Un des derniers livres de Pierre Bayard - Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? - publié début 2007 par les éditions de Minuit, avait été à l'époque annoncé comme un grand succès de librairie dans la catégorie «essais». Son propos est simple et vise à dresser un inventaire pour mettre à la portée de tous les méthodes bien connues des élites intellectuelles à propos des différentes manières de ne pas lire un livre et de faire croire avec conviction qu’on l’a fait. L’inventaire de Pierre Bayard passionnant de bout en bout reste néanmoins dans le registre de la coquetterie et encore empreint de la culpabilité dont il propose de se libérer. En effet, le titre ironique de son ouvrage ne résout pas toutes les promesses auxquelles aspire celui qui l’achète. Car il ne sera jamais vraiment question dans le livre de Pierre Bayard de parler des livres dont on a jamais entendu parler, une situation sociale dans laquelle nombre d’entre nous s’est un jour ou l’autre retrouvés. Il est évident que c’est dans cette dernière situation que l’on peut, en sociologues, mesurer véritablement les inégalités à la culture qui clivent notre société. Pierre Bourdieu avait en son temps pensé que ces inégalités reposaient avant tout sur le potentiel d’accès à la chose culturelle extrêmement variable d’une catégorie sociale à l’autre, la plus défavorisée de ces catégories étant celle qui ne possède même pas la conscience qu’il lui manque quelque chose quand la culture est absente de ses référents… Le manque de la conscience du manque… Bien entendu Bourdieu ne pouvait pas envisager ce régime de l’arnaque qui consiste à prendre du plaisir à parler des choses que l’on n’a pas vu, entendu ou lu : cela aurait sans doute compromis une partie de son édifice socio-analytique.
Pour Pierre Bayard, parler de ce qu'on ne fait pas relève d’une invitation au plaisir « créatif » de la non-pratique, un plaisir façonné dans le discours et toutes les logiques de contournement tactiques qu’il permet pour entretenir une causerie à propos d’un objet qu’on n’a pas réellement fréquenté à tous les sens du mot. On serait tenté de dire que Bayard tient là un merveilleux filon et que l’on attend avec une impatience certaine : Comment parler des films que l’on n’a pas vus ? Des expositions que l’on n’a pas visitées ? Des disques que l’on n’a pas écoutés ?… Et pourquoi pas, des personnes que l’on n’a pas (vraiment) aimées ?
Qu’on ne s’y trompe pas, l’éloge de la simulation, puisqu’il s’agit bien de cela, même s’il repose sur l’encensement de l’invention discursive qu’il peut engendrer demeurera toujours le privilège de ceux qui ont connu un jour le plaisir de la pratique réelle. Ironique, le discours sur la non-pratique l’est toujours, une ironie que l’on peut tenter de mesurer au prix d’un véritable effort, un effort qui ressemblerait un peu à celui qui consisterait à se repasser au ralenti, image par image, tous les processus qui s’enclenchent les uns après les autres, lorsque l’on est amené à sourire au joli mot d’esprit d’Oscar Wilde inscrit en exergue du livre de Pierre Bayard : «je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer»…
Post-Scriptum : en plus de ne pas lire le livre de Pierre Bayard pour mieux en parler, je vous conseille également de ne pas lire la très belle autre livraison de Minuit du début 2007 : "Sur écoute, esthétique de l'espionnage" de Peter Szendy qui traite, lui, de la surécoute généralisée qui raconte la longue histoire des taupes. Comme me le disait récemment un ami, amateur de Martini blanc : "à force de ne rien lire et de trop écouter, nos points de vue risquent d'avoir in fine la pertinence d'un bruit sourd".
Les événements relatés ici se sont vraiment déroulés et les personnes décrites ont toutes existé même si quelquefois elles semblent avoir quelque(s) ressemblance(s) avec des personnages imaginaires qui, comme le cinéma, nous aident "à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe..."
15 mars 2016
29 février 2016
COMPRENDRE COMMENT L'AUTRE IMITE pour comprendre l'autre...
"Ne vouloir connaître qu'une seule culture, la sienne, c'est se condamner à vivre sous un éteignoir" (Paul Veyne)Au milieu du XIXe siècle, vers 1850, on peine encore à imaginer ce que sont les contours des sciences sociales telles qu’on les connaît aujourd’hui. À l’époque, on travaille toujours sous l’emprise d’une discipline maîtresse, qui s’appelle la métaphysique. Or nos universités l’ont presque abandonnée aujourd’hui. La métaphysique consiste à réfléchir à la manière dont intellectuellement on pense le monde. Qu’est-ce que l’Être ? Qu’est-ce que nous sommes ? Est-ce que nous sommes faits de chair, de sang ? Est-ce que l’on a aussi une âme ? Est-ce que tout cela s’étudie ? Est-ce que c’est un sujet scientifique ? On est alors dans un contexte étrange. On arrive à peu près à le comprendre quand on lit Les aventures de Sherlock Holmes de Conan Doyle. On s’intéresse de plus en plus aux individus. Les individus sont encore dans l’univers de classes sociales et sont différents les uns des autres. On considère que, comme dans toutes pratiques scientifiques, les individus ont des comportements communs : ce sont des gens qui font à peu prés la même chose. La vraie question qui se passe au milieu du XIXe siècle, c’est de se demander pourquoi des gens ont le même type de comportement, se lèvent à la même heure, ont la même réaction. La Révolution française, par exemple, a enclenché de vraies questions. Pourquoi, alors que l’on a vécu de multiples problèmes jusqu’à la Révolution, pourquoi toute une société se met soudain en œuvre de dire « On arrête ça » et l’on va couper la tête du roi. C’est le commencement des sciences sociales. Qu’est-ce qui va faire que les individus vont avoir un comportement commun ? La métaphysique va s’intéresser à cela. On est donc dans un univers dans lequel on ne sait pas bien ce que sont les contours des sciences. Il était apparu quelqu’un en France, qui a joué un rôle tout à fait important, très minoré dans l’histoire des sciences et l’histoire des idées, et qui s’appelle Mesmer. Il est à l’origine de ce que l’on a appelé l’hypnose. L’hypnose est un procédé formidable, qui se situe bien avant la psychanalyse. C’est ce qui va plonger les individus, tant dans la médecine qu’ailleurs, dans une situation qui permet de leur faire dire des choses qu’ils ne diraient pas dans leur état normal. Est-ce qu’il y a une connexion autre dans la tête des individus entre eux, qui fait qu’ils sont en relation avec d’autres univers, une partie d’eux-mêmes que nous ne connaissions pas ? C’est un univers encore mystérieux. Comme Conan Doyle, on pense qu’il y a des esprits autour de nous, que peut-être les gens qui nous entourent sont en relation avec un au-delà, avec les morts. On se pose tous ce type de questions.
