20 juin 2014

LA PERFORMANCE DES VULNÉRABLES par Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas

Photo issue de l'ouvrage d'Alix de Montaigu La performance des vulnérables (éditions de l'Amandier, 2003)
Il n’a suffi que de quelques éditions au Festival d’Avignon pour s’imposer en tant que lieu rituel de mise en tension des trajectoires et des projets de l’aventure théâtrale nationale et européenne. Rêvée toute l’année, la confrontation avec les pairs et le public est simultanément une fête et une épreuve. Dans un métier où l’évaluation est toujours vécue comme un jugement sur la personne, où la convivialité ne va pas sans brutalité, le temps du Festival est celui où l’approfondissement de soi permanent qu’implique le métier d’acteur se mue en extraversion. Un festival ordinaire est toujours au bord de la crise, dans un univers où les chances de montrer son travail sont rares, où persiste la disproportion entre, d’un côté, l’intensité de l’effort de préparation, de mobilisation et de coordination et, de l’autre, la rareté des fenêtres où l’on peut être vu et aimé. La vie d’artiste impose le choix de l’incertitude maximale et exile les candidats par rapport aux régularités tranquilles de la société ordinaire : elle crée une sorte d’aristocratie aux faibles ressources, mais où la promesse d’un parcours réinventé chaque jour est la rétribution.

La crise des intermittents rompt le pacte qui repose sur l’échange admis entre l’incertitude et la liberté : ne reste que la certitude du désespoir, de l’interruption du jeu. Ce n’est pas la défense d’un style de vie où un minimum de confort qui est en jeu. La menace porte sur quelque chose de beaucoup plus diffus et de beaucoup plus fort : la possibilité même de se jouer des déterminations sociales en jouant, de se maintenir en suspension dans l’ordre social, de ménager un chemin de liberté qui a son coût social, mais dont la crise révèle soudain l’énormité. Que se passe-t-il lorsqu’on cesse de jouer à être un autre pour être réduit à être un simple individu social ? Les visages et les corps disent l’anxiété de cette fin de partie annoncée. Le paradoxe de l’action collective éclate : pour certains, il s’agit de ne plus jouer pour continuer à jouer, pour d’autres, il s’agit de jouer à n’importe quel prix, pour sauver sa peau d’artiste. La menace redoutée installe des arguments qui justifient les attitudes les plus contradictoires. L’interruption est momentanée, mais qui sait ? Dans la suspension, il y a toujours l’anxiété de la fermeture définitive. Le festival est installé dans la durée : n’est-il pas aujourd’hui une tradition nationale, bâtie sur une chaîne intergénérationnelle faites d’émotions, de plaisirs partagés mais aussi de disputes. De disputes, de conflits sévères, certes, mais pas comme ça, pas au point que la mort du théâtre ne devienne une possibilité. Et les corps disent, plus que les slogans, le prix qu’on attache à être ici ensemble dans un lieu de mémoire par excellence dont on ne sait plus si l’est un lieu d’avenir. Nous avons tellement joué avec la mort du théâtre que nous sommes surpris, presque interdits, par cet arrêt de jeu.

On ne joue plus. Mais si l’on joue, "on fait le jeu de l’ennemi"… On joue. Mais si l’on ne joue pas, on fait le jeu du même ennemi. Impasses. Dilemmes. Surtout lorsqu’on sent qu’on n’existe pas hors du jeu. Avignon 2003 : nous savons désormais que les institutions sont mortelles. Nous célébrons un passé mythique, oubliant qu’il fut souvent cruel, parce que nous ne pouvons plus nous appuyer sur la promesse et le pacte fondateur : celui d’une communauté participative que les exigences comptables tiennent en un douloureux suspens. Avignon 2003 : pendant que BFA éteint à l’Espace Jeanne Laurent les bougies son dernier festival, on entend monter de l’ombre de l’entrée du Palais des Papes le souffle d’un harmonica ou d’un bandonéon qui joue l’air des trompettes de Maurice Jarre annonciatrices d’un spectacle qui, ce soir, ne n’aura pas lieu. La place du Palais est déserte. D’aucuns imaginent que c’est Denis Lavant qui joue là les fantômes. Mais l’on n’a jamais surpris ou jamais voulu surprendre ce musicien qui rappelle aux passants ce qui aurait pu être et qui n’est pas ; crainte de briser, sans doute, la performance fragile d’un vulnérable. C’est alors que nous sentons là la valeur immense que nous attachons à ces semaines de juillet, à ces rencontres légères et ces soirées tempétueuses où s’exprime, pour tous, artistes et publics, la nécessité de jouer. Avignon 2003 : une fin soudain possible. Ariane Mnouchkine est propulsée au milieu des forums où les publics n’ont d’autre choix que de devenir des « solidaires ». Alain Léonard est lui aussi solidaire. Avignon 2003 : le Festival n’aura pas lieu. La Maison Jean Vilar devient un refuge. Les commerçants de la ville soutiennent le off ! Alain Léonard est toujours solidaire et Marianne James fait salle comble tous les soirs. Avignon 2003 : le Festival n’a pas eu lieu.

                                                                                        (Avignon, Juillet 2003)

19 juin 2014

LE POPULAIRE EST UNE AFFAIRE DE MORALE : Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?


