14 avril 2017

TRAVOLTA ET MOI : l'essence, du sens pour l'existence ?


On se souvient de l’idée fondatrice de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre - l’existence précède l’essence - selon laquelle aucun d’entre nous ne serait le résultat de déterminants, ou «prédéterminé», mais pourrait, au contraire, choisir ce qu’il souhaite devenir. C’est même dans l’acception de cette idée qu’on expérimenterait les contours de la liberté individuelle tant en tant que notion qu’en tant que valeur. Dans un article publié dans la revue Science le 10 mai 2013 par un groupe de neuroscientifiques mené par Julia Freund et intitulé « Emergence of individuality in genetically indentical mice », on découvre comment ces derniers réinterrogent à nouveaux frais cette question de la liberté individuelle par l’entremise d’une observation animalière en laboratoire. En plaçant ensemble quarante souris génétiquement identiques dans une très grande cage dès leur naissance, ils se sont demandés si, au bout de quelque temps, certaines se différencieraient par leurs comportements. Or, c’est bien ce dont ils furent les témoins car certaines développèrent en trois mois une inclination pour explorer leur cage alors que les autres se cantonnèrent à une zone très limitée. Il fût également constater que les souris « exploratrices » produisirent plus de neurones dans l’hippocampe, siège de la mémoire du cerveau. De fait, les chercheurs conclurent très « sartriennement » que chaque action transforme son auteur et ce indépendamment de son patrimoine génétique et de son milieu.

Les sciences sociales ont, pour leur part, démontré depuis longtemps que plus nous vivons d’expériences dans notre vie, plus nous sommes aptes à réagir à une diversité de situations nouvelles. De là à penser qu’on conquiert notre liberté individuelle au sens où l’entend Sartre dès lors qu’on a l’esprit aventurier, c’est peut-être précisément s’aventurer un peu loin sans tenir compte de nos représentations de nous-mêmes, de notre volonté, des effets édifiants qu’ont sur nous l’éducation et la culture, mais aussi l’idéologie de la liberté individuelle et de l’individualisme qui nous prépare à penser que nous sommes tous uniques et différents. Au reste, nous y sommes si bien préparés qu’une fois cette donnée intégrée, nous allons passer le reste de notre vie à nous étonner, voire nous passionner de toutes les ressemblances que nous nous découvrons avec autrui. Mieux, nous recherchons nos similitudes au point d’en faire quelquefois une quête existentielle. Il n’est d’ailleurs pas absurde de penser que le succès de l’art cinématographique tient en partie à ce qu’il nous offre de modèles formidables humains en situation qui fonctionnent comme autant de balises d’identification. 

Sur un plan plus personnel, depuis que je suis enfant, combien m’ont dit que je ressemblais singulièrement au John Travolta de la Fièvre du Samedi soir ou au Tom Hanks de Forest Gump? Je ne les compte plus. Désormais, chaque fois qu’on me le dit, je feins l’étonnement ce qui renforce le plaisir de celle ou celui pense avoir mis au jour une ressemblance qui m’aurait échappé jusqu’alors. Au delà, de ces petites jouissances des similitudes quotidiennes, je pense, qu’en définitive, il s’agit de relativiser la théorie sartrienne, non pour la brûler, mais pour la resituer dans le cours de notre vie. Oui, l’existence précède vraisemblablement l’essence jusqu’au moment où l’on a compris qui l’on est réellement. Une fois accomplie cette (re)connaissance de soi minimale, nous partons à la conquête de toutes les ressemblances que nous entretenons avec les autres. L’essence vient alors donner un sens à cette quête du « même dans l’autre » qui va jalonner, en partie, le trajet du reste de notre existence... La recherche de notre essence commune...

13 avril 2017

L’UNIVERSITÉ DE LA RUE : Le père Lacloche, le «Plastifieur» et le «Taximan bachelardien»

"On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner" (La Rochefoucauld)

Pour célébrer les 80 ans de sa création, le journal de Mickey décide, en cet automne 2014, d’offrir à ses lecteurs le fac-similé du premier journal de Mickey sorti en octobre 1934. Deux grands feuillets pliés imprimés en recto verso, soient huit pages au total dont une seule demie consacrée aux exploits de la souris de Disney. Juste sous les premières cases de Mickey, on découvre une autre bande dessinée de l’époque intitulée Le Père Lacloche. Le père Lacloche (Pete The Tramp) est un comic strip américain créé par le dessinateur Clarence D. Russel en 1929. Le père Lacloche mène - comme son nom l’indique - une vie de clochard, une vie difficile donc, mais dont il s’accommode avec philosophie, une certaine joie de vivre qui dope son sens de la répartie. Je fais partie de cette génération qui a eu la chance de profiter, enfant, - ce n’est pas un vain mot - d’un Journal de Mickey où aux côtés de Mandrake, de Guy l’éclair, du Multimilliardaire Picsou et du singulier Géo Trouvetou, le Père Lacloche avait encore toute sa place. Je crois qu’il m’a aidé à toujours considérer celles et ceux que l’on appelle des «Sans-Domicile-Fixe» plutôt que des clochards sans a priori, comme des individus à part entière, frappés par la pauvreté, certes, mais pas d’une humanité amoindrie. Bien au contraire. Mon enfance catholique, quelques rencontres intenses avec des Frères franciscains, l’imagerie de Saint-François d’Assise telle que portée par Pasolini, m’ont permis de considérer toute expérience de vie comme essentielle, comme sujette à partage et à enrichissement, et notamment les expériences des vies les plus pauvres qu’elles résultent d’une pauvreté consentie ou d’une pauvreté subie. 

