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26 juillet 2018

LES PARADOXES DU PASS-CULTURE : entretien avec la Revue l'Observatoire (n°52 - été 2018)

1 — Le Pass-Culture est une bonne idée de campagne, mais est-ce une bonne idée de politique publique? À quelle intention répond cette idée?
Le Pass-Culture est, en effet, une bonne idée de campagne, et ce parce qu’il touche à quelque chose qui stimule l’imagination citoyenne, notamment en reposant à nouveaux frais la question de la démocratisation de la culture et de son accessibilité. Plus encore, ce à quoi s’attache cette idée c’est à une focale ajustée sur les pratiques (ou les non-pratiques) d’une classe d’âge identifiée : les jeunes de dix-huit ans. Là, on entre de plain-pied dans la mise en œuvre d’une politique publique qui interroge de manière très directe la question de l’égalité (et des inégalités) devant les arts et la culture d’une génération au moment où elle entre dans l’âge adulte. Car ce que l’on entrevoit, surtout dans le prolongement d’un parcours d’éducation artistique et culturelle, c’est que le Pass-Culture serait une manière de dire «bienvenue, à toi de jouer maintenant pour t’approprier ce qui t’appartient : les arts et la culture de ton pays». Le Pass-Culture devrait être un signe de confiance que la Nation adresse à sa jeunesse, une jeunesse qui, de facto, acquiert le droit de vote en même temps que la monétisation de son Pass-culture. S’il est porté ainsi, le symbole prend tout son sens.
2 — Comment le Pass-Culture est-il conçu? En quoi est-il original ou complémentaire par rapport aux pass locaux ou régionaux existants?
D’après ce qu’énonce la ministre de la Culture Françoise Nyssen, il devrait fonctionner comme un «GPS culturel» ouvert sur l’offre du territoire où l’on se trouve pour accéder autant à des lieux de diffusion, de création qu’à des cours de pratiques artistiques ou des librairies où acheter un livre. Si l’on en croit les ambitions originales que le Pass s’est fixé, il devrait sans doute penser à inclure des solutions de transport vers les lieux culturels, des parcours immersifs dans les Festivals et les musées et les expositions, mais aussi dans les Parcs naturels, qui sont eux aussi des lieux de patrimoine. Enfin, il devrait permettre de construire une sociabilité culturelle en invitant des amis ou des membres de sa famille qui n’ont pas le Pass et, pourquoi pas, organiser des sorties de groupes. Sur ces derniers points, il diffère quelque peu des Pass locaux ou régionaux. Mais on imagine très bien qu’il a vocation à s’inscrire en complémentarité de ces derniers car ils visent nombres d’objectifs communs. Il faut veiller à ce qu’il ne soit pas un simple gadget technologique comme le soulignent certaines critiques. En ce sens, il dira quelque chose de nous, de la manière dont nous concevons l’ouverture à la culture au XXIe siècle, car c’est aussi un objet politique.
3 — À quelles conditions le Pass-Culture peut-il permettre aux jeunes de trouver la voie d’une culture émancipatrice?
Si l’on en revient à l’idée de campagne du Président de la République, le Pass n’était pas un dispositif technologique autonome, mais bien articulé à un parcours d’éducation artistique et culturelle. Il devait viser à permettre à chaque jeune de prendre son autonomie vers les mondes de la culture, mais autonomie signifie avant tout «construction d’un parcours personnel avec les autres, au milieu des autres». À l’université d’Avignon, nous avions mis en place avec le vice-président culture, Damien Malinas, un «patch Culture» permettant à chaque étudiant d’accéder aux structures culturelles de son territoire pour cinq euros, au moins une fois. Il a été très utilisé par les étudiants notamment pour accéder à leurs «premières fois» culturelles. Premières fois à l’Opéra ou à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, le discours ludique que sous-tendait notre patch (d’où le nom) c’était que la culture était susceptible de créer de belles dépendances et que c’était le bon moment pour pousser des portes qu’on n’aurait sans doute jamais poussé sans le patch afin de se surprendre en se laissant séduire par des propositions artistiques auxquelles on n’avait jamais songé jusque-là, et, dans une certaine mesure, de partir à la découverte du sentiment d’exister par soi-même par le biais de nos expériences culturelles. Bien entendu cela n’est concevable que si l’on a été préparé, c’est-à-dire si le Pass se situe à l’issue ou dans le contexte d’un parcours d’éducation artistique et culturelle. En général à 18 ans, on se construit avec ses propres références, des références parfois en rupture avec celles acquises dans le milieu familial ou durant sa scolarité. Mais pour être en rupture encore faut-il avoir des références originelles.
4 — Quatre territoires vont faire l’objet d’une expérimentation (le Bas-Rhin, l’Hérault, la seine Saint-Denis et la Guyane). Que faut-il attendre de l’évaluation auquel le Pass devrait donner lieu?
Cinquante de nos monuments nationaux sont accessibles gratuitement pour les moins de 26 ans depuis plusieurs années. On constate que, malgré le bienfondé «sociologique» de cette mesure, le dispositif n’est pas ou peu utilisé. Il arrive même qu’on puisse le déplorer sauf qu’en réalité, nous ne nous sommes pas dotés des meilleures conditions pour qu’il puisse fonctionner. Car qui le sait? Qui connaît cette mesure? Est-ce que nous communiquons et informons le public concerné? On se retrouve un peu dans la même situation que pour l’ACS, l’aide à l’acquisition d’une couverture complémentaire de santé. Qui connait l’ACS et toutes ces aides sociales auxquelles ont droit les plus vulnérables sans pourtant ne jamais les solliciter? Le politologue Philippe Warrin parle de non-recours et montre ainsi que bien plus d’un tiers des aides sociales ne sont jamais sollicitées. Il constate trois raisons à cela : la non-perception (du fait des méandres administratifs), la non-demande (du fait de supposées contreparties non explicites) et la raison la plus importante, la non-information (on ignore le dispositif). Faire ce parallèle sur les aides sociales est important pour réfléchir le Pass et ses attendus d’usages. L’évaluation devrait ainsi rendre explicite dès le départ : (1) la simplicité de son utilisation (2) le fait qu’il s’agisse bien d’un pacte social qui est un don avec comme seule contrepartie l’espoir de nous ancrer dans la citoyenneté culturelle et (3) le cadre communicationnel et informatif du Pass et de ses usages. C’est une vaste campagne de communication et une préparation avant, pendant et après nos dix-huit ans qui consacrera le Pass en symbole national d’émancipation culturelle.
5 — On évalue le coût de mise en place du Pass, en année de croisière, à 400 millions d’euros pour qu’il bénéficie à une classe d’âge atteignant 18 ans. Comment supporter un tel financement sans affaiblir les autres actions portées par l’État?
C’est toute la complexité du dispositif qui ne doit pas déshabiller Pierre pour habiller Paul d’une part, et d’autre part c’est un renversement dans la conception du financement de la culture, car l’objectif de ces 400 millions doit être, bien évidemment, de financer la culture. Il y a renversement car on finance l’usager et non la structure, créant par là-même, pour les structures culturelles qui participent au Pass, la nécessité voire l’obligation de se rendre lisibles et attractives pour leurs futurs publics d’une autre manière. On en revient à l’importance de la sensibilisation et d’une éducation au Pass avant qu’il ne soit crédité et, plus essentiel encore, à la concertation et la réflexion à propos de ce qui figurera dans le Pass, ce qui nous renvoie à la responsabilité collective de ce que nous souhaitons transmettre à ceux qui vont avoir 18 ans. Mais il est évident que le Pass implique une sorte de pacte de confiance entre toutes les générations, un pacte déposé dans une application qui n’aura d’autres choix qu’être vivante et participative : au regard de l’expérience d’autres Pass, on se demande si, d’une part, il fonctionnera et si d’autre part, il fonctionne, comment valorisera-t-il les structures et les propositions culturelles particulièrement portées par l’État et l’ensemble des partenaires institutionnels.
6 — Le Pass est associé à une application destinée à repérer l’offre culturelle locale. Cette application a vocation à être ouverte à tous. Quel sens faut-il donner à un tel dispositif?
Si elle n’était pas ouverte à tous alors l’application n’aurait aucun sens social : aucune conversation, discussion, aucun échange sur l’offre et ses opportunités ne seraient possibles. Or c’est tout de même l’objectif cardinal d’une telle application : provoquer les rencontres actives, explorer en collectifs les propositions artistiques et culturelles d’un territoire donné. Si ce Pass numérique est conçu comme un dispositif High Tech, il ne sera approprié par ses futurs usagers et ceux qui y auront accès que s’il fonctionne comme une Low Tech, c’est-à-dire une technologie qui est simple, pratique, économique et surtout populaire. Les applications les plus populaires qui sont sur nos téléphones portables sont celles qui s’installent facilement dans le prolongement de nos préoccupations sociales « ante-applications » : météo, calculatrice, recherche d’informations, localisation sur une carte, appareil photo, horloge, réseaux conversationnels… C’est dans cette philosophie des usages que le futur Pass doit frayer son chemin pour que ses publics puissent frayer le leur dans le monde culturel.

