07 mars 2014

MEILLEUR DÉSESPOIR FÉMININ : pour une suppression des catégories «Meilleure actrice», «Meilleure actrice dans un second rôle» et "Meilleur espoir féminin" aux César et aux Oscar..

"Il y a plus inconnu encore que le soldat inconnu : sa femme !"

Certaines de nos catégorisations sociales sont ainsi : lorsqu’elles fonctionnent bien et qu’elles semblent aller de soi, on oublie qu’elles sont avant tout le produit d’une activité humaine, d'une véritable construction sociale, comme l’ont montré Peter L. Berger et Thomas Luckmann en leur temps. C’est de la sorte que notre société tend à se perpétuer et à se spécialiser en un système de rôles qui vise à définir durablement des catégories que l’on s’évitera de réinterroger sans cesse dans notre quotidien. «Berger et Luckmann nomment ce processus «institutionnalisation», entendu comme une «typification réciproque d'actions habituelle». Si les individus qui ont créé une institution y voient encore la trace de leur activité, les générations suivantes la perçoivent comme inhérente à la nature des choses». 
Les cérémonies des César et des Oscar - et plus encore les classements qui les justifient - ont, ainsi, institué de véritables et indéboulonnables catégories qui nous font si bien marcher qu’elles nous apparaissent comme tout à fait naturelles. Elles confèrent dans les récompenses qu’elles attribuent, et que chacun attend avec fébrilité, bien plus que des rôles, mais une distribution des rôles pour le moins étrange : Meilleur acteur/Meilleure actrice, Meilleur acteur pour un second rôle/Meilleure actrice pour un second rôle, Meilleur espoir masculin/Meilleur espoir féminin.

On peut imaginer qu’il serait infiniment passionnant d'étendre nos récompenses afin de savoir qui serait, par exemple, le "meilleur figurant" et pourquoi. Cependant sans atteindre les limites de ce raisonnement, on peut déjà se poser la question essentiel du pourquoi une telle partition sexuée sur la catégorie "acteur" ? On pourrait au demeurant se demander pourquoi n'invente-t-on pas des duos du type «Meilleur réalisateur / Meilleure réalisatrice», «Meilleur décorateur / Meilleure décoratrice» ? Mais non, la partition sexuée ne touche que le métier d’acteur. Chacun son rôle. À croire que les métiers d’acteur et d’actrice seraient des métiers bien différents l'un de l'autre, puisqu'ils sont consacrés par la différence de prix.

Si c’est bien le cas, alors, il s’agit de revoir tout notre système de formation d’acteurs, de castings, de notre regard sur le quotidien. Si ce n’est pas le cas, alors il faut en appeler à la disparition de ces distinctions et faire concourir hommes et femmes dans la même catégorie « Meilleur acteur »… Un petit pas vers la reconnaissance réelle des femmes dans un monde où la domination masculine parvient à s’habiller de strass et de paillettes pour se faire applaudir sous les yeux émus de tous contribuant ainsi à exprimer des différences là où l’on serait censé les faire disparaître en priorité : les mondes de la culture, petites fabriques par excellence de nos représentations collectives. Au delà même de la signification symbolique que cela revêt, Il est bon de penser à l'importance qu'il y a à bel et bien jouer dans la même catégorie.

(Je dédie ce texte à Marie-France Pisier (1944-2011), deux fois récompensée par un César de la meilleure actrice pour un second rôle en 1976 et en 1977 pour les films Cousin, Cousines, Souvenirs d'en France et Barocco et à Catherine Deneuve)