31 janvier 2015

DE L'URGENCE DE S ‘ANCRER ENFIN DANS LE XXIe siècle grâce à nos universités, ultimes fabriques d’avenirs

La mise en fiction de certains faits historiques nous aide souvent à prendre le champ nécessaire pour comprendre rétrospectivement comment, seule, la conjugaison d’événements sociaux, de mutations technologiques, d’aspirations politiques ancrées et non encore réalisées, permettent de passer d’une époque à une autre, de construire une nouvelle modernité. Ainsi la remarquable série Downton Abbey de Julian Fellowes montre-t-elle comment juste après la Guerre 1914-1918, en Angleterre comme en France et en Allemagne, nous sommes entrés véritablement dans le XXe siècle, avec l’invention du téléphone, de nouveaux métiers comme la dactylographie ou la sténographie permettant aux femmes de s’affranchir de leur domesticité et de revendiquer leur droit de vote, avec les effets collatéraux du naufrage du Titanic réputé pourtant insubmersible,  avec la mise en place d’écoles d’ingénieurs et de lieux de recherche fédérateurs, avec la revisitation par le peuple et la nouvelle bourgeoisie de l’imposition des valeurs portées par les représentants de l’ancienne noblesse. Ce qui a façonné le «mental» du XXe siècle repose de façon cardinale sur l’appropriation progressive des conséquences sociales diffuses de ces faits qui se sont croisés à l’intersection de la sortie de cette première Guerre Mondiale, guerre qui était avant tout le résultat objectif d’une crise générale d’une société encore édifiée à l’aune du XVIIIe. En transposant aujourd’hui les questions que nous laisse entrevoir la mise en fiction de Downton Abbey, on comprend que les crises financières, idéologiques, politiques et sociales dans lesquelles nous sommes plongés ne nous ont pas encore permis de tourner la page de tout ce qui nous attache encore au «mental» de notre vieux XXe siècle. Et pour cause, nous n’avons pas encore forgé collectivement un projet politique stratégique qui s’impose presque de lui-même lorsqu’un pays doit se reconstruire après une guerre, mais qui peine à se mettre en œuvre lorsqu’une société tient avant tout à perpétrer ce qu’elle suppose être ses acquis et ses avantages sociaux, qu’il s’agisse de ceux des élites comme de ceux des moins favorisés. Le véritable problème est d’ordre sociologique car les acquis et les avantages sociaux sont surtout devenus des acquis et des avantages catégoriels. Au reste, rien d’étonnant dans une société où nos élites, non sans cynisme, ont dévoyés les valeurs républicaines de l’égalité, de la liberté et de la fraternité pour séparer méticuleusement leur “progéniture” du reste de la société en leur conférant des privilèges de filiation via notamment les modalités de sélection des lieux de formation qui leur sont majoritairement réservés, des lieux hypocritement drapés du voile d’une apparente méritocratie. C’est bien cette illusion méritocratique qu’il faudrait d’ailleurs analyser finement pour comprendre les contours et les limites contemporaines de ce système entretenu à grands frais dans ses logiques les plus archaïques. 