31 janvier 2015

DE L'URGENCE DE S ‘ANCRER ENFIN DANS LE XXIe siècle grâce à nos universités, ultimes fabriques d’avenirs

La mise en fiction de certains faits historiques nous aide souvent à prendre le champ nécessaire pour comprendre rétrospectivement comment, seule, la conjugaison d’événements sociaux, de mutations technologiques, d’aspirations politiques ancrées et non encore réalisées, permettent de passer d’une époque à une autre, de construire une nouvelle modernité. Ainsi la remarquable série Downton Abbey de Julian Fellowes montre-t-elle comment juste après la Guerre 1914-1918, en Angleterre comme en France et en Allemagne, nous sommes entrés véritablement dans le XXe siècle, avec l’invention du téléphone, de nouveaux métiers comme la dactylographie ou la sténographie permettant aux femmes de s’affranchir de leur domesticité et de revendiquer leur droit de vote, avec les effets collatéraux du naufrage du Titanic réputé pourtant insubmersible,  avec la mise en place d’écoles d’ingénieurs et de lieux de recherche fédérateurs, avec la revisitation par le peuple et la nouvelle bourgeoisie de l’imposition des valeurs portées par les représentants de l’ancienne noblesse. Ce qui a façonné le «mental» du XXe siècle repose de façon cardinale sur l’appropriation progressive des conséquences sociales diffuses de ces faits qui se sont croisés à l’intersection de la sortie de cette première Guerre Mondiale, guerre qui était avant tout le résultat objectif d’une crise générale d’une société encore édifiée à l’aune du XVIIIe. En transposant aujourd’hui les questions que nous laisse entrevoir la mise en fiction de Downton Abbey, on comprend que les crises financières, idéologiques, politiques et sociales dans lesquelles nous sommes plongés ne nous ont pas encore permis de tourner la page de tout ce qui nous attache encore au «mental» de notre vieux XXe siècle. Et pour cause, nous n’avons pas encore forgé collectivement un projet politique stratégique qui s’impose presque de lui-même lorsqu’un pays doit se reconstruire après une guerre, mais qui peine à se mettre en œuvre lorsqu’une société tient avant tout à perpétrer ce qu’elle suppose être ses acquis et ses avantages sociaux, qu’il s’agisse de ceux des élites comme de ceux des moins favorisés. Le véritable problème est d’ordre sociologique car les acquis et les avantages sociaux sont surtout devenus des acquis et des avantages catégoriels. Au reste, rien d’étonnant dans une société où nos élites, non sans cynisme, ont dévoyés les valeurs républicaines de l’égalité, de la liberté et de la fraternité pour séparer méticuleusement leur “progéniture” du reste de la société en leur conférant des privilèges de filiation via notamment les modalités de sélection des lieux de formation qui leur sont majoritairement réservés, des lieux hypocritement drapés du voile d’une apparente méritocratie. C’est bien cette illusion méritocratique qu’il faudrait d’ailleurs analyser finement pour comprendre les contours et les limites contemporaines de ce système entretenu à grands frais dans ses logiques les plus archaïques. 