En sortant de la Sorbonne ce vendredi d'octobre, après une cérémonie d'installation des nouveaux lauréats de l'Institut Universitaire de France, je tombe dans une petite rue transversale à la rue des Écoles sur un SDF affairé à plastifier dans la rue des articles découpés et tous issus de la revue Sciences & Vie. Dans une sacoche, je peux constater que le clochard n'a pas chômé car ce sont plusieurs centaines d'articles qu'il trimbale. Volontairement discret et oeuvrant à l'abri des regards, il semble habité par une sorte d'urgence existentielle. Je le vois classer et reclasser ses petits articles plastifiés. Intrigué, je décide de l'interrompre dans sa tâche pour lui demander ce qu'il fait exactement. Il regarde, il me sourit : "vous ne pouvez pas comprendre"... Bien que ma tête ne possède visiblement rien qui reflète une hexis corporelle de chercheur... Peu importe... Je persiste dans ma conversation avec cet homme qui n’est pas sans me rappeler le Père Lacloche de mon enfance avec son pantalon vert trop large, son pull rouge et sa moustache... "OK, je ne comprendrais sans doute pas, mais vous, essayez de m'expliquer"... L’homme, abîmé par des années de clochardisation mais aux articles plastifiés soignés, se lance : "vous voyez, les revues de sciences sont très mal rangées et ne nous apprennent pas du tout ce qu'elles devraient nous apprendre... Elles racontent des événements scientifiques pour satisfaire un certain lectorat, mais elles n'organisent pas ces informations entre elles. C'est pour ça que je les découpe, que je les plastifie, et que je les reclasse jusqu'à trouver le "bon ordre scientifique". J'ai sous le coude des centaines d'articles cumulés depuis huit ans grâce à un pote kiosquier qui me donne tous les numéros... Je fais le tri, je garde ceux qui me semblent pertinents et je les fais converser entre eux. Génétique et recherche atomique, progrès en cardiologie et avancées en neurosciences, astronomie et sciences sociales du comportement, etc ... Je casse les frontières disciplinaires et tire les fils entre tous les faits qui font parler le monde autrement. C'est mon histoire des sciences à moi, une histoire qui vous ferait froid dans le dos quand on voit mieux les chemins étranges que nous sommes en train d'emprunter... Vous voyez, vous ne pouvez pas comprendre"... Mon téléphone me rappelle mon rendez-vous suivant... Je suis un peu démuni et embarrassé... Je lui dis, que "si, je crois que je comprends ce que vous dites, mais..." Mais voilà... L'homme ironise "Je suis dans la rue, vous aussi, je vais y rester, pas vous, je vous laisse à vos certitudes... Mais demandez vous bien où se trouvent les vrais découvreurs d'aujourd'hui !"... Tout cela me chamboule. Je l'avoue... La même journée, durant l’après-midi, les chercheurs du collectif Sciences en Marche manifestaient dans la capitale pour demander plus de considération pour l’emploi scientifique au gouvernement de François Hollande. Mon plastifieur de Sciences et vie, continuait, lui aussi, mais d'une toute autre manière, sa tâche dans la rue.