Et puis, des outils commencent à
apparaître, comme la photographie quelques années plus tard. C’est curieux au début
du XXe siècle, parce que contrairement à aujourd’hui où il suffit de
faire « clic » avec nos portables, à cette époque on photographie des
gens assis, très figés et pour cause : pour imprimer une photographie, à l’époque,
il fallait poser jusqu’à deux, voire trois ou cinq minutes, selon l’impression
du film. Quand on regarde les pellicules, on voit alors des choses un peu
bizarres et on se demande si la photographie n’est pas un outil très intéressant,
qui pourrait servir au delà du visible, à imprimer des choses invisibles. Tout
cela révèle l’univers de pensée dans lequel on est. L’hypnose incite à prendre
en compte de nouveaux outils qui permettraient de voir ce que l’on ne voyait
pas auparavant. Conan Doyle a fait ainsi un très bel essai sur les faits que la
photographie permet de saisir et que l’œil ne voyait pas. Dans
ce contexte, un homme de cette époque, qui s’appelle Gabriel Tarde, parvient à
poser d’une façon assez claire les bases de ce que certains sociologues, comme
Bruno Latour aujourd’hui, appellent les sciences sociales. Tarde prétend
quelque chose d’assez fort, qui est que les individus se comportent de la même
manière parce qu’ils s’imitent les uns les autres. Si vous voulez vous amuser
un tout petit peu, relisez Tarde. Son hypothèse est extrêmement intéressante.
Cela semble audacieux de dire qu’il y a des phénomènes d’imitation. Qu’est-ce
qui nous amène à penser que nous nous imitons les uns les autres, en matière de
comportement ? Dans le même temps, une partie du discours de Tarde est
assez drôle et mérite attention. Il risque des idées. Il pense, dans ce
contexte d’hypnose, que la raison pour laquelle on se comporte de la même manière
est qu’il y a peut-être un lien invisible entre nous, inconscient, qui se passe
dans nos têtes, voire qui serait de l’ordre de l’électricité, du réflexe. Il va
donc aller à la recherche de réflexes sociaux afin de comprendre pourquoi nous
nous ressemblons les uns les autres. Tout cela se passe en France, en matière
de science. Les autres pays travaillent dessus, mais la France tient un privilège
scientifique pour porter ces choses-là, assez extraordinaires à cette époque.
Arrive
alors un sociologue, le premier vrai sociologue. Il s’appelle Émile Durkheim.
Il écrit un ouvrage, Le Suicide, qui
va vraiment révolutionner la sociologie. Dans Le Suicide, il commet un meurtre : sa victime est Gabriel
Tarde. Durkheim a attaqué en disant « L’imitation, c’est du grand n’importe quoi ». Selon Durkheim, ce ne sont
pas les individus qui se ressemblent dans leur tête ; si les gens agissent
de la même manière à un moment donné, c’est que pèsent sur eux ce qu’il va
appeler, et que l’on connaît encore aujourd’hui dans le langage actuel, des déterminants
sociaux. Les déterminants sociaux, par exemple notre origine, ont un effet sur nous, qui fait que nous nous comportons de
telle manière. Durkheim va démontrer quelque chose d’inouï à cette époque-là :
c’est que le suicide, sur une base statistique, a une origine sociale. Lorsque
l’on relève les chiffres récents, on remarque en effet un taux de variation
statistique qui reste assez constant d’une année à l’autre. Si c’était un phénomène
individuel, les courbes représentant le
nombre de suicidés ne seraient pas aussi rapprochées. Le sujet est toujours d’actualité. Il se
trouve que la manière de se suicider la plus courante est la pendaison. Les
tableaux mentionnent également l’intoxication ou les armes à feu, mais la
pendaison est quelque chose d’extrêmement dominant, extrêmement constant :
de 2000 à 2008, il est assez intéressant de constater ce qu'illustrent ces
statistiques de suicide. En tout cas, cette statistique démontre combien nous
sommes soumis aux déterminants sociaux. Quelque chose pèse sur nous
culturellement et c’est ce que l’on voit dans le texte de Durkheim. Il dit :
« Toute société, toute culture, a la proportion à donner un contingent de
suicidés à livrer à sa société ». Il est terrible de dire que chaque société
a son contingent de suicides et qu’ils vont avoir lieu quoi qu'il arrive. Voilà
la force du déterminant social. Durkheim y va fort, il va anéantir le pauvre
Gabriel Tarde sur le plan de ses histoires d'imitation de la pensée. Quand je
dis qu'il y va fort, c’est qu’en plus de déconstruire le raisonnement de
Tarde, il estime également qu’il n’y a plus aucun comportement humain qui relève
de l’imitation, parce qu’il faut être radical. Or, c’est bien un problème dont
on se rend compte ; néanmoins celui de l’imitation reste important. En
tant que sociologue de la culture et du cinéma, je pense notamment que l’imitation,
le fait de regarder les autres, nous amène à adopter des comportements communs.
Le fait que notre esprit d’analyse, lui-même, nous porte à voir certaines
choses, nous montre qu’on est habitué à, qu’on a intégré dans notre idée même,
l’idée d’imitation. C'est ce qui se passe souvent lorsque nous regardons les
nuages. Il n'est pas rare que nous apercevions là un éléphant, ici un cheval,
des visages, un point d’interrogation. Constat absurde ! Pensez-vous
vraiment que le ciel s’amuse à vous envoyer des signes de cet ordre là, qu’il
construit des formes ? Christian Metz, qui était un sémiologue du cinéma, énonçait
pourtant que l’on a une propension à voir dans les formes du monde des formes
reconnaissables, que notre esprit, quand il est confronté à des nuages, voit
des éléments apparaître. Certains pensent que c'est intentionnel, parce que
cela va être interprété, différemment selon les cultures. Durkheim dit : « C’est
une attitude humaine, en tout cas, qui relève de nos processus de connaissance,
qui passe par l’imitation et qui fait que l’on voit dans les objets du monde des
formes connues, quelque chose qui fonctionne ». Vous voyez bien à quel
point la nature imite quelque chose, qui relèverait de nos idées. Si vous me
comprenez aujourd’hui, quand je suis en train de vous parler, c’est parce que j'utilise
un langage articulé, la parole, que nous utilisons tous les mêmes mots et que l’on
s’est bien ajusté pour parler de la même manière et avoir un langage commun,
qui fait que l’on s’imite dans nos façons de parler. L’imitation, la
reproduction, commence dès
le plus jeune âge : dès l’instant où un bébé dit deux fois la même syllabe
« pa » pour dire « papa », il l’imite deux fois, ou « maman »
(il commence plutôt par là en général). On voit effectivement comment,
culturellement, ces questions d’imitation et de récupération des mots à droite
et à gauche, afin de parler le même langage, vont s’articuler aussi ensemble
pour que l'on puisse se comprendre. C’est pour cela qu'en matière de culture,
plus on a de mots pour se comprendre, plus l'élaboration d’une pensée encore
plus sophistiquée est facilitée. Le langage relève donc bien d’un processus d’imitation.
12 février 2016
L'ART DANS LE JEU VIDEO au Musée des Arts Ludiques : tout recommencer et ne croire qu’en nous-mêmes…
« Dans un monde qui est bien le nôtre, celui
que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un
événement qui ne peut s’expliquer par les lois mêmes de ce monde familier.
Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions
possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens, d’un produit de
l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou
bien l’événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la
réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de
nous… ». Le
fantastique selon Tzvetan Todorov s’insinue dans le temps de cette incertitude
durant laquelle on tente de comprendre à quelle réalité et à quelles lois répond
notre perception de l’événement inexplicable. L’art du jeu vidéo, pour sa part,
se nourrit de la nature même de cette incertitude-là pour en étirer l’univers
dans un temps et dans un espace propres, un univers qui, s’il entretient encore
avec notre monde quelques accroches familières, nous incite, non pas à avoir
peur face à un monde qui se déroberait sous nos pieds, mais à domestiquer précisément
tout ce qui semble nous échapper de prime abord. C’est au reste au moment où
s’éveille notre volonté de domestication de ces univers imaginaires que l’on
prend conscience de ce qui nous en sépare et par là même des sensations,
émotions et attitudes qu’il nous faut mobiliser pour le conquérir. Entrer dans
un jeu vidéo, c’est franchir un passage, un portail, un seuil virtuel,
symbolique et structuré qui nous permet d’accéder librement à un niveau de
réalité qui nous offre un sentiment de tension et de joie et qui donne à notre
esprit l’intellection d’autres mondes perceptibles en nous permettant de mieux
toucher du doigt ce qui fait « art » dans l’art conçu comme matière à
sublimer notre monde.
Du
plus dépouillé au plus sophistiqué, il n’est pas de jeu vidéo qui dans
l’expérience qu’il induit – la
play-experience – ne nous propose pas par l’entremise de son processus de
jouabilité une théorie de l’être au monde ainsi que du sens et de la valeur de
notre vie. Car le jeu « est la vie
dans ce qu’elle a de plus simple et de plus immédiat. […] On constate que le
jeu s’installe et se développe de plus en plus dans la vie de tous les jours –
non seulement le jeu, mais principalement l’idée de jeu, qui donne sens à de
nombreuses conduites, lesquelles, pour n’être pas dénuées de sérieux,
d’importance et même de gravité, n’en sont pas moins ludiques » (Jacques Henriot, Sous couleur de jouer, Paris, Éditions José Corti, 1989). En ce
sens, le jeu vidéo, en soi, est une forme de l’art total du XXIe siècle qui est
susceptible de porter les mêmes ambitions récapitulatives que l’on a connu avec
certaines œuvres magistrales du cinéma comme celle de Joseph L. Mankiewicz,
John Ford, Fritz Lang, Jacques Tourneur, Walt Disney, Hayao Miyazaki, Terry
Gilliam, Steven Spielberg, Peter Jackson ou Ingmar Bergman, avec certaines
séries comme Lost, Alias ou le Prisonnier, avec certaines œuvres
picturales comme celles qui prennent corps dans la renaissance et le baroque sur
les toiles de Rembrandt, de Vinci, Rubens, Raphaël, Titien et, de manière si
singulière, de Vermeer. Qui a déjà tenté de se perdre dans les troublants
petits tableaux intitulés l’Astronome
ou le Géographe et signés du maître
de Delft peut comprendre comment l’énigme nait d’un jeu entre une toile et la
totalité d’une œuvre, entre le grain de lumière qui traverse une scène
d’intérieur et la projection du monde qui s’y condense. Si l’on ne se place pas
en situation de jouabilité en regardant les toiles de Vermeer, c’est l’art
pictural lui-même qui nous échappe. C’est la condition du regardeur, du
spectateur qui s’anime là, active par nécessité, exploratrice dans sa
dynamique. Sans ce choix consenti d’accepter cette condition du jeu qui doit se
mettre ici en branle, on ne reste qu’à la surface des nervures de la toile sans
jamais vraiment pénétrer la représentation c’est-à-dire entrer dans ce niveau
de réalité saisissante où commencent tous les mystères qui façonnent sa signification
tout comme le message dont elle est dépositaire tant dans sa forme que dans sa
finalité. Ce que nous laisse entrevoir Vermeer, c’est bien que l’esthétique artistique
est ludique par essence, que l’attitude du spectateur ne saurait se restreindre
à une vision contemplative de l’art au risque de passer à côté de ce que
l’artiste tente de lui communiquer par le biais de sa toile : toi qui regardes, comprends bien que cette
toile a été peinte en un autre temps et que je sais au moment où je la peins
que tu la regarderas plus tard. Tout y est, tu peux tout comprendre si tu te
donnes la peine de faire les mêmes hypothèses sur le monde que celles que j’ai laissées
ici à ton attention. Donne-toi simplement la peine d’y croire sans méfiance.
Le jeu vidéo est bien un art total, car s’il
est ludique par nature, il porte aussi l’ambition souveraine de s’inscrire dans
une histoire connotée, diaprée de correspondances et de références à tous les
arts qui l’ont précédé comme nous permet de le découvrir Jean-Jacques Launier,
commissaire de l’exposition consacrée à l’inspiration française de l’Art dans
le jeu vidéo. Si la France occupe une place essentielle dans la création des
jeux vidéo, c’est bien du fait de l’ancrage de cette création dans un héritage
non discontinu du regard que la France a posé sur l’art et la culture en
général, un regard internationalisé qui n’a de cesse d’irriguer l’innovation
artistique. Cependant là les États-Unis ou le Japon ont su intégrer la création
contemporaine en marche dans l’immédiateté de l’ensemble de industries
culturelles à commencer par le cinéma et les séries, en France, c’est
principalement le jeu vidéo qui aimante le plus de dimensions artistiques de
notre modernité. Le voyage qui nous est proposé ici est infini, car indéfiniment
« réactivable ». C’est au reste là que se trouve la singularité du
désir qui habite tous les « gamers » lorsqu’ils entrent dans l’un de
leurs univers : il nous est tous arrivé de revoir et de revoir encore
notre film préféré espérant qu’au détour d’une scène quelque chose change,
qu’un personnage puisse enfin échapper à la mort ou à un destin tragique, jusqu’à
ce que l’on admettre une bonne fois pour toutes que tout est fixé et seule
notre imagination est capable de résoudre nos dérivations narratives. L’art
dans le jeu vidéo, c’est ce qui nous permet de nous laisser imaginer que nous
pouvons prendre la main pour façonner, un monde à notre image, une destinée où
la « suspension of disbelief »
— pour reprendre le mot de Coleridge — ouvre le règne définitif du merveilleux
et de l’incroyable. En effet, ici, au cœur du jeu et au contraire de ce qui se
passe notre monde réel, le merveilleux et l’incroyable tiennent avant tout au
fait qu’à chaque instant l’on peut tout recommencer pour ne croire qu’en nous-mêmes.