En France, cette fin du mois de mai 2014 voit converger des chiffres qui ne sont plus des symptômes mais des preuves avérées de la crise globale que nous traversons : chômage en hausse, augmentation des votes extrêmes, multiplication des foyers d’épidémie de gale, éducation du primaire au lycée en berne, construction du logement étudiant en retard de vingt ans,… Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les jeunes vont jusqu’à incorporer l’idée qu’ils évolueront dans un monde où leur situation générale sera, de fait, moins bonne que celle de la génération qui les a précédé. L’ascenseur social n’est pas en panne, il ne fait en réalité que descendre. Pourtant le fait qui, plus que tout autre, devrait retenir notre attention ces jours-ci pour nous faire comprendre la nécessité de penser sans attendre notre XXIe siècle passera sans nul doute très vite à la trappe de l’actualité alors même qu’il devrait résonner comme un ultime signal : en effet, après avoir déjà commis quelques saccages dans leur école en 2010, des étudiants d’HEC viennent à nouveau de vandaliser leur école. On a affaire ici à un événement qui va bien au-delà d’un simple fait divers. On le sait, selon nombre de classements, HEC arrive en tête des grandes écoles de commerce en France et possède une solide réputation internationale. Alors pourquoi, lors d’une fête, des étudiants réputés triés sur le volet décident-ils de détruire le campus qui est censé les faire réussir et les inscrire durablement dans les clubs les plus élitaires qui soient ? Et si la jeunesse promise à avenir sans nuage – au fond – refusait-elle d’elle même sans trop savoir pourquoi ni comment l’exprimer cette destinée dans laquelle leurs aînés souhaitent la confiner. Lorsque «La crème de la crème» pour reprendre le titre éponyme du récent film de Kim Chapiron, la nouvelle génération promise à occuper les meilleurs postes stratégiques doute à ce point d’elle-même, c’est bien le glas de tous les archaïques de nos modes de transmission qui résonne. Se projeter dans l’avenir suppose d’abord de rêver à un avenir collectif en déposant nos promesses d’avenirs dans notre appareil de transformation d’enseignement supérieur et de recherche qui n’a de cesse de se réformer sans réellement s’imposer dans nos têtes comme le plus beau lieu de fabrique de futurs. C’est un presque un paradoxe. À croire que les réformes successives et pourtant pour partie nécessaires que subissent notamment les universités seraient pensées sans objectif ni projet. Beaucoup sont ceux qui sont prêts à le croire, à commencer par certains de nos médias qui, complaisants avec les «grandes écoles», semblent souvent renvoyer d’une année à l’autre les mêmes copiés-collés d’une représentation terne, fatiguée, incroyablement triste de nos universités. Lorsqu’on interroge les journalistes eux-mêmes, certains admettent d’ailleurs en coulisse que leur rédaction ne prend pas les sujets positifs, car ceux-ci sont bien moins « vendeurs ». C’est donc là que nous sommes rendus, à nous délecter que de représentations dépressives, à considérer que sont moins vendeurs des sujets sur une jeunesse exaltante, sur des découvertes scientifiques qui nous permettent de nous dépasser, sur la fierté de voir nos enfants réussir ensemble ? Si c’est une réalité, elle traduit dans les faits quelque chose d’assez malsain, ce qu’avait d’ailleurs fort bien décrit en son temps le sociologue Siegfried Kracauer lorsqu’il constatait qu’en 1929, dans l’Allemagne en crise, les publics se précipitaient dans les cinémas pour y voir des films plus sombres encore que ce qu’ils vivaient afin se doper au malheur, s’imaginant ainsi mieux dotés que ce dont ils n’étaient encore que spectateurs. Mauvais signe qui a aboutit à la structuration d’un des pires régimes politiques que l’humanité a connu, ce qui devrait, en temps de recrudescence de peste brune, nous faire plus que réfléchir. 

Revenons à nous. En effet, il est urgent d’affirmer collectivement que le devenir de nos universités devrait s’écrire comme une Success Story permanente et que les réformes qui structurent l’enseignement supérieur et la recherche ont bien pour projet majeur et magistral de rassembler nos étudiants, nos enseignants, nos chercheurs plutôt que de les séparer en institutions trieuses et en querelles stériles de légitimité : rassembler les filières dites d’élites et celles où l’on forme à l’esprit critique, les formations professionnalisantes et les centres de recherches, nos réformes doivent continuer à porter ceux qui en sont les acteurs pour imaginer et partager ce beau projet commun de former notre jeunesse enfin réunie le temps de ses études supérieures. Le lieu de formation et de recherche lisible et visible sur le plan international et européen porte bien le nom d’université et l’université de demain doit être en nature et en finalité celle où l’on formera ensemble des élites ouvertes et généreuses, des professionnels de tous niveaux de formation, des intellectuels et des artistes qui osent penser le monde, des chercheurs inspirés par tous ceux qui les ont entouré au moment de leurs études, des lieux de formation tout au long de la vie. C’est là le premier défi qui nous ancrera véritablement dans le XXIe siècle désormais tant attendu. Ce défi est le premier que nous devrions relever car il faut être convaincu que toutes les mutations sociales et culturelles se subsument sous ce défi-là, un défi qui a quelque chose d’ultime. Le manquer reviendrait à s’enfermer définitivement dans l’idée qu’aucune voie d’avenir ne pourra prétendre être une voie de progrès global. Le réussir, c’est nous entrainer dans un mouvement global vers une reprise de confiance utile et une reconnaissance nécessaire vis à vis des générations présentes et à venir pour leur permettre une destinée plus belle que la nôtre inspirée avant tout par une transmission sociétale partagée, fraternelle, égalitaire et généreuse. 