Je suis toujours surpris des questions que l’on pose au sociologue sur le succès des films comme s’il y avait derrière l’idée de succès un mystère qu’il faille absolument résoudre, comme s’il fallait mettre nos consciences en paix idéologiquement parlant face à ce qui semble apparemment captiver l’enthousiasme de nos contemporains et qui nous effraie parce que trop évident, trop massif, trop conséquent. Ainsi les médias sont-ils souvent pris dans une sorte de cercle vicieux conduisant à la fois certains films sur le devant de la scène récemment le film Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?, puis quelques semaines plus tard s’interrogent sur ce qui fait que ces films ont rencontré un succès inattendu alors que visiblement il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard comme on dit vulgairement. Si j’emploie l’adverbe «vulgairement» c’est qu’il est bien à sa place ici lorsqu’on commence à s’interroger sur la question du populaire, une figure qui interroge dès qu’on parle de culture ce que l’on accepte de recevoir des autres, la relative diversité des influences auxquelles on est soumis. Alors qu’est-ce qui fait le succès de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?, n’est-ce pas « un goût pour le trivial et le grossier qui caractérise la France d’aujourd’hui qui revendique par là sa francitude Dupont-Lajoie revue et corrigée dans le registre comique des Bronzés? ». « Ne faut-il pas jeter l’infamie sur ceux qui vont là au cinéma s’exposer à des plaisirs trop faciles? ». « D’ailleurs ces gens qui vont voir Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu? sont-ils vraiment des spectateurs de cinéma ou des gens qui ont envie de se marrer dans une comédie facile qui joue sur les préjugés? ». Ces questions se posent souvent avec le plus grand sérieux et le plus grand naturel et on le voit, comme l’a écrit le sociologue Jean-Claude Passeron dans un très bel ouvrage intitulé « Le Savant et le populaire », chaque fois que l’on s’attaque à la notion de « populaire », la morale s’en mêle » ; et l’on voit le populaire conduire au deux dérives symétriques et opposées du populisme (qui consiste à penser qu’il existe une culture populaire autonome repliée sur elle-même faite de codes et de modèles démagogiques que l’on peut resservir à l’envie à des fins de séductions à un peuple qui ne demande que cela et dont la conscience critique est élaborée à l’aune de cette facilité) et du légitimisme (que toute culture populaire doit être lue comme l’inventaire des manques au regard de cultures reconnues comme savantes et construites à l’aune d’une élite culturelle et artistique).

Qu’il s’agisse du savant, du populaire, du populisme, du légitimisme ou du misérabilisme, je pense qu’il faut avant tout considérer là que l’on a affaire à des figures rhétoriques qu’il est à mon sens très difficile d’appliquer immédiatement aux œuvres cinématographiques et aux publics du cinéma. Car le cinéma est un objet qui n’a de cesse de se dérober en tant qu’œuvre : il y a du populaire dans les films artistiquement exigeants et de l’exigence artistique très importante dans les films à vocation populaire. De même il y a des films des publics populaires dans certaines salles à vocation savante et inversement des publics d’élites dans des salles à vocation populaire pourrais-je dire si je voulais caricaturer ce que recouvrent les pratiques cinématographiques des Français. L’histoire s’en mêle également car des œuvres basculent avec le temps d’une catégorie à l’autre. Tout cela a très longtemps très bien fonctionné, nous le savons tous très bien et, au reste, ce n’est pas là le véritable problème qui doit préoccuper le cinéma, son univers de création, sa diffusion et son exploitation ; même s’il nous arrive parfois de le penser lorsqu’on voit s’opposer souvent d’un point de vue stérile les films qui marchent à ceux qui ne marchent pas en pensant qu’il y a derrière chaque film un public très facilement analysable et qui ressemble à l’œuvre proposée ce qui permet d’entrer dans une économie de la justification des succès et des échecs de fréquentation qui trop souvent évoluent entre les deux pôles que connaissent bien tous ceux qui travaillent sur l’action culturelle, entendue au sens le plus large : d’un côté, le public a une inclination naturelle pour une offre facile et dépourvue de toute ambition artistique, et que, de l’autre côté, la condensation artistique contenue dans une œuvre est tellement forte que le public est incapable de comprendre ce qu’on lui propose.

Or, comme le rappelle dans un de ses textes un célèbre autour du théâtre français qui mérite d’être relu "le public est capable de tout, capable de siffler un chef-d’œuvre et d’acclamer une stupidité… Et le lendemain de goûter la chose la plus fine, la plus subtile du monde ! Pourquoi ? parce que c’est un être humain ! Un être humain qui aurait toutes les qualités et tous les défauts de la race humaine. Ceux qui croient le connaître ne connaissent que ses défauts et ils les flattent… Il faut violer le public… Nous allons y arriver ! "… Pour ma part, contrairement à cet auteur, je ne vous proposerai pas de violer le public mais beaucoup plus de réfléchir aux moyens qui consistent à repenser le public de cinéma, un public trop souvent, à mon sens, maltraité car réduit à la seule substance de ses fréquentations des œuvres cinématographiques. Pourtant aller au cinéma ne se réduit pas à consommer du cinéma, tout comme porter un pull de laine rouge ne consiste pas uniquement à se protéger du froid. C’est le sens même de fait d’être spectateur qu’il nous faut ré-explorer, ré-envisager à l’aune de l’évolution même du paysage cinématographique contemporain. Il y a quelques années le Centre Nationale de la Cinématographie réduisait ses publics en trois catégories : les occasionnels, les réguliers, les assidus… Occasionnels, réguliers, assidus, pourquoi les mots pour qualifier nos pratiques ont-ils tant à voir avec ce lexique propre à définir, dans d’autres situations, des pratiques qui ont plus à voir avec le sexe pratiqué hors mariage : c’est mon occasionnelle, ma régulière, mon assidue… Cela aussi construit des catégories mentales qui interrogent notre relation au fait cinématographique - et plus généralement à la culture - et aux moyens par lesquels nous pensons ce que fait le public.

18 juin 2014

CINÉ-CONCERTS : «Réinventer le désir d'aller en salle» (une interview de Léna Lutaud publiée dans le Figaro du 19 juin 2014)

Le Figaro : Comment définissez-vous un ciné-concert ?
La première réponse qu’on peut donner est descriptive et se rapporte d’abord à ce que l’on voit et de ce que l’on entend : un ciné-concert c’est la projection d’un film dont la musique est jouée en direct par un ou plusieurs musiciens. À cette définition, certains répondent qu’elle donne une trop grande place à la partie cinématographique de l’évènement, reléguant la partie musicale à un strict accompagnement du film. D’autres « puristes » affirment que s’il ne s’agit pas de films muets d’origine qui sont diffusés, ce n’est pas tout à fait un ciné-concert. Pourtant si l’on s’en tient au sens social et esthétique de l’événement, un ciné-concert est plus qu’un rappel ou qu’une reproduction de la façon dont voyait les films à l’ère du cinéma muet, c’est un dispositif qui allie le cinéma et la musique et qui permet de voir et d’entendre le cinéma et la musique différemment, quel que soit le film et quelle que soit la musique, quelles que soient les formes que cela peut prendre.

