19 janvier 2017

GONTRAN BONHEUR, animal veinard et solitaire...

«Certains films, certaines fictions, certaines bandes dessinées nous aident à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe» (Stanley Cavell, Le Cinéma nous rend-il meilleurs ?)


Inhumain, trop inhumain. Dans la galerie des personnages Disney, il est en un qui remporte tous les suffrages de l’exaspération auprès la quasi-totalité des jeunes lecteurs du Journal de Mickey et de Picsou Magazine : en français il porte le nom de Gontran Bonheur (Gladstone Gander en anglais). Stéréotype du dandy snob et endimanché, Gontran Bonheur n’est pas un canard, c’est un jar, un jar vantard, gandin hautain toujours tiré à quatre épingles, adepte des costumes cintrés et du cheveu rudement cranté. On imagine sans difficulté qu’une eau de Cologne lavandée recouvre le moindre soupçon de transpiration chez cet animal qui ne suinte que vanité et incompréhensible veine. Lorsqu’enfant, on ne s’est pas encore "construit" notre petite théorie personnelle sur la chance et le bonheur, sur le bien et le mal, sur le destin et la providence, rencontrer au détour d’un récit dessiné Gontran Bonheur ébranle forcément un peu. À n’en pas douter il incarne l’une des figures les plus authentiques de l’individu puant, égocentrique et fier de l’être. Gontran Bonheur, c’est un aristocrate qui aurait partie liée avec un sort nourri d'une injustice écrasante telle que peuvent nous la renvoyer ceux qui ne se sont donnés que la peine de naître, ceux-là mêmes qui n’ont pas besoin de réussir quoique ce soit puisque précisément "tout" leur réussit.

C’est dans l’esprit du dessinateur Carl Barks que Gontran Bonheur est né en 1948. Et, parce qu’il fallait rendre ce personnage un peu acceptable, son créateur lui a inventé un destin, une généalogie propre à expliquer d’où il vient et, du même coup, à excuser un tant soit peu ce qu’il est sans pour autant parvenir à générer une véritable compassion chez ses publics. Fils Unique de Daphnée Duck et Gustave Bonheur, Gontran Bonheur a perdu ses parents suite à un pique-nique gratuit, ces derniers s’étant trop gavés des nourritures offertes. Gontran a dû donc être adopté par Matilda, la sœur de Picsou. C’est donc d’un drame absurde comme on ne les connaît que chez Iosnesco que le vaniteux Monsieur Bonheur est né. Bardé des symboles de la chance, foulant trèfle à quatre feuilles sur trèfle à quatre feuilles, l’individu ne comprend toutefois pas pourquoi il ne peut rafler l’amour dans un monde où tout semble s’ordonner pour lui rendre la vie tellement facile. D'ailleurs, ne connaissant aucune difficulté à vivre, il ne sait - quand il écrit à Daisy la belle qu’il convoite- qu’employer des mots qui ressemblent à sa vie : «mon petit sucre d’orge, ma petite tarte tatin, etc.». Comme le soulignent les neveux de Donald dans un court récit intitulé Les Lettres d’amour : «sa prose est tellement sucrée qu’elle nous donnerait le diabète». Pourtant, si elle peut paraître épatante, la chance de Gontran Bonheur se retourne toujours contre lui. On le comprend aisément: puisqu’il n’a aucun mérite à vivre, aucun de ses actes ne sauraient être inspirés d'un quelconque héroïsme. L’envie qu’il pourrait susciter chez ses congénères ou ses lecteurs se transforme indéfectiblement en mépris. Et, la contrepartie de sa chance apparaît alors clairement. Gontran Bonheur, tout veinard qu’il soit, reste et restera toute sa vie, un jar voué à la plus extrême des solitudes.

