'autrui". J'ai vraiment envie de continuer de réfléchir avec cet étudiant sur l'état d'une société qui a substitué par le projet paranoïaque d'un autrui-manipulé(lable) au projet magnifique d'un vivre et d'un penser ensemble, un projet qui rendrait fier - je l'espère - mon cher grand-père disparu depuis 18 ans maintenant. Le temps d'une autre génération...

Je dédie ce texte à Robert Ethis, soldat de deuxième classe, 28ième Régiment d'Infanterie, mon grand-père

06 septembre 2015

LA CUTURE DOIT CRÉER UNE FORME DE DÉPENDANCE HEUREUSE (Télérama : Invité du N°3348, Un entretien avec Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger)

L'accessibilité à la culture, plutôt que la démocratisation! Tel est le combat de ce président d'université, qui prône la confiance et retrousse ses manches pour faire vivre la promesse du pacte républicain. 
Il serait, dit-on, l'un des plus brillants à son poste. Un président bien de son temps, apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs de l'université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, qu'il dirige depuis 2007. Mais Emmanuel Ethis, 46 ans, est plus qu'un intellectuel souriant. Ingénieur de formation, sociologue par passion – il a beaucoup travaillé sur les spectateurs de théâtre et de cinéma –, ce défenseur du service public à la fois méthodique et fonceur a une idée fixe : la culture doit être partagée par tous! Le grand combat de cet amoureux des salles obscures : réhabiliter les pratiques culturelles chez les étudiants de 18 à 25 ans, période de toutes les découvertes où le cinéma, le théâtre, la littérature et l'art ont hélas tendance à être relégués au second rang – faute de temps et surtout d'argent. Comment remettre la culture en majesté à l'université ? Emmanuel Ethis a un plan.

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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