Le Figaro : Pourquoi les spectateurs s’y rendent-ils si volontiers depuis peu ?  Est ce un phénomène propre à la France ?
Pour vivre l’expérience collective du cinéma autrement. La numérisation massive des salles de cinéma françaises va de pair avec une uniformisation du parc Français en terme d’expériences proposées aux spectateurs. Les exploitants l’ont bien compris et sont à la recherche d’événements cinématographiques qui les singularisent, qui ne peuvent se produire à un moment donné que dans leurs salles, bref, une expérience qui sort de l’ordinaire en salles de cinéma. Le ciné-concert relève de cette catégorie d’expériences de cinéma qui sortent de l’ordinaire et qui donnent à voir le cinéma d’une autre manière.Métropolis de Fritz Lang ne sera pas le même film s’il est accompagné d’un orchestre ou d’un DJ. En France le mot « ciné-concert » est institutionnalisé même s’il subit ponctuellement des légères variances. Les Rencontres Professionnelles du ciné-concert existent, les cinémathèques et notamment celle de Toulouse en programment régulièrement, l’Agence pour le développement régional du cinéma l’intègre dans ses missions. Cette institutionnalisation permet, de fait, de favoriser son expansion et sa reconnaissance, par les publics dans le paysage culturel français, ce qui est beaucoup moins le cas à l’étranger ou aucun mot n’a réellement été institutionnalisé pour décrire ce type d’évènements, ce qui les rendent difficilement repérable par les publics et du coup freine leur expansion.

Le Figaro : L’expansion considérable de la programmation de ciné-concerts va-t-elle de pair avec un élargissement du public ?
De fait, oui. L’augmentation de l’offre de ciné-concerts va également avec une augmentation de la demande, à la fois de la part du public et de la part des institutions. La réelle volonté de diffuser le patrimoine du cinéma, qui va de pair avec l’apparition des ciné-concerts dans les années 80 ainsi que la numérisation récente des salles françaises, permet une diffusion de ciné-concerts beaucoup plus forte, et la volonté politique de favoriser ce type d’évènements s’accompagne d’un élargissement des publics de ciné-concerts. N’oublions qu’au cœur des villes et en périphérie, les salles de cinéma restent l’un des hauts-lieux de rassemblement social. Tout ce qui a été proposé relevant du spectacle rencontre un succès considérable : diffusion d’opéras, retransmission de concerts ou de shows en direct sur grand écran,… Ces événements sont attendus et réinventent le désir d’être en salle auquel participe fortement le ciné-concert.

Le Figaro : Reprise de partition d’époque, improvisation, création,…pour séduire le public, il faut restaurer l’esprit de l’époque mais dans un geste contemporain ?
Je ne sais pas s’il s’agit d’une question de séduction. Je pense qu’il s’agit plus d’une façon pour les artistes et le public de s’approprier ensemble une oeuvre qui existe déjà en en créant une nouvelle. Je mettrais du coup les ciné-concerts dans la même catégorie que les Mashups, principe qui consiste à mélanger plusieurs oeuvres, musicales ou vidéos, pour en créer une nouvelle. Même si tous les efforts sont faits pour recréer l’esprit d’époque en terme de musiciens, de films, de musiques, la geste sera nécessairement contemporain et chaque ciné-concert est une nouvelle création qui, par conséquent, fait émerger une nouvelle oeuvre.

Le Figaro : Face à l’écran, les mélomanes se mélangent-ils facilement aux cinéphiles ?
Concernant la part de mélomanes et la part de cinéphiles présent à chaque ciné-concert, plusieurs facteurs sont à prendre en compte. D’abord le lieu où se déroule le ciné-concert, qui en est à l’origine, auprès de qui la communication de l’évènement est elle-faite et sur quoi les organisateurs mettent l’accent ? Par exemple, l’Orchestre de Région Avignon Provence organise chaque année un ciné-concert avec deux dates. La première fait partie de leur saison symphonique et s’adresse plus aux mélomanes, la deuxième est organisée avec des associations étudiantes de l’Université d’Avignon et s’adresse plus aux cinéphiles. Il faut cependant noter qu’on n’est pas uniquement mélomane ou uniquement cinéphile, la vraie question c’est : que vient-on chercher quand on va voir un ciné-concert ? Et le point important que montrent les enquêtes, toujours en cours, concernant cette question et les réponses qui émergent pour l’instant c’est qu’on remarque surtout l’émergence d’un public spécifique au ciné-concerts, qui est à la recherche d’expériences qu’il ne retrouve que grâce aux ciné-concerts.

Le Figaro : Bien des nouveaux cinémas ont une scène et un piano à demeure. Les Français redécouvrent le cinéma muet ?
Effectivement. Les ciné-concerts en tant qu’évènement identifié comme tel apparaissent réellement à la suite d’un congrès de la FIAF en 1978 à Brighton ou des centaines de films muets inédits avait été montrée. À la suite de cela, on assiste à une réelle prise de conscience sur l’importance à la fois de conserver et de protéger ce patrimoine du cinéma, mais également et surtout de le montrer. Et les efforts qui ont suivis, de la part des institutions publiques et des lieux d’archives, de valoriser ce patrimoine a grandement contribué à populariser le ciné-concert et à l’imposer dans le paysage culturel. Je crois que face à une image numérique et un son numérique omniprésent, le son d’un piano réel en live permet de redécouvrir l’émotion en direct et surtout une matière sonore qui créée une belle tension avec l’image. Le développement de ce type d’événement interroge de fait une évolution qui mérite une attention soutenue d’où le fait que nous suivons cela de près dans mon laboratoire de recherche en sociologie des publics de l’Université d’Avignon et qu’une thèse menée par mon doctorant Quentin Amalou (qui m’a aidé à formuler les réponses à vos questions sur les ciné-concerts) intitulée « Le ciné-concert et ses publics. Réinvestir le passé, entre création et réappropriation » se consacre exclusivement au public des ciné-concerts en tant que phénomène social et culturel. Sans nul doute le ciné-concert risque s’il continue à se développer d’être aussi et surtout un merveilleux outil d’éducation artistique et culturel destiné aux nouvelles générations de spectateurs.