17 juillet 2014

AVIGNON 2014 : la Culture, la jeunesse, les élites (Petit entretien avec le Journal La Terrasse)

"Donnez-vous des rendez-vous partout, Dans les champs, dans les choux, Faites-vous des baisers tout de suite, Des serments sur le grand huit. Le temps passe à toute vitesse, Roulez jeunesse..." (Louis Chédid)





La Terrasse : En tant qu'enseignant-chercheur, sociologue de la culture et président d'Université, comment jugez-vous l'évolution de la relation entre la culture et les jeunes?
Emmanuel Ethis : Je crois que, dans ce que nous imaginons être une société du divertissement, la plupart de nos étudiants cherchent et trouvent souvent dans la culture entendue au sens le plus large des repères identitaires fondamentaux à leur émancipation. Les études et particulièrement les études supérieures, au moment où l’on quitte le giron familial, correspondent à un moment bouillonnant de découvertes que l’on fait de manière plus autonome, mais aussi à un moment où l’on commence à prendre un plaisir certain pour défendre ce que l’on aime culturellement : conflits, débats, confrontations et partages sont au centre de la vie culturelle étudiante. Cependant et paradoxalement, ce moment des études supérieures est un des moments de vie où l’accès à la culture est devenu de plus en plus difficile : il faut savoir qu’il ne reste que sept euros par mois en moyenne à nos étudiants pour se consacrer à leurs pratiques culturelles. Nous n’avons jamais mesuré bien cette difficulté notamment parce qu’on pense qu’ils baignent naturellement du fait de leurs études dans la culture. Ce chiffre doit nous amener à réfléchir concrètement à la manière dont nous considérons le public de la culture de demain que représentent nos 2 230 000 étudiants. Dans notre université, nous avons avec les partenaires culturelle de la ville et du département inventé, sous l'égide de notre Vice-président en charge de la culture Damien Malinas, notre fameux "patch culture". Une réponse politique concrète et exemplaire pour construire le public de demain.

Les nouvelles technologies sont-elles devenues si hégémoniques qu'il devient de plus en plus difficile de réinventer de nouveaux publics, en prenant en compte l'importance du temps de la rencontre entre le spectateur et l'oeuvre ?
E. E. : Les nouvelles technologies doivent être conçues comme une chance d’accompagner les formes de la création numérique, mais aussi doivent ménager un accès de qualité au patrimoine culturel dans son ensemble et de manière très pédagogiquement accompagnée. Malheureusement, là encore on stigmatise les jeunes car on les soupçonne souvent de piratage et autres détournements. Or je ne crois pas que c’est par la sanction que l’on préservera le droit d’auteur mais bien par l’éducation. Au demeurant, les pratiques relevant des nouvelles technologies s’ajoutent aux autres pratiques, notamment aux pratiques de sortie irremplaçables et irremplacées en ce qui concerne la recherche de sociabilité qu’elles impliquent. Ils savent ce que cela vaut. Enfin, il ne faut pas oublier que les nouvelles technologies sont un lieu formidable d’expression qui voit émerger de nouvelles formes d’expression créatives. La création, par définition, passe par toutes les voies qui lui sont offertes.

Quel rôle les responsables politiques doivent-ils jouer pour encourager et former des publics curieux face aux oeuvres culturelles ? La démocratisation culturelle vous semble-t-elle en panne aujourd'hui ?
E. E. : Je crois que le lien entre la culture et nos politiques a toujours été problématique et révélateur de leur conception de ce qu’est l’émancipation du citoyen : ce lien est tantôt emprunt de culpabilité face à l’œuvre et l’artiste, tantôt habité par une volonté de jouer la carte de la complicité artistique, tantôt enfin il prend les formes d’une indifférence revendiquée. Pourtant la culture ne saurait être le fait du prince – qu’il soit national ou local - et à mon sens, tous nos politiques devraient relire, en toute simplicité, la Constitution de 1958 qui était censée garantir un accès de la culture pour tous. Bien entendu, on peut donner à l’expression « accès à la culture pour tous » des significations bien différentes. Et ce n’est pas parce qu’on a TF1 d’un côté et l’Opéra Bastille de l’autre qu’on peut estimer s’être acquitté de cette mission. C’est même tout l’inverse. Et, concevoir ainsi une diversité de l’offre traduit d’abord un renoncement. La culture est un projet quotidien que l’on doit remettre sans cesse sur l’établi et qui est aussi fondamental pour définir le sens de notre « vivre ensemble » que la santé, l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche et le soutien sans faille aux formes de l’innovation. Nos « jouissances esthétiques » nous constituent. Il est donc essentiel que l’art et la culture dans toutes leurs formes continuent à nous irriguer pour offrir à tous l’opportunité de vivre ces jouissances esthétiques qui nous font « mieux tenir ensemble » – c’est un paradoxe – par la reconnaissance de la pratique de nos singularités. Quant aux politiques, nous avons, dans nos enquêtes sociologiques sur les publics d’Avignon menées avec Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas, constaté une dégradation constante de leur présence et de celle des élites au Festival. La démocratisation consiste à amener les plus défavorisés vers la culture, mais je pense aujourd’hui, et sans ironie, qu’il s’agit aussi d’y ramener nos élites.