Je décidais alors de rapporter cette courte entrevue sur ma page Facebook car elle me semblait digne d’intérêt tout comme je l’avais déjà fait la veille car j’avais déjà été un peu chamboulé dans mon confort conceptuel de chercheur par une drôle de confrontation avec un chauffeur de taxi particulièrement docte. L’homme était d'origine marocaine. Il était venu en France quelques années plus tôt pour faire une thèse de philosophie et préférait désormais conduire une voiture... "La liberté, l'indépendance"... La philosophie lui servait - disait-il - à vivre tellement mieux que tous ses collègues. L'homme aimait parler. Il me demanda quel était mon métier. Je lui répondis "sociologue" car je pensais que c'était un résumé pratique. Il me regarda dans le rétro et s’écria : "non, vous ne pouvez pas dire ça ! Un sociologue, c'est un homme vieux qui a apporté quelque chose au monde... Marx, Weber, Durkheim,... Ça, ce sont des sociologues... Mais un homme de votre âge et habillé comme vous êtes... J'entends que vous puissiez dire que vous êtes un consultant en problèmes sociaux, un chercheur en sociologie à la limite, un spécialiste du marketing sans doute... Mais sociologue non. Regardez BHL.... Vous trouvez qu'il mérite l'intitulé de philosophe ?"... Je lui répondis que non. Il reprit "alors vous voyez, vous n'êtes pas sociologue, CQFD... D'ailleurs je vais vous le prouver, je suis sûr qu'à votre âge, vous ne savez même pas qui a inventé l'épistémologie. Si vous me le dites, je vous offre la course !"... Je lui répondis : "que beaucoup ont participé à définir l'épistémologie, Kant, Hume, Descartes, Ferrier,..."... Le chauffeur m’arrêta : "ce n'est pas du tout la réponse que j'attendais, je ne vous offre pas la course, c'est Bachelard, le seul, le vrai qui a inventé l'épistémologie,..." Je tente de nuancer avec gentillesse... "Vous ne croyez pas que Bachelard, l'auteur du Nouvel Esprit scientifique, ne s'est pas plutôt penché sur la notion de "rupture épistémologique" ?". Coup d'œil dans le rétro... "Vous êtes qui vous ? Vous avez écrit des livres ? Vous avez fait une thèse ? Vous l'avez publié ? Vous me devez 17 euros"... Le chauffeur me tendit la main, me lança un clin d’œil appelant complicité. Je fis à ce moment la pleine expérience d’une rupture épistémologique convertie en rupture taxicologique. Sans que je sache réellement pourquoi, coup sur coup, ce chauffeur de taxi tout comme mon Lacloche plastifieur, m’ont fait beaucoup de bien, une sensation d’être remis à sa place à un moment opportun de la vie tout en retendant les fils qui me lient à mon enfance de lecteur assidu du Journal de Mickey, certes, mais aussi de Sciences et vie, de Tintin, d’Homère et de Jules Verne. Tout cela s’accompagnait d’un désir presque compulsif de relater ces deux rencontres sur les réseaux sociaux histoire de partager un peu plus que des anecdotes. Curieusement, les commentaires qui s’ensuivirent furent plus nombreux qu’à l’habitude. Parmi ces derniers, celui de Jean-Loup Salzmann, président de l’Université de Paris XIII, médecin et Président de la Conférence des Présidents d’Université : «le trouble obsessionnel compulsif (abrégé TOC) est un trouble mental caractérisé par l'apparition répétée de pensées intrusives - les obsessions - produisant de l'inconfort, de l'inquiétude, de l'appréhension et/ou de la peur ; et/ou de comportements répétés et ritualisés - les compulsions - pouvant avoir l'effet de diminuer l'anxiété ou de soulager une tension. Les obsessions et les compulsions sont souvent associées (mais pas toujours) et sont généralement reconnues comme irrationnelles par les personnes sujettes au TOC mais sont néanmoins irrépressibles et envahissantes, diminuant le temps disponible pour d'autres activités et menant parfois jusqu'à la mise en danger. Elles ne se fondent généralement pas sur des interprétations délirantes». Le commentaire de Jean-Loup Salzmann me fit sourire, je me suis demandé s’il s’adressait à moi, à mes questionnements épistémologiques ou bien à mon ami Lacloche plastifieur. Cela m’a pris quelques secondes pour trancher. J’ai pensé à Mummy de Xavier Dolan, envie de vernir les ongles en noir et de danser en chantant On ne change pas de Céline Dion mais j’ai opté - c’est rare - pour Mylène Farmer : Désenchantée. Le son était pile ce qu’il fallait pour me rappeler à la nécessité de convoquer chaque fois que les circonstances du quotidien l’exigeraient de nouveau, cette part d’enchantement utile à inspirer ce que je pense savoir autant que ce que je pense encore être susceptible de découvrir. 

05 avril 2017

CARTE CINÉ ILLIMITÉE: Dites-moi comment vous l'utilisez, je vous dirai qui vous êtes... Un entretien avec Claire Barrois et Inès Chapon pour le quotidien 20 minutes

Grâce à la carte, on pense pouvoir tout voir...
L’illimité, ça ouvre le champ des possibles, et rien que ça, ça veut dire beaucoup. Le système de forfait évite, par exemple, à Morgane, une internaute de 20 Minutes, de limiter ses sorties à cause du prix de la place : « Avec mon copain, nous avons une carte pass duo Gaumont pour aller au cinéma à deux en illimité. On voit environ un film par semaine depuis un an. Il nous est arrivé d’avoir des périodes où nous n’y allions pas pendant plusieurs mois, mais, même avec ces périodes de creux, on est gagnant financièrement. »
Pour Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Nice, professeur de sociologie du cinéma à l’université d’Avignon, la potentialité n’a pas de prix. « Posséder une carte de cinéma illimité projette une représentation qu’on se fait de nous-mêmes, explique l’auteur de Sociologie du cinéma et de ses publics (Ed. Armand Colin, 2014, 3e édition). On apparaît comme des cinéphiles avant même d’être allé au cinéma. Cette carte, matérialisée dans le portefeuille qui plus est, nous apparaît comme un doudou, un objet rassurant. »

Grâce à la carte, on peut partir quand on veut
Autre pouvoir de la carte, celui de profiter d’un film à sa guise : en théorie, aucun problème pour voir 15 fois La La Land sur lequel on a flashé, ou pour avoir osé ne passer que 5 minutes en salle pour toutes les suites de comédies françaises sorties en 2016. Pas d’obstacle non plus à aller voir tout ce qui sort. D’autres ont trouvé un emploi complètement différent à leur carte illimitée. Certains s’en servent pour utiliser les toilettes du cinéma, d’autres parce que les fauteuils confortables plongés dans le noir sont idéaux pour faire la sieste.
C’est le cas de Maxime. « J’utilise ma carte à 90 % pour aller voir des films qui me plaisent, mais quand j’ai vraiment envie de dormir, je choisis un film qui ne fait pas appel à mes neurones ni à ma concentration, Cet été, je suis allé voir plusieurs fois Camping 3 par exemple. Mais un film d’art et d’essai peut être encore mieux, parce que je sais que je ne vais pas me faire réveiller par de la musique trop forte. » Pas de problème non plus pour ne voir qu’une heure d’un film quand il a peu de temps, quitte à y retourner s’il a aimé.

