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31 janvier 2015

DE L'URGENCE DE S ‘ANCRER ENFIN DANS LE XXIe siècle grâce à nos universités, ultimes fabriques d’avenirs

La mise en fiction de certains faits historiques nous aide souvent à prendre le champ nécessaire pour comprendre rétrospectivement comment, seule, la conjugaison d’événements sociaux, de mutations technologiques, d’aspirations politiques ancrées et non encore réalisées, permettent de passer d’une époque à une autre, de construire une nouvelle modernité. Ainsi la remarquable série Downton Abbey de Julian Fellowes montre-t-elle comment juste après la Guerre 1914-1918, en Angleterre comme en France et en Allemagne, nous sommes entrés véritablement dans le XXe siècle, avec l’invention du téléphone, de nouveaux métiers comme la dactylographie ou la sténographie permettant aux femmes de s’affranchir de leur domesticité et de revendiquer leur droit de vote, avec les effets collatéraux du naufrage du Titanic réputé pourtant insubmersible,  avec la mise en place d’écoles d’ingénieurs et de lieux de recherche fédérateurs, avec la revisitation par le peuple et la nouvelle bourgeoisie de l’imposition des valeurs portées par les représentants de l’ancienne noblesse. Ce qui a façonné le «mental» du XXe siècle repose de façon cardinale sur l’appropriation progressive des conséquences sociales diffuses de ces faits qui se sont croisés à l’intersection de la sortie de cette première Guerre Mondiale, guerre qui était avant tout le résultat objectif d’une crise générale d’une société encore édifiée à l’aune du XVIIIe. En transposant aujourd’hui les questions que nous laisse entrevoir la mise en fiction de Downton Abbey, on comprend que les crises financières, idéologiques, politiques et sociales dans lesquelles nous sommes plongés ne nous ont pas encore permis de tourner la page de tout ce qui nous attache encore au «mental» de notre vieux XXe siècle. Et pour cause, nous n’avons pas encore forgé collectivement un projet politique stratégique qui s’impose presque de lui-même lorsqu’un pays doit se reconstruire après une guerre, mais qui peine à se mettre en œuvre lorsqu’une société tient avant tout à perpétrer ce qu’elle suppose être ses acquis et ses avantages sociaux, qu’il s’agisse de ceux des élites comme de ceux des moins favorisés. Le véritable problème est d’ordre sociologique car les acquis et les avantages sociaux sont surtout devenus des acquis et des avantages catégoriels. Au reste, rien d’étonnant dans une société où nos élites, non sans cynisme, ont dévoyés les valeurs républicaines de l’égalité, de la liberté et de la fraternité pour séparer méticuleusement leur “progéniture” du reste de la société en leur conférant des privilèges de filiation via notamment les modalités de sélection des lieux de formation qui leur sont majoritairement réservés, des lieux hypocritement drapés du voile d’une apparente méritocratie. C’est bien cette illusion méritocratique qu’il faudrait d’ailleurs analyser finement pour comprendre les contours et les limites contemporaines de ce système entretenu à grands frais dans ses logiques les plus archaïques. 