En France, cette fin du mois de mai 2014 voit converger des chiffres qui ne sont plus des symptômes mais des preuves avérées de la crise globale que nous traversons : chômage en hausse, augmentation des votes extrêmes, multiplication des foyers d’épidémie de gale, éducation du primaire au lycée en berne, construction du logement étudiant en retard de vingt ans,… Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les jeunes vont jusqu’à incorporer l’idée qu’ils évolueront dans un monde où leur situation générale sera, de fait, moins bonne que celle de la génération qui les a précédé. L’ascenseur social n’est pas en panne, il ne fait en réalité que descendre. Pourtant le fait qui, plus que tout autre, devrait retenir notre attention ces jours-ci pour nous faire comprendre la nécessité de penser sans attendre notre XXIe siècle passera sans nul doute très vite à la trappe de l’actualité alors même qu’il devrait résonner comme un ultime signal : en effet, après avoir déjà commis quelques saccages dans leur école en 2010, des étudiants d’HEC viennent à nouveau de vandaliser leur école. On a affaire ici à un événement qui va bien au-delà d’un simple fait divers. On le sait, selon nombre de classements, HEC arrive en tête des grandes écoles de commerce en France et possède une solide réputation internationale. Alors pourquoi, lors d’une fête, des étudiants réputés triés sur le volet décident-ils de détruire le campus qui est censé les faire réussir et les inscrire durablement dans les clubs les plus élitaires qui soient ? Et si la jeunesse promise à avenir sans nuage – au fond – refusait-elle d’elle même sans trop savoir pourquoi ni comment l’exprimer cette destinée dans laquelle leurs aînés souhaitent la confiner. Lorsque «La crème de la crème» pour reprendre le titre éponyme du récent film de Kim Chapiron, la nouvelle génération promise à occuper les meilleurs postes stratégiques doute à ce point d’elle-même, c’est bien le glas de tous les archaïques de nos modes de transmission qui résonne. Se projeter dans l’avenir suppose d’abord de rêver à un avenir collectif en déposant nos promesses d’avenirs dans notre appareil de transformation d’enseignement supérieur et de recherche qui n’a de cesse de se réformer sans réellement s’imposer dans nos têtes comme le plus beau lieu de fabrique de futurs. C’est un presque un paradoxe. À croire que les réformes successives et pourtant pour partie nécessaires que subissent notamment les universités seraient pensées sans objectif ni projet. Beaucoup sont ceux qui sont prêts à le croire, à commencer par certains de nos médias qui, complaisants avec les «grandes écoles», semblent souvent renvoyer d’une année à l’autre les mêmes copiés-collés d’une représentation terne, fatiguée, incroyablement triste de nos universités. Lorsqu’on interroge les journalistes eux-mêmes, certains admettent d’ailleurs en coulisse que leur rédaction ne prend pas les sujets positifs, car ceux-ci sont bien moins « vendeurs ». C’est donc là que nous sommes rendus, à nous délecter que de représentations dépressives, à considérer que sont moins vendeurs des sujets sur une jeunesse exaltante, sur des découvertes scientifiques qui nous permettent de nous dépasser, sur la fierté de voir nos enfants réussir ensemble ? Si c’est une réalité, elle traduit dans les faits quelque chose d’assez malsain, ce qu’avait d’ailleurs fort bien décrit en son temps le sociologue Siegfried Kracauer lorsqu’il constatait qu’en 1929, dans l’Allemagne en crise, les publics se précipitaient dans les cinémas pour y voir des films plus sombres encore que ce qu’ils vivaient afin se doper au malheur, s’imaginant ainsi mieux dotés que ce dont ils n’étaient encore que spectateurs. Mauvais signe qui a aboutit à la structuration d’un des pires régimes politiques que l’humanité a connu, ce qui devrait, en temps de recrudescence de peste brune, nous faire plus que réfléchir. 

Revenons à nous. En effet, il est urgent d’affirmer collectivement que le devenir de nos universités devrait s’écrire comme une Success Story permanente et que les réformes qui structurent l’enseignement supérieur et la recherche ont bien pour projet majeur et magistral de rassembler nos étudiants, nos enseignants, nos chercheurs plutôt que de les séparer en institutions trieuses et en querelles stériles de légitimité : rassembler les filières dites d’élites et celles où l’on forme à l’esprit critique, les formations professionnalisantes et les centres de recherches, nos réformes doivent continuer à porter ceux qui en sont les acteurs pour imaginer et partager ce beau projet commun de former notre jeunesse enfin réunie le temps de ses études supérieures. Le lieu de formation et de recherche lisible et visible sur le plan international et européen porte bien le nom d’université et l’université de demain doit être en nature et en finalité celle où l’on formera ensemble des élites ouvertes et généreuses, des professionnels de tous niveaux de formation, des intellectuels et des artistes qui osent penser le monde, des chercheurs inspirés par tous ceux qui les ont entouré au moment de leurs études, des lieux de formation tout au long de la vie. C’est là le premier défi qui nous ancrera véritablement dans le XXIe siècle désormais tant attendu. Ce défi est le premier que nous devrions relever car il faut être convaincu que toutes les mutations sociales et culturelles se subsument sous ce défi-là, un défi qui a quelque chose d’ultime. Le manquer reviendrait à s’enfermer définitivement dans l’idée qu’aucune voie d’avenir ne pourra prétendre être une voie de progrès global. Le réussir, c’est nous entrainer dans un mouvement global vers une reprise de confiance utile et une reconnaissance nécessaire vis à vis des générations présentes et à venir pour leur permettre une destinée plus belle que la nôtre inspirée avant tout par une transmission sociétale partagée, fraternelle, égalitaire et généreuse. 

