31 octobre 2018

L'ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE, principe actif et référence internationale des politiques culturelles (Extraits de la Postface de l'ouvrage coordonné par Eric Fourreau)

« La jeunesse constitue un extraordinaire élément d’optimisme, car elle sent d’instinct que l’adversité n’est que temporaire et qu’une période continue de malchance est tout aussi improbable que le sentier tout droit et étroit de la vertu. » Charlie Chaplin

Mai 2018. France. Bourg-Saint-Andéol. Lors d’une rencontre consacrée à la signature d’une convention départementale pour le développement de l’éducation artistique et culturelle en Ardèche, un département français qui a inscrit ce projet dans la stratégie territoriale de ses intercommunalités de communes, un des acteurs culturels présents lance une question à l’assemblée : « À vous entendre, faut-il comprendre que demain, pour monter un projet artistique, si l’on veut des financements, il faudra obligatoirement mettre en avant un argumentaire consacré à l’éducation artistique et culturelle pour les habitants ? Est-ce que c’est devenu l’alpha et l’oméga des politiques publiques en France en matière culturelle ? » Mai 1975. Venezuela. Caracas. Dans un garage, un économiste et musicien – José Antonio Abreu – réunit 11 enfants autour d’une idée simple qu’il va ériger en principe politique : faire de la musique en collectivité un droit pour tous. Selon Abreu, nous portons tous un potentiel artistique. Si nous apprenons à développer le potentiel de chacun plutôt que de ne soutenir que les talents repérés comme exceptionnels, alors nous apprendrons de concert à développer les capacités spécifiques de chaque enfant. La musique n’est plus un art réservé à quelques-uns, elle se conçoit comme un moyen d’expression à part entière et, comme le langage, on peut la développer à des niveaux différents en adoptant une approche individualisée, et cela surtout si l’on commence dès la petite enfance. El Sistema va ainsi devenir un programme d’éducation artistique et culturelle qui va transformer le pays : « Depuis quarante ans, affirme le directeur général d’El Sistema, à peu près 2 millions d’enfants ont bénéficié du programme d’éducation musicale. Et nous pensons que cela a vraiment changé la vie des gens. Avant, il était compliqué d’avoir un accès à l’art, la culture. Maintenant cela se démocratise. Les gens savent ce que signifie la musique, et pas seulement les enfants, aussi leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs voisins. Tout le monde sait quand quelqu’un fait partie d’un orchestre d’El Sistema et c’est une grande source de fierté. Maintenant, le Venezuela est perçu comme un pays d’excellence musicale, et cela a eu beaucoup d’impact sur la société en général. » Ce que nous montrent ces deux témoignages, comme ce que nous ont présenté les textes de cet ouvrage, c’est que l’éducation artistique et culturelle, pour exister, doit avant tout être porteuse de sens pour un pays, une nation, une société tout entière. Ce sens ne saurait être dilué, détourné ou privatisé, ni dans les projets, ni dans les structures, ni dans de trop complexes dispositifs d’administration ou de médiation. L’EAC porteuse de sens, cela signifie qu’elle s’inscrit, voire qu’elle s’impose au cœur du récit d’un territoire, qui peut se raconter grâce à elle tant pour ceux qui la vivent que pour ceux qui la portent sur le plan politique. Avec la fin des idéologies totalitaires et le développement de l’économie numérique, beaucoup de pays ont mis la culture au cœur de leur politique. Que ce soit en Amérique latine, dans une perspective de reconstruction sociale, en Asie pour développer l’économie ou dans le monde arabe pour renouer avec un récit national et offrir des perspectives à la jeunesse. L’EAC constitue à chaque fois le socle de ces politiques culturelles. Cela n’est pas étranger au fait que l’agenda culturel proposé en 2007 par la Commission européenne reconnaît la valeur de l’éducation artistique et culturelle. Par la résolution du 24 mars 2009, à propos des études artistiques dans l’Union européenne, le Parlement européen formule des recommandations fondamentales pour le développement de l’éducation artistique, et appelle à une meilleure coordination des politiques en matière d’éducation artistique à l’échelle de l’UE. Dans la même optique, l’« agenda de Séoul » proposé lors de la 2econférence mondiale de l’Unesco de mai 2010 sur l’éducation artistique, en présence de plus de 650 représentants officiels et experts en éducation artistique venus de 95 pays, s’articule autour de trois objectifs principaux pour le développement de l’EAC, objectifs interdépendants et communs à tous les pays et à tous les acteurs et environnements : 

  • s’assurer que l’EAC soit accessible à tous en tant que composante fondamentale et durable du renouveau qualitatif de l’éducation ;
  • s’assurer que la conception et la transmission des activités et des programmes liés à l’EAC soient de grande qualité ;
  • appliquer les principes et pratiques de l’EAC pour contribuer à relever les défis sociaux et culturels du monde contemporain. 

Tout est écrit !