Avec la carte, on revient presque tous à nos vieilles habitudes
« Le mot "illimité" a un pouvoir marketing magique, quand il est inscrit sur une carte, on se dit qu’on peut tout faire avec, explique Emmanuel Ethis. Les statistiques [tenues secrètes par les exploitants] montrent que les premiers mois entraînent une utilisation saturée, un rythme effréné. Puis les gens sont rattrapés par le temps et reviennent à la base de leur pratique. » La raison ? Difficile de se prendre de passion pour les films d’auteur quand on aime les films d’action américains ou de se mettre à ne consacrer ses soirées qu’au cinéma quand on sort beaucoup, sous prétexte qu’on ne paie pas pour y assister.
Antoine en est la preuve vivante. A 28 ans, il vient de retrouver un emploi. « J’ai pris une carte quand j’étais au chômage, car j’avais beaucoup de temps libre, raconte le jeune homme. Mais depuis quatre mois, je n’ai pas remis les pieds dans un cinéma. Je sais que je devrais l’annuler pour ne plus payer pour rien, mais je crois toujours que je vais retourner au cinéma le mois suivant et rentabiliser mon abonnement. »
Lancées au moment de l’explosion du téléchargement illégal au début des années 2000, les cartes illimitées ont permis aux exploitants de faire face à une concurrence importante avec un dispositif financièrement attractif. « Mais la carte illimitée change peu la structure du public, estime Marc Filser, professeur de gestion à l’IAE de Dijon. Elle peut inciter à des pratiques plus intenses, l’abonnement permet également une sensibilisation du public déjà concerné, mais elle ne permet pas vraiment de capter des nouveaux publics qui n’allaient pas au cinéma auparavant. »

08 mars 2017

KONG SKULL ISLAND, là où il n'y a que la taille qui compte...


Non King Kong n’est pas une figure de la puissance masculine ou une représentation d’une sexualité animale comme l’ont imaginé trop souvent la plupart des critiques qui ont commenté le film dans ses multiples versions. En effet, étant donné la taille de l'animal, on se aurait du mal à poser concrètement la question de sa véritable sexualité. Notre représentation stéréotypée nous le laisse entrevoir au masculin, mais il n'y a rien en réalité qui traduise son genre. Il n'est jamais perçu en situation sexuée – ou sexuelle - dans les films sauf dans une des suites qui lui a inventé une compagne à sa taille. Kong est un roi, mais vous pourriez l'appeler Queen Kong que cela ne changerait rien au propos. Ce n'est pas son genre qui importe mais bien sa taille qui compte. De fait, Virginie Despentes qui a écrit «King Kong Theorie» n'a pas tout à fait tort d'imaginer que le géant singe serait une métaphore de la sexualité avant la distinction des genres, une sorte de figure androgyne sans stéréotype de sexe. Nous sommes nous tous ses poupées, car oui, Kong joue à la poupée. Dans les précédents films sur King Kong (il y en a eu 7 entre 1933 et 2005), l’histoire est sensiblement la même. Beaucoup ont vu le personnage féminin caricaturé en une jeune femme blanche belle et naïve, une apparente victime de la domination masculine. S’il est vrai que la philosophie est la même elle traduit pourtant précisément l'inverse. Face aux armes, aux épreuves de force, c'est bien le triomphe d'une femme qui domestique avec une finesse et une habileté non feinte le Kong. Elle comprend qu'avec cet être démesuré, c'est à un autre inconnu qu'il faut faire face et que faire face, c'est être dans le donnant, donnant. Mais j'insiste, on pourrait fort bien interpréter le personnage qui intéresse Kong par un homme sans que cela ne change pas grand chose puisqu'il est impossible d'avoir des relations sexuelles avec les petits humains. Kong aujourd'hui traduit la crise des genres ni plus, ni moins et relativise notre position vis à vis de la vie animale et à ce que doit être notre place dans le vivre ensemble en milieu clos - ici sur une île - isolée du reste du monde. Nous ne sommes pas dans Jurassic Park. Les hommes et les femmes viennent sur cette île et ne survivent que s'ils pensent une adaptation qui passe par d'autres repères culturels et sociologiques que ceux qui régissent notre modernité. 