(Je remercie Quentin Amalou qui prépare une thèse sous ma direction intitulée Le ciné-concert et ses publics. Réinvestir le passé, entre création et réappropriation et qui m'a aidé à formuler les réponses au Figaro)

09 juin 2014

DISNEY ET LE SECRET DU VIEUX CHÂTEAU ou comment installer dans nos têtes d'enfants la représentation de l'invisible...

Dans l’excellent ouvrage qu’il a consacré voici quelques années à Walt Disney intitulé Walt Disney et nous, Plaidoyer pour un mal-aimé, l’essayiste Bertrand Mary a dressé le portrait d’un créateur tourmenté par son art, un passeur de contes, d’arts forains et de nombreuses œuvres littéraires, un connaisseur et un authentique admirateur de la culture populaire européenne. La plupart des sociologues qui ont, pour leur part, tenté d’analyser l’impact de Disney auprès de ses publics ont oscillé dans leurs principales conclusions entre une méfiance consommée face à une culture idéologiquement conservatrice et volontairement anesthésiante et une admiration discrète face à un vernaculaire universel susceptible de déposer dans la tête de tous les enfants du monde des images qui constituent aussi leurs premières références communes. Cependant, on commente très peu - et c’est là une chose éminemment passionnante - sur le plan sociétal, le lien intergénérationnel qui se créée entre les spectateurs de l’œuvre disneyenne. Les films, comme les bandes dessinées, les musiques et les parcs sont en effet «recyclés» - au sens le plus positif du mot - en permanence comme peut le voir par exemple en cette fin de printemps 2014, où, sur nos écrans de cinéma se réinstalle pour quelques jours – remastérisé – le très fameux Blanche-Neige et les sept nains créé en 1937 !

C’est un fait, le succès des oeuvres de Disney tient à un public qui a vu, lu et écouté au même âge ces films, ces livres et ces chansons qui tendent ainsi un fil sans précédent entre les enfants du monde certes, mais entre les enfants qui sont en nous, ceux qui nous succèdent et ceux nous ont précédé. Le canard Donald Duck, lui, fête ses 80 ans ! Et nous, sans nous en apercevoir, nous redécouvrons une part de notre mémoire collective toujours toute neuve, empreinte de nostalgie et de souvenirs acidulés. L’occasion nous est ainsi donnée de rouvrir à la faveur d’une nouvelle édition des recueils qui réactivent des images que nous avions oubliées et qui nous avaient parfois interpellés ou intrigués avec une force évidente. Notre goût du patrimoine et notre volonté de reconnaître jusque dans l’art de la bande dessinée le talent de l’auteur nous permettent donc de mieux discerner rétrospectivement combien le dessinateur Carl Barks – l’un des principaux – «inventeurs» de la dynastie Duck avait le don exceptionnel de nous conduire vers des intrigues familiales, fantastiques et aventureuses allant jusqu’à éveiller certaines nos premières émotions de frayeurs fictionnelles.

Donald Duck et le secret du vieux château (1948)
En 1948, dans une histoire intitulée Donald Duck et le secret du vieux château, il va ainsi mettre en scène un fantôme qui mériterait l’attention de tous les sémiologues de la bande dessinée tant sa représentation sans précédent est ingénieuse et, en conséquence, potentiellement génératrice de «peurs» chez le jeune lecteur qui s’y confronte. En effet jusqu'alors, la bande dessinée avait toujours été embarrassée   par la représentation de l’invisible, du fantomatique, et pour cause, elle était et est restée majoritairement un art de la monstration. Or Carl Barks nous laisse entrapercevoir en une seule et magistrale vignette la présence l’invisible, le fantôme. Un squelette humain en ombre portée, un coffre suspendu dans le vide, un éclairage qui n’a rien à envier à la féline de Tourneur, un château forcément écossais et le profil de notre canard terrorisé : le « tour  de force représentationnel » est joué. Et, à la peur, succèdent les questionnements que nous allons partager avec la famille Duck jusqu’à l’issue de l’intrigue dans laquelle il sera, on s'en doute, nécessaire de remettre un peu de rationalité in fine. Ce petit détour par l’Écosse, par la véritable peur dont sont porteurs les contes et récits européens, est un hommage ouvert de la part de Carl Barks à la culture du Vieux Monde. Oui, avant d’être Picsou, la généalogie de la famille Duck prend corps chez les MacPicsou au fin fond des brumes écossaises. On savait Disney attentif à ces ancrages de récits dans la géographie historique du monde. Car il n’est de représentation chez lui et ses principaux auteurs qui ne sera pas d’abord une «entreprise» ancrée dans l’imaginaire culturel. Barks, comme Disney, le comprenait. Tous deux partageaient cette conviction profonde et c’est pourquoi le Secret du vieux château, deuxième aventure dessinée mettant  de l'Oncle Picsou symbolise si bien leur conception commune du conte, une aventure qui viendra consolider durablement leur collaboration artistique.

11 avril 2014

CONFÉRENCE : le cinéma près de la vie ou comment le cinéma nous aide à comprendre les autres

Depuis son avènement, le cinéma nous permet la fréquentation assidue d’images en mouvement qui nous permettent plus ou moins consciemment de répondre à nombre de questions sociales et intimes sur nous-mêmes et sur les autres. Il nous arrive souvent même de nous amuser au quotidien à faire de la «sociologie sauvage», c’est-à-dire de la sociologie sans le savoir lorsque nous pratiquons ce curieux jeu de la ressemblance : «tu ne trouves qu’il ressemble à cet acteur?». En réalité, c’est là que commence l’espace édifiant de l’image cinématographique. Cette conférence de vulgarisation scientifique a été donnée dans le cadre des Midisciences de l'Université d'Avignon le 10 avril 2014 durant la journée nationale des arts et de la culture. On peut la visionner en cliquant ici.