En France, cette fin du mois de mai 2014 voit converger des chiffres qui ne sont plus des symptômes mais des preuves avérées de la crise globale que nous traversons : chômage en hausse, augmentation des votes extrêmes, multiplication des foyers d’épidémie de gale, éducation du primaire au lycée en berne, construction du logement étudiant en retard de vingt ans,… Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les jeunes vont jusqu’à incorporer l’idée qu’ils évolueront dans un monde où leur situation générale sera, de fait, moins bonne que celle de la génération qui les a précédé. L’ascenseur social n’est pas en panne, il ne fait en réalité que descendre. Pourtant le fait qui, plus que tout autre, devrait retenir notre attention ces jours-ci pour nous faire comprendre la nécessité de penser sans attendre notre XXIe siècle passera sans nul doute très vite à la trappe de l’actualité alors même qu’il devrait résonner comme un ultime signal : en effet, après avoir déjà commis quelques saccages dans leur école en 2010, des étudiants d’HEC viennent à nouveau de vandaliser leur école. On a affaire ici à un événement qui va bien au-delà d’un simple fait divers. On le sait, selon nombre de classements, HEC arrive en tête des grandes écoles de commerce en France et possède une solide réputation internationale. Alors pourquoi, lors d’une fête, des étudiants réputés triés sur le volet décident-ils de détruire le campus qui est censé les faire réussir et les inscrire durablement dans les clubs les plus élitaires qui soient ? Et si la jeunesse promise à avenir sans nuage – au fond – refusait-elle d’elle même sans trop savoir pourquoi ni comment l’exprimer cette destinée dans laquelle leurs aînés souhaitent la confiner. Lorsque «La crème de la crème» pour reprendre le titre éponyme du récent film de Kim Chapiron, la nouvelle génération promise à occuper les meilleurs postes stratégiques doute à ce point d’elle-même, c’est bien le glas de tous les archaïques de nos modes de transmission qui résonne. Se projeter dans l’avenir suppose d’abord de rêver à un avenir collectif en déposant nos promesses d’avenirs dans notre appareil de transformation d’enseignement supérieur et de recherche qui n’a de cesse de se réformer sans réellement s’imposer dans nos têtes comme le plus beau lieu de fabrique de futurs. C’est un presque un paradoxe. À croire que les réformes successives et pourtant pour partie nécessaires que subissent notamment les universités seraient pensées sans objectif ni projet. Beaucoup sont ceux qui sont prêts à le croire, à commencer par certains de nos médias qui, complaisants avec les «grandes écoles», semblent souvent renvoyer d’une année à l’autre les mêmes copiés-collés d’une représentation terne, fatiguée, incroyablement triste de nos universités. Lorsqu’on interroge les journalistes eux-mêmes, certains admettent d’ailleurs en coulisse que leur rédaction ne prend pas les sujets positifs, car ceux-ci sont bien moins « vendeurs ». C’est donc là que nous sommes rendus, à nous délecter que de représentations dépressives, à considérer que sont moins vendeurs des sujets sur une jeunesse exaltante, sur des découvertes scientifiques qui nous permettent de nous dépasser, sur la fierté de voir nos enfants réussir ensemble ? Si c’est une réalité, elle traduit dans les faits quelque chose d’assez malsain, ce qu’avait d’ailleurs fort bien décrit en son temps le sociologue Siegfried Kracauer lorsqu’il constatait qu’en 1929, dans l’Allemagne en crise, les publics se précipitaient dans les cinémas pour y voir des films plus sombres encore que ce qu’ils vivaient afin se doper au malheur, s’imaginant ainsi mieux dotés que ce dont ils n’étaient encore que spectateurs. Mauvais signe qui a aboutit à la structuration d’un des pires régimes politiques que l’humanité a connu, ce qui devrait, en temps de recrudescence de peste brune, nous faire plus que réfléchir. 

Revenons à nous. En effet, il est urgent d’affirmer collectivement que le devenir de nos universités devrait s’écrire comme une Success Story permanente et que les réformes qui structurent l’enseignement supérieur et la recherche ont bien pour projet majeur et magistral de rassembler nos étudiants, nos enseignants, nos chercheurs plutôt que de les séparer en institutions trieuses et en querelles stériles de légitimité : rassembler les filières dites d’élites et celles où l’on forme à l’esprit critique, les formations professionnalisantes et les centres de recherches, nos réformes doivent continuer à porter ceux qui en sont les acteurs pour imaginer et partager ce beau projet commun de former notre jeunesse enfin réunie le temps de ses études supérieures. Le lieu de formation et de recherche lisible et visible sur le plan international et européen porte bien le nom d’université et l’université de demain doit être en nature et en finalité celle où l’on formera ensemble des élites ouvertes et généreuses, des professionnels de tous niveaux de formation, des intellectuels et des artistes qui osent penser le monde, des chercheurs inspirés par tous ceux qui les ont entouré au moment de leurs études, des lieux de formation tout au long de la vie. C’est là le premier défi qui nous ancrera véritablement dans le XXIe siècle désormais tant attendu. Ce défi est le premier que nous devrions relever car il faut être convaincu que toutes les mutations sociales et culturelles se subsument sous ce défi-là, un défi qui a quelque chose d’ultime. Le manquer reviendrait à s’enfermer définitivement dans l’idée qu’aucune voie d’avenir ne pourra prétendre être une voie de progrès global. Le réussir, c’est nous entrainer dans un mouvement global vers une reprise de confiance utile et une reconnaissance nécessaire vis à vis des générations présentes et à venir pour leur permettre une destinée plus belle que la nôtre inspirée avant tout par une transmission sociétale partagée, fraternelle, égalitaire et généreuse. 