La France a de nombreux atouts à faire valoir en matière d’éducation artistique et culturelle sur le plan international, ne serait-ce que par l’image de référence pour l’art et la culture qu’elle conserve dans de nombreux pays. Ainsi, les sollicitations des partenaires sur les questions d’EAC se font de plus en plus nombreuses. Pour exemple, des ateliers franco-taiwanais sur l’EAC ont été organisés à l’automne 2017 avec le ministère de la Culture, et en mars 2018 cela a été au tour de Singapour d’accueillir un séminaire d’échange avec de grands établissements culturels français sur cette thématique. Plusieurs pays d’Amérique latine, comme le Mexique, le Chili ou l’Argentine, sont demandeurs d’échange avec la France sur ces problématiques. En juin 2018, le ministère de la Culture accueille dans le cadre de son programme « Courants du monde » une quinzaine de professionnels étrangers dans un séminaire sur cette thématique spécifique pour venir échanger avec des professionnels du ministère et différents opérateurs associatifs et culturels. Mais nous ne saurions nous contenter de ces exemples emblématiques et nous avons tout intérêt à profiter également de l’expérience de nos partenaires étrangers. En particulier en changeant la donne sur cette séparation qui reste forte en France entre soutien institutionnel à la culture et éducation populaire. Nous aurions là tout à gagner à nous inspirer d’expériences étrangères où cette frontière n’existe pas, comme en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud ou au Mozambique. L’éducation à l’art et par l’art pratiquée dans les pays du Nord de l’Europe est aussi un modèle inspirant. Lors des journées d’étude des conservatoires de France, Helena Maffli, présidente de l’Union européenne des écoles de musique (EMU), expliquait que la force de l’éducation artistique en Finlande plonge ses racines dans la tradition musicale. Le réseau des écoles de musique couvre tout le pays, et depuis cinquante ans des centaines d’écoles publiques abritent des classes spéciales à profil musical. Dans le sillage de la musique, les autres arts ont suivi, ainsi que la spécialisation et l’autonomie des établissements scolaires pour déterminer leur propre profil pédagogique et développer et choisir leurs méthodes d’enseignement, tout en respectant le plan national. Dans les écoles de musique, 36 % des élèves ont entre 0 et 6 ans et suivent des cours d’éveil musical, ce qui donne une base solide pour la suite de la formation et créer un rapport personnel et durable avec la musique. Le modèle de collaboration entre les disciplines artistiques en Finlande est le fruit d’une concertation entre les éducateurs et enseignants qui fonctionne dans une dynamique « bottom-up ». C’est au reste ce que soulignent bien le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, et la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, lorsqu’ils rappellent tout l’intérêt des partenariats entre les écoles et les bibliothèques dans notre pays, ou lorsqu’ils projettent de déployer, au-delà d’une rentrée en musique dans tous les établissements scolaires, un « plan chorale » pour chaque école et chaque collège en partenariat avec des structures culturelles professionnelles. Il en va de même pour les projets construits en lien avec le Labo des histoires, dévolu au développement de l’écriture et de la lecture. 

L’expérience internationale de l’éducation artistique et culturelle, c’est avant tout une inflexion dans notre manière d’envisager les bonnes pratiques, point sur lequel Helena Maffli insiste lorsqu’elle cite les écoles hongroises, tchèques, slovaques ou bulgares, des écoles où la cohabitation entre musique « savante » et traditionnelle est pratiquée. Les traditions régionales et folkloriques sont enseignées avec une excellence pédagogique et connaissent un rayonnement exceptionnel, au même niveau que la musique ou la danse classique et parfois au-delà. Ainsi, en Bulgarie, la technique vocale particulière à ce pays et les traditions régionales sont enseignées aux enfants et aux jeunes dans les écoles. De fait, la prise de conscience de l’importance de l’EAC est parfois plus ancienne dans des pays où la politique culturelle est moins structurée qu’en France, pays où souvent de nombreuses initiatives privées ou associatives ont pu voir le jour, en commençant par la dynamisation consubstantielle de l’éducation. On compte parmi ces pays Belgique, Danemark, Norvège, Autriche, Malte et Irlande, où des organisations et des réseaux d’artistes et de structures culturelles ont été créés pour encourager l’EAC et mieux la valoriser. Que ce soit pour la richesse des corpus artistiques à faire connaître, au-delà des grands maîtres classiques européens ou des civilisations disparues, ou pour mener un dialogue avec d’autres pratiques qui peuvent la nourrir, l’éducation artistique et culturelle telle que nous la concevons en France en nous frottant aux expériences internationales gagne à poser à nouveau ses fondamentaux, surtout lorsque Emmanuel Macron, le président de la République, inscrit en tête de sa politique culturelle un pourcentage simple qui résonne bien plus qu’un simple slogan : le 100 % EAC. Une nécessité, un rappel à l’ordre, une convocation du sens des projets que nous menons en direction de notre jeunesse, des familles, des amis, des collectifs et des artistes qui font vivre l’art et la culture dans notre pays. En 2016, la France s’est dotée d’une charte pour l’éducation artistique et culturelle1en 10 points afin de rendre explicite en des mots simples son ambition qualitative qui, articulée à l’objectif 100 % EAC, est propre à réinscrire durablement notre art et notre culture dans notre histoire, une aventure de coresponsabilité entre tous les acteurs qui contribuent à construire et réaliser cette ambition. Cette coresponsabilité vers le 100 % EAC devrait bel et bien constituer l’alpha et l’oméga d’une nouvelle référence internationale, si elle parvient à donner à tous les mêmes bases, la même confiance en soi, pour que chacun puisse raconter une expérience esthétique commune dans laquelle il pourra inscrire l’histoire éclairée d’un citoyen du monde : la sienne. 