20 janvier 2015

LE CULTE DE LA CULTURE : les classes moyennes et la culture

Comment définiriez-vous les classes moyennes ?
La première définition est simple : les classes moyennes sont celles qui relèvent d’un certain niveau d’imposition défini par les revenus. Dans cette catégorie, on trouve aussi bien des professions intermédiaires, des employés et même une partie des cadres. Ou bien on peut aussi définir les classes moyennes par ce qu’elles ne sont pas : ni la frange la plus riche, ni la frange la plus pauvre de la population…C’est un ensemble flou et finalement attrape-tout. Or en tant que sociologue, je m’intéresse aux modes de vie, ce qui me semble une façon plus intéressante « d’entrer » dans la question. L’attachement aux loisirs et le niveau de diplômes rentrent en ligne de compte et on devient de fait plus fin dans son analyse.

Quels seraient les marqueurs culturels liés aux classes moyennes ?
Dans « La préparation du roman », un très beau cours dispensé au Collège de France, Roland Barthes dit cette phrase : « Ils laisseront la culture aux classes moyennes ». La formulation peut apparaître condescendante au premier abord mais il est important de s’arrêter dessus. Ce sont justement dans les classes moyennes que nous allons trouver le plus d’ « agitation culturelle ». C’est là où tout se passe, où la création est repérée et repérable. Les classes moyennes sont consommatrices de culture. Elles confirment les tendances et parfois les lancent. Contrairement aux idées reçues, ses membres ne sont pas des suiveurs.  Leur identité passe par des choix culturels.

Vous parliez de Roland Barthes. Justement, dans « Mythologies », il semble se moquer de certains référents culturels qui parlent aux classes moyennes : l’acteur photographié chez Harcourt, Minou Drouet...
Plus que de la moquerie, je parlerais d’ironie.  Il évoque la mythologie moderne de l’homme moderne, cet accès aux choses auxquelles les classes moyennes aspirent et qui sont transmises hors modèle scolaire. C’est la logique même de démocratisation. Pierre Bourdieu, lui, parlait de la « bonne volonté culturelle » des classes moyennes. Je ne fais pas partie de ces sociologues qui se plaisent à mettre à mal sa pensée, car je pense que ceux qui vont au théâtre ou au cinéma font preuve d’une réelle sincérité. Ils ne le font simplement pas pour se « positionner » socialement. Et on ne peut pas leur donner n’importe quoi à voir ou à lire.

C’est pourtant un préjugé qui a la peau dure…
Prenons un exemple. Les professionnels se plaignent du tassement de la fréquentation des salles de cinéma. Mais parce que les « fabricants » de culture traitent mal leur public.  Si « Intouchables » a remporté un tel succès, c’est parce que ce film, porté par un beau scénario était aussi empreint de valeurs fortes. Proposer un « Intouchables 2 » serait une hérésie et les spectateurs ne seraient certainement pas dupes. Passé un certain âge, nous savons revendiquer nos choix. Nous souhaitons exister à travers ce que nous aimons. Et les gens savent très bien ce à quoi ils ont à faire.

Justement, le cinéma n’est-il pas le medium culturel d’excellence pour les classes moyennes ?
A mon sens, c’est en tous les cas le plus bel instrument de démocratisation culturelle. D’abord parce qu’il est à un prix qui convient à tout le monde. Dès les années 30-35, on y met en scène des récits grandioses tirés de la littérature ou de la mythologie. Surtout, le 7ème Art met l’art de l’acteur à la portée de tous. Avec les Fairbanks, Pickford, Chaplin, la figure du « grand comédien » s’impose dans l’inconscient collectif et donne des normes de ce qu’est un « grand acteur ». Et aujourd’hui, quand vous voyez que les cinémas proposant la retransmission de l’ouverture de la saison au Metropolitan Opera font salle comble, on peut se dire que cette dimension de propagation de la culture ne s’est pas perdue en route.

Concernant le théâtre, il y a les établissements publics et privés. Les classes moyennes ont-elles une préférence ?
Non, elles se partagent entre les deux. Le théâtre public va être un théâtre de formation, d’éducation artistique avec la présentation d’œuvres exigeantes. Le privé va plutôt être le lieu du délassement, plus « routinisé » : on y va pour voir des « effets » attendus par le spectateur. S’ils n’y sont pas, il y a déception. Mais si l’objet n’est pas le même, dans les deux cas, le plaisir ressenti est identique.

