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23 décembre 2019

VOIR L'ASCENSION DE SKYWALKER et vivre (enfin)…

« Dans le flux inévitable, quelque chose demeure. Dans la permanence la plus accablante, s’échappe un élément qui devient flux. » (Alfred North Whitehead, Procès et réalité

Dans L’Usine à images, un ouvrage qui rassemble ses principaux textes, on découvre combien le poète et philosophe iconoclaste, Ricciotto Canudo pressent dans la gestuelle des acteurs hollywoodiens des origines l’un des principes cardinaux qui va fonder, au propre comme au figuré, le sens de l’art cinématographique. Selon lui, le septième art se façonne ainsi en « prescrivant » par le biais du grand écran des attitudes et des pauses humaines susceptibles de prétendre à l’universalité et va, comme jamais auparavant, impulser une force inédite et cinétique à nos mythes et à leur circulation. Pour être plus juste, il faudrait dire que le cinéma (ré) invente nos mythes, comme la philosophie le langage ou les sciences physiques la nature qui lui préexiste. Aussi, est-ce la représentation d’un baiser qui, sans doute, va s’imposer comme le geste inaugural le plus puissant et le plus maîtrisé où l’on peut apprécier dans toutes ses dimensions la capacité pétrifiante et durable de l’imagerie cinématographique à se distiller dans la conscience ses publics. Ce baiser est un « baiser manifeste » qui subsume toutes les aspirations, toutes les inspirations du cinéma qui se déportent dans ce geste d’amour filmé, animé, et même réanimé. Ce baiser date de 1937, c’est celui de Floriant, le Prince charmant du long métrage d’animation de Walt Disney, Blanche-Neige et les sept nains. À la fin du film, l’homme en cape découvre Blanche-Neige, sans vie, allongée dans son cercueil, entourée de ses sept compagnons qui la pleurent. Elle a succombé, comme tant d’autres avant elle, parce qu’elle a croqué une pomme empoisonnée, « la » pomme empoisonnée. Mais le baiser de Floriant va ramener Blanche-Neige à la vie. Et, cette résurrection-là, quarante-deux ans après la sortie des usines Lumière à Lyon, va bel et bien installer le cinéma dans son siècle comme cet instrument privilégié de « rédemption de la réalité matérielle » — pour reprendre les mots du théoricien Siegfried Kracauer —, un instrument avec lequel percevoir ce « flux de la vie » qui, dès lors, viendra alimenter nos imaginaires en conscience.

Ego sum resurrectio et vita : je suis la résurrection et la vie ! En mettant en scène le baiser du Prince Floriant, c’est bien à un nouveau miracle chrétien de la résurrection que Walt Disney va donner corps en renvoyant ses publics sur leur capacité à croire ce qu’ils voient. Par-là même, il part du postulat selon lequel il est nécessaire de dealer une sorte de pacte implicite avec les spectateurs qu’il prend au sérieux, c’est-à-dire qu’il les conçoit, des plus jeunes aux plus âgés, comme de véritables Saint-Thomas en puissance. Puisque vous ne croyez que ce que vous voyez, si je vous fais témoins de l’incroyable, est-ce que quelque chose changera en vous ? Bien sûr on peut être prompts à disqualifier Blanche-Neige au prétexte qu’il s’agit d’un dessin animé, d’une fable, d’une histoire. Mais le tour de force de Walt Disney, c’est d’avoir permis, le temps d’un film, à un public familial d’éprouver l’expérience conceptualisée par l’écrivain britannique Samuel Taylor Coleridge, celle d’une suspension consentie de l’incrédulité (Willing suspension of disbelief), poussée ici dans ses derniers retranchements. Le propre de notre foi poétique revient dans ces moments précis à « puiser au fond de notre nature intime une humanité aussi bien qu’une vraisemblance que nous transférerions à ces créatures de l’imagination, de qualité suffisante pour frapper de suspension, ponctuellement et délibérément, l’incrédulité ». Nous apprenons beaucoup sur nous-mêmes chaque fois que nous expérimentons les limites de notre suspension consentie de l’incrédulité. En ce sens, le cinéma demeure un art qui dépend autant de ses spectateurs que de ses narrateurs, tout comme la littérature, le théâtre ou le conte. Il n’est pas une réalité virtuelle. Il n’a de cesse d’interroger encore et encore notre faculté de croire, à faire croire, à symboliser et à faire symboliser. Lorsqu’un film nous bouleverse, nous fait ressentir quelque chose qu’on ne parvient pas totalement à décrire, nous sommes toujours enclins à inciter notre entourage à aller le voir plutôt que de dévoiler les ressorts d’une intrigue qui ne fera sens qu’à l’écran. Nous pressentons toujours ce qu’un film a de précieux, si précieux d’ailleurs, qu’il est difficile de recommander ledit film sans mettre à l’épreuve notre tentation de spoiler. Le spoileur est celui qui sait et qui sait qu’en révélant ce qu’il sait, il diminuera d’autant le plaisir de celui à qui il fait ses révélations. Il y a cependant une exception à cette règle, si le spoileur est convaincu qu’il est important d’attirer votre attention sur un moment précis, s’il s’agit de créer une attente afin que vous puissiez jouir pleinement de celui-ci, c’est-à-dire mieux le saisir dans toutes ses dimensions. Si vous n’avez jamais vu de films de vampires et que l’on vous explique que dans les films de vampires, les vampires se reconnaissent au fait qu’ils ne se reflètent pas dans les miroirs, si, de surcroît, on ajoute que s’ils ne se reflètent pas, c’est aussi parce qu’ils sont la traduction de notre part ténébreuse et que c’est pour cela qu’il n’y a que notre image dans le miroir, alors l’activité de spoiler participe à vous faire accéder à un seuil de compréhension et de signification symboliques certain, voire utile. Spoiler peut ainsi se rapporter à cette louable intention si chère à Jean-Jacques Rousseau et qui consiste à tenter d’habiter le monde avec « la conscience de l’autre ».