14 août 2014

L'UNIVERSITÉ DU XXI SIÈCLE, creuset de nos investissements pour l’avenir

Tous les pays qui croient en leur avenir ont toujours su faire le choix, dès qu’ils en ont eu les moyens et chacun à leur manière, de porter une attention politique toute particulière à leur système d’enseignement supérieur. La raison de ce choix tient aux trois défis fondamentaux que doivent relever aux yeux des nations modernes les futurs diplômés du supérieur : (1) renouveler les élites (2) être des professionnels de bon niveau prêts à intégrer le monde de l’entreprise en y apportant des savoirs issus de la recherche appliquée, des savoir-faire innovants et des compétences rapidement opérationnelles (3) devenir des citoyens exemplaires à l’esprit critique aiguisé habité d’une culture humaniste, scientifique et technique qui soit ouverte sur le monde et généreuse dans le partage. Pour des raisons toujours avancées comme historiquement rationnelles au regard des besoins de notre société à un moment donné, notre pays, La France, plutôt que construire des institutions en charge de relever ces trois défis simultanés comme l’ont fait tant d’autres pays, a préféré doctement séparer sa jeunesse pensant sans doute qu’il était impossible de former en un seul et même lieu des élites, des techniciens, des ingénieurs et des docteurs et que tous soient aptes à penser des questions culturelles et politiques en prise avec leur époque. Universités, Grandes Écoles, Écoles d’ingénieurs, Écoles privées ou Universités catholiques sous contrat avec l’État, filières sélectives, IUT, BTS, filières sans sélection… On peut tantôt avoir soit une lecture optimiste d’un système dense et riche qui fait la fortune des grands raouts dévolus à l’orientation, tantôt avoir une lecture pessimiste d’un système concurrentiel où les meilleures places sont déjà réservées depuis longtemps aux « meilleurs ».

Combien de familles ont réellement les outils accompagner dans leurs choix leurs jeunes bacheliers lorsque ces derniers n’ont pas été consacrés par l’excellence de la meilleure mention au baccalauréat? Au reste, lorsqu’on sait que l’individu qui s’autonomise va faire preuve de tant de nouvelles aptitudes « non prévues au programme » entre 18 et 25 ans, pourquoi tout résumer autour d’une mention au bac qui ne donne qu’une vision à un temps « t » d’une personnalité qui est précisément en train de s’émanciper ? Comment est-il possible d’aboutir à l’étrange constat parfois que l’université serait le lieu où atterrissent tous ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans les filières à sélection ? L’université est le lieu où l’enseignement par la recherche est consacré dès la première année de licence et devrait – par conséquent – être le lieu qui accueille ceux qui présentent les meilleures qualités en ce qui concerne l’autonomie personnelle, la mobilité géographique, la curiosité culturelle, scientifique et intellectuelle. Pourtant, cette dernière ne bénéficie toujours pas de l’image de marque qui devrait être la sienne. Combien de « unes » de journaux consacrés aux conditions budgétaires difficiles des universités, à la vétusté de leurs locaux, à leurs difficultés à former de bons professionnels ? Alors même que les diplômés des nos universités soient aussi bien et parfois mieux insérés sur le plan professionnel que ceux des autres institutions, qui plus est en temps de crise. Depuis un mois, la majeure partie des actualités consacrées à l’université porte sur « le voile à l’université » comme s’il s’agissait d’une question centrale et sans jamais interroger d’ailleurs la question du voile dans « les grandes écoles et les écoles d’ingénieurs ». Le fait est qu’il aurait plutôt fallu se demander « quelle place pour notre enseignement supérieur dans la loi pour la croissance et l’activité dite loi Macron » ? Le débat aurait été mille fois plus intéressant pour comprendre ce que nous devenons et ce à quoi nous aspirons vraiment pour bâtir la France actuelle.