(Propos recueillis pour le numéro de La Terrasse Spécial Avignon 2010)

06 janvier 2014

REINVENTER LES PUBLICS DE DEMAIN : pourquoi la jeunesse étudiante doit être la pierre de touche de nos politiques culturelles


Les étudiants, ambassadeurs de l'Université d'Avignon au coeur de la culture
Au cours des quinze dernières années, peu de ministres de la Culture ont fait l'objet d'une approbation sans nuance: on pense par exemple à une personnalité politique d’exception comme Catherine Tasca ou à d'autres moins remarqués mais pourtant tout à fait méritants. C'est que la fonction ne permet plus guère de faire d'effets trop faciles. La comparaison permanente que font les commentateurs les moins avertis avec les "grands" ministres que furent Malraux et Lang renvoie leurs successeurs à la médiocrité de la gestion routinière et à une apparente panne d'idées. Notons néanmoins que Malraux comme Lang n’ont fait l'objet d'aucun droit d'inventaire et que l'on se contente d'affirmer leur grandeur sans expliquer vraiment de quoi elle est faite : on peut même s’étonner que jamais personne ne se semble se souvenir que le principal outil culturel de Malraux - les maisons de la culture - devinrent obsolètes aussitôt qu'elles ouvrirent leurs portes, et que le doublement des crédits accordés à Lang n'eut pratiquement aucun effet sur la démocratisation de l'accès réel à la culture. Il ne faut pas juger les ministres dans l'abstrait mais rappeler que chaque époque a son ministre et que ce dernier est pris dans les contraintes spécifiques de ladite époque. L'aura de Jack Lang fait souvent oublier que Jean-Philippe Lecat fut un grand ministre de la culture, extrêmement attaché aux enjeux d'accès à la culture et que Michel Guy excella dans le rôle du soutien à l'avant-garde artistique. Les politiques culturelles dépendent de l'environnement politique mais aussi, de plus en plus, de l'état des technologies de diffusion qui commandent une bonne part de l'offre culturelle et qui se moquent des frontières de l'État-nation. Elles ont surtout suscité toute une population d'acteurs culturels dépendants de la subvention publique, très attentifs au maintien de leur confort et toujours prêts à en découdre dès que leur pitance court le risque d'être rationnée. Ajoutons qu'un ministre dépend toujours d'une équipe : Gaëtan Picon et Emile Biasini pour Malraux, Christian Dupavillon et Claude Mollard pour Lang, Yves Mareck pour Toubon, parmi d'autres, ont été de remarquables donneurs d'idées. Soulignons que lorsqu’il sait capter les talents issus de l’université – on peut penser à des figures comme celles de Daniel Arasse – plutôt que penser sa politique comme un mercato de nominations ou de renominations, le Ministère de la Culture et de la Communication réussit à recréer une dynamique propre et un souffle nouveau. Il est sans doute plus difficile aujourd'hui de mobiliser les énergies de ce qui était naguère une administration de missions et où une grande partie des agents du ministère pouvait se reconnaître dans l'élan donné par le ministre.

Aurélie Filippetti n’est pas une héritière. Ce n’est pas un défaut. Il ne sert donc à rien de répéter qu'elle n'est pas à la hauteur de Jack Lang. L'excellent Frédéric Mitterrand avait en quelque sorte mis fin à la fonction en s'occupant exclusivement de lui-même, ce qui était en soi tout un programme. Pas facile, donc, pour l’actuelle ministre que de redresser une maison à laquelle plus personne ne semble croire, dans les conditions adverses que des restrictions budgétaires imposent. La rigueur n'a pas donné lieu à un vrai débat, comme si la reconduction automatique de la dépense était l'unique fonction d'une politique culturelle. Aurélie Filippetti tente aujourd’hui de réorienter l'action du ministère dans un sens plus politique. Elle le fait avec les moyens du bord faisant l'objet d'une surveillance de tous les instants de la part des dîneurs en ville. Pas simple non plus de réinventer avec sincérité le mythe du ministère de la Culture comme avait su le faire Jacques Duhamel en son temps et ce, avec en arrière-plan un programme socialiste qui n’a jamais été aussi court sur la question des arts et de la culture. Aussi, réancrer à gauche la politique culturelle implique qu'on cesse de considérer les publics comme un élément secondaire de l'action. C'est autour des publics que doit se reconcentrer la définition de l'action, non que l'aide à la création ne soit pas importante, bien au contraire, mais parce que la qualité de celle-ci ne dépend pas uniquement du niveau de subventionnement mais d'une multiplicité de facteurs : si Berlin attire plus d'artistes que Paris, ce n'est pas parce qu'une politique particulière les a conduits sur les rives de la Spree, mais parce que le coût de l'immobilier, les synergies possibles et les formes de relation avec différents segments du marché laissent penser aux nouveaux arrivants qu'ils ont de meilleures chances de s'épanouir.

