01 novembre 2018

FOREVER, 1914-1918 : une génération pas encore tout à fait perdue

1914. Début de la Grande Guerre. Dans toutes les villes et villages de France, on s'interroge sur ceux qui seront mobilisés et pour quoi faire. Les pères, les fils,... Mon arrière-grand-père va intégrer les cuisines dans une caserne loin du front. En revanche, son fils ainé, mon grand-père, Robert, va partir à tout juste dix-huit ans, avec quatre autres camarades de son village - Gisors en Haute-Normandie dans l'Eure - au plus près des champs de bataille. Quatre longues, très longues années, dans les tranchées, dans la boue, défiguration de notre pays qui va ressembler à une terre qui n'aurait jamais connu autre chose qu'une pluie grasse et dévastatrice. Novembre 1918. L'armistice arrive enfin. Il est signé à Rethondes dans l'Oise. Alors commence la démobilisation. Une démobilisation qui va durer des mois, interminables eux aussi. Mon grand-père va patienter jusqu'à atteindre ses quatre-vingt trois ans avant de coucher sur le papier ce qu'il considérera comme "son" devoir de mémoire. Il y relate sur dix-neuf pages cette triste période de sa vie, ses moments d'espoirs, ses bons et ses mauvais souvenirs en passant - précise-t-il - sur les trop mauvais. Le soldat de deuxième classe en appelle au respect des générations à venir vis à vis de ces jeunes poilus à qui on a demandé de prendre les armes pour défendre une certaine idée de la nation, du territoire, de la culture commune. À son retour au village, désocialisé, encore sous le coup de la terreur des combats qui ont fait de lui, non pas un homme courageux, mais un homme qui a compris aussi ce qu'est la lâcheté, il réalise qu'il est le seul de ses camarades à être rentré. Jeunesse éradiquée...

Le film de Nick Willing Forever (Photographing Fairies) sorti en Angleterre en 1997 et inspiré du roman de Steve Szilagyi raconte l'histoire vraie d'un de ces photographes qui, au moment de la Grande Guerre, "reconstituaient" les photos de ces familles décomposées par la mort de ces fils qui ne sont jamais revenus. Photos montages donc, où la famille se rassemble autour d'un figurant d'une corpulence identique au fils défunt, mais habillé avec son uniforme. Une fois le cliché réalisé, on découpe la tête de ce drôle d'artiste de complément et on lui substitue celle d'une photo plus ancienne du fils disparu. Surgit alors l'illusion d'une photo de famille réunie une dernière fois autour de l'enfant chéri en guise d'ultime souvenir. Drôle de jeu d'images rarement analysé et qui pourtant interroge sur la force de l'icône, sur le visible, l'invisible, sur ce que l'on peut voir, ce que l'on veut voir. L'art est l'illusion. Naissance d'une persistance des liens dans les yeux d'une société en reconstruction. Le livre comme le film vont interroger avec une grande sensibilité ce que sont les possibilités réelles d'un appareil photo pour apporter une preuve de l'existence de la vie, du perceptible. Et si l'on pouvait saisir ce que nos yeux eux-mêmes ont du mal à fixer. Et si l'on apportait là des preuves de royaumes parallèles. Il n'est pas étonnant anthropologiquement qu'au moment même où la jeunesse est fauchée comme jamais elle ne l'a été, l'on s'interroge sur la manière de continuer à la faire exister en images. Une manière de lui réaffirmer qu'elle nous manque, que l'on tient à elle, y compris dans l'au-delà. C'est avant tout ce qu'il faut comprendre dans l'affaire des fées de Cottingley où l'on se demande si l'invention de cette nouvelle technologie de l'image - la photo - va permettre de distinguer les fées que seuls quelques voyants pouvaient entrevoir jusqu'alors. Le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle, tiendra à l'époque nombre de conférences et de débats sur le sujet.

Il y a quelques temps, un étudiant, croisé dans une conférence sur le cinéma à propos de ce que les films trahissent de nos représentations, m'a posé une question qui m'a bouleversé tant par sa lucidité simple que par son ambition problématique : "Dites Monsieur Ethis, en tant que sociologue de la culture, savez-vous pourquoi j'ai la sensation que nous les jeunes, on n'a pas vraiment de place dans les représentations de la France d'aujourd'hui, ce qui est paradoxal, car on a, a contrario, le sentiment de coûter cher, très cher à notre pays, un peu comme si l'on souhaitait racheter indirectement, via une contrepartie étrange, le fait que l'on apparaisse nulle part ?" Oui, je crois que le sentiment de ce jeune homme posait bien le débat. Il est des générations qui ont tout fait pour que leur jeunesse soit parfois désespérément présente sur la photo de famille comme le montre si bien le film Forever. La perte, l'absence qui irriguent un territoire qui a connu deux guerres mondiales successives ont conduit le territoire en question à se reconstruire avec ce terrible sentiment de l'absence et de la perte. Les Trente glorieuses ont porté avec force la conviction qu'il s'agissait de se refondre sur les valeurs du progrès et de l'insouciance sociale et culturelle où l'on n'avait de cesse de rêver à ce que serait l'an 2000. La jeunesse de 1968, une jeunesse étudiante, a exalté ces valeurs jusqu'à les confisquer pour elle seule. Oui, Chers étudiants d'aujourd'hui, vous n'êtes plus sur la photo de famille et pour cause : si la jeunesse de 1968 et des années qui l'ont suivi et qui a entre 55 et 65 ans reconnaissait votre place, elle serait obligée de renoncer à ce dopage inouï qui l'entretient dans un drôle de climax, celui de l'éternelle jeunesse. Oui, la transmission n'a pas eu lieu pour déposer une réelle confiance entre vos mains par défiance, par peur sans doute de perdre quelque chose. On cherche parfois les raisons sociologiques de la crise morale que nous semblons vivre. Je suis persuadé, l'âme désarmée, qu'elle résulte avant tout de la confiscation plus ou moins consciente de la reconnaissance en ce que peut porter avec force et espoir toute nouvelle génération en actes. Une récente enquête montre que les ouvrages les plus vendus dans les kiosques des gares de France sont tous ceux qui proposent sur leur couverture des promesses du type : "maîtrisez vos gestes", "obtenez ce que vous voulez d'autrui", "petit traité de manipulation", "les clefs de la réussite dans le contrôle d'autrui". J'ai vraiment envie de continuer de réfléchir avec cet étudiant sur l'état d'une société qui a substitué par le projet paranoïaque d'un autrui-manipulé(lable) au projet magnifique d'un vivre et d'un penser ensemble, un projet qui rendrait fier - je l'espère - mon cher grand-père disparu depuis 18 ans maintenant. Le temps d'une autre génération...

Je dédie ce texte à Robert Ethis, soldat de deuxième classe, 28ième Régiment d'Infanterie, mon grand-père