Alors que le cinéma anglo-saxon propose sur nos écrans depuis un mois des biopics d’universitaires aussi héroïques consacrés à Alan Turing ou Stephen Hawking qui vont jusqu’à concourir aux Oscars, nous continuons à voir nos médias et nos politiques consulter et mettre en scène des pseudo-intellectuels au front bas, dans l’espace de parole étroite d’un « toujours pareil »... Si peu d’alternatives, si peu de confiance en nous, en notre recherche, en nos véritables intellectuels, chercheurs, penseurs ? N’y a-t-il chez nous que de pensées polémistes ? Alors que partout hors de France, le « langage universitaire » définit le langage, est le langage de référence, celui vers lequel il faudrait tendre lorsqu’on est empreint de curiosité, chez nous, l’idée même de « langage universitaire » est souvent synonyme de repoussoir. Pourtant les mots merveilleux d’une Mona Ozouf, d’un Cédric Villani, d’un Paul Veyne, d’un Michel Serres apparaissent toujours comme une récréation pour l’esprit, nous élèvent toujours vers la plus belle des exigences de notre pensée critique et scientifique. Au reste, ils sont présents et respectés… Mais la France compte plus de dix mille grands chercheurs et enseignants-chercheurs… Qu’elle n’écoute jamais. Inutile de croire que la soi-disant fuite des cerveaux ne soit que le résultat d’un appel à de soi-disant meilleures conditions de travail à l’étranger. C’est avant tout une question de reconnaissance ou plutôt de non-reconnaissance. Mais pour se reconnaître, il faut d’abord se connaître et pour se connaître il faut être et vivre ensemble. Ne pourrions-nous rêver enfin d’une Université qui ne soit pas seulement une utopie dans notre pays et qui soit en charge de remplir au plus haut niveau et en un seul lieu les trois défis fondamentaux de former côte à côte élites, bons professionnels et esprit critique ? Les universités et les écoles ne se vivent plus elles-mêmes comme des concurrentes depuis près d’une dizaine d’années, mais se copient et s’empruntent le meilleur de ce qu’elles ont su inventer. Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour inventer cette Université du 21e siècle, une université dont nous serons tous fiers, porteuse de tous les espoirs de progrès pour notre pays, pour notre jeunesse et nos concitoyens tout au long de leur vie, une Université héroïque qui sera le produit d’un système d’enseignement supérieur républicain, attentif et responsable de l’éclosion de tous les talents futurs de notre pays. Car le talent n’est pas une question de filiation ou de « classe sociale d’appartenance », il est toujours le résultat d’un repérage et d’un investissement. C’est pourquoi il ne faut pas se tromper d’équation si l’on veut tenir nos promesses d’avenir : le niveau de l’investissement qu’une nation place dans son enseignement supérieur et dans sa recherche est la stricte équivalence de l’ambition et de la confiance qu’elle place dans les générations présentes et futures.

28 octobre 2013

INTERVIEW DÉCALÉE D'UN PRÉSIDENT D'UNIVERSITÉ : quel étudiant étiez-vous ? Un retour vers le futur.

"CPU : Donnez-moi deux raisons de m’inscrire dans votre université.
Emmanuel Ethis : Je n’en vois qu’une seule : c’est l’université d’Avignon : joie, rigueur, communauté universitaire, qualité scientifique, qualité de formation, vie culturelle intense, vie sportive épanouissante, patrimoine, culture et agro sciences, nos axes thématiques. C’est une université qui vous transforme radicalement le temps de vos études.