28 mars 2014

LÉGION D'HONNEUR : discours prononcé le 26 mars 2014 à l'occasion de la remise de cette décoration par Pierre Bergé à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent



Monsieur le Président, Cher Pierre Bergé,
Monsieur le Ministre, Cher Jack Ralite,
Madame la Ministre, Chère Valérie Pécresse,
Monsieur le Conseiller d’Etat, Cher Lionel Collet,
Monsieur le Conseiller du Premier Ministre, Cher Jean-Paul de Gaudemar,
Madame la Conseillère à la Cour des Comptes, Chère Catherine Démier,
Monsieur le Président de Gaumont, Cher Nicolas Seydoux,
Chers Membres de la Communauté universitaire de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse,
Chers Amis, Mes Chers Amis,
Chers Membres de ma Famille, Chère Maman,
Mesdames, Messieurs,

Lorsque j’ai interrogé les quelques personnes qui, autour de moi, ont reçu la Légion d’honneur pour savoir ce qu’il convenait de dire, on m’a invité à parler évidemment de la République, de mon parrain de Légion d’honneur, bien sûr, du sens de la Légion d’Honneur elle-même, de l’université en général, de mon université en particulier, de mon parcours personnel, de la manière dont je vois les choses, de glisser quelques mots politiques, de me hasarder à être à la fois solennel et drôle mais pas plus d’une fois, de me lâcher un peu si je le sentais, et  de tout dire donc, mais surtout, surtout – ça tout le monde me l’a dit aussi – «d’essayer de faire au plus court !». Bon, je vous avoue que j’ai été tenté un instant de faire en effet au plus court à la manière de Peter Sellers lorsqu’à la fin du premier opus des Panthère Rose de Blake Edwards alors que quelqu’un lui demande comment il en est arrivé là, ce dernier de répondre… «c’était pas facile»… Après réflexion, je me suis dit que c’était sans doute un peu trop court, c’est pourquoi, je vais laisser de côté toutes les recommandations qui m’ont été faîtes pour vous dire, surtout, ce qui me tient à cœur ce soir et vous exprimer combien je suis heureux de voir réunies ici tant de personnes si chères à ma vie, des mondes qui représentent, chacun à leur manière, une facette de ce que je suis : le monde universitaire, bien sûr, le monde de la culture, le monde politique, celui de mes amis et de ma famille. Des mondes que j’habite mais en passant de l’un à l’autre sans jamais qu’ils ne se rencontrent vraiment et qui, ce soir, se trouvent ici rassemblés. Lorsque j’étais encore son étudiant, mon ami le Professeur Jean-Louis Fabiani m’a dit un jour dans les couloirs de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : «on ne devient que ce que les autres veulent bien que vous deveniez». Je ne sais plus si ce sont ses mots exacts, mais l’esprit de cette phrase-là m’a poursuivi depuis et, pour moi, sociologue du cinéma, amateur de génériques, je crois que grâce à Jean-Louis, j’ai compris très vite que nos vies ressemblent à d’immenses génériques de cinéma, ceux-là même qui défilent à la fin du film et que si peu de spectateurs regardent jusqu’au bout. Je crois qu’une cérémonie comme celle-ci est avant tout un remerciement intense et républicain non pas à celui qui est décoré, mais à toutes celles et ceux qui ont participé au fait qu’il le soit. Je me suis toujours senti éminemment républicain, même si exprimer cela peut paraître quelque peu désuet ou banal dans le cadre d’une cérémonie conférée par et pour la République. Plus précisément je devrais dire républicain ET poète. Car ces termes sont loin d’être contradictoires à mes yeux, même si le sens commun les oppose parfois au prétexte que le poète symbolise notre volonté à tous d’habiter les sphères de l’imaginaire et de l’imagination, un royaume qui donc nous oblige à sortir de nos cadres, alors que la République se pense bien souvent comme un cadre de références figé en valeurs comme en principes, qu’elle possède en soi sa propre imagination constituante dans laquelle nous évoluons sans même nous en rendre compte. J’emprunte cette notion «imagination constituante» au Professeur Paul Veyne, qui n’a pu être là ce soir et qui incarne à mes yeux toute la force de ce que peut nous apporter l’université, la force d’une pensée qui vient bouleverser d’autres pensées, en l’occurrence, la mienne lorsque j’étais doctorant, et ce d’une manière radicale et définitive. Paul Veyne parle donc d’imagination constituante non pas pour désigner une faculté de la psychologie individuelle, mais pour désigner le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes, des sortes de bocaux. Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut - dit-il - du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, une nouvelle génération peut être socialisée et éduquée par le nouveau programme. Cette génération se trouve aussi satisfaite de ce nouveau programme que ses ancêtres l'étaient du leur et ne voit guère le moyen de s'en sortir, puisqu'elle n'aperçoit rien au-delà. Pour le dire avec les mots de Paul Veyne « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». Cette phrase ne m’a jamais quitté : « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». On préfère méconnaître la forme biscornue de nos limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. Pire, on croit que nos ancêtres occupaient déjà la même patrie, et que l'achèvement de l'unité nationale était déjà préfigurée et que quelques progrès techniques ou législatifs viendraient naturellement parachever l’ensemble. Ces bocaux, ces cadres, ces ensembles ne fonctionnent que pour nous offrir l’illusion d’une vérité partagée. Pourtant si quelque chose mérite bien le nom d’idéologie, c’est cette vérité-là, une vérité inerte, une vérité engourdissante, une vérité immobilisante, une vérité rassurante aussi - nous ne devons pas le nier - car c’est dans son potentiel à rassurer que l’idéologie puise à la fois sa force et son efficacité. Loin de moi, l’idée de vous faire ici, un cours de sociologie engourdissant sur l’idéologie, juste une nécessité dans ce cadre cérémoniel de partager avec vous, là d’où je pense ce que je fais, comment je vis ce que je vis, ce que ceux qui me connaissent bien désignent souvent comme ma sensibilité, et expliquer sans doute, pourquoi au fond, l’université constitue l’une des plus belles maisons – pardon je devrais dire l’une des plus belles «institutions» - que je puisse habiter, sans m’y sentir totalement étranger.