STAR WARS VIII : Les Derniers Jedi, que la force soit (enfin) avec nous…


La plus grande surprise du dernier opus de la saga cinématographique Star Wars ne figure pas dans le scénario. Elle restera invisible sur les écrans de cinéma. Elle ne comptera pas non plus au menu des futurs bonus et suppléments qui accompagneront le film lorsqu’il aura terminé son exploitation en salles… En effet, la plus grande surprise des Derniers Jedi est celle que nous ont réservée quelques milliers de fans autodésignés comme «puristes», des fans terriblement déçus, des fans prêts à signer une pétition pour demander le retrait pur et simple de l’épisode VIII afin, déclarent-ils, de le refaire de manière plus conforme à l’esprit des Jedi, ce que stipule sans détour leur manifeste : « Star Wars has long been a story about two things, the Jedi and Luke Skywalker. After over 260 novels where we could follow the adventures of that great hero you, the Walt Disney Company decided to strike all of that from the official canon and wiped out three decades of lore. We were excited to see Episode VII to see how our heroes lives turned out since you took away what we knew. We saw the death of Han Solo, we saw less than a minute of Luke Skywalker. Episode VIII was a travesty. It completely destroyed the legacy of Luke Skywalker and the Jedi. It destroyed the very reasons most of us, as fans, liked Star Wars. This can be fixed. Just as you wiped out 30 years of stories, we ask you to wipe out one more, the Last Jedi. Remove it from canon, push back Episode IX and re-make Episode VIII properly to redeem Luke Skywalker's legacy, integrity, and character. We stuck by you when you did things that hurt us before, so we ask you now, please don't let this film stand. Don't do this to us. Don't take something so many of us loved so much and destroy it like this. Let us keep our heroes. » Comme pour conforter la réaction de ces fans, l’acteur Mark Hamill, interprète de Luke Skywalker affirme ne plus se reconnaître dans le personnage du dernier épisode : « Luke était tellement optimiste, plein d’espoir et d’énergie. Et là il est vraiment au fond du trou, je ne m’y attendais vraiment pas. Je l’ai dit à Rian (le réalisateur) : Les Jedi n’abandonnent pas. Même s’il a un problème, il prendrait peut-être un an pour essayer de s’en sortir, mais s’il a fait une erreur, il essayerait de la corriger. Donc sur ce point, nous avions des points de vue fondamentalement différents ». D’après le Huffington Post, c’est une réplique du film qui a cristallisé tous les attendus de la fracture entre les concepteurs des Derniers Jedi, Mark Hamill et une partie de son public : « Il est temps pour les Jedi de disparaître. » Et l’acteur de poursuivre « Luke ne dirait jamais ça, en tout cas, dans le Star Wars de George Lucas. Là, c’est la nouvelle génération de Star Wars. J’ai presque dû imaginer que c’était un nouveau personnage, peut-être que c’est Jake Skywalker. Mais ce n’est pas mon Luke Skywalker ». 

Pour le sociologue du cinéma, ces manifestations extrêmes de certains fans, tout comme celle de l’interprète majeur du film, présentent l’avantage évident de rendre visible ce qui, en général, ne l’est pas : les charnières huilées et sensibles, liaisons pivots sur lesquelles s’articulent les horizons d’attente des spectateurs et les horizons cinématographiques et créatifs d’une œuvre. Ces charnières ont cessé d’être invisibles le jour où Hollywood a commencé à inventer des suites à une œuvre qui avait rencontré un succès majeur auprès d’un public mondial. De la Fiancée de Frankenstein aux Dents de la Mer 2, du Parrain 2 à la Dernière Croisade d’Indiana Jones, les suites ont forcé le regard des spectateurs à jouer la comparaison avec l’œuvre originelle, à ne plus juger un film pour lui même, mais à frotter son esprit et sa sagacité critiques à l’idée même de ce que signifie une création, un auteur, et, par extension, à la nature profonde de ce qui "fait œuvre" dans une œuvre et de ce que sont les canons et les référents dont elle devient la matrice. La matrice de Star Wars, c’est, le rôle qu’endosse dans la narration le concept bifacial de «Force». À la fois concret, métaphorique, mais aussi spirituel ce concept est définitoire des choix et de la détermination des Jedi ou de leurs adversaires toujours en passe de basculer tantôt du côté lumineux tant du côté obscur de la Force. Mais, ce qui est plus intéressant encore, c’est la manière dont ce concept agissant constitue un lien véritable avec les publics de la saga au point de fonctionner avec les attributs d’un néopaganisme dont la synthèse serait inscrite dans le «code Jedi», une sorte de bible fictionnelle et pragmatique à laquelle référer chacune de nos actions, devenues en quelque sorte des actions « interprétables ». La question que posent aujourd’hui les manifestations de fans ou de l’acteur Hamill se trouve, à dire vrai, dans le prolongement de cette « Force » dont les uns et les autres seraient investis au point de se sentir plus forts encore que le réalisateur de l’œuvre elle-même pensant avoir le pouvoir de disqualifier un chapitre dans lequel ils ne se reconnaîtraient pas. À nouveaux frais et en l’absence de George Lucas, l’auteur «source» de Star Wars, l’épisode VIII s’impose sans conteste comme celui qui signe les questions philosophiques les plus profondes de l’univers Star Wars. Tel un Platon qui préconisait de brûler ses textes au prétexte que le discours pouvait s’en aller «rouler de droite et de gauche [ne sachant pas] quels sont ceux à qui justement il doit ou non s’adresser», Maître Yoda conseille à Luke Skywalker de laisser le code Jedi se consumer dans les flammes d’un tronc ardent rappelant ainsi à son ancien apprenti – incapable de s’affranchir de ce statut en restant hors du monde – qu’il ne sert à rien de conserver ledit code tel une relique dont les interprétations ne sauraient, au demeurant, être univoques sauf à ne les comprendre que chaussé des lunettes d'un reclus.


Malgré eux, le réalisateur Rian Johnson, tout comme les fans qui décrient son film, expriment la même chose : la disparition de l’auteur. À sa façon c’est ce qu’écrivait Roland Barthes dans le Plaisir du texte : «comme institution, l’auteur est mort : sa personne civile, passionnelle, biographique, a disparu ; dépossédée, elle n’exerce plus sur son œuvre la formidable paternité dont l’histoire littéraire, l’enseignement, l’opinion avaient à charge d’établir et de renouveler le récit». Ce qui s’incarne néanmoins dans le film de Rian Johnson, comme dans les pétitions qu’il engendre, c’est, d’une certaine façon, la manière dont les uns et les autres continuent à désirer l’auteur. Nous ne saurions contempler Star Wars comme s’il s’agissait d’un film sans auteur. De même, les héros de la saga ne sauraient commettre d’actes sans sagesse, ou faire preuve de sagesse sans héroïsme ; c’est bien ce que nous laisse entrevoir ce dernier opus, car chaque fois que c’est le cas, c’est leur propre disparition — notre propre disparition – qui s’instruit, dans les faits. Chef d’œuvre hors pair pour beaucoup, catastrophe hors sol pour de soi-disant puristes, les Derniers Jedi composent, à y regarder de près, une prodigieuse mise en abyme qui, à l'image de chaque épisode des autres trilogies, aspire à tenir un discours lumineux sur notre propre contemporanéité. Celui de l’épisode VIII est de nous confier, sans «forcer», cette idée infiniment précieuse selon laquelle c’est en chacun de nous qu’il faut désormais chercher la vérité, se donner le temps utile pour la trouver et de le faire à distance de tous ces épigones qui prétendent détenir la vérité à notre place en nous entretenant dans l’idée – c’est là la malice des faux prophètes  — qu’elle serait une et univoque, et, en définitive, de nous permettre de comprendre, en confiance, que les derniers Jedi sont bel et bien assis en face de l’écran !

01 octobre 2018

EN ATTENDANT LE PASS CULTURE... (extrait de l'entretien avec Clarisse Fabre du Monde - juillet 2017)

Du futur « passe culture », annoncé par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle et validé par le premier ministre, Edouard Philippe, lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale, le 4 juillet, on ne sait pour l’instant que peu de chose : un crédit de 500 euros serait alloué aux jeunes pour des sorties culturelles et le passe serait accessible par le biais d’une application sur smartphone. En attendant le « passe » du président, on peut déjà se pencher sur le « patch culture » d’Avignon. Mis en œuvre à la rentrée 2010, ce dispositif est le fruit des travaux de deux sociologues, Emmanuel Ethis, alors président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse (2007-2015) et actuellement président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle, et Damien Malinas, vice-président de l’université. « La période de la vie étudiante est le point aveugle des politiques culturelles, mis à part les tarifs réduits pour les jeunes.  De plus, se pose un problème de pouvoir d’achat : une fois que les jeunes ont payé leurs études et leur logement, il ne leur reste en moyenne que 5 ou 7 euros par mois pour les sorties culturelles », explique Emmanuel Ethis. D’où l’idée de négocier avec les lieux culturels un tarif unique de 5 euros.