On parle souvent des Trente Glorieuses comme l’âge d’or des classes moyennes. C’est également la période où la culture de masse se développe avec l’apparition du transistor, du Livre de Poche, l’émergence de grands festivals populaires. Voyez-vous une corrélation entre les deux ?
Effectivement, les Trente Glorieuses vont affirmer et confirmer ce qu’on pouvait attendre de cette « culture de masse ». Malraux en a été un des ingénieurs avec la fondation de Maisons de la Culture ou la création du label « Art et essai » pour le cinéma. Mais le mouvement avait débuté en amont. Avec les congés payés de 1936 se pose la question de l’occupation du temps libre. Et comment utiliser ce temps pour l’éducation populaire. Ce à quoi le sociologue Joffre Dumazedier répondait par les « 3 D » : il montrait que ce temps disponible n’était pas qu’une simple récupération sur le temps de travail mais qu’il permettait délassement, divertissement et développement.  Ce n’est pas un hasard si Jean Vilar installe son Festival à Avignon, une ville qui se trouve sur la route des vacances… Attention toutefois: Les Trente Glorieuses impulsent un mouvement mais des différences subsistent. « Mon oncle » de Jacques Tati le montre bien. Dans cette France des années 50, se téléscopent l’ancienne classe moyenne, celle incarnée par Tati lui-même, celle des fortif’ ou de la proche banlieue. Et la nouvelle classe moyenne avide de progrès et représentée par la sœur dans le film. Ces deux-là vont finalement se rassembler pour regarder la télévision.

Justement, la télévision a été un vrai passeur de culture. On pense aux grandes fictions de l’ORTF, aux émissions littéraires de Dumayet et Desgraupes…
Effectivement, la télévision a été un vrai moyen d’appropriation de la culture. Et l’ORTF a joué un vrai rôle de démocratisation. Si vous regardez des archives sur le site de l’INA avec des programmes comme « Monsieur Cinéma » ou « Lecture pour tous », de Desgraupes et Dumayet, vous verrez combien la langue est riche. Les journalistes y emploient un vocabulaire élargi qui permet pourtant à tous d’avoir une compréhension des choses. Prenons l’exemple du feuilleton Belphégor : vous imaginez ? Juliette Gréco, le Louvre, un héros mystérieux. On est loin du fantôme de supermarché ! Cette télévision avait pour vocation de faire partager le beau. Aussi, je trouve cela plutôt rassurant quand je vois qu’Aurélie Filippetti, la ministre de la Culture parle d’exigence culturelle et s’élève contre la diffusion, sur des chaînes publiques, de programmes de « scripted-reality ».

Vous parlez d’Aurélie Filipetti. Or c’est la première fois depuis longtemps qu’on a justement une Ministre de la Culture issue des classes moyennes… Les précédents –Mitterrand, Albanel, Donnedieu de Vabres- provenaient de la bourgeoisie.
À mes yeux, elle représente l’une des figures les moins attendues sur l’échiquier politique. Elle est la porte-parole de la jeunesse, d’une aspiration des classes moyennes à avoir le meilleur sur le plan artistique et culturel. Alors que le ministère de Frédéric Mitterand n’était au service que de lui-même, il me semble qu’elle a compris qu’il fallait que nous nous ressaisissions pour mettre en place de véritables collectifs autour des arts et de la culture et faire rayonner la culture française.

Il y a deux sortes d’établissements dont nous n’avons pas parlé et qui, pourtant, sont très importants dans la diffusion de la culture chez les classes moyennes : la bibliothèque et le conservatoire.
En effet, ils constituent tous deux des lieux de culture et de formation. Ils offrent une vision du potentiel culturel auquel on a à faire. En pénétrant dans une bibliothèque, on fait l’expérience physique d’une entrée dans la culture. Nous nous situons de façon concrète au milieu de livres et prenons conscience de façon tangible de tous les savoirs que renferme l’endroit. Au conservatoire, on passe de l’auditeur à l’acteur. On stimule la création et l’ouverture d’esprit. 
C’est ici que naissent les créateurs de demain. Et je crois que cela véhicule une idée d’importance quant à l’éducation artistique. Ces lieux rappellent à ceux qui les fréquentent que la culture n’est pas seulement l’affaire d’une élite qui en hériterait «naturellement». Mais qu’elle est avant tout question de transmission. Et que chacun y a droit.

[On retrouvera cet entretien dans l'intégralité du dossier consacré à la culture et aux classes moyennes dans le magazine Muze n°77 octobre/novembre/décembre 2014]

16 janvier 2015

POUR PIERRE-LOUIS SUET, notre doyen, notre ami, un hommage...