Quarante-deux ans après le film de Georges Lucas, le dernier chapitre de la franchise Star Wars — Star Wars IX, l’ascension de Skywalker — réalisé par J.J. Abrams et produit par la Walt Disney Pictures, est supposé clôturer cette saga, qui, comme Blanche-Neige en son temps, peut se prévaloir d’être devenu tant un phénomène planétaire que « trans et inter » générationnel. Comme Blanche-Neige, cet ultime film se conclut par un baiser. Après de multiples combats, dont un affrontement final qu’ils mènent côte à côte contre les Siths et l’Empereur Palpatine, Ben Solo — ex-Kylo Ren — retrouve Rey, l’héroïne victorieuse, allongée à même le sol, sans vie. Elle n’a pas survécu à la bataille suprême. Aussi va-t-il utiliser toute sa force pour la ramener à la vie. C’est à cet instant que Rey décide d’embrasser Ben Solo qui, lui, ne survivra pas à ce baiser et dont le corps va disparaître et s’évaporer comme celui de tant de valeureux Jedis avant lui. Comment ne pas entrevoir dans ce baiser l’ambition flagrante du réalisateur et de la firme Disney de porter dans la gestuelle de ce baiser de mort à la fois la récapitulation de tous les baisers miraculeux que le Prince Floriant avait inauguré en offrant une seconde vie à Blanche-Neige, mais également, dans la symétrie même de ses effets, une manière de signifier non seulement la fin de la saga, mais la fin d’un siècle de cinéma hollywoodien ? En disparaissant, Kylo Ren/Ben Solo nous rappelle qu’un miracle ne peut avoir lieu qu’une fois, que la gestuelle du baiser de cinéma est le signe d’un autre temps, que les mythes aussi peuvent s’évanouir ou pour le moins s’épuiser. Star Wars est devenue, un peu malgré elle, cette merveilleuse totalité testamentaire de tout ce que le cinéma a porté y compris la représentation d’un monde ingouvernable où les démocraties n’ont de cesse d’être menacées, où la révolution semble permanente, où un seul mythe susceptible d’expliquer le monde ne peut jamais suffire, où notre besoin de consolation est évidemment impossible à rassasier. Avec Star Wars, on a pu matérialiser devant nos yeux le seul véritable miroir de ce Héros aux mille et un visages théorisé par Joseph Campbell, un miroir dans lequel, nous sommes nous, publics et spectateurs de cinéma, les seuls à nous refléter. Ces mille et un visages sont aussi ceux de ces fans qui se travestissent pour aller voir le film, tantôt en Jedis, tantôt en Empereur, en Princesse Leïa, en Dark Maul ou Dark Vador. Star Wars a permis de dévoiler une part de notre identité, de nous faire croire à chaque fois que nous sortions de la salle de cinéma que nous étions potentiellement habités par la Force, que peut-être nous avions encore un cheminement initiatique à effectuer pour passer du bon côté de la Force. Dans Édifier un monde. InterventionsAnnah Arendt déclare : « L’un des grands avantages de notre temps, c’est ce qu’a dit René Char : “Notre héritage n’est précédé d’aucun testament” (Les Feuillets d’Hypnos, écrits entre 1943 et 1944). Cela veut dire que nous sommes entièrement libres d’utiliser où que nous le voulions les expériences et les pensées du passé (…). Cette liberté (…) ne repose que sur la conviction que chaque être humain en tant qu’être pensant peut réfléchir aussi bien que moi et peut former son propre jugement s’il le veut. Ce qu’on ne sait pas, c’est comment faire naître ce désir en lui. Réfléchir, cela signifie de toujours penser de manière critique, cela signifie que chaque pensée sape ce qu’il y a en fait de règles rigides et de convictions générales ». En s’achevant Star Wars nous livre, à l’instar de René Char, un testament cinématographique dont nous sommes désormais les héritiers, libres de ne plus être asservis à la prochaine sortie au cinéma, libres de penser que définitivement, le monde nous appartient.