On y pense et puis, on l’oublie… Encore…
(Nota : la version intégrale de cet article écrite en collaboration avec Damien Malinas et Raphael Roth est publiée en totalité dans le catalogue de l'exposition)
Libellés :
Alias,
Arts ludiques,
Coleridge,
Disney,
Gilliam,
Jackson,
Jean-Jacques Launier,
jeu vidéo,
Le Prisonnier,
Lost,
Miyazaki,
Play-experience,
Todorov,
Vermeer
02 février 2016
SÉRAPHIN LAMPION et le mystère de la cinquante troisième question...
"La réponse est oui. Mais quelle était la question ?" (Woody Allen)
L’interrogation qui doit être au cœur de tout travail de sociologie de la culture est bien celle qui consiste à se demander ce que l’on peut faire pour exploiter de manière compréhensive les réponses que tout individu est susceptible de fournir lorsqu’il accepte de répondre à un questionnaire. Prenons par exemple la question 53 de la fameuse enquête sur les Pratiques culturelles des français : parmi les disques et les cassettes possédés dans votre foyer, quels sont les genres de musique que vous avez ?
On pourrait discuter indéfiniment de ce que recouvrent ces genres-là, se demandant si les musiques du monde sont si différentes des musiques folkloriques, si le rap peut s’entendre aussi comme de la variété internationale, ou bien encore si selon les dispositions d’écoute que l’on a, on ne peut pas adopter la musique militaire en guise de musique d’ambiance. Aussi, sans doute faut-il avoir assez de bon sens déflationniste pour admettre qu’au fond, le péril majeur de nos questionnaires d’enquête n’est pas qu’ils utilisent ou non des catégories génériques idoines – on a compris qu’ils ne le peuvent jamais réellement –, mais plutôt qu’ils transfigurent toujours plus ou moins nos pratiques culturelles en «pratiques pleines», laissant filer à travers leurs mailles les «Séraphin Lampion»(*) de tout poil ordinairement en passe de nous dire comme dans les bijoux de la Castafiore : « Notez bien que je ne suis pas contre la musique, mais franchement, là, dans la journée, je préfère un bon demi ».
L’interrogation qui doit être au cœur de tout travail de sociologie de la culture est bien celle qui consiste à se demander ce que l’on peut faire pour exploiter de manière compréhensive les réponses que tout individu est susceptible de fournir lorsqu’il accepte de répondre à un questionnaire. Prenons par exemple la question 53 de la fameuse enquête sur les Pratiques culturelles des français : parmi les disques et les cassettes possédés dans votre foyer, quels sont les genres de musique que vous avez ?
·
Des chansons ou des variétés françaises
·
Des musiques du monde
·
Des variétés internationales
·
Du rap
·
Du hard-rock
·
Du rock
·
De la musique d’opérette
·
De la musique d’opéra
·
De la musique classique
·
De la musique de films ou de comédies musicales
·
De la musique d’ambiance ou pour danser
·
Des chansons pour enfants
·
De la musique militaire
·
De la musique folklorique
·
De la musique contemporaine
·
D’autres genres de musique
·
NSP (ne sait pas)
On pourrait discuter indéfiniment de ce que recouvrent ces genres-là, se demandant si les musiques du monde sont si différentes des musiques folkloriques, si le rap peut s’entendre aussi comme de la variété internationale, ou bien encore si selon les dispositions d’écoute que l’on a, on ne peut pas adopter la musique militaire en guise de musique d’ambiance. Aussi, sans doute faut-il avoir assez de bon sens déflationniste pour admettre qu’au fond, le péril majeur de nos questionnaires d’enquête n’est pas qu’ils utilisent ou non des catégories génériques idoines – on a compris qu’ils ne le peuvent jamais réellement –, mais plutôt qu’ils transfigurent toujours plus ou moins nos pratiques culturelles en «pratiques pleines», laissant filer à travers leurs mailles les «Séraphin Lampion»(*) de tout poil ordinairement en passe de nous dire comme dans les bijoux de la Castafiore : « Notez bien que je ne suis pas contre la musique, mais franchement, là, dans la journée, je préfère un bon demi ».
Dans un texte
remarquable intitulé «Conduites sans croyance et œuvres d’art sans spectateur»,
l’historien Paul Veyne définit le concept de médiocrité quotidienne, un
concept qui habille parfaitement les bonnes répliques de Lampion puisqu’il
pointe la déperdition d’énergie qui, selon la situation envisagée, existe d’une
part, entre la réalité et ses représentations et, d’autre part, entre les idéaux
que l’on proclame et la manière de vivre ces idéaux: « la réalité – dit-il
– est plus forte que toutes les descriptions qu’on peut en donner; et, il faut
avouer que l’atrocité, lorsqu’on la vit, dépasse toutes les idées qu’on pouvait
s’en faire. En revanche, quand il s’agit de valeurs et de croyances, c’est le
contraire qui est vrai : la réalité est très inférieure aux
représentations qu’elle donne d’elle-même et aux idéaux qu’elle
professe ». La réalité, il est vrai, est rarement aussi emphatique que les
récits qu’on en prodigue. La réalité des faits culturels est du même ordre.
L’esthétique des objets culturels qui peuplent notre existence devrait, au
demeurant, s’assimiler à une esthétique du détachement, où seules
quelques œuvres se « détachent » des autres pour alimenter la part
intime de l’imaginaire culturel. Au regard de la difficulté qu’il y a à
atteindre cette part intime qui est aussi une part sociale d’une personnalité
culturelle à l’œuvre, on pourrait se demander, dès lors, à quoi servent les
dispositifs d’enquête que l’on n’a de cesse de reconstruire ? Pourquoi
s’évertuer à armer autant de questionnaires ou d’entretiens sur les formes
culturelles, si chaque connaissance produite contient déjà, en germe, la
critique qui la prédestine au rebut du théorico-empirique ? La réponse se
trouve très certainement dans la situation d’enquête elle-même, précisément
dans le moment où se produit la médiation entre questionnaire et enquêté.
Chaque questionnaire posé, chaque entretien passé proposent toujours en creux
leurs idéaux culturel. La question 53 des Pratiques Culturelles de français
présuppose, sans précaution particulière, que l’on possède de la musique
enregistrée chez soi, donc le matériel nécessaire à son écoute, et enfin le
temps disponible pour se consacrer à cette écoute. Il n’en reste pas moins que
le questionnaire offre, jusque dans ses questions les plus incongrues aux yeux
de certains, une connexion immédiate avec d’autres espaces sociaux et d’autres
modes de vivre la quotidienneté de l’existence : il nous met face à
notre «être-au-monde», mais un «être-au-monde» qui implique une existence
sociale qui ici prend corps dans une communication sociale singulière qui
fictionnalise une petite part de nous-mêmes. Comme le souligne François Flahault,
«exister, ce n’est donc pas seulement compter aux yeux des autres, c’est se
sentir vivre dans le même monde qu’eux».
____________________
(*) Personnage d’Hergé, Séraphin Lampion est un agent d’assurance qui intervient à plusieurs reprises dans les aventures de Tintin et qui se caractérise par son indifférence crasse face à la trame de l’aventure même du récit dans lequel il apparaît. J’emprunte ce relevé de Tintin au principe de cruauté de Clément Rosset.