Sept ans ont passé. Et sur les 7 000 étudiants de l’université d’Avignon, environ 1 500 sont désormais « patchés ». La part des boursiers patchés correspond à celle de la totalité des étudiants, entre 46 % et 53 %. Le patch a été conçu pour être largement accessible : à chaque rentrée, les étudiants de l’université d’Avignon reçoivent un agenda à spirales, dans lequel est insérée la carte du « patch culture », détachable. Celle-ci doit simplement être munie d’une photo d’identité et tamponnée à l’accueil de l’université ; surtout, elle n’est pas payante comme c’est souvent le cas des « passes culture » pour les étudiants dans les grandes villes. « L’idée n’est pas de sélectionner quelques partenaires et de trouver un budget. Sinon on serait dans la prescription. Et une fois que le budget est épuisé, il y a le risque que les élus disent stop. Ils auraient presque intérêt à ce que le passe ne marche pas ! », indique Damien Malinas. « Notre objectif est que tous les lieux intègrent ce tarif réduit de 5 euros dans leur économie. Ensuite, le jeune fait sa programmation. S’il décide d’aller voir un duo comique bébête, c’est son choix », ajoute-t-il. Une soixantaine de lieux sont aujourd’hui partenaires du « patch » d’Avignon : le Festival « in » et « off », des théâtres, des salles de concerts, la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, l’Opéra, le cinéma Pathé Cap Sud mais aussi les salles art et essai de l’Utopia. Enfin, quelques restaurants et snacks : « Car on a des étudiants qui vont de leur chambre à la salle de cours, et c’est tout. Il faut déjà les faire sortir », observe Damien Malinas. Vingt-cinq lieux appliquent le tarif à 5 euros de façon illimitée, les autres une seule fois pendant l’année. Le « in » d’Avignon propose une formule à part : le Festival a un contingent de 120 places à 5 euros, réparties sur huit spectacles. En 2017, tout a été vendu. À l’Opéra, l’étudiant « patché » se retrouvait, cette année, au deuxième balcon pour 5 euros – et le contingent de places va s’agrandir, de 160 places en 2016-2017 à 522 pour 2017-2018.
Margaux, qui va terminer dans un an son master sur les publics de la culture à l’université d’Avignon, a pu aller écouter Doc Gyneco pour 5 euros au Paloma, scène de musiques actuelles de Nîmes. Mais elle reconnaît qu’elle fait partie des jeunes déjà sensibilisés à la culture. Axel, qui entre en troisième année d’administration économique et sociale, l’est moins. « Je n’avais pas vraiment de pratique culturelle, et grâce au patch j’ai découvert l’opéra, dit-il. J’y suis retourné plusieurs fois. » Clément, étudiant en droit, est boursier sur critères sociaux, ainsi qu’au mérite, avec un bac mention très bien. « J’avais une pratique culturelle avant 18 ans, mais ensuite les prix augmentent. Avec le patch, j’ai découvert les concerts de musiques improvisées. » Il y a, bien sûr, des sceptiques. Comme ce jeune homme qui a dit à un professeur : « Vous me dites d’aller au théâtre, mais moi je ne rentre même pas en boîte de nuit… »
On peut consulter en cliquant ici le petit film ludique de promotion du Patch Culture de l'Université.

31 juillet 2018

LE CHAGRIN DES FILLES DE BUENOS AIRES

Quelques mois avant sa mort, le sémiologue argentin Luis J. Prieto avait souhaité donner une série de conférences afin de présenter une vision ultime et épurée de sa recherche et des obsessions signifiantes qui l’avaient poursuivi toute sa vie et qu’il lui fallait désormais transmettre, comme une nécessité. Ce fût une chance de faire partie de l’assemblée de ses derniers auditeurs mais surtout de pouvoir échanger avec lui à l’issue de son ultime conférence à propos de toutes ces déceptions engendrées par ce que je rassemblais, faute de mieux, sous la catégorie « imperfections des récompenses ». « Vous voyez – me dit-il – , vos imperfections des récompenses me rappellent cette histoire qu’on raconte à Buenos Aires à propos des filles et des marins. Lorsque les beaux marins qui ont navigué pendant des mois rentrent au port après leur périple, ils n’ont qu’un désir, aller retrouver les filles, impatientes, qui les attendent, histoire de prendre du bon temps… Ah cette expression « prendre du bon temps » !… Les filles font mine de tomber amoureuses et parfois elles tombent vraiment amoureuses de leurs marins. Mais la vocation des marins est de reprendre la mer. Elles le savent. Alors les filles sont tristes et souvent elles pleurent durant la dernière nuit qui les sépare du départ de leur amant d’escale. Alors les marins tentent de les consoler : « ne t’en fais pas muchacha la nuit est longue ! Arrête de pleurer ! Profitons des dernières heures qui nous restent » Piètre consolation en réalité et croyez bien que moi je suis du côté des filles qui ont raison de pleurer car peu importe que la nuit soit courte ou soit longue, la seule chose qui compte vraiment c’est qu’elle se termine. C’est cela le véritable trait pertinent de l’histoire. Vos « imperfections des récompenses », les filles de Buenos Aires l’éprouvent chaque fois qu’elles pleurent durant leur dernière nuit avec les marins de leur cœur. Et, comme l’écrivit avec tant de justesse Stig Dagerman, leur besoin de consolation, notre besoin de consolation, est impossible à rassasier. 

Vous savez, il n’est pas simple de comprendre comment seule l’expérience acquise par la pratique aiguille la pertinence des choses que nous vivons, le sens des situations sociales qui sont toutes des mises en situation de communication. J’ai une affection particulière – poursuit Prieto avec un sourire malicieux - pour le meilleur sémiologue de la littérature occidentale, je parle du professeur Tournesol, ce personnage que l’on trouve dans Tintin et qui, agitant son pendule ou agité par celui-ci – je n’ai jamais très bien su -, répète inlassablement qu’il faut chercher « un peu plus à l’Ouest ». Cette expression excelle de sagesse car elle est une invitation à rechercher sans relâche le trait pertinent et le bon pour comprendre le monde en faisant un pas de côté face à ce que l’on prend avec trop de facilité comme allant de soi, comme évident ou cohérent, comme ne pouvant être autrement. Ce n’est pas simple d’interpréter les signes. La pratique, il n’y a que la pratique

Observez. Quand vous êtes dans un bar, qu’il y a un immense brouhaha et que vous désirez reprendre un Perrier. Le serveur a beau être loin, il vous suffit de tendre à bout de bras votre bouteille vide pour qu’ipso facto, il vous en rapporte une autre. Réfléchissez un instant au raffinement du mécanisme de cette communication qu’on aurait bien du mal à faire entrer dans l’espace théorique de la sémiologie si l’on ne prend pas le parti de dire avant tout que l’agitation de la bouteille vide suffit à embrayer sur l’action qui suit car nos deux interlocuteurs partagent l’un et l’autre la culture des bars. Imaginez maintenant que le serveur ramène une Orangina à la place du Perrier et vous comprendrez que le trait pertinent, c’est bien la bouteille agitée. Mais soyez attentif à ce qui va suivre. Certains vont renvoyer l’Orangina, prétextant une erreur d’interprétation du serveur. Pas de discussion. D’autres vont conserver l’Orangina. Cette petite bouteille conservée par le client qui voulait autre va alors – c’est là que les choses deviennent intéressantes – ouvrir sur des justifications de toute sorte : ça changera ; j’ai préféré la garder sinon c’est vingt minutes avant d’être servi ; oh tu sais, j’avais besoin d’un peu de sucre là ; il est sympa ce serveur et je suis certain que s’il la ramène il risque de se faire rabroué par son patron qui n’a pas l’air commode ; comment a-t-il deviné que c’était ma boisson préférée quand j’étais ado ? C’est moi qui ait dû trop agité le Perrier et il a cru que je voulais une Orangina, tu sais, à cause de la pub, Orangina, secouez-moi, tu ne te souviens pas ? Les bouteilles se ressemblent au fond, surtout quand on est loin ; tu sais que c’est ce que je voulais commander en arrivant, c’est un signe ; tout est comme ça depuis ce matin, c’est pas mon jour, mais je fais avec,...  Vous voyez combien que ce que fait naître l’imprévu doit en réalité retenir toute votre attention, c’est là que les choses se passent désormais, tout cela parce que la pertinence a changé de camp en changeant de bouteille. Mon Orangina entre bien dans votre catégorie des «récompenses imparfaites» et prend la main sur tout le reste. Elle est devenue le trait pertinent et oui, il va falloir « composer avec ». Selon la manière dont on embraye parmi les exemples courants que je viens de vous donner, vous voyez bien qu’on est amené à produire une information qui décrit quelque chose de vous, de très profond en réalité alors même qu’on part d’une situation on ne peut plus légère. On tente, bon an mal an, de reprendre ce qu’on pense être le contrôle, le cours normal des choses. Je dois vous confier que j’aime vraiment bien vos « récompenses imparfaites » car elles sont le pendant sociologique de mes traits pertinents de vieux sémiologue et pour tout dire, si je devais parler en philosophe, je pense que ce sont elles qui, en toute discrétion, régissent le monde d’aujourd’hui. Pour le discerner, il ne suffit pas d’observer, il faut cultiver le regard vers l’Ouest, vous voyez, un peu plus à l’Ouest, c’est ainsi que vous comprendrez vraiment le chagrin des filles du port de Buenos Aires»