Si les noms de Vilar, de Ralite, de Renar résonnent toujours sur le chemin de nos politiques culturelles françaises telles des balises référentielles, c’est parce que les questions d’éducation artistique et culturelle problématisaient la politique nationale, elle-même habitée d’une mystique de la rencontre entre les œuvres et leurs publics. D’évidence, la constitution et le renouvellement des publics d’aujourd’hui et surtout de demain sont la condition du maintien et du développement des activités artistiques et culturelles, ce qu’avait démontré en son temps Les Héritiers, l’ouvrage de Bourdieu et Passeron consacré aux étudiants et à la culture : il ne s'agit pas, comme le proposait la lettre de cadrage du président Sarkozy à l'intention de sa ministre Albanel de satisfaire la demande d'un supposé public, mais bien de produire autour de la culture de nouveaux collectifs. Au cœur de cette action se trouvent les publics étudiants – point aveugle de toutes les politiques culturelles jusqu’aujourd’hui - : les publics étudiants ne doivent plus être aujourd’hui les oripeaux d'une modernité de pacotille, mais devenir le principe directeur et la marque d'une authentique volonté politique. François Mitterrand l’avait rêvé dès 1985 sans jamais y parvenir : ce 12 juillet 2013 à Avignon, Aurélie Filippetti et Geneviève Fioraso vont signer avec les présidents des universités françaises la première convention entre le Ministère de la Culture et le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche afin, entre autres, d’intensifier les pratiques culturelles et artistiques des communautés universitaires, valoriser le patrimoine architectural, scientifique, culturel et linguistique des universités et favoriser la rencontre entre l’université et la création artistique.  Car la misère culturelle en milieu étudiant est une réalité : si l'on veut que les jeunes accèdent à autre chose que ce que les industries culturelles leur proposent et si l'on veut qu'ils développent une pensée critique, il faut réussir les conditions de la confrontation avec les œuvres. La tâche est beaucoup plus difficile qu'il y a un demi-siècle lorsqu'on pouvait encore cerner sans effort les contours de la légitimité culturelle. On ne peut pas reprocher au ministère de la Culture de tâtonner. Il n' y a pas beaucoup de lumière en ce moment : ce n'est pas à une ministre de la produire toute seule, mais l’attente est majeure car son rôle sera déterminant pour fournir l'étincelle qui mettra le feu à toute la plaine.

Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas,
sociologues de la culture


05 janvier 2014

NOS UNIVERSITÉS DEMEURENT L'UN DES PLUS BEAUX TERRITOIRES DE FICTION À EXPLORER. Retours et analyses un peu critiques sur la perception de nos institutions

"L'homme a ce choix : laisser entrer la lumière ou garder les volets fermés." [Henry Miller]

J’ai préféré laisser passer quelques années avant de rapporter la singulière expérience vécue suite à la remise en 2010 du rapport de la commission Culture et Université à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de l’époque. Celle-ci avait fort bien relevé combien le cinéma américain - mais c’est aussi le cas du cinéma scandinave, allemand, anglais, extrême-oriental - fonctionne sans doute comme l’un des plus meilleurs «outils de promotion» de l’image des universités sur leurs territoire d’attache, ce que nous avons depuis développé dans l’ouvrage co-écrit, avec Damien Malinas, consacré au Films de Campus dans le monde. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un outil de promotion direct, mais plutôt d’une préoccupation partagée en matière de représentations de l’université, des étudiants, des professeurs, des campus, qui, dans l’ensemble de ces pays, sont au coeur des enjeux sociaux, des enjeux de progrès et d’avenir. Les Films de campus portent à la fois les aspirations et les doutes de la jeunesse, mais également les ambitions et les inquiétudes liées à la science, aux chercheurs. Ils sont aussi et surtout - du plus nanar au chef-d’oeuvre - un des médias les plus forts d’où l’on peut observer la manière dont on pense nos mutations sociales. Dans l’ensemble des pays dont on vient de parler, l’Université est un lieu fantasmé, un lieu de désir, un lieu où l’on fonde nos espoirs en l’avenir. Dans l’ensemble de ces pays, sauf… en France. C’est au reste une des conclusions les plus importantes de notre rapport Culture et Université. 

Parmi les préconisations que nous avions faites en 2010 : la nécessité de conquérir une véritable place pour nos universités dans les médias, notamment de service public, dans les mondes de la culture pour en tenter d’infléchir à la manière de ce que nous pouvions observer à l’international la réflexion de nos «auteurs de représentations» pour qu’ifs s’emparent positivement de l’université. Très justement, la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, convaincue de l’importance de partager ce point de vue, m’avait alors demandé d’aller présenter au ministre de la Culture et de la Communication d’alors les conclusions de ce rapport. Sans doute trop absorbé par ses «récréations» dans la vie politique, il confia à l’un de ses conseillers - nous lui donnerons ici le pseudonyme de «Francis Lassonnette» - la direction de la réunion de restitution des propositions de notre commission. Il me semble aujourd’hui important de retranscrire ici les propos de ce Monsieur «Lassonnette», non pour affliger ce conseiller, mais parce qu’il m’est apparu comme assez représentatif d’un certain état d’esprit malveillant à propos de l’Université française, cet état d’esprit même que nous espérions voir évoluer en allant à sa rencontre : «donner une meilleure représentation des universités ? Faire une fiction ou une émission sur les universités dans les médias de service public ? Mettre en place un concours du scénario mettant en scène un campus, un professeur ou des étudiants positivement ? Vous plaisantez - m’affirme Lassonnette -, déjà qu’on a donné aux universités la possibilité de gérer leur patrimoine alors qu’elles sont incapables de l’entretenir, que la plupart des universités sont moches, comment voulez-vous que cela inspire un auteur ? Quoi ? Une résidence d’artiste dans une université ? Vous rêvez Monsieur… Dans une Grande École, Sciences Po ou Normale Sup, je comprends, mais à l’université, Franchement… Nos artistes sont très bien payés et comment voulez-vous que les choses se passent bien avec vos profs sous-payés ? Comment voulez-vous que le dialogue s’instaure dans de telles conditions ? L’un enviera toujours l’autre? Et puis vos étudiants d’université, Monsieur, en quoi cela nous intéresse qu’ils se sentent mieux ou plus concernés par les initiatives du Ministère de la Culture et de la Communication… Ce sont de toutes façons nos publics captifs, que voulez-vous qu’on fasse de plus pour eux…» Procès en règle des universités peu récréatif, il faut l’avouer, par l’un des principaux conseillers du ministre auteur de La Récréation dont je ne suis pas certain que s'il avait lui-même pris en charge cette réunion, les choses se seraient passées de la même manière