(CE TEXTE SERA LE DERNIER PUBLIÉ SUR CE BLOG, IL VIENT LUI AUSSI CONCLURE CETTE AVENTURE DU MAKING-OFF DU SPECTATEUR QUI COMPREND 220 TEXTES AU TOTAL ET QUI RESTERONT CONSULTABLES. MERCI DE VOTRE FIDÉLITÉ)

01 novembre 2018

STAR WARS VIII : Les Derniers Jedi, que la force soit (enfin) avec nous…


La plus grande surprise du dernier opus de la saga cinématographique Star Wars ne figure pas dans le scénario. Elle restera invisible sur les écrans de cinéma. Elle ne comptera pas non plus au menu des futurs bonus et suppléments qui accompagneront le film lorsqu’il aura terminé son exploitation en salles… En effet, la plus grande surprise des Derniers Jedi est celle que nous ont réservée quelques milliers de fans autodésignés comme «puristes», des fans terriblement déçus, des fans prêts à signer une pétition pour demander le retrait pur et simple de l’épisode VIII afin, déclarent-ils, de le refaire de manière plus conforme à l’esprit des Jedi, ce que stipule sans détour leur manifeste : « Star Wars has long been a story about two things, the Jedi and Luke Skywalker. After over 260 novels where we could follow the adventures of that great hero you, the Walt Disney Company decided to strike all of that from the official canon and wiped out three decades of lore. We were excited to see Episode VII to see how our heroes lives turned out since you took away what we knew. We saw the death of Han Solo, we saw less than a minute of Luke Skywalker. Episode VIII was a travesty. It completely destroyed the legacy of Luke Skywalker and the Jedi. It destroyed the very reasons most of us, as fans, liked Star Wars. This can be fixed. Just as you wiped out 30 years of stories, we ask you to wipe out one more, the Last Jedi. Remove it from canon, push back Episode IX and re-make Episode VIII properly to redeem Luke Skywalker's legacy, integrity, and character. We stuck by you when you did things that hurt us before, so we ask you now, please don't let this film stand. Don't do this to us. Don't take something so many of us loved so much and destroy it like this. Let us keep our heroes. » Comme pour conforter la réaction de ces fans, l’acteur Mark Hamill, interprète de Luke Skywalker affirme ne plus se reconnaître dans le personnage du dernier épisode : « Luke était tellement optimiste, plein d’espoir et d’énergie. Et là il est vraiment au fond du trou, je ne m’y attendais vraiment pas. Je l’ai dit à Rian (le réalisateur) : Les Jedi n’abandonnent pas. Même s’il a un problème, il prendrait peut-être un an pour essayer de s’en sortir, mais s’il a fait une erreur, il essayerait de la corriger. Donc sur ce point, nous avions des points de vue fondamentalement différents ». D’après le Huffington Post, c’est une réplique du film qui a cristallisé tous les attendus de la fracture entre les concepteurs des Derniers Jedi, Mark Hamill et une partie de son public : « Il est temps pour les Jedi de disparaître. » Et l’acteur de poursuivre « Luke ne dirait jamais ça, en tout cas, dans le Star Wars de George Lucas. Là, c’est la nouvelle génération de Star Wars. J’ai presque dû imaginer que c’était un nouveau personnage, peut-être que c’est Jake Skywalker. Mais ce n’est pas mon Luke Skywalker ». 