30 juillet 2018

L'IMPERFECTION DES RÉCOMPENSES

Même si nous ne le formulons pas de la même manière, nous avons tous plus ou moins conscience de l’accord tacite qui nous relie les uns et les autres : la promesse des grandes et des petites récompenses qui jalonnent nos vies. Ces promesses et ces récompenses n’ont d’autre utilité que de distiller en chacun d’entre nous l’idée que chaque aboutissement plus ou moins ritualisé, chaque reconnaissance objectivée avec plus ou moins d’éclat, contribuent à entretenir un certain ordre social, à la fois hiérarchisé et partagé, ce qui, à bien des égards, relève presque d’une gageure existentielle. Nous intériorisons cet ordre social de promesses en récompenses, de récompenses en promesses. Dans cette alternance, se dessinent nos horizons d’attentes. Et, bien qu’ils soient le produit de nos abstractions personnelles, nous n’atteignons jamais ces horizons. Heureusement, les promesses et les récompenses, sécrétées au fil des jours, nous aident à façonner nos réalités en des destins qui tendent vers ces horizons, et ce, en nous procurant assez de matière sur mesure pour nous raconter nous-mêmes, comme n’importe quel autre, du moins en théorie. Car, là où les promesses nous apparaissent sous la forme d’idéaux ou d’utopies, nos récompenses, parce qu’elles sont concrètes, ne nous offrent, en définitive, que des satisfactions dissimulant comme le compte à rebours de leur péremption, ou pour le dire autrement, des imperfections latentes. 

Ce bac obtenu sans la mention espérée, cette augmentation de salaire à peine satisfaisante, cette guérison totale susceptible de laisser néanmoins quelques séquelles apparentes, ce trophée plaqué or que vous pensiez vraiment en or massif, votre mariage où, pour d’incompréhensibles raisons, votre seul véritable ami n’a pu assister, ce dernier épisode de l’ultime saison de votre série TV préférée où les réponses que vous attendiez ne sont pas à la hauteur de votre imagination, ce dernier concert de votre idole gâché par la qualité d’un son de guitare électrique omniprésent et par trop saturé, ces retrouvailles avec vos amis d’enfance qui vous ont fait réaliser que vous aviez vieilli plus que vous ne l’imaginiez, cette surprise programmée de longue date avec grand soin mais dont l’effet est resté bien en-deçà de vos espérances, ce tour de magie dont vous aviez compris la chute une seconde à peine avant qu’il ne s’achève, ce voyage dont vous rêviez gâché par une douleur soudaine et lancinante juste avant le départ,  cet étudiant tout au fond de l’amphi là-haut à droite qui est demeuré indifférent à ce qui était sans doute votre meilleur cours à en croire l’enthousiasme du reste de l’assemblée, ce cadeau de Noël qu’on vous offre deux années de suite avec la même candeur, cette seule et unique toute petite critique négative glissée parmi les dizaines d’autres, élogieuses, que votre dernier ouvrage a suscité, cette « première fois » décevante tout comme cette deuxième dénuée de la charge émotionnelle si puissante que vous aviez placée dans la première, cette opération de chirurgie esthétique qui, en effaçant vos rides, a également gommé un part congrue de ce qui faisait votre expressivité, ce gâteau d’anniversaire qui bien que respectant à la lettre la recette que suivait votre mère ne parvient pas pour autant à vous procurer l’effet « madeleine de Proust » tant attendu …

La plupart du temps, nous préférons embellir nos récits de vie pour oublier ou pour faire oublier cette part d’imperfection qui s’est immiscée à notre insu dans ce qui aurait dû n’être que des moments et des événements sociaux de plénitude. Il faut, en général, une véritable prise de distance pour faire ce retour sur soi qui permet de restituer la juste place de ces éléments biographiques embarqués en passagers clandestins. Et pour cause, lorsqu’on les vit en pratique, ces imperfections des récompenses font toujours perdre un peu de cohérence au couple « promesse-récompense » et ne nous semblent pas vraiment contribuer comme nous l’aurions souhaité à l’harmonie de la séquence biographique dans laquelle ils interviennent. Elles éraillent cette représentation commune de l’existence, cette illusion rhétorique que l’on somme de faire sens tout de suite, pour introduire du discontinu, de l’aléatoire, de l’incertain, de l’imprévu ou du « piment » tel qu’a posteriori on se plait à les qualifier parfois. Même le bon sens populaire dispose de ces expressions sur mesure nous faire accepter les imperfections des récompenses et tenter d’en contenir les effets : « faute de grives, on mange des merles », « faute de pain, on mange de la galette », « quand le poisson manque, l’écrevisse est un poisson ». Il nous arrive même de croire à nos propres fables, à l’image du Renard de La Fontaine, lorsqu’affamés, nous ne parvenons pas à atteindre ces raisins situés trop en haut de la treille, nous déclarons « Ils sont trop verts et bons pour les goujats ». À défaut de mieux, il s’agirait donc de se contenter de ce que l’on a. Mais nous ne nous en contentons pas, preuve en est, La Fontaine conclut cette fable-là, non par une pirouette moralisatrice comme on tend trop souvent à le croire, mais par une interrogation ironique visant à comprendre le biais par lequel notre Renard justifie son échec :« Fit-il pas mieux que de se plaindre ? ». Ces plaintes ont leur utilité. Elles évitent de perdre la face nous permettant, pour un moment, de dissimuler aux yeux des autres compatissants l’imperfection de ce qui aurait dû être une récompense. En mettant du vraisemblable à la place du vrai, nous y voyons notre intérêt. Pour un moment seulement. 

27 juillet 2018

LE LIVRE QUI A CHANGÉ MA VIE : LA DISTINCTION de Pierre Bourdieu, interview donnée à l'Obs (n°2803 du 26 juillet 2018 et réalisé par Audrey Cerdan)

J’ai découvert Pierre Bourdieu à 23 ans. Après une première vie comme chef de chantier dans le bâtiment, je reprenais mes études. La lecture de “La Distinction” me fait l’effet d’une révélation. Soudain, les ficelles d’une sorte de grand complot social se dévoile et prend forme au fil des pages. Je comprends que les stratégies culturelles, les goûts, sont aussi des expressions de la domination sociale. Ce livre est un générateur de lucidité. Et aussi synonyme d'une prise de pouvoir : comme Bourdieu, j’ai des origines sociales modestes ; et comme lui, c’est par la sociologie que je vais avoir la sensation de reprendre le contrôle de ce qui façonne ma vie depuis l’enfance. Quelques années plus tard, je commence ma thèse sous la direction de son proche collègue, Jean-Claude Passeron. C’est dire si ce livre a eu du sens dans ma vie. Mais aujourd’hui, mon regard a évolué. Je perçois presque Bourdieu comme une lecture d’adolescence, c’est important les lectures d’adolescence : sa vision très déterministe est une porte d’entrée formidable dans la sociologie à un jeune âge, parce que c’est une mécanique imparable, jouissive. Mais j’y lis aussi une forme de tristesse, de mélancolie, une sensation d’enfermement, voire de fatalité : nous aurions des pratiques culturelles déterminées par notre trajectoire sociale, faisant de nous des gens d’une grande banalité. Il faut s’empresser de construire sur la fondation que propose Bourdieu. Pouvoir le lire à 20 ans, pour mieux s’en détacher ensuite. Comprendre surtout que grâce à l’éducation et la culture, toutes les émancipations sont toujours possibles. 