Néanmoins, c’est grâce à l’amour de la femme que finalement le géant animal va s’humaniser. C’est le mythe de «La Belle et la Bête». Car, en relisant la belle et la Bête, on s’aperçoit qu’en réalité ce n'est pas l'amour qui triomphe, mais tout d'abord la culture : la Bête et La Belle doivent d'abord partager un langage commun, plus encore une culture commune. La bizarrie de Belle dans son propre monde n'est pas d'être Belle mais d'être une femme qui lit ! Et c'est cette lecture qu'elle va d'abord partager avec la Bête ! L'amour est éminément culturel. Au reste comme dans le récent Starwars - Rogue One- on montre plus que jamais des femmes aussi investies dans l'action et le pouvoir que l'était la princesse Leia, jumelle de Luke Skywalker. La pub Always montre comment s'instruisent les stéréotypes, et ici, la survie concerne de la même manière les uns et les autres dans un monde où l'alpha est défini par l'altérité de Kong. Nous sommes sur son royaume. King Kong nous présente surtout une façon de coopérer entre hommes et femmes, là est la véritable nouveauté. 

Dans ce dernier film de King Kong, l’héroïsme en soi n'existe pas et caractérise par une qualité quelqu'un qui va se révéler par l'aventure. L'héroïsme nous révèle d'abord à nous-mêmes puis ensuite aux autres. Le Cid de Corneille était un piteux escrimeur mais son héroïsme dépasse autant sa maladresse que ses petites lâchetés pour le consacrer en héros. L'héroïsme, c'est notre processus de transformation que nous offre une posture sociale remarquable pour être le premier ou la première dans un cadre donnée comme Erin Brokowich, le temps d'un combat, d'une lutte.  C’est pourquoi les représentations sont essentielles, mais pas uniquement pour ce sujet, on peut en ce sens revoir le très beau film d'Amenabar Agora sur la première femme philosophe. Ces représentations non sexistes doivent circuler absolument pour nous réaliser dans nos vies car non une femme n'atteindra pas son "rêve" quand elle trouve un bon métier là où un homme réaliserait lui ses "ambitions". Le cinéma est un reflet dans lequel on peut retrouver les mentalités d'une époque avec une légère anticipation de ce que risque de devenir le monde. Je parle là des films qui nous marquent parce qu'ils nous "parlent". 

08 février 2017

Discours prononcés à l'occasion de la remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Jean-François Camilleri et Jean-Jacques Launier (Musée des Arts Ludiques, le 3 février 2017)

Nulle part ailleurs. Nous n’aurions pu être nulle part ailleurs pour honorer les chevaliers que je m’apprête à décorer. Dans ce fantastique Musée des Arts Ludiques qui a vu depuis sa création des expositions plus étonnantes les unes que les autres : chacun d’entre nous qui pénètre en ce lieux vit son propre voyage de Chihiro, sa véritable pixarisation du monde, son immersion totale dans l’art du jeu vidéo, sa marvelisation intime à Thor et Avengers, se wallacise autant qu’il se gromitise, se belle et clochardise pour un moment, un moment très précieux comme celui que nous offre toute véritable exposition. Celui de nous faire toucher par l’art qu’elle propose, et c’est particulièrement vrai ici, cette part de notre identité qui nous poursuit depuis l’enfance et qui n’a de cesse de nous rappeler à l’ordre de cette enfance, un ordre sacré, celui du jeu, celui de tous les possibles, celui de l’insouciance, celui des rêves éveillés, celui et celui-là seul qui, au bout du compte, restera de nous, celui de nos amitiés véritables. Julien Green a écrit un jour que c'est parce que la terre est gouvernée par des grandes personnes qui ont oublié qu'elles furent aussi des enfants que les enfants sont les personnes les moins bien comprises de la terre. Jean-François, Jean-Jacques, ce sont ces mots que je voulais d’abord vous adresser à tous deux, car je crois depuis toujours que c’est à des êtres comme vous qu’il faudrait confier le gouvernement de notre terre, non pas parce que vous seriez des rêveurs ou des utopistes, mais simplement – et c’est là l’essentiel – parce que vous savez parler à la seule part de nous-mêmes qui vaille, celle de notre enfance avec laquelle vous semblez être toujours en connexion directe et immédiate.  C’est sans doute aussi pour cette raison que vous êtes également des individus romanesques, parfois étranges tant vous semblez dotés de propriétés bien supérieures au super-héros de fiction.