Il en fallait cependant plus pour me décourager. Puisque le Ministère de la Culture de l’époque ne comprenait visiblement pas l’intérêt pour notre Enseignement Supérieur et notre jeunesse étudiante de se faire une vraie place dans les mondes de la Culture, je décidais d’aller directement parler à des responsables de médias nationaux à commencer par le Président de France Télévisions justement présent et accessible lors du Forum d’Avignon 2010, alors même qu’il était venu écouter un séminaire organisé par et pour nos étudiants dans l’amphi 2 de notre université : «Non, notre groupe ne pense pas qu’il faille faire quelque chose de particulier pour les étudiants et l’université. Vous savez, vos étudiants sont sur internet et derrière leurs ordis, à la limite pensez une rubrique sur notre site, mais autrement consacrer une émission à l’enseignement supérieur, non, je n’en vois pas l’intérêt. Prenez donc rendez-vous si vous le voulez avec un de mes collaborateurs, parce que là franchement je ne comprends pas ce que vous voulez». Amer constat à l’image de ce directeur de théâtre à qui je faisais un jour remarquer qu’il n’avait pas de tarifs spéciaux pour les étudiants et qui me répondit qu’il n’en voyait pas l’utilité puisque même à prix réduit, il était certain qu’ils ne viendraient pas. En effet, on vient rarement là où l’on ne se sent pas accueilli, c’est-à-dire que l’on va là où l’on se sait que l’on pourra exister parce que représenté dans les catégories qui nous montrent que nous sommes effectivement «pensés. Le rendez-vous fût tout de même pris avec l’un des collaborateurs du Président de France Télévisions, féru de scripted reality et indéniablement habité de valeurs très divergentes des miennes en ce qui concerne les missions d’un service public de qualité. Sans surprise, le collaborateur du Président, pourtant bien conscient du vieillissement du public de ses chaines de service public, m’offre un nouvel argument autant inédit que déconcertant afin de m’expliquer pourquoi rien ne sera fait sur les universités sur France Télévisions : «Vous savez Monsieur, il faut avoir conscience que parler des universités à la télévision dans une fiction, si ce n’est pas noir et dramatique, si cela ne parle pas par exemple de prostitution en milieu étudiant comme Mes chères études d’Emmanuelle Bercot, ça n’intéressera pas Télérama. Alors si ça n’intéresse pas Télérama, ça ne nous intéresse pas. Il nous faut du « un peu plus trash réaliste » pour parler de la jeunesse que des teens movie à la sauce Indiana Jones». Curieuse caricature décalée et réductrice de Télérama et curieuse justification inter-médias. Bien sûr, on rencontre ici et là quelques journalistes qui vous expliquent plus sérieusement que : «S’ils ne parlent pas de sujets un peu sombres - des étudiants qui quittent la France, de la misère en milieu étudiant, de la dette de l’enseignement supérieur ou de celle de nos étudiants, des grèves -,… Leur rédaction retoque systématiquement les sujets sur les universités».

Seul écho favorable et d’importance dans ces rencontres d’alors, le Directeur de France Culture : «Vous avez raison, monsieur, j’appelle immédiatement mes collaborateurs, on va imaginer ensemble un chaîne de radio entièrement consacrée aux universités ». Un an plus tard naissait France Culture Plus avec comme partenaires la quasi totalité des établissements d’enseignements supérieur et de leurs Radios campus… «Vous savez, c’était une très bonne idée que vous avez eu et pour cause, aujourd’hui, certaines radios privées se demandent pourquoi elles n’ont pas pensé plus tôt que les presque trois millions d’étudiants français sont un public à particulièrement choyer, vous savez, comme vous le dites souvent : ce sont eux les publics de demain». Virage positif à 180° dans les paroles du Directeur de France Culture au regard de tout ce que j’avais entendu jusqu’alors, mais aussi dans ceux de notre nouvelle Ministre de la Culture et de la Communication, convaincue d’emblée de l’importance des liens entre jeunesse étudiante et culture, ainsi que de notre nouvelle Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, elle aussi persuadée de l’importance de rectifier la juste image de nos universités dans l’espace public de nos représentations. Une question centrale d’intérêt général. Elles vont décider en juillet 2013 de passer à l’acte en signant ensemble à Avignon la première convention nationale Culture et Université afin de donner un cadre concret pour rapprocher les Mondes de la Culture et ceux de l’Université. Ceci étant posé et rappelé, il ne faut pas être naïf car, si c’est un bon début, une convention ne gommera pas les aprioris dont Lassonnette et autres PDGs de grands médias ne sont que les pourvoyeurs les plus visibles. Il s’agit de comprendre pourquoi, en France, l’Université ne suscite pas un désir plus fort chez les « auteurs de représentations » au sens le plus large possible. 