Note
1. http://eduscol.education.fr/cid105396/charte-pour-education-artistique-culturelle.html

01 octobre 2018

EN ATTENDANT LE PASS CULTURE... (extrait de l'entretien avec Clarisse Fabre du Monde - juillet 2017)

Du futur « passe culture », annoncé par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle et validé par le premier ministre, Edouard Philippe, lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, le 4 juillet, on ne sait pour l’instant que peu de chose : un crédit de 500 euros serait alloué aux jeunes pour des sorties culturelles et le passe serait accessible par le biais d’une application sur smartphone. En attendant le « passe » du président, on peut déjà se pencher sur le « patch culture » d’Avignon. Mis en œuvre à la rentrée 2010, ce dispositif est le fruit des travaux de deux sociologues, Emmanuel Ethis, alors président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse (2007-2015) et actuellement président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle, et Damien Malinas, vice-président de l’université. « La période de la vie étudiante est le point aveugle des politiques culturelles, mis à part les tarifs réduits pour les jeunes.  De plus, se pose un problème de pouvoir d’achat : une fois que les jeunes ont payé leurs études et leur logement, il ne leur reste en moyenne que 5 ou 7 euros par mois pour les sorties culturelles », explique Emmanuel Ethis. D’où l’idée de négocier avec les lieux culturels un tarif unique de 5 euros.

Sept ans ont passé. Et sur les 7 000 étudiants de l’université d’Avignon, environ 1 500 sont désormais « patchés ». La part des boursiers patchés correspond à celle de la totalité des étudiants, entre 46 % et 53 %. Le patch a été conçu pour être largement accessible : à chaque rentrée, les étudiants de l’université d’Avignon reçoivent un agenda à spirales, dans lequel est insérée la carte du « patch culture », détachable. Celle-ci doit simplement être munie d’une photo d’identité et tamponnée à l’accueil de l’université ; surtout, elle n’est pas payante comme c’est souvent le cas des « passes culture » pour les étudiants dans les grandes villes. « L’idée n’est pas de sélectionner quelques partenaires et de trouver un budget. Sinon on serait dans la prescription. Et une fois que le budget est épuisé, il y a le risque que les élus disent stop. Ils auraient presque intérêt à ce que le passe ne marche pas ! », indique Damien Malinas. « Notre objectif est que tous les lieux intègrent ce tarif réduit de 5 euros dans leur économie. Ensuite, le jeune fait sa programmation. S’il décide d’aller voir un duo comique bébête, c’est son choix », ajoute-t-il. Une soixantaine de lieux sont aujourd’hui partenaires du « patch » d’Avignon : le Festival « in » et « off », des théâtres, des salles de concerts, la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, l’Opéra, le cinéma Pathé Cap Sud mais aussi les salles art et essai de l’Utopia. Enfin, quelques restaurants et snacks : « Car on a des étudiants qui vont de leur chambre à la salle de cours, et c’est tout. Il faut déjà les faire sortir », observe Damien Malinas. Vingt-cinq lieux appliquent le tarif à 5 euros de façon illimitée, les autres une seule fois pendant l’année. Le « in » d’Avignon propose une formule à part : le Festival a un contingent de 120 places à 5 euros, réparties sur huit spectacles. En 2017, tout a été vendu. À l’Opéra, l’étudiant « patché » se retrouvait, cette année, au deuxième balcon pour 5 euros – et le contingent de places va s’agrandir, de 160 places en 2016-2017 à 522 pour 2017-2018.
Margaux, qui va terminer dans un an son master sur les publics de la culture à l’université d’Avignon, a pu aller écouter Doc Gyneco pour 5 euros au Paloma, scène de musiques actuelles de Nîmes. Mais elle reconnaît qu’elle fait partie des jeunes déjà sensibilisés à la culture. Axel, qui entre en troisième année d’administration économique et sociale, l’est moins. « Je n’avais pas vraiment de pratique culturelle, et grâce au patch j’ai découvert l’opéra, dit-il. J’y suis retourné plusieurs fois. » Clément, étudiant en droit, est boursier sur critères sociaux, ainsi qu’au mérite, avec un bac mention très bien. « J’avais une pratique culturelle avant 18 ans, mais ensuite les prix augmentent. Avec le patch, j’ai découvert les concerts de musiques improvisées. » Il y a, bien sûr, des sceptiques. Comme ce jeune homme qui a dit à un professeur : « Vous me dites d’aller au théâtre, mais moi je ne rentre même pas en boîte de nuit… »
On peut consulter en cliquant ici le petit film ludique de promotion du Patch Culture de l'Université.