Cher Jean-François Camilleri,
Je me souviens de la première fois où nous nous sommes rencontrés. Expérience on ne peut plus troublante. Je venais de donner une interview pour un Studio Magazine spécial Cannes à propos de mon petit ouvrage sur la sociologie du cinéma et Studio avait choisi de mettre mon portrait en marge de l’article avec une toute petite photo, minuscule photo de 3cm sur 1 et demi, mal éclairée, pas très bien imprimée, bref, ma mère aurait elle-même eu du mal à me reconnaître. J’étais donc à Cannes et le hasard me conduisit à être invité dans une de ces étranges soirées où il y a foule dans une villa des Hauts de Cannes… Je ne connaissais que la personne que j’accompagnais ainsi que l’invitant Nicolas Seydoux et, fendant précisément la foule, un homme se dirige droit vers moi : « Vous êtes Emmanuel Ethis, j’aime bien ce que vous écrivez ». Il s’agissait bien de Jean-François Camilleri qui m’avait reconnu depuis le micro portrait de Studio magazine. Rien que d’en parler, je demeure aujourd’hui encore troublé par ces facultés peu communes et déstabilisantes au premier abord dont il semble parfaitement conscient et qui l’habitent avec un bonheur serein et une tranquillité certaine. D’après ce que je sais ces facultés portent des noms arithmomanie d’une part et synesthésie d’autre part. L’arithmomanie caractérise quelqu’un qui se pose des questions du type  « quelle est la quantité de nombres premiers dans 3600 secondes », ou encore « combien de kilomètres carrés sont nécessaires au stockage de l'humanité tout entière ». La synesthésie, elle, associe un mode sensoriel à une représentation mentale en général : par exemple une couleur associée à une lettre ou à un chiffre. Ton chiffre, Cher Jean-François est le 3. J’ignore à quelle couleur tu l’associes, mais je sais que ce chiffre te suit : tu es né un 3 mars, tu signes tes œuvres 3C33.
En effet, Jean-François, tu es un artiste complet : écrivain, tu signes deux ouvrages « Putain de film ! » et « le Marketing du cinéma ». Livres que je recommande, car lorsqu’on lit avec clairvoyance ces ouvrages, à commencer par celui sur le marketing, on comprend combien l’aspect sociologique, moral, éthique et politique est essentiel pour toi dans un monde qui n’est pas toujours associé à ces valeurs. Musicien, tu as créé un groupe à Tours, « Jours Meilleurs » dans les années 80 et dont tu étais batteur.  Aujourd'hui, tu t’es mis à la guitare. Peintre et dessinateur : tu collectionnes les globes terrestres et les cartes de géographie pour les transformer, les peindre, créer d’autres œuvres. Les mondes dans les mondes, les choses derrière les choses. À ne pas en douter c’est cet amour de la planète que possèdent tous ceux qui pensent – comme Jules Verne – qu’il existe encore et encore mille choses à découvrir, un continent perdu ou une civilisation enfouie, c’est cet amour de la planète donc qui te conduit à fonder DisneyNature qui a produit des films sur l'environnement ou en a distribué, comme ce fut le cas pour « La Marche de l'empereur », de Luc Jacquet. DisneyNature, c'est, il faut le rappeler, la première création de label chez Disney depuis soixante ans ! Lorsque je pense à toi qui appartient à la génération Daktari et Coustien, il me revient forcément les mots magnifiques d’Amin Maalouf : « Lorsque l'esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre est vaste. N'hésite jamais à t'éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances. » Ces mots sont tirés de son ouvrage « l’Africain ». Un ouvrage qui dit aussi quelque chose de toi qui te sens chez toi chaque fois que tu poses le pied sur le continent africain, de l’Afrique du Nord à L’Afrique Noire, des racines construites au fil des voyages qui t’inspirent et continuent de te faire rêver, au même titre d’ailleurs que les canards de ta mare. Je sais que pour toi « la mare est un écosystème très intéressant et que le canard est l'un des seuls animaux capables à la fois de marcher, de nager et de voler ». Nulle discontinuité dans ton monde, tes mondes dont tu tentes de faire partager la beauté lorsque tu fondes l’association « Les Villages enchantés » dont le but est d’organiser des projections cinématographiques gratuites dans tous les pays du monde, ces toiles enchantées destinées à faire partager aux enfants qui n’y ont pas toujours accès un moment de cinéma tellement essentiel à tes yeux pour rêver.
Tu es un homme de toutes les filiations, Cher Jean-François, y compris familiale et tel Harry qui rencontre Sally, tu as su construire une merveilleuse famille avec ta Sally « Marika ». Tes filles Luna, Alice, ton neveu, ta nièce, ta sœur, ta mère bien sûr, constituent ce noyau familial essentiel pour toi. Et l’art reste sous toutes ses formes, le lien qui court entre ta famille et le monde, entre le monde et tes amis. Un art qui a pour toi toujours une composante ludique d’où ce lien indéfectible avec Jean-Jacques avec qui tu t’associeras pour créer la Galerie des Arts Ludiques… J’y reviendrai plus tard…
Dans le Livre de la jungle, la version Disney de l’ouvrage de Kipling, il est une réplique de la panthère Bagherra qui nous indique, je crois, parfaitement qui est Jean-François Camilleri : « Aucun fils d'homme n'était aussi heureux parmi les animaux, mais cependant, je savais bien qu'un jour dit la panthère, il devrait retourner vers ses semblables. » Je crois, Cher Jean-François que tu es bien ce Mowgli, un Mowgli à la fois anthropologue et sociologue, revenu parmi ses semblables, cet homme qui sait parler autant aux animaux qu’aux enfants qui sont en nous. Monsieur le Président-directeur général France de la Walt Disney Company, Cher Jean-François, pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».