____________________
(*) Personnage d’Hergé, Séraphin Lampion est un agent d’assurance qui intervient à plusieurs reprises dans les aventures de Tintin et qui se caractérise par son indifférence crasse face à la trame de l’aventure même du récit dans lequel il apparaît. J’emprunte ce relevé de Tintin au principe de cruauté de Clément Rosset.
18 janvier 2016
Détourner "AU NOM DE TOUS LES MIENS" au profit d'une nouvelle forme de cynisme social...
Le cinéma hollywoodien a réussi à façonner une représentation du monde tout autant amorale qu'exceptionnelle en transformant les conflits de classes sociales ou désignables comme tels en conflits entre des individus qui, certes, portaient des attributs sociaux, mais auxquels on attribuait avant tout des antagonismes de personnes. Ce fût, comme le montre le sociologue Richard Dyer, un tour de force en termes de représentations propres à façonner une certaine vision du monde et donc à repeindre la «réalité en rose». Aujourd’hui, dans nombre de situations sociales ou politiques très quotidiennes, on peut observer une nouvelle évolution dans la rhétorique de la revendication de laquelle on tente de tirer tous les bénéfices symboliques cumulés de "l'ancienne" lutte des classes couplée à des mises en scène très "hollywoodiennes" de conflits inter-individuels qui conduit tel ou tel à prendre la parole soi-disant au nom de tous les siens, de son groupe ou de ce qu’il estime être son centre de gravité social pour faire mine de porter des récriminations qui ne relèvent en réalité que de sa propre et seule situation qu'il espère faire ainsi évoluer favorablement. Dans le fait de prendre la parole au nom d'un collectif qui souvent ne vous a jamais mandaté pour cela mais en prétendant de la sorte "anticiper pour la défense dudit collectif", certains pourront voir là la résolution de ce qui, auparavant, aurait été assimilé à du double-bind (double contrainte), d’autres, plus lucides, comprendront qu’on atteint bien ici l’une des formes les plus achevées du cynisme social. Bien entendu, cette nouvelle rhétorique sociale sera, comme celles qui l'ont précédé, bientôt digérée par Hollywood pour raffiner - n'en doutons pas - les nouveaux "films de société", histoire de renouveler le genre et de complexifier un peu la trame scénaristique. À suivre donc...
23 décembre 2015
LA REVANCHE DE DARK VADOR ou comment Star Wars a transformé (entre autre) le regard que les sciences humaines et sociales portent sur le cinéma
Ce
que nous ont appris les sciences sociales qui se sont penchées depuis plus de
100 ans sur le cinéma, c’est que tout film de cinéma, du plus réaliste au plus
artificiel, est et demeure un documentaire expressif du monde social qu’il
s’agit d’interpréter afin de saisir quelles sont les dispositions
psychologiques et sociologiques du monde en question dont toute œuvre est
porteuse. S’il s’applique, de fait, à tous les types de films et tous les types
de cinéma, cette théorie trouve un terrain d’élection privilégié dans l’analyse
des grands films populaires entendus comme ces films touchent un large spectre
de publics tant sur le plan social que générationnel ce qui est le cas, un cas
sans précédent dans l’histoire du cinéma avec la saga Star Wars conçue par
George Lucas entre 1977 et 2005 et poursuivie par J.J. Abrams et
les Studios Disney en 2015. Composée de neuf longs-métrages au total et de
multiples spin-off qui seront réalisés durant un peu plus de quarante ans, plus
que d’autres, la singularité de cette saga tient au fait qu’elle aura été
réellement « co-inventée » avec ses publics respectifs transformant
peu à peu là un « simple » fait cinématographique en un fait
institutionnel et sociologique d’exception. Et, en explorant la dimension
imaginaire proposée par Star Wars, on comprend d’autant mieux ce qui
singularise une œuvre de cinéma reconnue comme telle dans toutes ses dimensions,
car ce qu’invente aussi la saga de George Lucas c’est l’idée de « film-institution »
nous confortant dans une approche du cinéma dans sa totalité sociologique,
plutôt que de se limiter à la simple étude de l’esthétique cinématographique.
Au demeurant, on comprend là d’autant mieux combien nos jugements esthétiques
sont conditionnés par leurs fondements sociaux, que ces jugements sont loin
d’être des jugements autonomes et que, seul, le cinéma considéré en tant
qu’institution permet d’appréhender le sens de ces jugements quotidiens sur ce
qui est beau et sur ce qui ne l’est pas et surtout combien le cinéma et nos
vies n’ont de s’entremêler pour s’éclairer mutuellement.
Dans
une interview récente, le créateur de Star Wars, George Lucas s’essayait à
répondre à ces questions : il rappelait ainsi avoir fait le premier volet
de la Guerre des étoiles en marge du système hollywoodien qui ne soutenait pas
le projet, et institutionnellement, lui qui se voulait marginal, avoue être
aujourd’hui devenu « le » système. En terme de spectateurs, ce sont
des publics de toutes origines qui ont mondialement pris part à la saga Star
Wars en s’appropriant ces films comme une partie de leur vie, en y projetant
leurs valeurs les plus œcuméniques. De fait, Star Wars s’apparente plus à une
production de la « mondialité » pour reprendre les mots d’Édouard
Glissant que de la mondialisation, car il n’écrase en rien les cultures du
monde, mais se marie à elles pour les exalter en un syncrétisme ouvert. En soi,
les mots « Génération Star Wars » forment pratiquement un oxymore sur le
plan social et culturel tant la série des films semble unir toutes les
générations chacune d’entre elles étant désormais en mesure de revendiquer sa
propre posture de jugement au regard de chaque opus et chaque trilogie qui
composent la saga. Les 40-60 ans adorent exprimer le fait qu’ils détestent la
prélogie, les 20-30 ans intègrent l’ensemble des trilogies en marquant une
préférence pour la Revanche des Siths, trouvent l’Empire contre-attaque, « un
peu lent », et sont joyeux de découvrir un nouveau film qui risque fort de
devenir « leur » épisode IV ou celui de leurs enfants. Dans le
détail, il n’est pas rare que dans une soirée d’amateurs de la saga, on se pose
la question tellement ludique : « et toi, à qui est-ce que tu
t’identifies le plus dans la saga ? ». La réponse est loin d’être
simple et le choix difficile et pour cause. Lucas a aussi réifié l’identité
éclatée entre ses personnages, car nous sommes tour à tour Luke, Han Solo,
Yoda, Anakin ou Padmé, C-3PO, Obiwan, Leia, BB-8, Rey ou Finn. Plus encore que
le des imitations ou identifications, Star Wars Star n’a de cesse d’explorer la
parabole de la transmission tendue entre l’inné et l’acquis, entre ce que l’on
hérite dans ses gènes et de ce que la formation de l’individu permet de
domestiquer. Mais plus intéressant encore, c’est un jeu de la reconnaissance
qui s’instaure. Qui est le mieux placé pour m’enseigner quoi ? Starwars,
c’est la quête du bon prof, du meilleur qui pour vous révéler vous aide à
devenir qui vous êtes en vous respectant. Ce n’est pas pour rien que l’éducation nationale a
lancé récemment une campagne sur le thème « Je suis ton Prof » pour
recruter ses futurs enseignants. Les
films de la saga Star Wars ont aussi revêtu peu à peu un sens prophétique et
politique amenant nombre de publics à voir dans ces derniers une apologie
contre la montée de tous les totalitarismes auxquels est exposé le monde
contemporain, ce qui est venu renforcer le spectaculaire et le jugement que
l’on a porté sur ce qui aurait pu être un « simple » récit de science-fiction.