CPU : Pour conclure, votre coup de cœur, votre coup de gueule du moment.
EE : Mon coup de cœur est l’émotion réelle que je ressens à chaque fois que je rencontre mes collègues lors des CPU à Paris. J’aime leur implication, leur sincérité et leur passion pour défendre leur établissement et les universités en général et ce, quel que soit le type d’établissement.
Mon coup de gueule est cette préoccupation permanente de l’image sans cesse dévoyée de l’Université dans notre société alors que l’Université est notre plus bel outil de progrès et de transformation sociale."

La CPU, Conférence des Présidents d'Université, propose des interviews des présidents d'université focalisées sur leur parcours d'étudiant. Retour vers le futur. Vous pourrez retrouver l'entretien qui me concerne dans son intégralité en cliquant ici

07 janvier 2012

ENTRER À L'UNIVERSITÉ, la fin d'une "Toy Story"

Entrer à l’université, c’est tenter de se faire reconnaître avec l’enveloppe sociale que nous pressentons pouvoir endosser pour notre future vie d’adulte, c’est commencer à prendre goût à ce sentiment d’exister qui implique que nous en finissions avec toutes les réminiscences de notre enfance et peu importe que ces dernières nous laissent un bon ou un mauvais souvenir, c’est apprendre à dire adieu aux amis avec qui nous avons grandi, à ceux à qui nous avions pourtant juré que nous ne les quitterions jamais. Une déchirure. La première de toutes ces épreuves qui vont s’enchaîner et dont nous devinons qu’il va désormais falloir les affronter vraiment seul. Nous rangeons "une bonne fois pour toute", parfois le cœur serré, tous ces jouets qui nous ont si bien accompagné dans nos moments de solitude. Et c’est en les mettant hors de notre vue que nous touchons à l’incontournable nécessité de nous mettre du même coup, nous aussi, hors de leur portée. Force est de constater que ces jouets sont les derniers à connaître toutes nos fantaisies d’enfance lorsque, sans pudeur, nous leur parlions de tout en feignant d’ignorer que c’est d’abord à nous-mêmes que nous étions en train de parler.

[extrait de l'ouvrage Films de campus par Emmanuel Ethis et Damien Malinas à paraître en 2012 chez Armand Colin]

05 octobre 2010

DE LA CULTURE À L'UNIVERSITÉ : le généreux et l'intéressant...

"Tout le monde dit, sans savoir ce qu’il répète, que le compas indiquant le nord, permet de s’orienter"

«Aujourd’hui – déclarait récemment Gérard Depardieu - les jeunes acteurs n’ont plus peur d’être ignorants. Au contraire, ils considèrent cela comme une qualité. Je les plains». Sans doute, ce constat lapidaire mériterait-il d’être affiné afin de pointer avec notre grand comédien français ce qu’il entend par «ignorance», mais aussi et surtout comprendre d’où il observe le monde pour percevoir ainsi ce renversement de l’ordre des savoirs qui amènerait les jeunes acteurs qu’il fustige à présenter leur soi-disant ignorance comme une qualité. Dans les faits, il ne sert cependant à rien de les stigmatiser ou de les plaindre - ce qui revient au même - en déplorant par voie de conséquence la disparition d’un monde où la haute culture d’élite fonctionnait comme un mètre étalon unique pour jauger et qualifier l’autre. En guise d’exemple, qui a lu Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne se souvient sans doute de la première rencontre entre le Capitaine Némo et Pierre Aronnax, Professeur au Muséum de Paris alors que ce dernier vient d’être recueilli à bord du sous-marin Nautilus et qu’il y découvre, émerveillé, «une bibliothèque qui ferait honneur à plus d’un palais des continents. [Je possède là douze mille volumes – dit Némo-]. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j’ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l’humanité n’a plus ni pensé, ni écrit». Ainsi la bibliothèque de Némo voyait-elle se côtoyer des ouvrages de sciences et de littératures - Hugo, Xénophon, Michelet, Rabelais, Sand, Humboldt, Foucault, Chasles, Milne-Edwards, Agassiz, etc. -, avec des œuvres d’art et des partitions musicales signées Holbein, Ribera, Véronèse, Murillo, Teniers Delacroix, Gounod, Weber, Mozart, Meyerbeer et Rossini. «Ces artistes sont des contemporains d’Orphée car les différences chronologiques s’effacent dans la mémoire des morts, et je suis mort, Monsieur le Professeur – conclut Némo – aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre !» En mettant de la sorte en scène le conflit Némo-Aronnax, Jules Verne esquisse une interrogation philosophique profonde, véritable parabole sur notre relation à la culture et de ce que nous faisons de cette relation.