Cher Jean-Jacques Launier,
C’est avec une émotion infinie que je me retrouve face à toi. Toi aussi tu représentes à mes yeux un être d’exception, un individu précieux tant il est habité par une bonté et une beauté sans limite, tu es un être inspiré, certes, mais un être d’inspiration surtout. De toute évidence, Disney ne s’y est pas trompé. Comment ne pas imaginer, d’ailleurs, que les créateurs de Vaiana ne se sont pas inspirés de toi pour créer Maui le demi-dieu ? Cela fait trois fois que je visite l’exposition et que tu es présent dans le musée et cela fait trois fois que j’entends des familles ou des enfants observateurs chuchoter pour dire, « c’est drôle le monsieur là-bas, on dirait Maui », Un Maui, c’est certain, mais qui aurait choisi ou été choisi par la princesse Raiponce – Diane - pour vivre sa vie.
L’écrivain Yves Navarre dit que ce sont toujours les enfants qui sont en nous qui sont des amis, pas les adultes que nous sommes devenus. Je suis d’accord avec Navarre, au sens où il faut une force inouïe pour aller jusqu’au bout de ses rêves d’enfant, d’adolescent, donc d’adulte. Walt Disney a dit un jour « Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d'un trait jusqu'au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager ». Apparemment, c’est bien Disney qui nous réuni ici et que tu as dû écouter très tôt. Enfant, Jean-Jacques, tu dessinais déjà des bandes dessinées où le héros, un grand pilote de voiture, faisait des rallyes dans le désert (avant même les premières courses existantes). A 11 ans, tu remportes un concours de dessin dont le jury était présidé par l’artiste mythique Moebius qui, en te remettant ton prix, te félicita et t’encouragea à persévérer ! Comment ne pas persévérer alors sous de tels augures ? Tu vas, ainsi, orienter tes études vers le dessin et la création. Quelques années plus tard, tout en créant et dessinant pour les plus grandes agences de pub, tu vas te passionner – tout comme dans la BD que tu avais créée enfant – pour la grande aventure du Paris-Dakar. Une sorte de continuité et d’attrait pour ce qu’évoque parfois le sable du désert lorsqu’on le foule. Au reste, tu relèves toi-même le défi en participant à plusieurs courses dans les années 80. Amoureux du désert, tu as même possédé une maison à Agadez, où tu passes plusieurs semaines par an avec ton meilleur ami Mano Dayak trop vite disparu.
Entre le dessin, la création, tu écris un livre « La Mémoire de l’âme ». A ce moment, ton rêve absolu bâti dans la fidélité est de pouvoir demander à celui qui a reconnu ton talent quand tu avais 11 ans, le grand Moebius, de dessiner la couverture de ton livre. Tu décides de lui envoyer ta demande accompagnée de ton manuscrit. Le retour du maître est rapide : « Ton livre me dicte de dessiner sur chaque page ! ». Un pari fou et la réponse du génie va bien au delà du rêve à réaliser. Cette rencontre avec Moebius sera majeure pour ne pas dire cardinale. Vous devenez très amis et à son contact tu déploies plus qu’une simple envie, mais une détermination sans faille de faire reconnaître le talent de Giraud-Moebius dans le monde entier. En effet, comme beaucoup d’entre nous, tu ne comprends pas pourquoi, aux yeux d’une certaine intelligentsia, une œuvre de cet artiste majeur qu’est Moebius semble valoir si peu à côté d’un Soulages ! Tu ne comprends pas plus pourquoi nos institutions culturelles qui devraient en être si fières ne songent jamais à l’exposer. Ta question est magnifique car elle est celle de tout ce que notre société – que dis-je – nos classes dominantes tentent d’instruire comme relevant comme culture légitime, qui est souvent aussi une culture privative, de distinction interdite à tous ceux qui n’auraient pas les codes requis. Preuve en est que lorsqu’un gamin issu des classes populaires s’entiche d’un Manet ou d’un Degas et qu’il en parle, les mêmes diront de ce gamin que son discours est par trop « scolaire ». Nous sommes là dans la négation la plus délirante de ce que devrait être, en réalité, la culture et l’art, des œuvres et des objets de partage sans hiérarchie qui contribue à nous faire être ensemble. Ce rejet des artistes majeurs de la BD, de l’animation, du manga et du jeu vidéo va faire naître chez toi une volonté quasi-héroïque de défendre ta passion jusqu’au bout et de faire reconnaître ces créateurs d’univers comme de grands artistes d’art contemporain. Ta bataille finale est ta passion première : l’Art Ludique est né. Et tu n’as de cesse, avec la merveilleuse Diane, de nous faire entrevoir qu’il n’y a d’art que ludique. Ta  passion est ton opium et ta joute secrète est ton humour ravageur, et ce sont ces deux qualités qui t’aideront à relever le défi de créer ce musée extraordinaire dans lequel nous sommes réunis ce soir. Tu t’es mis au service des artistes que nous aimons en portant sur tes épaules de véritables prophètes.
Je terminerai mon hommage en citant ton mentor Moebius avec qui tu partages la passion du désert à travers des mots qui expriment à mon sens tellement ta quête et ton destin : «Dans le désert – dit-il - on évacue toute l'accumulation culturelle qui nous embarrasse, que ce soit en matière de narration, de démonstration... Partout ailleurs on ne peut pas faire un pas sans tomber sur une règle, sur un panneau, sur un feu rouge. Dans le désert, il ne reste plus que l'être culturel internalisé, le personnage qui déambule et qui pose les questions : qu'est-ce que le bien et le mal ? Qu’est-ce que je fais ? Qu'est-ce que la création ? Si je me représente moi-même, est-ce que je deviens une créature ou est-ce encore moi ? »
Pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».