Tentons d’avancer trois raisons cardinales : 
  • La première tient à nos universités elles-mêmes et l’imaginaire français qui continue à leur coller en tant que lieux de toutes les rébellions, de toutes les possibles manifestations, une image plus post-soixante-huitarde que celle du premier lieu où l’on construit la mobilité sociale et l’avenir de notre nation en promouvant nos nouveaux talents tant sur le plan national que sur le plan européen et international,
  • La deuxième tient à une méfiance vis à vis de la jeunesse étudiante mais aussi des lieux de recherche et de savoirs en France. Paradoxalement notre pays qui se pense comme un pays exemplaire sur le plan culturel charrie de véritables complexes pour mettre en avant sa recherche universitaire comme source majeure de ses possibilités de progrès. Aussi faut-il légitimement se demander pourquoi la recherche, l’université, la jeunesse étudiante n’est pas un lieu central d’inspiration chez nous, pourquoi l’expression même «c’est trop universitaire» est utilisée pour disqualifier des paroles, des personnes et des actes plutôt que pour les valoriser,
  • La troisième est plus mécanique. Une partie de nos "élites", et notamment  de nos élites médiatiques, se sont en général construites contre l’université, la plupart ayant fréquenté d’autres lieux de formation, ayant été formées hors du reste de la société, elles ne peuvent considérer l’université autrement que sous l’angle de l’expression d’un sujet social, voire d’un problème ou d’un malaise social qu’elles ont elles-mêmes inventé au mieux par méconnaissance, au pire par mépris.

Je partage avec Pierre Bourdieu l’idée que les sciences sociales ont un incroyable pouvoir de dévoilement des problématiques qui habitent le monde social, et que toutes les opérations de dévoilement que nous menons possèdent leurs vertus libératrices et de progrès si l’on sait s’en saisir. J’espère que ces prises de conscience trouveront leur utilité et permettront de transformer durablement la confiance que nous plaçons dans notre recherche, nos universités et notre jeunesse. Les représentations des lieux d’enseignement supérieur et de recherche que nous offrons correspondent strictement aux aspirations et aux espoirs que nous fondons dans notre propre devenir. Si nous ne nous représentons pas que nos universités sont aujourd’hui nos plus belles fabriques du futur, nous ne prenons au fond qu’un seul risque, celui de livrer ce futur à l’analyse des seuls soi-disant experts des médias déclinologues toujours enjoués à balancer notre jeunesse, nos universités et notre recherche en sacrifice dans le volcan de leurs bons mots dépréciatifs pour nourrir une méchanceté éruptive d’images qui leur donnent - comme le pensait Voltaire - la pauvre illusion qu’ils sont intelligents alors même qu’ils ne compensent là qu’une patente médiocrité scientifique et culturelle. Cette prise de conscience partagée par nos ministres actuelles et notamment Aurélie Filippetti et Geneviève Fioraso est essentielle. Elles sont aujourd’hui en mesure non seulement de faire changer les choses sur le plan national mais également sur le plan européen car les pouvoirs de la culture, ceux de nos universités et ceux de la jeunesse se doivent de prendre un rôle leader sur la scène internationale en ce qui concerne le « soft power » des représentations. Nous sommes les seuls à avoir autant d’atouts dans la même main pour construire notre futur et faire de nos rêves l’humus écologique de notre progrès.

02 novembre 2013

LA SALLE DE CINÉMA DU FUTUR NE DEVRA PAS ÊTRE STANDARDISÉE [Extraits de l'Interview donnée au Film Français octobre 2013]

Quelle est la place du cinéma dans les pratiques culturelles des Français ?
Le cinéma reste la pratique majoritaire. Seulement 5 % des Français n'y sont jamais allés. C'est aussi la plus accessible. Elle participe à la démocratisation culturelle. De plus, elle est constitutive d'un lien intergénérationnel et social. Le cinéma est un art total, jubilatoire, qui se distingue aussi par son rythme de fréquentation. Nous allons plus facilement au cinéma qu'au cirque, au théâtre ou à l'opéra.

Le cinéma a-t-il encore un avenir en salle ?
Complètement. La pensée est le goût du cinéma se dédoublent sans cesse. La pratique entraîne la pratique. La place qu'a pris le numérique dans nos vies ne remet pas en cause cette pratique. Le spectateur devient plus expert, plus critique. Son accès aux images n'a jamais été aussi aisé, il peut même fabriquer ses propres images, ses propres films, ce qui lui permet d'être plus conscient que jamais de la dimension artistique et technique du cinéma. La question principale est désormais de savoir comment on crée et on apprivoise les spectateurs de demain.

Le jeune public d'aujourd'hui n'est-il pas tout simplement le public de demain ?
La pratique culturelle ne peut exister demain que si elle est valorisée aujourd'hui. Il faut donc donner le goût du cinéma. Les étudiants sont aussi des spectateurs à considérer : Ils sont à un moment de leur vie où ils s'affranchissent de l'univers familial, ils sont en recherche de sociabilité, et le cinéma les aide justement à se replacer dans le monde en tant qu'individus. Il ne faut pas oublier que nous allons au cinéma pour le plaisir mais aussi pour nous confronter aux autres en parlant, en échangeant, à propos des films que nous avons vus.

Comment envisagez-vous la salle de cinéma du futur ?
Si vous questionnez une personne sur ses souvenirs de cinéma, elle va très souvent lier le film à l'endroit où elle la découvert. Il est donc primordial que la salle continue d'entretenir ce lien. Celui-ci disparaissant, c'est l'attachement à la salle qui disparaît et la fidélité à un lieu, or il ne faut pas confondre fidélité et assiduité. La salle doit rester le lieu imaginaire qui habite le spectateur, et pour cela elle doit sortir de la norme et éviter d'être standardisée, y compris dans les multiplexes. En fait, il faudra qu'elle soit identifiable et définitoire de quelque chose qui n'est pas banal, un lieu d'urbanité et de civilité. Elle aura très certainement la nécessité d'être encore plus prestigieuse qu'elle ne l'est aujourd'hui. Jean Renoir parlait de franchir « la porte du château de la Belle au bois dormant» quand on entre dans une salle, eh bien cela est toujours d'actualité.


Propos recueillis par Anthony Bobeau.