En effet, Aronnax, tout le long de son aventure subaquatique, va tenter de comprendre, sans jamais y parvenir, pourquoi un homme comme Némo, qui apparaît comme bien plus cultivé que la plupart de ses contemporains, décide de rompre avec l’humanité. Or Aronnax ne peut, en tant qu’universitaire, imaginer la culture autrement que comme un facteur de progrès pour le rapprochement entre les hommes et comme une ouverture à l’autre; Némo, pour sa part, nous laisse entrevoir, que la culture, instrument de domination peut aussi conduire à l’isolement, à l’éloignement, et sans doute à une certaine forme sociale de mépris. Qu’ils s’agissent de Némo, de Depardieu ou d’Aronnax, tous trois se révèlent avec une prise de conscience qui leur est propre face aux sentiments diffus qu’ils ressentent face à un monde qui change sous leurs yeux. L’un, Némo décide de renoncer et de se couper du monde qui est le sien. Depardieu, lui, préfère se plaindre des nouvelles générations en devenir avec lesquelles, il n’a plus, selon lui, que la dénomination d’un métier – acteur – en commun. Le Professeur Aronnax, enfin, agit au regard d’une éthique et d’une loyauté sociale qui l’entraînent à s’intéresser avec passion aux changements dont il est à la fois l’acteur et le témoin et à comprendre l’autre tel qu’il se présente à lui. Comme Nietzsche, le professeur Aronnax sait bien que les forces de vie sont supérieures aux forces de pensée, ce qui signifie, pour le dire autrement, que nous prenons d’abord consistance grâce à toutes les relations d’interdépendance que nous sommes susceptibles de construire avec le monde qui est le nôtre.

C’est au reste, cette acception vivante que notre commission Culture et Université a souhaité donner ici à l’idée même de culture : une culture de la diversité, toujours en devenir, qui résonne avec les valeurs de générosité, d’intérêt et de curiosité qui devraient, à notre sens, sous-tendre toute politique qui a l’ambition d’accompagner les dynamiques créatives des savoirs, des partages et de la transmission culturels de nos sociétés contemporaines.

En 1985, Pierre Bourdieu, titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France, présentait un rapport collectif mis au point par des professeurs de cette institution à la demande du président de la république intitulé «Neuf propositions pourl'enseignement de l'avenir». Après avoir développé avec La Distinction sa théorie de la légitimité culturelle, puis analysé le milieu universitaire français dans Homo Academicus, Bourdieu allait à la fois défendre une indépendance et une autonomie des universités face au «protectionnisme» de l’État, une plus grande démocratisation de l’accès à nos établissements d’enseignement supérieur ainsi que la limitation de la durée de validité des diplômes par le développement de leurs réévaluations régulières. Enfin, dans sa dernière proposition, le sociologue allait insister sur l’importance des échanges culturels, sur la généralisation de l’usage des moyens audiovisuels et sur l’institutionnalisation de plus larges passerelles entre l’université et la culture. Vingt-cinq ans plus tard, notre commission choisit de présenter au ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche cent vingt huit propositions pour tenter de favoriser le développement de la culture à l’université, mais également la reconnaissance du potentiel créatif de nos universités par les mondes de la culture.