Pour le sociologue du cinéma, ces manifestations extrêmes de certains fans, tout comme celle de l’interprète majeur du film, présentent l’avantage évident de rendre visible ce qui, en général, ne l’est pas : les charnières huilées et sensibles, liaisons pivots sur lesquelles s’articulent les horizons d’attente des spectateurs et les horizons cinématographiques et créatifs d’une œuvre. Ces charnières ont cessé d’être invisibles le jour où Hollywood a commencé à inventer des suites à une œuvre qui avait rencontré un succès majeur auprès d’un public mondial. De la Fiancée de Frankenstein aux Dents de la Mer 2, du Parrain 2 à la Dernière Croisade d’Indiana Jones, les suites ont forcé le regard des spectateurs à jouer la comparaison avec l’œuvre originelle, à ne plus juger un film pour lui même, mais à frotter son esprit et sa sagacité critiques à l’idée même de ce que signifie une création, un auteur, et, par extension, à la nature profonde de ce qui "fait œuvre" dans une œuvre et de ce que sont les canons et les référents dont elle devient la matrice. La matrice de Star Wars, c’est, le rôle qu’endosse dans la narration le concept bifacial de «Force». À la fois concret, métaphorique, mais aussi spirituel ce concept est définitoire des choix et de la détermination des Jedi ou de leurs adversaires toujours en passe de basculer tantôt du côté lumineux tant du côté obscur de la Force. Mais, ce qui est plus intéressant encore, c’est la manière dont ce concept agissant constitue un lien véritable avec les publics de la saga au point de fonctionner avec les attributs d’un néopaganisme dont la synthèse serait inscrite dans le «code Jedi», une sorte de bible fictionnelle et pragmatique à laquelle référer chacune de nos actions, devenues en quelque sorte des actions « interprétables ». La question que posent aujourd’hui les manifestations de fans ou de l’acteur Hamill se trouve, à dire vrai, dans le prolongement de cette « Force » dont les uns et les autres seraient investis au point de se sentir plus forts encore que le réalisateur de l’œuvre elle-même pensant avoir le pouvoir de disqualifier un chapitre dans lequel ils ne se reconnaîtraient pas. À nouveaux frais et en l’absence de George Lucas, l’auteur «source» de Star Wars, l’épisode VIII s’impose sans conteste comme celui qui signe les questions philosophiques les plus profondes de l’univers Star Wars. Tel un Platon qui préconisait de brûler ses textes au prétexte que le discours pouvait s’en aller «rouler de droite et de gauche [ne sachant pas] quels sont ceux à qui justement il doit ou non s’adresser», Maître Yoda conseille à Luke Skywalker de laisser le code Jedi se consumer dans les flammes d’un tronc ardent rappelant ainsi à son ancien apprenti – incapable de s’affranchir de ce statut en restant hors du monde – qu’il ne sert à rien de conserver ledit code tel une relique dont les interprétations ne sauraient, au demeurant, être univoques sauf à ne les comprendre que chaussé des lunettes d'un reclus.


Malgré eux, le réalisateur Rian Johnson, tout comme les fans qui décrient son film, expriment la même chose : la disparition de l’auteur. À sa façon c’est ce qu’écrivait Roland Barthes dans le Plaisir du texte : «comme institution, l’auteur est mort : sa personne civile, passionnelle, biographique, a disparu ; dépossédée, elle n’exerce plus sur son œuvre la formidable paternité dont l’histoire littéraire, l’enseignement, l’opinion avaient à charge d’établir et de renouveler le récit». Ce qui s’incarne néanmoins dans le film de Rian Johnson, comme dans les pétitions qu’il engendre, c’est, d’une certaine façon, la manière dont les uns et les autres continuent à désirer l’auteur. Nous ne saurions contempler Star Wars comme s’il s’agissait d’un film sans auteur. De même, les héros de la saga ne sauraient commettre d’actes sans sagesse, ou faire preuve de sagesse sans héroïsme ; c’est bien ce que nous laisse entrevoir ce dernier opus, car chaque fois que c’est le cas, c’est leur propre disparition — notre propre disparition – qui s’instruit, dans les faits. Chef d’œuvre hors pair pour beaucoup, catastrophe hors sol pour de soi-disant puristes, les Derniers Jedi composent, à y regarder de près, une prodigieuse mise en abyme qui, à l'image de chaque épisode des autres trilogies, aspire à tenir un discours lumineux sur notre propre contemporanéité. Celui de l’épisode VIII est de nous confier, sans «forcer», cette idée infiniment précieuse selon laquelle c’est en chacun de nous qu’il faut désormais chercher la vérité, se donner le temps utile pour la trouver et de le faire à distance de tous ces épigones qui prétendent détenir la vérité à notre place en nous entretenant dans l’idée – c’est là la malice des faux prophètes  — qu’elle serait une et univoque, et, en définitive, de nous permettre de comprendre, en confiance, que les derniers Jedi sont bel et bien assis en face de l’écran !