Comme le souligne le sémiologue Laurent Jullier c’est « “Tellement plus
qu’un film…” : l’exclamation est tirée d’un article consacré au culte que
vouent ses fans à la saga Star Wars […] il ne s’agit pas que d’un film, ni
d’une série de films, ni même de la plus grosse machine à amasser des milliards
jamais concoctée par l’industrie du cinéma. Avant toute chose, Star Wars est un
objet disponible, offert à l’interprétation et ouvert aux investissements les
plus variés. Un de ces objets qui sollicitent ce que Michel de Certeau
qualifiait de bricolage ou de braconnage »[i].
De fait, la saga Star Wars permet très clairement de dépasser les théories qui
envisagent le cinéma comme un « tout-réel » ou un « tout-imaginaire ».
En effet, ce que Star Wars met d’abord en évidence, c’est, une façon de
regarder : on peut observer avec Star Wars comment le cinéma permet de
distinguer le visible du non-visible et, par-là, de reconnaître les limites
idéologiques de la perception d’une certaine époque. Ensuite, il révèle des
zones de sensibilité, des questions, des attentes, des inquiétudes, en
apparence absolument secondaire, dont la réapparition systématique d’un film à
l’autre souligne l’importance. Enfin, la saga propose diverses interprétations
de la société et des rapports qui s’y développent ; sous couvert d’une
analogie avec le monde sensible, qui le fait souvent prendre pour un témoin
fidèle, elle révèle notre société comme « représentable » à un moment
donné de son histoire. C’est en arrière-plan de ce point de vue, que l’on
retrouve une conception institutionnelle du cinéma, c’est-à-dire qu’il convient
avant toute chose de l’analyser comme relevant d’une construction par laquelle,
à une époque donnée, comme l’écrit le sociologue Pierre Sorlin, « il capte
un fragment du monde extérieur, le réorganise, lui donne une cohérence et
produit à partir du continuum qu’est l’univers sensible, un objet fini, abouti,
discontinu et transmissible »[ii].
Tout
comme ses personnages qui se questionnent plus sur un « qui-être ? »
qu’un « qui suis-je ? » éprouvant à l’image d’« Anakin
Vador » ou plus encore du « Stormtrooper Finn » les multiples
allers-retours qui jalonnent leur chemin de vie entre côté clair et côté
obscur, la saga Star Wars est marquée par un stupéfiant mélange de facilités et
d’extrêmes subtilités : elle nous offre à tous un parcours de la
reconnaissance, car on peut tous, dans un premier temps, y accéder rapidement,
sans obstacle puis, dans un second temps, prendre un plaisir infini à nous
égarer dans son enchevêtrement luxuriant de maldonnes, de confusions,
d’antinomies, de cafouillis et retours en spiritualités qui ressemblent tant à
nos vies[iii].
C’est d’ailleurs là que se trouve la véritable revanche de Dark Vador, dans le "réveil de la force" que les sciences sociales ont pu prendre en considérant
enfin que les grandes œuvres du cinéma populaire et en l’occurrence l’œuvre
singulière que constitue la saga Star Wars est bel et bien un objet poétique et
scientifique singulier dans lequel notre société se met en scène et se montre,
un accès ouvert sur l’univers imaginaire des réalisateurs en lien souvent
profond avec celui — émaillé de compétences et d’attentes singulières — de leurs
publics.
Libellés :
Anakin ou Padmé,
BB-8,
C-3PO,
Dark Vador,
Ethis,
Finn,
Han Solo,
Jullier,
Leia,
Lucas,
Luke,
Obiwan,
Rey,
sociologie,
Sorlin,
Star Wars,
Yoda
02 décembre 2015
LE CINÉMA PRÈS DE LA VIE. Prises de vue sociologiques sur le spectateur du XXIe siècle... (Nouvel ouvrage publié chez Demopolis)
«Nous voyons les choses comme nous sommes, pas comme elles sont.» (Léo Calvin Rosten)
En un peu plus d’un siècle, le cinéma est devenu sans conteste bien plus qu’une usine à fabriquer des rêves. Le cinéma façonne nos attitudes, nos comportements, nos manières d’être, voire d’être ensemble. Les larmes qu’il fait couler de nos yeux nous préparent aux séparations ou aux disparitions que nous craignons ou nous font nous remémorer celles que nous avons vécues. Tous nos baisers, eux, sont aujourd’hui des baisers de cinéma. Nos héros sur pellicule inspirent souvent nos gestes et nos répliques courageuses ou du moins, ceux qu’il nous plairait d’avoir. Même nos premiers Disney nous aident à prendre conscience très tôt de ce sentiment — l’empathie — si essentiel pour nous permettre de vivre au milieu d’autres qui nous ressemblent souvent parce qu’ils ont vu le même film que nous. C’est pourquoi le cinéma près de la vie est un livre de sociologie par nature et c’est aussi pourquoi il est nécessaire de rappeler que les événements relatés ici se sont vraiment déroulés et que les personnes décrites ont toutes existé, même si quelquefois ces dernières semblent avoir quelque(s) ressemblance(s) avec des personnages imaginaires qui, comme le cinéma, nous aident —ainsi que l’écrit Stanley Cavell — à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe…
* * *
INTRODUCTION (extrait)
On ne sait pas très bien s’il s’agit d’une
rumeur, d’une information véritable propice à se répandre sur le net ou d’une
anecdote insolite propre à interpeller l’imaginaire de ceux à qui on la
raconte. Le fait est que, depuis quelques années, s’est remise à circuler
l’histoire selon laquelle, en 1915, Charlie Chaplin se serait amusé à se
présenter, déguisé, mais incognito, à un concours de sosies de Charlot organisé
dans un théâtre de San Francisco et qu’il serait arrivé troisième sans parvenir
à se faire sélectionner pour la finale. Comme pour renforcer l’authenticité de
l’histoire en question, on l’enrichit parfois de détails prétendant qu’elle
aurait été rapportée par l’intéressé lui-même à un journaliste du Chicago Herald à qui il aurait d’ailleurs
confié qu’il aurait tenté d’aider les autres participants à mieux se déplacer
pour imiter son Tramp, le fameux
personnage de vagabond qu’il a créé. Désormais, ce sont moult versions de
l’histoire qui se propagent la situant à Monte-Carlo, en Suisse ou à Londres et
variant également sur le classement réel de Charlie Chaplin à qui l’on aurait
décerné la deuxième, la cinquième ou la vingt-septième place. Il a fallu, en
réalité, très peu de temps pour que cette histoire de Charlot se mette à
fonctionner comme une sorte de petit mythe contemporain. N’ayant pas d’auteur
véritablement identifié, ne possédant que de maigres traces de références
écrites dans une ancienne édition du Chicago
Herald, elle fait partie de ces histoires que les gens se racontent, se répètent,
transforment au fur et à mesure de ses répétitions successives.
