10 janvier 2017

TRAVOLTA ET MOI : l'essence, du sens pour l'existence ?


On se souvient de l’idée fondatrice de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre - l’existence précède l’essence - selon laquelle aucun d’entre nous ne serait le résultat de déterminants, ou « prédéterminé », mais pourrait, au contraire, choisir ce qu’il souhaite devenir. C’est même dans l’acception de cette idée qu’on expérimenterait les contours de la liberté individuelle tant en tant que notion qu’en tant que valeur. Dans un article publié dans la revue Science le 10 mai 2013 par un groupe de neuroscientifiques mené par Julia Freund et intitulé « Emergence of individuality in genetically indentical mice », on découvre comment ces derniers réinterrogent à nouveaux frais cette question de la liberté individuelle par l’entremise d’une observation animalière en laboratoire. En plaçant ensemble quarante souris génétiquement identiques dans une très grande cage dès leur naissance, ils se sont demandés si, au bout de quelque temps, certaines se différencieraient par leurs comportements. Or, c’est bien ce dont ils furent les témoins car certaines développèrent en trois mois une inclination pour explorer leur cage alors que les autres se cantonnèrent à une zone très limitée. Il fût également constater que les souris « exploratrices » produisirent plus de neurones dans l’hippocampe, siège de la mémoire du cerveau. De fait, les chercheurs conclurent très « sartriennement » que chaque action transforme son auteur et ce indépendamment de son patrimoine génétique et de son milieu.

Les sciences sociales ont, pour leur part, démontré depuis longtemps que plus nous vivons d’expériences dans notre vie, plus nous sommes aptes à réagir à une diversité de situations nouvelles. De là à penser qu’on conquiert notre liberté individuelle au sens où l’entend Sartre dès lors qu’on a l’esprit aventurier, c’est peut-être précisément s’aventurer un peu loin sans tenir compte de nos représentations de nous-mêmes, de notre volonté, des effets édifiants qu’ont sur nous l’éducation et la culture, mais aussi l’idéologie de la liberté individuelle et de l’individualisme qui nous prépare à penser que nous sommes tous uniques et différents. Au reste, nous y sommes si bien préparés qu’une fois cette donnée intégrée, nous allons passer le reste de notre vie à nous étonner, voire nous passionner de toutes les ressemblances que nous nous découvrons avec autrui. Mieux, nous recherchons nos similitudes au point d’en faire quelquefois une quête existentielle. Il n’est d’ailleurs pas absurde de penser que le succès de l’art cinématographique tient en partie à ce qu’il nous offre de modèles formidables humains en situation qui fonctionnent comme autant de balises d’identification. 


Sur un plan plus personnel, depuis que je suis enfant, combien m’ont dit que je ressemblais singulièrement au John Travolta de la Fièvre du Samedi soir ou au Tom Hanks de Forest Gump? Je ne les compte plus. Désormais, chaque fois qu’on me le dit, je feins l’étonnement ce qui renforce le plaisir de celle ou celui pense avoir mis au jour une ressemblance qui m’aurait échappé jusqu’alors. Au delà, de ces petites jouissances des similitudes quotidiennes, je pense, qu’en définitive, il s’agit de relativiser la théorie sartrienne, non pour la brûler, mais pour la resituer dans le cours de notre vie. Oui, l’existence précède vraisemblablement l’essence jusqu’au moment où l’on a compris qui l’on est réellement. Une fois accomplie cette (re)connaissance de soi minimale, nous partons à la conquête de toutes les ressemblances que nous entretenons avec les autres. L’essence vient alors donner un sens à cette quête du « même dans l’autre » qui va jalonner, en partie, le trajet du reste de notre existence... La recherche de notre essence commune...