26 juillet 2018

LES PARADOXES DU PASS-CULTURE : entretien avec la Revue l'Observatoire (n°52 - été 2018)

1 — Le Pass-Culture est une bonne idée de campagne, mais est-ce une bonne idée de politique publique? À quelle intention répond cette idée?
Le Pass-Culture est, en effet, une bonne idée de campagne, et ce parce qu’il touche à quelque chose qui stimule l’imagination citoyenne, notamment en reposant à nouveaux frais la question de la démocratisation de la culture et de son accessibilité. Plus encore, ce à quoi s’attache cette idée c’est à une focale ajustée sur les pratiques (ou les non-pratiques) d’une classe d’âge identifiée : les jeunes de dix-huit ans. Là, on entre de plain-pied dans la mise en œuvre d’une politique publique qui interroge de manière très directe la question de l’égalité (et des inégalités) devant les arts et la culture d’une génération au moment où elle entre dans l’âge adulte. Car ce que l’on entrevoit, surtout dans le prolongement d’un parcours d’éducation artistique et culturelle, c’est que le Pass-Culture serait une manière de dire «bienvenue, à toi de jouer maintenant pour t’approprier ce qui t’appartient : les arts et la culture de ton pays». Le Pass-Culture devrait être un signe de confiance que la Nation adresse à sa jeunesse, une jeunesse qui, de facto, acquiert le droit de vote en même temps que la monétisation de son Pass-culture. S’il est porté ainsi, le symbole prend tout son sens.
2 — Comment le Pass-Culture est-il conçu? En quoi est-il original ou complémentaire par rapport aux pass locaux ou régionaux existants?
D’après ce qu’énonce la ministre de la Culture Françoise Nyssen, il devrait fonctionner comme un «GPS culturel» ouvert sur l’offre du territoire où l’on se trouve pour accéder autant à des lieux de diffusion, de création qu’à des cours de pratiques artistiques ou des librairies où acheter un livre. Si l’on en croit les ambitions originales que le Pass s’est fixé, il devrait sans doute penser à inclure des solutions de transport vers les lieux culturels, des parcours immersifs dans les Festivals et les musées et les expositions, mais aussi dans les Parcs naturels, qui sont eux aussi des lieux de patrimoine. Enfin, il devrait permettre de construire une sociabilité culturelle en invitant des amis ou des membres de sa famille qui n’ont pas le Pass et, pourquoi pas, organiser des sorties de groupes. Sur ces derniers points, il diffère quelque peu des Pass locaux ou régionaux. Mais on imagine très bien qu’il a vocation à s’inscrire en complémentarité de ces derniers car ils visent nombres d’objectifs communs. Il faut veiller à ce qu’il ne soit pas un simple gadget technologique comme le soulignent certaines critiques. En ce sens, il dira quelque chose de nous, de la manière dont nous concevons l’ouverture à la culture au XXIe siècle, car c’est aussi un objet politique.
3 — À quelles conditions le Pass-Culture peut-il permettre aux jeunes de trouver la voie d’une culture émancipatrice?
Si l’on en revient à l’idée de campagne du Président de la République, le Pass n’était pas un dispositif technologique autonome, mais bien articulé à un parcours d’éducation artistique et culturelle. Il devait viser à permettre à chaque jeune de prendre son autonomie vers les mondes de la culture, mais autonomie signifie avant tout «construction d’un parcours personnel avec les autres, au milieu des autres». À l’université d’Avignon, nous avions mis en place avec le vice-président culture, Damien Malinas, un «patch Culture» permettant à chaque étudiant d’accéder aux structures culturelles de son territoire pour cinq euros, au moins une fois. Il a été très utilisé par les étudiants notamment pour accéder à leurs «premières fois» culturelles. Premières fois à l’Opéra ou à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, le discours ludique que sous-tendait notre patch (d’où le nom) c’était que la culture était susceptible de créer de belles dépendances et que c’était le bon moment pour pousser des portes qu’on n’aurait sans doute jamais poussé sans le patch afin de se surprendre en se laissant séduire par des propositions artistiques auxquelles on n’avait jamais songé jusque-là, et, dans une certaine mesure, de partir à la découverte du sentiment d’exister par soi-même par le biais de nos expériences culturelles. Bien entendu cela n’est concevable que si l’on a été préparé, c’est-à-dire si le Pass se situe à l’issue ou dans le contexte d’un parcours d’éducation artistique et culturelle. En général à 18 ans, on se construit avec ses propres références, des références parfois en rupture avec celles acquises dans le milieu familial ou durant sa scolarité. Mais pour être en rupture encore faut-il avoir des références originelles.
4 — Quatre territoires vont faire l’objet d’une expérimentation (le Bas-Rhin, l’Hérault, la seine Saint-Denis et la Guyane). Que faut-il attendre de l’évaluation auquel le Pass devrait donner lieu?
Cinquante de nos monuments nationaux sont accessibles gratuitement pour les moins de 26 ans depuis plusieurs années. On constate que, malgré le bienfondé «sociologique» de cette mesure, le dispositif n’est pas ou peu utilisé. Il arrive même qu’on puisse le déplorer sauf qu’en réalité, nous ne nous sommes pas dotés des meilleures conditions pour qu’il puisse fonctionner. Car qui le sait? Qui connaît cette mesure? Est-ce que nous communiquons et informons le public concerné? On se retrouve un peu dans la même situation que pour l’ACS, l’aide à l’acquisition d’une couverture complémentaire de santé. Qui connait l’ACS et toutes ces aides sociales auxquelles ont droit les plus vulnérables sans pourtant ne jamais les solliciter? Le politologue Philippe Warrin parle de non-recours et montre ainsi que bien plus d’un tiers des aides sociales ne sont jamais sollicitées. Il constate trois raisons à cela : la non-perception (du fait des méandres administratifs), la non-demande (du fait de supposées contreparties non explicites) et la raison la plus importante, la non-information (on ignore le dispositif). Faire ce parallèle sur les aides sociales est important pour réfléchir le Pass et ses attendus d’usages. L’évaluation devrait ainsi rendre explicite dès le départ : (1) la simplicité de son utilisation (2) le fait qu’il s’agisse bien d’un pacte social qui est un don avec comme seule contrepartie l’espoir de nous ancrer dans la citoyenneté culturelle et (3) le cadre communicationnel et informatif du Pass et de ses usages. C’est une vaste campagne de communication et une préparation avant, pendant et après nos dix-huit ans qui consacrera le Pass en symbole national d’émancipation culturelle.
5 — On évalue le coût de mise en place du Pass, en année de croisière, à 400 millions d’euros pour qu’il bénéficie à une classe d’âge atteignant 18 ans. Comment supporter un tel financement sans affaiblir les autres actions portées par l’État?
C’est toute la complexité du dispositif qui ne doit pas déshabiller Pierre pour habiller Paul d’une part, et d’autre part c’est un renversement dans la conception du financement de la culture, car l’objectif de ces 400 millions doit être, bien évidemment, de financer la culture. Il y a renversement car on finance l’usager et non la structure, créant par là-même, pour les structures culturelles qui participent au Pass, la nécessité voire l’obligation de se rendre lisibles et attractives pour leurs futurs publics d’une autre manière. On en revient à l’importance de la sensibilisation et d’une éducation au Pass avant qu’il ne soit crédité et, plus essentiel encore, à la concertation et la réflexion à propos de ce qui figurera dans le Pass, ce qui nous renvoie à la responsabilité collective de ce que nous souhaitons transmettre à ceux qui vont avoir 18 ans. Mais il est évident que le Pass implique une sorte de pacte de confiance entre toutes les générations, un pacte déposé dans une application qui n’aura d’autres choix qu’être vivante et participative : au regard de l’expérience d’autres Pass, on se demande si, d’une part, il fonctionnera et si d’autre part, il fonctionne, comment valorisera-t-il les structures et les propositions culturelles particulièrement portées par l’État et l’ensemble des partenaires institutionnels.
6 — Le Pass est associé à une application destinée à repérer l’offre culturelle locale. Cette application a vocation à être ouverte à tous. Quel sens faut-il donner à un tel dispositif?
Si elle n’était pas ouverte à tous alors l’application n’aurait aucun sens social : aucune conversation, discussion, aucun échange sur l’offre et ses opportunités ne seraient possibles. Or c’est tout de même l’objectif cardinal d’une telle application : provoquer les rencontres actives, explorer en collectifs les propositions artistiques et culturelles d’un territoire donné. Si ce Pass numérique est conçu comme un dispositif High Tech, il ne sera approprié par ses futurs usagers et ceux qui y auront accès que s’il fonctionne comme une Low Tech, c’est-à-dire une technologie qui est simple, pratique, économique et surtout populaire. Les applications les plus populaires qui sont sur nos téléphones portables sont celles qui s’installent facilement dans le prolongement de nos préoccupations sociales « ante-applications » : météo, calculatrice, recherche d’informations, localisation sur une carte, appareil photo, horloge, réseaux conversationnels… C’est dans cette philosophie des usages que le futur Pass doit frayer son chemin pour que ses publics puissent frayer le leur dans le monde culturel.