D’évidence, on prend autant de plaisir à
raconter ce récit qu’à se le faire raconter. Cette composante du plaisir
constitue en soi une part indéniable de ce qui fait « mythe » ici, car
si plaisir il y a, c’est qu’en réalité cette histoire nous dit plus que son
simple aspect évocateur. Elle nous dévoile quelque chose de nous-mêmes, de
notre relation avec le réel, le visible, l’illusion, l’apparence et de manière
plus générale avec l’univers symbolique des représentations que notre XXe
siècle a façonné, entre autres, grâce à l’art cinématographique. Le cinéma nous
apprend à nous figurer des individus, des personnages, des incarnations qui
occupent notre esprit de manière parfois plus familière encore que les visages
de nos proches. Aussi, lorsqu’on pense « Charlot », c’est bien une
moustache surmontée d’un chapeau melon qui nous vient spontanément à l’esprit,
première image à laquelle s’ajoutent les mouvements dodelinant d’un petit
monsieur, canne tournoyante en main façon hélice latérale. Le cinéma nous permet
de saisir selon quelles modalités nous créons de la pertinence dans ce(ux) que
l’on regarde, par quelle aspérité on attrape l’altérité, le différent, comment
on se les approprie. Mais cela ne suffit pas pour comprendre les raisons pour
lesquelles l’histoire du concours de sosies de
Charlot revêt bel et bien une dimension mythologique. Cette dimension tient avant tout aux
nombreuses questions quasi éthologiques que l’anecdote suscite au moment précis
où émerge le plaisir de sa narration : pourquoi, nous humains,
considérons-nous que le fait de tenter d’imiter quelqu’un relève d’un véritable
jeu social ? À l’aide de quels éléments qualifions-nous une bonne imitation et disqualifions-nous
une mauvaise imitation ?
Pourquoi sommes-nous susceptibles de classer un quidam comme meilleur imitateur
de Charlot que Charlot en personne ? Que prêtons-nous à ce gagnant-là
que nous ne prêtons pas au Charlot original ? Qu’est-ce que signifie, dans
une société où les représentations sont reproductibles et déclinables à
l’infini, le sens même de l’original ? Comment définir cette curieuse
jouissance que nous procure le fait de voir perdre Charlie Chaplin à un
concours d’imitation de « son » Charlot ? Pourquoi mettons-nous
tant d’efforts, à coup de détails ajoutés et transpositions diverses, afin de
rendre cette histoire crédible ? Pourquoi y croyons-nous d’ailleurs avec
tellement d’allégresse ? Quelle est cette part « imitable » que
nous percevons de « l’autre » ? Est-ce une part de
« l’autre en nous » ou bien de « nous
en l’autre » ? N’est-ce pas, au reste, la première vertu du
cinéma comme de tous les dispositifs de représentation dans lesquelles nous
nous reconnaissons, que de nous autoriser à entrapercevoir notre part
« commune », intime et sociale, dans ces instants si singuliers où
l’art, ce merveilleux, se met en tension avec la vie ?
C’est dans notre relation effective avec les représentations du monde auxquelles nous sommes confrontés que nous nous forgeons ce que le philosophe français Charles Lalo désignait comme notre conscience esthétique. Reprenant là le chemin emprunté avant lui par beaucoup d’esthéticiens allemands du XIXe siècle, il s’est efforcé de démontrer combien notre vie esthétique est tout entière le produit de notre capacité à nourrir notre « sympathie symbolique », notre Einfühlung avec cette communauté qui, par-delà la famille et les proches dont nous partageons la fatalité du destin social, s’édifie dans un état d’esprit similaire face aux œuvres d’art, aux faits culturels, politiques et moraux. Pour Charles Lalo, c’est parce que nous possédons cette conscience esthétique que nous sommes en mesure de nous engager dans la reconnaissance, voire dans la défense de valeurs esthétiques à proprement parler et ce, parce que l’art nous permet d’accéder à un niveau de représentations qui nous présente une « organisation réfléchie ou volontaire de la vie » avec laquelle nous pouvons être ou n’être pas en accord : établir une valeur dans notre conscience réfléchie, c’est reconstituer par des abstractions les éléments séparés d’une énergie ou d’une action concrète dans un impératif conscient d’une « synthèse qui a pour caractère essentiel d’acquérir précisément cette valeur ». Le philosophe poursuit en expliquant que nos valeurs humaines, parce qu’elles sont le résultat de synthèses réfléchies, se situent toujours entre deux formes, deux pôles : elles oscillent entre notre conception du normal et notre conception de l’idéal, telles qu’elles peuvent être envisagées chez chacun de nous. Les débats à propos du normal et de l’idéal qui travaillent la pensée de Charles Lalo lui sont très contemporains et occupent une place prépondérante dans bon nombre d’approches scientifiques de son époque. Ainsi, juste après l’invention de la photographie, voit-on dans ce très bel outil un moyen de spéculer sur ce qu’est, par exemple, un visage harmonieux en tentant notamment de comprendre si l’idée de « canon de beauté » peut revêtir un sens concret dans notre perception du monde. C’est dans cette perspective que s’est tenu le congrès international d’esthétique de 1913, où certains chercheurs comme Treu, dans la lignée d’Herckenrath, tentèrent de démontrer que, pris à part, « chacun des soldats d’une compagnie, et même le plus beau, ou la plus gracieuse des étudiantes d’une université, a moins de valeur esthétique que le type moyen qui résulte de la superposition photographique de toutes les divergences individuelles de ces soldats ou de ces étudiantes ». Ce qui est entendu ici comme le maxima de la « valeur esthétique » d’un visage équivaut à ce qui est perçu par le plus grand nombre comme le plus attrayant et le plus attrayant et n’est autre qu’un visage virtuel résultant d’une moyenne faite de la combinaison photographique de toute une série de visages réels. Seul problème, l’homme ou la femme issus de ce montage n’existent pas et c’est une norme inventée qui incarne, en conséquence, une valeur idéale : cela peut paraître, dans les faits, quelque peu paradoxal. On appréhende néanmoins grâce à cet exemple que le normal s’adosse au réel alors que l’idéal renvoie, pour sa part, à un virtuel réifié. Et l’on comprend dès lors qu’un inconnu bien grimé puisse se trouver dans de bien meilleures dispositions pour donner le change à un jury de sosies que l’authentique Charlie Chaplin. Les membres de ce jury sont avant tout sensibles à cette perfection au rabais qu’ils se sont collectivement fabriqués : elle équivaut à une sorte de Charlot idéal avec lequel le véritable Charlie Chaplin ne saurait rivaliser, ne pouvant assumer que les traits du Charlot « normal ». Reste que de l’idéal au normal et du normal à l’idéal, c’est toute notre relation entre nos représentations du monde et la vie qui se rejoue et n’a de cesse de se reconstruire au gré de l’évolution des processus artistiques de représentation eux-mêmes. Au regard de l’ensemble des processus de représentation du monde, le cinéma — dans sa manière de montrer les personnages qu’il créée, grâce aux intrigues dont il parvient à poser le début et la fin, par sa possibilité d’être diffusé auprès d’un public mondialisé — occupe une place, tant qualitative que quantitative, sans précédent en ce qui concerne sa faculté populaire à idéaliser la vie...