L’université en tant que laboratoire de recherche et de production scientifique, mais aussi en tant que lieu de formation supérieure de toute notre jeunesse, tout comme les mondes de l’art et de la culture, ont ceci de commun que de se défier de toutes les idéologies de vérité pour précisément les défier : c’est là - on l’oublie souvent - leur tout premier rôle social et quand on ne l’oublie pas, il arrive parfois  qu’on le redoute. En effet, la seule obligation de réussite de nos institutions de sciences et de culture, n’est pas de trouver, de former, de distraire ou d’instruire, mais bien d’imaginer. Le Philosophe Pascal qualifie la faculté d’imaginer comme la «partie la plus décevante de l’homme». À l’inverse, Gaston Bachelard, lui, perçoit cette même faculté d’imaginer comme notre fonction nourricière majeure. Ce grand écart est avant tout dû au fait qu’on a longtemps opposé le fait de penser au fait d’imaginer et qu’on préconisait d’éviter de faire les deux à la fois. Pourtant, le lieu dans lequel nous sommes aujourd’hui nous prouve qu’il n’existe aucune réflexion qui puisse se prétendre objective en évacuant l’afflux de notre imagination. La Fondation Pierre-Bergé-Yves-Saint-Laurent, c’est avant tout une pensée de l’imagination ET une imagination de la pensée. En langage universitaire, on pourrait dire que vous avez là un magnifique campus, Cher Pierre Bergé… Le bonheur de présider une université pluridisciplinaire, c’est d’avoir la chance au-delà de ma propre discipline – la sociologie de la culture – d’approcher les imaginaires de mes amis informaticiens, physiciens, mathématiciens, géographes, historiens, juristes, de chercheurs en agrosciences qui tentent de prolonger l’agonie des tomates quand on les arrache à leurs pieds, de chercheurs en physiologie cardio-vasculaire qui travaillent sur la façon dont le stress impacte notre coeur, de mes collègues sociologues qui n’ont de cesse de se demander comment se conçoivent nos héritages patrimoniaux et culturels, où comment dans nos lieux de culture, on travaille cette belle idée de la transmission, pour une fois ou pour toujours selon la magnifique question que pose mon ami Damien Malinas dans son ouvrage sur les festivaliers d’Avignon, Damien Malinas qui est aussi co-auteur d’un des livres dont je suis le plus fier, l’Université au cinéma, un livre sur les films de campus… L’université au cinéma c’est Le lauréat, Le Cercle des poètes disparus, Indiana Jones, Benjamin Gates, le Jerry Lewis de Docteur Jerry et Mister Love, Hypathie la philosophe mathématicienne d’Agora le magnifique film d’Amenabar, The Social Network, l’éducation de Charlie Banks, Un homme d’exception,… Tous ces films nous qui disent combien nos campus sont habités par les désirs d’imagination, de transgression, d’idéalisation, de transformation, de découvertes sans cesse renouvelés. Tous ces films nous incitent à regarder autrement nos enseignants-chercheurs qui, s’ils n’ont pas de fouet à la ceinture, n’en sont pas moins de véritables héros, l’imagination rivée à l’éprouvette ou au clavier. Valérie Pécresse, l’été dernier à l’université Avignon, lors d’un débat avec Aurélie Filipetti et Geneviève Fioraso autour des questions de Culture et d’Université, nous rappelait combien la puissance de la représentation de ces fictions cinématographiques jouaient un rôle essentiel pour soutenir nos désirs d’université, nos désirs d’avenir, nos aspirations au progrès. Elles décrivent toujours les campus comme le lieu de tous les possibles. Je profite de cette occasion exceptionnelle qui m’est donné ce soir grâce à la réunion de représentants des mondes de l’université et des mondes de la culture de partager avec vous le constat qu’en France, contrairement à d’autres pays,  l’université n’était pas à proprement parler une source d’inspiration pour nos auteurs de fiction ou pour nos médias eux-mêmes qui avaient toujours eu du mal à parler d’université positivement. Je crois comme le sociologue Pierre Bourdieu  que les sciences sociales ont un incroyable pouvoir de dévoilement des problématiques qui peuplent notre monde social, et que toutes les opérations de dévoilement que nous menons possèdent leurs vertus libératrices et de progrès si l’on parvient à s’en saisir. Je suis heureux de constater que, grâce à beaucoup d’entre vous, grâce à l’écoute de nos ministres, au travail de la Conférence des Présidents d’université, les choses sont en train de changer. Les travaux que j’ai eu l’honneur de conduire dans le cadre de la commission Culture et université et qui ont abouti à 128 propositions pour rapprocher les mondes de la culture et les mondes de l’université ont permis de structurer près d’une centaine desdites propositions. Je tiens à en remercier les 23 membres de cette commission et suis fier d’avoir pu participer à la naissance de projets concrets et innovants. Pour n’en citer quelques-uns : le projet France Culture Plus, première radio étudiante portée par le Groupe Radio France grâce à la conviction profonde d’Olivier Poivre d’Arvor, la cinémathèque de l’étudiant en lien avec le Ministère de la Culture et le CNC qui deviendra une plate-forme numérique de transmission du patrimoine cinématographique et qui respectera tous les attendus dont nous avons si souvent parlé avec Nicolas Seydoux. Je tiens aussi à remercier Laure Adler d’avoir transformé avec notre vice-président Culture et notre service culture, notre université comme l’un des lieux primordiaux de débats et de transmission durant et avec le Festival d’Avignon. Merci Hortense Archambault. J’arrête là les exemples qui désormais, grâce à vous, sont « légion » sur l’ensemble du territoire, dans un grand nombre de nos universités…