13 mai 2018

LES JEUNES ET LA CULTURE : un entretien avec Emmanuel Tellier pour Télérama

Télérama : On a le sentiment que le mot «culture» impressionne, voire effraie…
Emmanuel Ethis : Le mot a toujours eu des acceptions polymorphes. Pour preuve, on lui accole souvent des adjectifs qualificatifs - populaire, élitiste, légitime,... En 2015, le Ministère de la Culture avait mené une enquête demandant à des Français de citer les domaines relevant, selon eux, du champs culturel : les gens citaient les visites de musée, de monuments, le théâtre, la science, les voyages, le fait de jouer d'un instrument, mais aussi la cuisine… Par contre, en étaient exclus, pour quatre français sur dix, les jeux vidéo, le cirque, le rap, le graffiti, la bande dessinée et certains genres cinématographiques. À travers cette enquête, on pouvait par ailleurs constater que plus les personnes étaient diplômées, plus elles avaient une acceptation large de «ce qui fait culture»

Télérama : Quelle est votre propre réponse à cette question : qu'est-ce qui «fait culture» ?
E.E. : J'ai une vision plutôt anthropologique : pour moi, la culture, c'est tout ce qui nous rassemble, tout ce qui fait qu'on a des langages communs, qu'on peut construire des collectifs. Je trouve dépassée une certaine vision morale selon laquelle il y aurait une « bonne » ou une « mauvaise » culture, vision fondée sur des jugements qui seraient immuables. Au contraire, la culture, c'est ce qui va nous permettre d'évoluer, de grandir, de s’émanciper, où que l'on soit. C'est normal ensuite de se demander si tel ou tel objet est plutôt bon ou mauvais, mais l'expérience en soi est forcément bonne car elle forge et aiguise notre esprit critique ! Amusant de voir à quel point on se pose ces questions à propos de la culture alors que les gens qui font du sport ne se les posent pas ! L'activité physique est une forme d'émancipation et chacun cherche celle qui lui correspond le mieux. Pourquoi ne pas aborder la culture avec la même simplicité ? La culture ne peut plus relever de l'imposition, c'est quelque chose qu'on s'approprie, et ça passe notamment par le jeu, le plaisir, la jouissance d’un bien commun. Au festival d'Avignon, à la sortie des représentations, tout le monde donne son avis, échange, argumente. Pour moi, c'est un indicateur très fort : c'est à leur capacité à créer ces dialogues qu'on peut aussi juger de la force des œuvres. Jean Vilar avait d'ailleurs défini cette belle notion de «public participant».

Télérama : Vous défendez donc l'idée d'une culture «élargie», plus que jamais propice aux échanges ?
E.E. : On apprend à se connaître en fonction de la multiplicité des expériences qu'on va choisir de vivre. La sociologue Sylvie Octobre définit très bien cet éclectisme culturel. Elle qui insiste sur le fait que, contrairement à l'idée reçue, l'éclectique sait très bien de quoi il parle ! Au nom de plaisirs différents, il chemine, organise ses choix, et bien sûr hiérarchise. L'amoureux de culture est lui aussi polymorphe ! Et il sait que le temps permet à l'appréciation collective des œuvres de décanter. Qui aurait pu dire, lorsqu'on tournait les premiers épisodes de Chapeau Melon et Bottes de Cuir, que la série ferait un jour partie d'un patrimoine culturel reconnu par tous ?

Télérama : celles et ceux qui ont à concevoir le «Pass Culture» n'ont pas cet avantage du temps qui passe. Ils doivent dire maintenant si telle ou telle discipline entre dans le champs de la culture…
E.E. : Travail passionnant, non ? Je ne dis pas que c'est simple, mais c'est une chance à saisir. La culture a comme premier objet d'embarquer les gens et de créer des liens : ça n'est pas plus compliqué que ça ! Or nous avons la chance d'avoir un Président de la République quarantenaire, particulièrement sensible et innovant dans sa manière d’envisager la nécessité de construire des liens forts entre les générations. À mon sens, s’il s’inscrit dans un parcours d’éducation artistique et culturelle, ce pass servira à ça. 500 euros pour se cultiver, ça n'est pas rien ! Nous allons vivre l'entrée d'un «objet précieux» dans le cadre du foyer, et comme tout objet précieux, il va susciter des conversations : «alors, tu fais quoi avec ton pass ?» J'espère que tout le monde prendra la parole, les générations aînées, qui ont tellement envie de transmettre, comme les jeunes à qui le pass est destiné. Pour moi, il peut ouvrir des espaces de découverte et de conversation inédits tout comme – si vous me permettez le parallèle - le GPS nous épaule pour prendre des routes que nous n’aurions jamais osé prendre avant son invention. 

Télérama : Selon vous qu’attendent les jeunes de la culture aujourd’hui ?
E.E. : Même si votre catégorisation « les jeunes » englobe des réalités très différentes, je crois que notre jeunesse, comme toutes les générations qui l’ont précédé, attend de vivre dans un monde qui lui donne précisément le sentiment d’exister. L’éducation et la culture partagées et transmises sont les principaux vecteurs qui lui permet d’atteindre ce sentiment. J’ai pu constater combien lorsque Jean-Michel Blanquer propose de faire une rentrée en musique dans nos établissements scolaires, la magie s’installe instantanément et combien le partage de ces moments nous élève pour nous reconnaître dans ce que nous avons de plus gratifiant. J’insiste sur ce qualificatif « gratifiant » en pensant notamment au philosophe Clément Rosset lorsqu’il écrit que  « la vie est la plus difficile des tâches, et l’amour de la vie le plus difficile des amours, mais aussi le plus gratifiant. » Il ne saurait y avoir de culture, d’éducation, d’amour de la vie, qui ne nous fasse pas ressentir cette gratification-là. C’est ce qu’attend la jeunesse, c’est ce que nous attendons tous.

01 mai 2018

À PROPOS D'ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE : échanges avec les députés de la Commission des affaires culturelles (14 mars 2018)

Retrouvons-nous pour parler éducation artistique et culturelle avec les députés de la commission Culture et Education de l'Assemblée nationale en cliquant ici dans la séance du 14 mars 2018.

