16 octobre 2017

MINDHUNTER, la théorie de la déviance durkheimienne mise en série

Pour JLF

Vendredi 13 octobre 2017, Netflix lance une nouvelle série réalisée par David Fincher, co-produite par Charlize Theron et intitulée Mindhunter. Elle est l’adaptation du livre éponyme Mind Hunter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit co-écrit par Mark Olshaker et John E. Douglas. Retour quarante ans plus tôt sur les routes des Etats-Unis, des routes que vont parcourir les deux protagonistes principaux de cette histoire « vraie » - l’agent spécial Holden Ford et l’agent spécial Bill Tench – à la rencontre de tueurs qui ne se sont pas encore vus affublés du qualificatif « sérial ». Et pour cause, le projet de nos deux agents est de comprendre l’origine des motivations de ces monstres afin, espèrent-ils, de prévenir de futurs crimes du même ordre morbide. Car, c’est un constat, quelques décennies auparavant, les raisons de tuer étaient, la plupart du temps, explicables, c’est-à-dire qu’elles avaient une composante «rationnelle» : on tuait pour se venger, par amour ou par haine, pour voler, pour survivre, pour se défendre, etc… Ce qui s’en suivait relevait aussi d’un cheminement régulé et rationnel : on enquêtait pour trouver le tueur, on l’arrêtait, on le jugeait et on prononçait la sentence. Les méthodes, toutes droites issues de la traque policière du XIXe siècle, avaient, certes, évolué, mais sans que leur paradigme soit réellement remis en question, à l’image des romans d’enquêtes, sauce Conan Doyle ou Christie, qui, aussi « trépidants » qu’ils fussent, n’avaient jusqu’alors jamais soulevé  de véritables questionnements sociologiques à proprement parler (à l'exception du talentueux et poignant De Sang-froid signé Truman Capote en 1966 qui esquissait, en journaliste, une enquête de terrain qu’on qualifierait aujourd’hui de « compréhensive »).

Mindhunter commence, de facto, sur le terrain. Une prise d’otages tourne court en s’achevant par le suicide du tortionnaire alors même que l’agent Holden Ford espérait déboucher sur une autre issue  par le biais du dialogue qui, par conséquent, tourne court lui aussi. Ce dernier est alors muté à Quantico pour y donner des cours de négociations intégrant à l’occasion de cette fausse promotion les limites de ses compétences, ou plus précisément des méthodes en vigueur. A proximité d’un campus, il fait la rencontre d’une étudiante en thèse de sociologie qui lui ouvre les yeux sur les théories du français Émile Durkheim, théories qui vont ébranler en profondeur la vision et in fine la manière dont Holden Ford va désormais envisager les situations criminelles et les criminels eux-mêmes. Le sociologue français pourrait s’étonner en visionnant la série que le héros ait recours à Durkheim plutôt qu’à Robert K. Merton ou mieux encore Howard Becker dont le célèbre Outsiders avait été édité dès 1963 offrant sans doute plus de prises avec une vision américaine de la déviance et de ce que la société américaine conceptualisait l’idée de « transgression ». Formulons donc l’hypothèse que soit notre étudiante devait être en début de son cursus de thèse, soit, ce qui paraît plus probable, la place de Durkheim sur les campus de la côte Est États-Unis, était à l'époque proportionnelle à l’exotisme historique d’une pensée plus philosophique que pragmatique, et donc, plus transposable à la criminologie des faits étudiés.


Va pour Durkheim. Voici ce qu’il déclare dans les Règles de la Méthode sociologique en 1894, une déclaration qui remplit à la perfection son rôle provocateur et intriguant et qui résume en creux – à y regarder de près – la trame qui va intéresser toute l’œuvre du réalisateur David Fincher : «le crime ne s'observe pas seulement dans la plupart des sociétés de telle ou telle espèce, mais dans toutes les sociétés de tous les types. Il n'en est pas où il n'existe une criminalité. Elle change de forme, les actes qui sont ainsi qualifiés ne sont pas partout les mêmes ; mais, partout et toujours, il y a eu des hommes qui se conduisaient de manière à attirer sur eux la répression pénale. […] Il n'est donc pas de phénomène qui présente de la manière la plus irrécusée tous les symptômes de la normalité, puisqu'il apparaît comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective. Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais, au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. […] Classer le crime parmi les phénomènes de sociologie normale, ce n'est pas seulement dire qu'il est un phénomène inévitable quoique regrettable, dû à l'incorrigible méchanceté des hommes ; c'est affirmer qu'il est un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine. Ce résultat est, au premier abord, assez surprenant pour qu'il nous ait nous-même déconcerté et pendant longtemps. Cependant, une fois que l'on a dominé cette première impression de surprise, il n'est pas difficile de trouver les raisons qui expliquent cette normalité, et, du même coup, la confirment. En premier lieu, le crime est normal parce qu'une société qui en serait exempte est tout à fait impossible». L’ambition troublante et durkheimienne de David Fincher est de rompre lui aussi avec la tradition des enquêtes criminelles qui continuent aujourd'hui encore de ruisseler jusqu'à l'écoeurement sur nos écrans. Par l'entremise de sa série, le réalisateur de Zodiac préfère ausculter la société américaine des années 70 pour elle-même  et, par parenthèse, la société d’aujourd’hui, via le prisme des anomies sociétales d’où l’on entrevoit la fabrique sociale des criminels. Cette ambition est, elle aussi, compréhensive, subtile dans son traitement, tout comme la place accordée aux entretiens, faits de maladresse et d’approximation, nous montrent, en définitive, le sens de tout combat scientifique dès l’instant où l’on tente de changer de point de vue, de méthode et de briser la cloche de verre de nos mentalités. C’est, au reste, ce qu’exprime avec justesse l’historien Paul Veyne lorsqu’il écrit dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes que «les hommes ne trouvent pas la vérité : ils la font, comme ils font leurs histoires, et elles le leur rendent bien».