À retrouver et à suivre donc, avec ce nouvel ouvrage sorti le 29 octobre 2015 et édité par Démopolis. On peut le commander sur Amazon, sur le site de la Fnac, sur le site de Cultura ou sur celui de l'Espace culturel Leclerc.
Libellés :
Charles Lalo,
Charlie Chaplin,
Charlot,
Einfühlung,
Emmanuel Ethis,
Herckenrath,
Introduction,
Le cinéma près de la vie,
Léo Calvin Rosten,
sociologie,
Sosie,
Treu
28 novembre 2015
PATRICK COHEN ET LA REINE DES NEIGES ou la condescendance au bord de l’âme matinale
Sinistre chronique de Patrick Cohen en ce matin du 13 mars 2014 à 7 h 35 sur France Inter. Le journaliste qui a déchiré sa carte
de presse en guise de solidarité avec la chroniqueuse Pascale Clark voici
quelques jours a décidé de prendre pour cible ce matin la nouvelle selon
laquelle la firme Disney préparerait une suite à La Reine des Neiges. C’est vrai La
Reine des Neiges est le plus grand succès au box-office de tous les films
Disney. C’est vrai les textes et les chansons sont déclinés dans toutes les
langues. C’est vrai toutes les voix Disney, partout dans le monde se
ressemblent. C’est vrai que le succès d’un tel film ne peut se faire que parce
que sa diffusion est planétaire. C’est vrai que les films Disney engendrent
lorsqu’ils marchent si bien une vente de produits dérivés tout à fait
exceptionnelle. Tout cela est vrai*. Et Patrick Cohen de se lancer dans un
réquisitoire sur la mondialisation « à la sauce Disney », une sauce
qu’il décrit comme insipide avec la condescendance dont savent si bien faire
preuve les journalistes germanopratins les plus étroits d’esprit. L’analyse de
Patrick Cohen s’arrêtera là fustigeant en douceur l’idée qu’on fasse du projet
de la suite de La Reine des Neiges et
des quatre points d’action gagnés en bourse par la firme Disney depuis cette
annonce une actualité importante avec en creux, bien entendu, un jugement
implacable de la part du journaliste sur les désastres culturels de la
mondialisation.
De tentative de comprendre pourquoi un tel succès :
aucune ! Les familles qui sont allées voir La Reine des Neiges et en ont fait le succès ont dû être blessées
par le mépris affiché de Patrick Cohen qui, non content de faire partager son
jugement altier à l’emporte-pièce, ridiculise les publics de ce film par la
même occasion avec des papas et des mamans bien embêtés pour expliquer à leurs
enfants interrogateurs ce que signifient les sous-entendus arrogants du monsieur de la radio à propos de leur
film préféré. C’est vrai, comprendre les succès planétaires de Disney, de
Michael Jackson, de Titanic, des
films d’Hitchcock, de l’art pictural, de l’opéra, de Star Wars, du Hobbit ou d’House of Cards ou de la diffusion
stabilisée de la figure du Père Noel qui fonctionnent sur un marché mondial n’a
rien d’évident. Car tout ce dont on parle là n’existe que par une diffusion et
des marchés économiquement mondialisés. Mais nous parlons bien d’objets
culturels, pas de produits commerciaux tellement appauvris qu’ils auraient pour
ambition de se substituer aux cultures "locales" pour employer le qualificatif cher à
l’anthropologue Cliffort Geertz, mais bien de formes qui se marient aux
cultures du monde pour tenter de répondre à des questions, des esthétiques, des
valeurs positives qui sont aptes à circuler et à être partagées par tous.
Encore faut-il s’interroger sur ce dernier point.
La Reine des Neiges
est initialement un conte de Hans Christian Andersen (1844) comme bon nombre de récits réinventés
par Disney. Il est d’une complexité redoutable pour faire réfléchir à ce que
représente l’amour véritable, l’amour fraternel, les dérives du pouvoir, le
poids des responsabilités lorsqu’il s’agit de l’exercer avec sagesse,… Un tel
film permet à toutes les générations et tous les pays qui s’y frottent de
sortir du film en partageant ces questions. Longtemps Georges Dumézil a
travaillé sur la circulation des mythes indo-européens et leurs transpositions,
Lévi-Strauss sur les invariants culturels et tout ce qu’ils permettaient comme
potentiel partage entre les peuples du monde entier. La Reine des Neiges est un film d’une subtilité rare qui, de plus,
est devenu un succès populaire. Et plutôt que d’entendre des voix qui chantent
apparemment partout la même chanson à « la sauce Disney », le si
cultivé Patrick Cohen devrait mieux tendre son oreille comparatiste : si
le son est le même, les mots, eux n’ont rien à voir. Quel grand écart en effet
entre le refrain anglais « Let It Go » et le refrain français
« Libérée, délivrée » ! Rien à voir dans la façon même de parler
d’un pouvoir que l’on peut exercer sans contrainte lorsqu’on s’éloigne du
peuple à qui l’on risque de faire mal si on l’exerçait en sa présence puisque
tel est le propos du film. Oui, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, cher
Patrick Cohen, les enfants adorent se projeter dans des récits plus tortueux que
ce qu’ils laissent à penser au premier abord pour se les approprier et en faire
quelque chose à eux de souvent bien plus compliqué encore. Patrick Cohen, vous
n’êtes malheureusement plus un enfant, trop grand, beaucoup trop grand,
vraiment trop grand pour comprendre tout cela à la tête de la première matinale
radiophonique de France. C’est dommage, c’est même un peu triste à vrai dire et
mon vœu le plus cher est que nous puissions partager cela un jour, en parler
simplement. Ce jour-là, je vous inviterai à faire vibrer à votre tour cette
jolie ritournelle autant agaçante qu’enivrante et, je vous le promets, vous
pourrez jouir vous aussi de vous sentir, à coup sûr enfin « libéré, délivré »…
Une version de ce texte a été publiée dans le Plus de l'Obs. Retrouvez là en [cliquant ici]
* Cf. l'analyse de Frédéric Gimello-Mesplomb en cliquant sur le lien [tout est vrai]
Inscription à :
Articles (Atom)