05 mars 2018

MEILLEUR DÉSESPOIR FÉMININ : pour une suppression des catégories «Meilleure actrice», «Meilleure actrice dans un second rôle» et "Meilleur espoir féminin" aux César et aux Oscar..

"Il y a plus inconnu encore que le soldat inconnu : sa femme !"


Certaines de nos catégorisations sociales sont ainsi : lorsqu’elles fonctionnent bien et qu’elles semblent aller de soi, on oublie qu’elles sont avant tout le produit d’une activité humaine, d'une véritable construction sociale, comme l’ont montré Peter L. Berger et Thomas Luckmann en leur temps. C’est de la sorte que notre société tend à se perpétuer et à se spécialiser en un système de rôles qui vise à définir durablement des catégories que l’on s’évitera de réinterroger sans cesse dans notre quotidien. «Berger et Luckmann nomment ce processus «institutionnalisation», entendu comme une «typification réciproque d'actions habituelle». Si les individus qui ont créé une institution y voient encore la trace de leur activité, les générations suivantes la perçoivent comme inhérente à la nature des choses». 
Les cérémonies des César et des Oscar - et plus encore les classements qui les justifient - ont, ainsi, institué de véritables et indéboulonnables catégories qui nous font si bien marcher qu’elles nous apparaissent comme tout à fait naturelles. Elles confèrent dans les récompenses qu’elles attribuent, et que chacun attend avec fébrilité, bien plus que des rôles, mais une distribution des rôles pour le moins étrange : Meilleur acteur/Meilleure actrice, Meilleur acteur pour un second rôle/Meilleure actrice pour un second rôle, Meilleur espoir masculin/Meilleur espoir féminin.

On peut imaginer qu’il serait infiniment passionnant d'étendre nos récompenses afin de savoir qui serait, par exemple, le "meilleur figurant" et pourquoi. Cependant sans atteindre les limites de ce raisonnement, on peut déjà se poser la question essentiel du pourquoi une telle partition sexuée sur la catégorie "acteur" ? On pourrait au demeurant se demander pourquoi n'invente-t-on pas des duos du type «Meilleur réalisateur / Meilleure réalisatrice», «Meilleur décorateur / Meilleure décoratrice» ? Mais non, la partition sexuée ne touche que le métier d’acteur. Chacun son rôle. À croire que les métiers d’acteur et d’actrice seraient des métiers bien différents l'un de l'autre, puisqu'ils sont consacrés par la différence de prix.

Si c’est bien le cas, alors, il s’agit de revoir tout notre système de formation d’acteurs, de castings, de notre regard sur le quotidien. Si ce n’est pas le cas, alors il faut en appeler à la disparition de ces distinctions et faire concourir hommes et femmes dans la même catégorie « Meilleur acteur »… Un petit pas vers la reconnaissance réelle des femmes dans un monde où la domination masculine parvient à s’habiller de strass et de paillettes pour se faire applaudir sous les yeux émus de tous contribuant ainsi à exprimer des différences là où l’on serait censé les faire disparaître en priorité : les mondes de la culture, petites fabriques par excellence de nos représentations collectives. Au delà même de la signification symbolique que cela revêt, Il est bon de penser à l'importance qu'il y a à bel et bien jouer dans la même catégorie.

(Je dédie ce texte à Marie-France Pisier (1944-2011), deux fois récompensée par un César de la meilleure actrice pour un second rôle en 1976 et en 1977 pour les films Cousin, Cousines, Souvenirs d'en France et Barocco et à Catherine Deneuve)

06 février 2018

LE PRIX DU PUBLIC de l’Académie des César est-il une concession condescendante pour le petit peuple des spectateurs ?

En annonçant la création d’un « prix du public » visant à récompenser le film français qui a fait le plus grand nombre d’entrées durant l’année, l’Académie des César commet, soit une erreur grossière dans l’appellation de sa récompense, soit une trahison involontaire de la condescendance avec laquelle elle conçoit le «petit peuple des spectateurs». Tout cela part, comme souvent, de bonnes intentions. Celles-ci semblent se décliner ici dans trois directions : offrir une place aux films qui ont suscité la plus grande fréquentation en salles, saluer de façon indirecte les comédies, donner la sensation de « ressouder » la « grande famille » du cinéma. Faire d’une pierre trois coups qui risquent pourtant in fine de n’être que des ricochets qui ne font que rater leurs cibles énoncées par maladresse ou par manque de réflexion sur la fabrique de cette nouvelle catégorie de prix. Mais pire que des cibles ratées, la création du « prix du public » laisse entrevoir, en creux, la conception simpliste et réductrice d’une Académie qui sous-entend par trois fois le fait que le goût du public n’est en réalité pas le sien : tout d’abord en estimant que le goût du public ne s’évalue pas dans les mêmes conditions que celui des membres de l’Académie ; ensuite, en anticipant sur le fait que le goût du petit peuple des spectateurs n’incline que pour le genre « comédie » ; enfin, en construisant par l’attribut « public » une catégorie de goût au mieux « commun » au pire «vulgaire» qui existe parallèlement aux autres catégories consacrées historiquement par les César et ses académiciens. Attardons-nous donc sur ces trois facettes sous-entendues par cette catégorie « prix du public ».

Premier sous-entendu : le goût du public serait celui du film qui a enregistré le plus d’entrées…

C’est ainsi que l’Académie des César vient ramasser ce magnifique impensé – le public - qu’elle tente d’intéresser à un palmarès dont elle admet la déconnection avec la réalité des fréquentations en salles qui ont fait les grands succès de l’année cinématographique. Cependant, en assimilant le prix du public au film qui a fait le plus d’entrées, elle réduit, sans filtre, l’idée de fréquentation à celle d’adhésion positive à un film présupposant que le film le plus vu est le film le plus aimé, rabaissant du même coup plus encore la considération pour les véritables spectateurs de cinéma à qui on dénie le seul fait qu’ils puissent avoir du goût. Au risque de la fréquentation, une présupposition en entrainant une autre, on replie l’idée de « grand public » sur quelques comédies – Les Tuche 2, Camping 3 ou Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?  -. On invisibilise toutes les raisons – souvent très différentes - qui nous conduisent dans les salles obscures, toutes les manières de retrouver nos fauteuils rouges – collectives, individuelles, familiales, curieuses ou joyeuses -, les envies de voir les films dont on parle le plus et les envies de partager une palette d’émotions attendues ou moins prévisibles.  Au reste, le prix du public – celui du plus grand nombre d’entrées – n’interroge pas le public, ne lui pose aucune question, ne lui demande pas quel film il a préféré. Même sans être expert en sociologie des publics, on pourra affirmer sans hésitation que lorsqu’on demande à une personne ce qu’elle a préféré en matière culturelle, ladite personne répond par ce qu’elle sait que tout le monde a vu, elle préfère explorer sa mémoire pour trouver quelque chose qui l’a vraiment touché, cherche une réponse qui donne la meilleure image possible d’elle-même. Au demeurenat, si on lui confiait le petit coffret des films nominés pour choisir parmi ces derniers celui qu’elle préfère, à qui elle attribuerait le César du meilleur film de l’année, du meilleur acteur ou réalisateur, il est fort à parier que son classement ne serait pas tellement éloigné de celui de l’Académie. Mais là est le problème, on ne lui demande pas, un peu comme si, on lui déniait une deuxième fois sa capacité de jugement : une fois en rapportant son jugement à la fréquentation de masse, une autre fois en ne lui accordant même pas la possibilité de juger depuis le même échantillon de films que les professionnels du cinéma qu’on sollicite pour l’occasion. Si la sociologie de la culture[1] nous enseigne qu’il existe un profit évident à se démarquer du populaire et du vulgaire, du commun et du grossier, ce qui transpire dans une hiérarchie des arts élaborée, support extrinsèque de l’expressivité du goût construit, l’Académie des César et son prix du public nous laisse entrevoir comment une profession suppose une différenciation édifiante des goûts intrinsèques chez ceux qui font vivre l’industrie du cinéma tout entière : le petit peuple de ses spectateurs.