Pourquoi cent vingt huit propositions ? Outre qu’il s’agisse d’un chiffre qui parle à tous nos étudiants parce qu’il fait référence à l’une des collections d’ouvrages universitaires les plus lus par ces derniers, il nous importait surtout d’afficher un nombre massif de propositions afin d’exprimer, plus que symboliquement, combien les items Culture et Université, lorsqu’on les croise, sont en mesure de stimuler désirs et imaginations. Par l’entremise de ce grand nombre de propositions et de préconisations, notre commission souhaitait aussi adresser toute sa reconnaissance au travail de ceux qui, depuis longtemps, œuvrent pour inventer et installer durablement les questions de culture dans nos établissements : les services Culture, le réseau A+U+C, les associations et les syndicats étudiants et, bien entendu, les enseignants-chercheurs et les personnels de nos universités qui ont fait de ces questions un engagement quotidien. En effet, nous ne sommes pas partis de rien. Quelques jours à peine après l’installation officielle de notre commission en juin 2009, ce sont des dizaines d’établissements, de représentants de noscommunautés universitaires mais aussi de plusieurs institutions culturelles qui ont pris contact avec nous pour manifester leurs envies d’apporter des idées, des initiatives ou simplement exprimer leur intérêt vis à vis de ce que l’on pourrait faire s’épanouir de nouveau à l’intersection «Culture-Université».

Ce sont de toutes ces rencontres chaque fois riches et bouillonnantes que sont nées les cent vingt huit propositions présentées ici. Diverses par leur nature ou leur densité, différentes dans leur ambition ou leur objectif, elles sont néanmoins traversées par un dénominateur politique commun qui nous a tous unanimement rassemblé : celui de ne jamais considérer la question des arts et de la culture comme accessoire ou décorative, ou comme ce «petit plus» en charge de compenser une sorte de supplément d’âme qui, pour on ne sait quelle raison, serait déficient chez nos étudiants ou plus généralement chez nos contemporains. Comme le faisait remarquer Pierre Bergé lors d’une de nos toutes premières réunions : «on n’a jamais autant parlé de culture que pendant ces vingt-cinq dernières années, mais on n’a pas remarqué qu’il y ait plus de gens cultivés qu’avant. En fait, la fréquentation du philosophe Max Stirner m’a appris à me méfier des concepts. En effet, pour lui, le mot liberté ne veut rien dire car il n’y a que des hommes libres. C'est pour cela que nous devons considérer que la culture ne veut rien dire, mais qu’il n’y a que des gens cultivés. Il faut être attentif à ne pas contruire des diplômés ternes par le formatage de leur culture. On ne peut se contenter de deux ou trois références convenues qui finissent par rendre terne leur citateur. Ce n'est pas une culture hygiénique qui doit être développée dans les universités. Comme on se lave les dents trois fois par jours, il faut avoir de la culture. On a quelques livres de la Pléiade, on cite, on va un peu au théâtre, un peu à l’opéra, puis ça s’arrête là. La culture ne doit pas être programmée, pas de temps en temps, elle ne fait surtout pas partie d’un divertissement. Elle doit faire partie dela vie, du lever au coucher sans en faire pour autant une sorte de sacerdoce. On ne devrait pas se poser la question. La culture doit faire partie de nous comme on respire, comme on a besoin de boire et de manger. La culture, c’est se mettre en danger, c’est se poser des questions. La culture n’est pas un long fleuve tranquille. La culture, c’est aller au devant d’interrogations et c'est de l'imagination. Elle ne peut pas s’enseigner simplement. Comme dans des méthodes d’enseignement à la Montessori, à la Fresnay ou d’autres, il faut faire participer l’étudiant qui doit finir par s’enseigner la culture à lui-même. Pourtant, c'est la communauté universitaire dans son ensemble qui doit s’adresser ici à la communauté universitaire. Car, si la culture ne peut s'enseigner, elle se transmet et cela ne se passe pas sans les enseignants-chercheurs qui forment et quelquefois même formatent. Aujourd’huiles enseignants-chercheurs doivent accompagner les étudiants vers les limites du possible”.

