24 novembre 2015

L'EXHIBITION DES CICATRICES

"Levons notre verre aux femmes qui boivent et qui fument !"

Déjà l’été… Un mois que la climatisation tourne à plein régime dans le bureau. Celle qu’on surnomme Pépette voit peu à peu ses collègues partir en congés avec leurs régularités sans failles, leurs volontés de croire qu’ils les ont bien méritées ces chères vacances, leurs destinations banales à mourir. Même Lucienne va refaire le coup du «je vais dans les Vosges», alors qu’elle va se faire liposucer les bourrelets. Pépette, elle, ne partira pas. Elle joue de cette fausse ironie teintée d’orgueil pour déclarer qu’elle préfère se faire « lofter que lifter ». En réalité, Pépette conserve d’étranges séquelles qui datent de l’été de ses 21 ans. L’été de la sortie des Dents de la mer. «Jamais je n’ai pu m’en remettre, j’y pense tout le temps quand je commence à recevoir ces cartes postales de plages que m’envoient mes collègues. D’ailleurs ces cartes, je ne les lis même pas, un vague coup d’œil dessus et ça suffit à me refiler l’angoisse : la mer bleue sous un soleil radieux n’aura jamais plus d’autre résonance pour moi que celle d’une peur primitive, d’un danger omniprésent, d’un grand requin blanc obstiné, vorace et terriblement malin. Là, sur leur sable chaud, tous ces vacanciers allongés en bronzing ressemblent à des aubergines qu’on expose côte à côte sur les marchés, les plus mûres pouvant être consommées dans la journée, ce que le requin sait bien… Et moi je sais que le requin le sait, et d’ailleurs tout le monde sait que le requin le sait… Mais ça veut jouer les braves, ça se croit plus intelligent en maillot de bain que la bête à la peau rugueuse. Quel plaisir peut-on encore ressentir en 2001 à nager dans une mer profonde, d’où peut surgir n’importe quel animal qui respire dans l’eau, lui,… un animal qui peut vous emporter comme il veut, lui… Vingt cinq ans que je continue aux premières chaleurs de l’été à me repasser toutes les nuits cette vision atroce que nous a donnée Spielberg en jouant de sa caméra subjective pour figurer le requin qui se rapproche par en dessous de la silhouette de cette fille qui nage, offerte, servie, et parfaitement marinée…».

Les publicités filmées contre le tabagisme visent à impressionner leurs spectateurs en les amenant à renoncer définitivement au tabac dans leur quotidien, c’est-à-dire à devenir, au terme de leur sevrage, spectateurs des autres fumeurs. Ce statut de supra-spectatrice des plages et des nageurs en mer, Pépette l’a conquis à son insu, à cause de ce grand blanc qui l’a pétrifié et qui lui a valu – elle le rappelle en souriant – son surnom : «Pépette c’est la petite chienne noire qui joue avec un adolescent sur la plage au début de l’histoire; il lui lance un bâton vers la mer, la chienne plonge et ne reviendra jamais… Bien sûr, j’ai conscience que tout cela est ridicule, qu’il faudrait que je dépasse mes peurs comme dans le film Richard Dreyfus et Robert Shaw. Mais eux en ont les moyens… Comme eux, j’aurais aimé vivre ce moment si précieux et si important où, à huis clos dans la cabine de leur bateau, ils dévoilent tour à tour leurs morsures de requin un peu comme des petits garçons comparent la taille de leur zizi pour conjurer mutuellement leurs névroses… Mais moi je n’ai rien à montrer… et ça le pire, c’est ce que je regrette le plus car, j’en suis convaincu, dans la vie, les cicatrices les plus lourdes à porter restent à coup sûr, celles qu’il nous est matériellement impossible exhiber. Entendez-le comme vous voulez…».