Comme toutes les universités, l’université d’Avignon tire sa première fierté de former sans distinction sociale l'ensemble de sa population, résultat d’un travail sans relâche avec une équipe géniale en tout point, ce qui nous a valu d’être qualifié par la commission du Sénat conduite par Dominique Gillot « d’orchidée universitaire ». Magnifique symbole que cette orchidée qui, loin des grandes métropoles qui nous environnent, mérite toutes les attentions et tous les soins pour lui conserver sa capacité à ensemencer son territoire… Car le pari de notre université est au cœur du contrat social implicite qu’elle porte, un contrat qui affirme que le talent, l'innovation, la création peuvent naître n'importe où, chez n’importe quel étudiant et ce d’où qu’il vienne : voilà ce que révèlent bien mieux que n'importe quelle autre institution, les universités de la République qui sont par excellence les institutions de la diversité imaginative, de la science et des arts, des institutions poétiques à part entière. C’est pour relever ces défis-là qu’elles méritent qu’on les protège et qu’on les choie en préservant leurs compétences sachant qu’elles sont, par nature, habitées de l’esprit de réforme. C’est pourquoi nous ne devons pas nous tromper d’équation : les moyens de tout ordre qu’on donne à chacune de nos universités pour qu’elles accomplissent leur missions fondamentales seront toujours l’exacte équivalence de l'ambition que nous plaçons, en réalité, dans les générations futures dont nous avons la responsabilité.  On y pense et parfois on l’oublie. C’est aussi pour cette raison que je tiens particulièrement à adresser mes plus sincères remerciements ce soir à mon « parrain » de Légion d’Honneur de m’avoir reçu voici quelques années, grâce à l’entremise de notre chère Laure Adler, lorsque dans les premiers mois de ma présidence à l’université, il a non seulement accepter d’accompagner notre projet en entrant à notre Conseil d’Administration, mais aussi en devenant donateur de notre fondation. Je me souviens de vos mots, Pierre, sur l’importance que vous accordiez à la nécessaire solidarité intergénérationnelle que nous devrions tous partager vis à vis de nos étudiants et de notre jeunesse. Tout le monde dans notre université vous est très reconnaissant de cet engagement pour notre projet et notre territoire. Je tenais aussi à vous remercier, Cher Pierre, d’avoir accepté de me remettre cette décoration ce soir et de nous avoir tous invité ici dans votre Fondation. Merci aussi pour toutes les conversations que nous avons eu régulièrement depuis que nous nous connaissons. C’est vous qui m’avez inspiré ce discours car lors de la première réunion de notre commission Culture et université à laquelle vous aviez participé, c’est vous qui nous aviez déclaré : «la culture, c’est de l’imagination, de la poésie et, comme la poésie, l’université doit accompagner ses étudiants aux limites du possible». Jean Cocteau affirme qu’un «poète ne doit pas refuser les honneurs, mais qu’il doit faire en sorte qu’on ne songe pas à les lui offrir. Si on les lui offre – dit-il – c’est qu’il a commis quelque faute. Il doit alors accepter ce qu’on lui offre comme une punition car il est probable qu’il se soit mêlé d’entreprendre un travail sans en avoir reçu l’ordre intérieur et que ce travail a rendu visible aux yeux du Prince ce qui devait rester invisible». Recevoir la Légion d’honneur de vos mains, Cher Pierre Bergé, est tout le contraire d’une punition car à la différence du poète Cocteau, le poète républicain qu’est nécessairement un président d’université et un universitaire ne peut et ne doit recevoir cet honneur qu’au nom de l’institution qu’il représente, au titre du générique de tous ceux qui ont accepté de l’accompagner et à qui il doit tout. Je dois tout à l’école publique, à l’université de la République, à mes amis de chaque instant et de chaque monde, à mes proches et très proches et aussi, évidemment, à mes parents qui m’ont toujours fait confiance. Tous m’ont permis de développer mais surtout d’entretenir mon imagination, à la fois poétique et républicaine.

En tant que spectateur de cinéma, j’ai toujours conservé en tête, depuis sa première vision, l’image obsédante d’Elliott, le petit garçon héros du film de Spielberg E.T. l’extraterrestre. La première fois qu’il croise E.T. la nuit, l’extraterrestre va déguerpir à toute vitesse. L’enfant va tenter de le poursuivre sur quelques centaines de mètres puis va stopper volontairement sa course près du portique de son jardin. Non pas parce que l’Extraterrestre est trop rapide pour lui, mais parce qu’il préfère se poser et prendre le temps de penser aux perspectives que lui ouvre cette découverte improbable. Il s’adosse à la balançoire du portique et lève les yeux vers l’infini. Cette image est obsédante car je crois que le réalisateur a su capter là, de la manière la plus absolue, le regard de tous les enfants lorsqu’ils se mettent à imaginer tous les possibles. L’instant décisif si cher à Cartier-Bresson. Comme le remarque non sans malice l’écrivain Georges Picard, nous sommes, pourtant, une curieuse civilisation qui discrédite souvent la pensée de ses enfants – et par défaut des enfants qui sont encore en nous – en leur reprochant le fait qu’ils ont parfois trop d’imagination. Comment peut-on reprocher à un enfant d’avoir trop d’imagination ? Si notre université républicaine et poétique, notre culture, notre science, notre art, notre politique ne devaient avoir et partager qu’une seule responsabilité sociale aujourd’hui : c’est bien de permettre à notre jeunesse d’avoir trop d’imagination, de reconnaître ce «trop d’imagination» comme notre bien commun le plus précieux et de croire – j’en ai l’intime conviction – que – loin de toutes ces paresses qui nous confines dans nos bocaux idéologiques – c’est de ce bien commun que naîtront nos futures fraternités imaginatives. Car je le crois, profondément, pour faire vivre en République la liberté et l’égalité, il faut d’abord, que nos institutions de formation et de recherche fassent vivre la plus belle fraternité qui soit : notre fraternité imaginative pour que nous ne puissions plus jamais dire aux générations présentes et à venir qu’elles ont trop d’imagination, pour que nos universités soient définitivement ces lieux d’imagination fraternelle qui – comme le dit la chanson – savent encore et toujours laisser passer nos rêves. Je vous remercie.

04 février 2014

THE MIDDLE ou comment un sitcom américain installe les questions d’éducation artistique et culturelle au cœur de ses scénarios


À tous les fils préférés, toutes les Sue Heck du monde, à Bernard et Guysiane surtout...