Dans son roman L’odyssée de l’espace, l'auteur de science-fiction Arthur C. Clarke énonce trois loisque nous pourrions faire nôtres et qui, à leur manière, prolongent avecjustesse les propos de Pierre Bergé : (1) Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu'il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort. (2) La seule façon de découvrir les limites du possible, c'est de s'aventurer un peu au-delà, dans l'impossible. (3) Toute technologie suffisamment avancée estindiscernable de la magie. Pour sa part, Gregory Benford, physicien de l'Université d'Irvine en Californie a souhaité énoncer un corollaire à cette dernière loi : N'importe quelle technologie discernable de la magie est insuffisamment avancée... Et ce sont bien ces cultures dialogiques et participantes qui fondent depuis toujours nos universités qu’il s’agit aussi de valoriser aujourd’hui comme l’une de nos principales sources de créativité dont sont porteurs nos étudiants. Ainsi, comme le préconise Richard Florida, professeur en urban studies à l’Université de Toronto, nos universités peuvent jouer un rôle primordial pour favoriser la reconnaissance de ce qu’il appelle les "classes créatives". Les classes créatives désignent une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée et se définissent en apportant sur les territoires qu’elles habitent Talent, Technologie et Tolérance. Pour Florida la confiance que nos plaçons dans nos classes créatives est sans doute le meilleur atout dont on puisse disposer, car ce sont elles qui favorisent ce braindrain qui est en mesure d’offrir de nouveaux contours à l’idée même de progrès.

«L’homme - écrit Georg Simmel - est un être qui a l’étrange capacité de se passionner pour des chosesque ne concernent en rien ses intérêts». Et, s’il arrive du neuf, de l’innovation, de la nouveauté dans ce que nous vivons, c’est précisément parce que nous nous intéressons et que nous avons avec les êtres et les choses à construire, à un moment ou un autre, un rapport susceptible de dépasser véritablement, sans que nous sachions exactement pourquoi, le socle de ce qui devrait initialement constituer nos intérêts. L’université est un lieu privilégié pour s’ouvrir à ce que sont ces intérêts désintéressés. Mieux, c’est souvent un endroit où l’on prend conscience qu’il n’est pas tout à fait anormal que certaines idées viennent soudainement changer notre manière de voir ou depenser. Car c’est bien ainsi que les choses arrivent dans nos têtes : nous avons tous fait un jour l’expérience d’une idée étrangère (au sens de corps étranger) qui nous saisit sans qu’on s’y attende et qui est capable de bouleverser la routine de tout notre système de pensée ; plus encore, on asouvent conscience de l’effort que nous devons faire pour accepter cette idée étrangère, pour la faire nôtre au point de recomposer l’ensemble de nos certitudes. On peut prendre goût à cela ou pas du tout, mais l’on sait parfaitement que prendre goût à cela risque définitivement de nous rendre plus ouverts, plus perméables à notre environnement, qu’il soit proche ou lointain. Comme le rappelle l’historien Paul Veyne : «le rapport de l’homme aux choses ne s’explique pas seulement à partir de ce qu’il y a à l’intérieur de l’homme. Sinon l’altruisme serait de l’égoïsme, puisque l’altruisme se «plaît» à n’être pas égoïste»…C’est aussi et précisément là que commencent notre intérêt pour l’autre, et plus fortement encore les formes de la pensée les plus généreuses que nous appelons «culture(s)». Mais ne nous y trompons pas, notre besoin et notre nécessité de culture ou de création commencent toujours par un tourment ; ainsi, est-ce bien d’un tourment qu’est née la volonté d’écrire de Stendhal, un tourment subsumé dans une question initiale et déterminante : «comment me serais-je comporté à l’une de ces batailles de Napoléon où je ne me suis jamais trouvé ?» Nos cent vingt huit propositions espèrent en ce sens apparaître comme autant d’ouvertures possibles pour soutenir tous nos tourments et ce en rappelant combien, dans la droite ligne de Condorcet, notre institution - l’université - doit mettre tout en œuvre pour «protéger les savoirs contre les pouvoirs», «considérer l’excellence comme la forme la plus haute de l’égalité» et se garder enfin «d’assujettir l’instruction publique aux volontés particulières et à l’utilité immédiate».

[Extrait de l'introduction de l'ouvrage De la culture à l'université, 128 propositions à paraître le 5 octobre 2010 chez Armand Colin et téléchargeable ici en version intégrale]