Deuxième sous-entendu : le goût du petit peuple des spectateurs consacrerait une inclination pour la comédie

Quelques semaines avant la cérémonie des César de 2009, l’acteur et réalisateur Dany Boon avait annoncé qu’il boycotterait l’événement avant d’y faire une apparition en jogging. La raison de son mécontentement est l’absence totale de son film dans les nominations de l’Académie. Bienvenue chez les Ch’tis, plus gros succès dans l’histoire du cinéma français l’année de sa sortie, semblait ne pas exister aux yeux de la profession alors même que le public s’était rendu en masse au cinéma pour voir le film. Aussi Dany Boon avait-il proposé à l’Académie de créer un « prix de la comédie », une proposition sans doute plus en phase avec les attendus qui justifient les grands succès de fréquentation. Mais le président de l’Académie signifie alors à Boon sa volonté d’éviter de créer des prix dédiés à des genres particuliers et ne retient pas son idée. Sans doute était-ce là une facilité pour Alain Terzian afin d’éviter de confronter l’Académie à un genre populaire par essence préférant en conséquence se dédouaner sur le petit peuple des spectateurs pour traiter la question, une question qui trouve avec la catégorie « prix du public », selon ses propres mots, « un premier aboutissement ». Pierre Bourdieu soulignait le fait que « comme certaines célébrations de la féminité ne font que renforcer la domination masculine, cette manière en définitive très confortable de respecter le «peuple», qui, sous l’apparence de l’exalter, contribue à l’enfermer ou à l’enfoncer dans ce qu’il est en convertissant la privation en choix ou en accomplissement électif, procure tous les profits d’une ostentation de générosité subversive et paradoxale, tout en laissant les choses en l’état, les uns avec leur culture ou leur (langue) réellement cultivée et capable d’absorber sa propre subversion distinguée, les autres avec leur culture ou leur langue dépourvues de toute valeur sociale ou sujettes à de brutales dévaluations que l’on réhabilite fictivement par un simple faux en écriture théorique»[2]. En prolongeant ces propos, on est conduit à considérer que la comédie comme genre évaluable par l’Académie ébranlerait à coup sûr le fragile paravent derrière lequel se préserve un certain entre-soi dont on ne peut douter qu’il goûte tout autant que les autres le genre « comédie », mais se refuse à lui offrir une véritable légitimité artistique et créative – autre que celle que lui donne le taux de fréquentation - de crainte de remettre en question la légitimité de tous les autres films du palmarès en les plaçant ipso facto dans l’obligation de jouer dans une cour commune, c’est-à-dire de construire des critères de jugement plus inventifs pour exprimer le sens de l’activité de tout un chacun lorsqu’il est conduit à apprécier une œuvre cinématographique.

Troisième sous-entendu : le goût du petit peuple des spectateurs ou le refus du populaire en chacun de nous

Moment émouvant entre tous dans l’histoire des César, celui où, en 1996, Annie Girardot vient recevoir un prix pour son rôle dans les Misérables de Claude Lelouch. Elle paraît ne pas y croire elle-même et, s’adressant sans texte à ses pairs, lance des mots qui résonnent comme une déchirure : « Ça fait tellement longtemps… Je ne sais pas si j’ai manqué au cinéma français, mais à moi le cinéma français a manqué… Follement… Éperdument… Douloureusement… » Les paroles d’Annie Girardot font ici figure de métaphore de ce public réel dont elle ignore si il a manqué au cinéma français, mais à qui le cinéma français a manqué, ce public qui a fait d’elle une des actrices les plus populaires du cinéma français. La caméra balaie la salle, s’attarde sur les larmes naissances de Binoche et Marceau, sur le sourire de Claude Rich, avant de filmer en plan large la standing ovation qui s’en suit, une assemblée debout qui semble presque s’excuser d’avoir cruellement attendu que cette femme soit reléguée au rang de « meilleure actrice pour un second rôle » avant de lui réaccorder son attention. Là encore, la catégorisation trahit sans équivoque ce que sont les chemins de la reconnaissance que la docte académique emprunte pour saluer une popularité recevable dans ses rangs. Ce que nous montre cet épisode n’est pas sans rappeler ce que le philosophe Richard Shusterman écrit à propos du clivage qui s’exprime en chaque individu : « la ligne rigide entre grand art et art populaire reprend et renforce ces divisions de la société et, plus profondément encore, avec nous-mêmes […], cette part dominée de nous-mêmes qui est elle aussi opprimée par les prétentions exclusives des défenseurs de la grande culture »[3].  La plupart des catégories des César s’escriment, plus d’un siècle après son invention, à nous dire que nous avons affaire avec un art de la création et non simplement un art du divertissement comme si l’un et l’autre devaient s’opposer par nécessité, comme si le choix massif du petit peuple des spectateurs pour la comédie impliquait que le rire l’emporte sur la qualité des artistes qui font vivre l’œuvre dans toutes ses dimensions. Si on peut espérer que le « prix du public » puisse être mieux pensé, articulé sur des spectateurs réels, des internautes passionnés de cinéma, ou un échantillon  de spectateurs interrogés à l’occasion d’une sortie en salle, c’est aussi pour renouer avec le sens même d’une manifestation dont la vocation cardinale est bien de rassembler, le temps d’une soirée, le public le plus large possible devant la remise de récompenses prestigieuses, devant la fête du premier art national, devant le spectacle d’une cérémonie qui doit être aussi un lieu privilégié de notre éducation artistique et culturelle commune. En effet, l’intention exprimée des César n’est-elle pas de nous permettre de redécouvrir des films qui seraient passés à travers les mailles du « filet spectatoriel » lors de leur première sortie en salles ? Ne repose-t-elle pas sur le souhait d’offrir au public de télévision une occasion supplémentaire de comprendre ce que sont les métiers du cinéma par l’entremise des musiques, des éclairages et des costumes les plus beaux, de comprendre l’art de l’acteur, celui du scénariste et du réalisateur ? Aussi l’Académie a-t-elle le devoir d’élargir ses critères pour convier tout le monde à la fête car le cinéma est un art populaire par nature.

Comme le rappelle avec justesse l’historien Lawrence W. Levine, « Charlie Chaplin savait très bien ce que signifiait le mot « Culture » pour la société. Lui et les Marx Brothers et une légion d’autres comiques intégraient des parodies de cette définition au cœur même de leur humour : le rapport qu’ils instaurèrent avec leurs publics engendrait un sentiment de complicité et une opposition commune aux prétentions des grands protecteurs de la haute culture. »[4] On peut certes comprendre que dans l’esprit des organisateurs des César, les films de comédie qui ont connu un large succès de fréquentation ont déjà été récompensés par les bénéfices qu’ils auraient engrangés, mais ce serait oublier la fonction éducative de toute académie digne de ce nom, une fonction qui part toujours ce que l’on pratique ou de ce que l’on sait, pour explorer de nouveaux horizons culturels et aiguiser ses goûts. C’est là la vertu académique de toute éducation artistique et culturelle réussie sur laquelle se sont construits tous les projets de démocratisation républicaine de la culture, une vertu de confiance mais aussi de reconnaissance sincère de tous les publics pour ce qu’ils sont et pour ce que l’on souhaite leur transmettre. Le cinéma est sans doute la plus belle chance de faire fructifier cette confiance et cette reconnaissance, clés d’une jouissance artistique partagée, rappel à l’ordre de nos fondamentaux, sens d’une politique culturelle visant à faire société sans se payer de mots.



[1] Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
[2] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, pp.91-92, Paris, Le Seuil, 1997.
[3] Richard Shusterman, L’Art à l’état vif. La pensée pragmatique et l’esthétique populaire, Paris, Minuit, 1991, p. 139.
[4] Lauwrence W. Levine, Culture d’en haut, culture d’en bas, l’émergence des hiérarchies culturelles aux Etats-Unis, Paris, Éditions La Découverte, 2010.