19 janvier 2017

GONTRAN BONHEUR, animal veinard et solitaire...

«Certains films, certaines fictions, certaines bandes dessinées nous aident à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe» (Stanley Cavell, Le Cinéma nous rend-il meilleurs ?)

Inhumain, trop inhumain. Dans la galerie des personnages Disney, il est en un qui remporte tous les suffrages de l’exaspération auprès la quasi-totalité des jeunes lecteurs du Journal de Mickey et de Picsou Magazine : en français il porte le nom de Gontran Bonheur (Gladstone Gander en anglais). Stéréotype du dandy snob et endimanché, Gontran Bonheur n’est pas un canard, c’est un jar, un jar vantard, gandin hautain toujours tiré à quatre épingles, adepte des costumes cintrés et du cheveu rudement cranté. On imagine sans difficulté qu’une eau de Cologne lavandée recouvre le moindre soupçon de transpiration chez cet animal qui ne suinte que vanité et incompréhensible veine. Lorsqu’enfant, on ne s’est pas encore "construit" notre petite théorie personnelle sur la chance et le bonheur, sur le bien et le mal, sur le destin et la providence, rencontrer au détour d’un récit dessiné Gontran Bonheur ébranle forcément un peu. À n’en pas douter il incarne l’une des figures les plus authentiques de l’individu puant, égocentrique et fier de l’être. Gontran Bonheur, c’est un aristocrate qui aurait partie liée avec un sort nourri d'une injustice écrasante telle que peuvent nous la renvoyer ceux qui ne se sont donnés que la peine de naître, ceux-là mêmes qui n’ont pas besoin de réussir quoique ce soit puisque précisément "tout" leur réussit.


C’est dans l’esprit du dessinateur Carl Barks que Gontran Bonheur est né en 1948. Et, parce qu’il fallait rendre ce personnage un peu acceptable, son créateur lui a inventé un destin, une généalogie propre à expliquer d’où il vient et, du même coup, à excuser un tant soit peu ce qu’il est sans pour autant parvenir à générer une véritable compassion chez ses publics. Fils Unique de Daphnée Duck et Gustave Bonheur, Gontran Bonheur a perdu ses parents suite à un pique-nique gratuit, ces derniers s’étant trop gavés des nourritures offertes. Gontran a dû donc être adopté par Matilda, la sœur de Picsou. C’est donc d’un drame absurde comme on ne les connaît que chez Iosnesco que le vaniteux Monsieur Bonheur est né. Bardé des symboles de la chance, foulant trèfle à quatre feuilles sur trèfle à quatre feuilles, l’individu ne comprend toutefois pas pourquoi il ne peut rafler l’amour dans un monde où tout semble s’ordonner pour lui rendre la vie tellement facile. D'ailleurs, ne connaissant aucune difficulté à vivre, il ne sait - quand il écrit à Daisy la belle qu’il convoite- qu’employer des mots qui ressemblent à sa vie : «mon petit sucre d’orge, ma petite tarte tatin, etc.». Comme le soulignent les neveux de Donald dans un court récit intitulé Les Lettres d’amour : «sa prose est tellement sucrée qu’elle nous donnerait le diabète». Pourtant, si elle peut paraître épatante, la chance de Gontran Bonheur se retourne toujours contre lui. On le comprend aisément: puisqu’il n’a aucun mérite à vivre, aucun de ses actes ne sauraient être inspirés d'un quelconque héroïsme. L’envie qu’il pourrait susciter chez ses congénères ou ses lecteurs se transforme indéfectiblement en mépris. Et, la contrepartie de sa chance apparaît alors clairement. Gontran Bonheur, tout veinard qu’il soit, reste et restera toute sa vie, un jar voué à la plus extrême des solitudes.



On accepte sans difficulté ce pendant moral des histoires de Monsieur Bonheur parce que cette conclusion nous parait rétablir une certaine justice, un ordre du monde où il est établi qu’on ne peut tout avoir. D’évidence, la place de Gontran et l’effet repoussoir qui l’accompagne nous prémâchent, dès l’enfance, cette idéologie de la domination (sans doute portée autant par les dominants que par cette morale catholico-sociale diffuse que par défaut l'on appelle parfois "culture") qui est au fondement de ce sens commun qui verrouille nos existences sur le cran «personne ne peut tout avoir dans la vie et tant mieux». Comment ne saurions-nous accorder un peu d’estime à Gontran Bonheur qui est, en définitive, la première victime de notre cruauté idéologique. Ne serions-nous pas meilleurs au fond, si nous acceptions avec bonheur le bonheur de ceux qui réussissent avec arrogance et sans le moindre effort? Une autre morale que Gontran Bonheur ne connaîtra jamais et sans doute nous non plus à l’ombre de cette cloche de verre si bien instruite par notre quête du mérite et de la reconnaissance. Humains, trop humains…