On accepte sans difficulté ce pendant moral des histoires de Monsieur Bonheur parce que cette conclusion nous parait rétablir une certaine justice, un ordre du monde où il est établi qu’on ne peut tout avoir. D’évidence, la place de Gontran et l’effet repoussoir qui l’accompagne nous prémâchent, dès l’enfance, cette idéologie de la domination (sans doute portée autant par les dominants que par cette morale catholico-sociale diffuse que par défaut l'on appelle parfois "culture") qui est au fondement de ce sens commun qui verrouille nos existences sur le cran «personne ne peut tout avoir dans la vie et tant mieux». Comment ne saurions-nous accorder un peu d’estime à Gontran Bonheur qui est, en définitive, la première victime de notre cruauté idéologique. Ne serions-nous pas meilleurs au fond, si nous acceptions avec bonheur le bonheur de ceux qui réussissent avec arrogance et sans le moindre effort? Une autre morale que Gontran Bonheur ne connaîtra jamais et sans doute nous non plus à l’ombre de cette cloche de verre si bien instruite par notre quête du mérite et de la reconnaissance. Humains, trop humains…

10 janvier 2017

TRAVOLTA ET MOI : l'essence, du sens pour l'existence ?


On se souvient de l’idée fondatrice de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre - l’existence précède l’essence - selon laquelle aucun d’entre nous ne serait le résultat de déterminants, ou « prédéterminé », mais pourrait, au contraire, choisir ce qu’il souhaite devenir. C’est même dans l’acception de cette idée qu’on expérimenterait les contours de la liberté individuelle tant en tant que notion qu’en tant que valeur. Dans un article publié dans la revue Science le 10 mai 2013 par un groupe de neuroscientifiques mené par Julia Freund et intitulé « Emergence of individuality in genetically indentical mice », on découvre comment ces derniers réinterrogent à nouveaux frais cette question de la liberté individuelle par l’entremise d’une observation animalière en laboratoire. En plaçant ensemble quarante souris génétiquement identiques dans une très grande cage dès leur naissance, ils se sont demandés si, au bout de quelque temps, certaines se différencieraient par leurs comportements. Or, c’est bien ce dont ils furent les témoins car certaines développèrent en trois mois une inclination pour explorer leur cage alors que les autres se cantonnèrent à une zone très limitée. Il fût également constater que les souris « exploratrices » produisirent plus de neurones dans l’hippocampe, siège de la mémoire du cerveau. De fait, les chercheurs conclurent très « sartriennement » que chaque action transforme son auteur et ce indépendamment de son patrimoine génétique et de son milieu.

Les sciences sociales ont, pour leur part, démontré depuis longtemps que plus nous vivons d’expériences dans notre vie, plus nous sommes aptes à réagir à une diversité de situations nouvelles. De là à penser qu’on conquiert notre liberté individuelle au sens où l’entend Sartre dès lors qu’on a l’esprit aventurier, c’est peut-être précisément s’aventurer un peu loin sans tenir compte de nos représentations de nous-mêmes, de notre volonté, des effets édifiants qu’ont sur nous l’éducation et la culture, mais aussi l’idéologie de la liberté individuelle et de l’individualisme qui nous prépare à penser que nous sommes tous uniques et différents. Au reste, nous y sommes si bien préparés qu’une fois cette donnée intégrée, nous allons passer le reste de notre vie à nous étonner, voire nous passionner de toutes les ressemblances que nous nous découvrons avec autrui. Mieux, nous recherchons nos similitudes au point d’en faire quelquefois une quête existentielle. Il n’est d’ailleurs pas absurde de penser que le succès de l’art cinématographique tient en partie à ce qu’il nous offre de modèles formidables humains en situation qui fonctionnent comme autant de balises d’identification. 


Sur un plan plus personnel, depuis que je suis enfant, combien m’ont dit que je ressemblais singulièrement au John Travolta de la Fièvre du Samedi soir ou au Tom Hanks de Forest Gump? Je ne les compte plus. Désormais, chaque fois qu’on me le dit, je feins l’étonnement ce qui renforce le plaisir de celle ou celui pense avoir mis au jour une ressemblance qui m’aurait échappé jusqu’alors. Au delà, de ces petites jouissances des similitudes quotidiennes, je pense, qu’en définitive, il s’agit de relativiser la théorie sartrienne, non pour la brûler, mais pour la resituer dans le cours de notre vie. Oui, l’existence précède vraisemblablement l’essence jusqu’au moment où l’on a compris qui l’on est réellement. Une fois accomplie cette (re)connaissance de soi minimale, nous partons à la conquête de toutes les ressemblances que nous entretenons avec les autres. L’essence vient alors donner un sens à cette quête du « même dans l’autre » qui va jalonner, en partie, le trajet du reste de notre existence... La recherche de notre essence commune...