Janvier 2014. C’est le moment de la diffusion en France de la quatrième saison du sitcom The Middle qui s’est construit en ramassant sur la vie quotidienne de la famille Heck tous les tracas et les questions existentielles auxquels sont confrontées les classes moyennes les moins favorisées d’aujourd’hui. Fins de mois difficiles, crédits interminables, contrats d’assurances incompréhensibles, chômage, emplois précaires, voisinage périlleux, cycle ritualisé et infernal de la vie où les respirations sont si difficiles à prendre, intérieur domestique tellement décourageant à entretenir et bien entendu, enfants pas toujours simple à comprendre et donc à élever. L’action se déroule dans la « petite ville moyenne (fictive) d’Orson en Indiana. Frankie, la mère, piètre vendeuse de voitures habitée d’un stoïcisme velléitaire qui la conduit à voir la réalité souvent plus rose qu’elle n’est, Mike, le père, manager d’équipe dans une mine, sont eux-mêmes tous deux originaires d’Orson où ils y élèvent leurs enfants : Axl, l’aîné fainéant qui passe ses journées en caleçon et réussit néanmoins via le sport à décrocher une bourse pour entrer à l’université ; Sue, sa sœur, éternelle maladroite optimiste qui rate tout ce qu’elle entreprend pour exister aussi bien auprès de sa famille qu’à l’école et Brick, le «petit» dernier rempli de tocs qui passe sa vie dans ses livres, fan de la saga Planet Nowhere et qui ne s’intéresse qu’aux adultes cultivés. A priori, ces êtres, un peu caricaturaux sur lesquels tous les malheurs de leur petit monde semblent s’abattre, demeurent coûte que coûte, à l’image de leur fille cadette (the middle ?), empreints d’un espoir sans faille dans des jours meilleurs, espoir qui renaît dans chaque parcelle de répit que leur offrent aussi bien une note d’Axel un moins mauvaise que les autres, le fait que Brick se soit fait enfin un copain de son âge ou même que Sue décroche le poste de mascotte du club de foot alors qu’aucun autre élève du lycée ne s’était porter candidat pour s’affubler du fameux costume de poule géante.

Si la quatrième saison du sitcom marque un tournant dans la série, c’est parce que chaque personnage - enfants, parents, famille, voisins - enrichi à satiété de ceux avec qui il a vécu jusqu’alors, va aspirer à évoluer, à changer et ce changement, quelque soit l’âge ou l’expérience dudit personnage, ne va s’opérer que dans la manière dont chacun va se tourner vers de nouveaux référents culturels ou artistiques. Ainsi, Frankie, licenciée de sa concession de voitures, va-t-elle se mettre en quête d’un nouveau métier pour se donner une nouvelle chance et décide, suite au visionnement de quelques spots à la télé, de suivre une formation, sans trop savoir laquelle. Elle commande le catalogue des études proposé dans la publicité et commence par tirer au hasard le module d’études qui lui devrait lui convenir. Une fois, deux fois, trois fois… Les pages se rouvrent irrémédiablement sur «vendeuse en concession de voitures». Elle comprend alors qu’elle ne peut livrer son destin aux vicissitudes de la fatalité et va opter pour des études de secrétaire dentaire. Très vite, Frankie va partager les mêmes difficultés qu'Axl pour se concentrer sur les livres, pour étudier avec toute la rigueur attendue et va se laisser envahir par le doute. Paradoxalement, le fils aîné va alors se révéler comme éducateur et lui redonner confiance en elle. Filiation des rôles inversée. Axl saisit là une occasion de faire montre à sa mère qu’il a fait plus que retenir ce qu’il a appris d’elle, il se sert de cette éducation choisie pour en faire usage auprès de Frankie elle-même. L’héritier fait le choix de facto dans ce qu'il a hérité et de qui il l’a hérité pour maintenir avec force l’intégrité de la figure de sa mère qui n’est pas comme elle le déclare elle-même dans un excès de désespoir face aux savoirs qu’elle doit conquérir : «une merde».

À quelques mois d’entrer à l’Université grâce à la bourse qu’il risque de décrocher du fait de ses performances sportives, Axl va devoir redoubler d’efforts à cause d’un malheureux concours de circonstances qui l’immobilise, sa sœur lui ayant roulé sur le pied alors qu’elle espérait faire sa première expérience de conduite. Aussi va-t-il être obligé de prendre des cours de soutien n’étant plus dans la possibilité de tout miser sur son corps. C’est à cette occasion qu’il va rencontrer Cassidy, une lycéenne en charge de ce soutien scolaire, brillante, discrète et amoureuse, elle, d’un étudiant d’université. Il va découvrir des mots et une grammaire qui lui étaient inconnus jusqu’à cette rencontre et va se surprendre à tomber sous le charme de la jeune femme à qui il va dérober un baiser. Elle va, pour sa part, abandonner sa relation estudiantine à distance pour choisir Axl et ne décollera plus de sa bouche et de ses baisers jusqu’au jour où, c’est Axel qui va lui demander de prendre un peu de recul et d’entamer une vraie conversation entre deux émois de tendresse. Mais Cassidy reste indéfectiblement attachée aux lèvres d’Axl. Celui-ci va donc alors solliciter son petit frère érudit car il sait au fond de lui que son amour ne durera que s’il trouve d’autres voies que celles de son physique pour se rendre intéressant aux yeux de l’élue : «je savais que ce jour viendrait» lui déclare, fiérot, le jeune Brick ravi de transmettre à son grand frère les subtilités littéraires de l’Attrape-coeurs de Salinger et des Tournesols de Van Gogh. Nouvelle et savoureuse filiation inversée des rôles entre le petit et le grand frère. Dans son ouvrage l’Énigme du don, Maurice Godelier a écrit : « Il ne peut y avoir de société, il ne peut y avoir d'identité qui traverse le temps et serve de socle aux individus comme aux groupes qui composent une société, s'il n'existe des points fixes, des réalités soustraites (provisoirement mais durablement) aux échanges marchands». À  celles et ceux qui doutent parfois de l’utilité de défendre la place de la culture et donc de celle de notre jeunesse dont nous avons tant à apprendre en termes de filiation inversée, The Middle, saison 4, risque d’offrir des perspectives inédites et effectives de ce que signifie aujourd’hui encore l’idée de «faire société» autour, non pas de cultures qui seraient tantôt perçues comme trop savantes ou tantôt comme trop populaires, mais avant tout d’une culture commune réinventée par un héritage choisi, une transmission croisée.

Emmanuel Ethis & Damien Malinas