Pierre-Louis Suet entouré de sa fille Eve-Marie et de son fils Arnaud le jour de la remise de ses Palmes académiques




Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Tu es mon plus vieil ami ici et je te dois une grande partie de ce que je suis. Celle de m’avoir offert mon premier cours à l’université d’Avignon après avoir été mon professeur. Et quel professeur, celui qui concilie la culture humaniste avec le talent qu’il faut pour nous rappeler que l’imagination doit aussi arriver à l’heure et qu’elle ne souffre aucun retard. Comme je te l’ai dit lorsque tu m’as fait l’honneur de te remettre les palmes académiques, tu sais offrir à chacun d’entre nous l’une des choses les plus précieuses qui soit car tu sais nous donner confiance en nous, alors même que nous sommes maladroits et que nous le savons, tu nous montres que tu es fier de nous, alors même qu’on ne mérite pas toujours cette fierté, tu nous apprends le courage d’être là chaque jour pour nous rappeler avec force que nous sommes là par vocation et que nous devons mériter notre place, pour nos jeunes, pour nos étudiants dont tu es si fier, nos étudiants dont tu parles si longtemps après qu’ils nous aient quitté pour vanter leurs mérites et leurs talents. Tu te souviens de tous. Tu es toi aussi un homme de talent, tu as tous les talents, manuels, intellectuels, spirituels, le sens de la réplique bien sentie et tu sais aussi nous apprendre à tous le courage et mieux que le courage encore, le fait de nous dire à tous, de ne jamais nous décourager.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
Il est important que je te dise que ce qui nous amène souvent à nous surpasser lorsqu’on a la chance de croiser ton chemin, c’est la peur de te décevoir. On en parle tous si souvent entre nous : ne pas décevoir Pierre-Louis. On dit de certaines personnes qu’elles sont « entières » pour signifier qu’elles sont droites, intègres, passionnées, qu’elles ont des valeurs indéfectibles, solides, imparables. Je crois que tu te reconnaitras dans ce mot «entier», Cher Pierre-Louis, et dans ces qualités suprêmes dont tu es habité que sont celles de la loyauté et de la fidélité : fidèle à Chantal qui est autant ton amour que ton amoureuse, à tes enfants, à ton petit fils dont tu étais si fier de me montrer les premières photos, à ta maman, à ta famille, à tes valeurs, à tes étudiants, à ton équipe, à ton département, à ta faculté, à tous les personnels que tu côtoyais, fidèle à tes principes, à ton caractère bien trempé, à ton métier, à ton université, à ta ville, à Laroue, à Saint-Cloud, à ta jeunesse, à tes amis, fidèle à la vie que tu aimais tant, que tu voulais parfaite, pleine, fidèle à cette volonté de relever tous les défis, les plus improbables, les plus incroyables,… Il y a une expression que j’aime beaucoup «fétichiste de l’impossible», je crois qu’elle te va à merveille. Tu fais partie de ces personnes d’exception qui rassurent et dont le regard réchauffe le cœur. C’est un privilège inouï d’être ton ami et de mériter cette amitié fidèle. Et, comme nos étudiants qui parlent si bien de toi l’ont écrit dans le couloir de ta salle de multivision : Pierre-Louis, tu es notre nombre d’or.

Cher Pierre-Louis, Cher Doyen,
En tant que Président de notre université, j’écris régulièrement des messages sur le mail de notre établissement destinés à toute notre communauté universitaire. Il arrive souvent, parfois, que des collègues me répondent. Parfois pas. Toi Pierre-Louis dans les cinq minutes qui suivent chacun de mes messages, tu as toujours été le seul à m’envoyer toujours, toujours, à ton tour un message d’encouragement, de bonne réception, un petit signe, un petit baume pour le cœur et l’âme. Cette semaine, tu ne m’as pas répondu, Pierre-Louis, et pourtant mon mail parlait de toi. Je te jure, Pierre-Louis, je te jure que je me suis surpris à attendre longtemps ta réponse, les yeux rivés sur mon écran… Je sais, nous savons tous ici, que tu mettais un point d’honneur à être ponctuel pour tous à tous tes cours, à tous tes rendez-vous, je voulais te dire, mon ami, que pour une fois, nous aurions tous voulu que tu sois très en retard pour ce rendez-vous que tu nous donnes aujourd’hui. Je voulais te dire encore et encore combien tous, nous t’aimons ici, nous t’admirons et saches bien surtout que nous n’aurons de cesse, Cher Pierre-Louis, de penser à toi et de te remercier.

23 décembre 2014

LE TEMPS DONNÉ AUX SILENCES, l'autre questionnement de l'autre...

Existe-t-il une question — « la » bonne question — qui nous permette d’interroger ce que nous aimons vraiment, ce qui compte pour nous et que nous aimerions partager, voire transmettre à ceux que l’on aime? En répondant à cette question, nous devrions sans doute avoir le sentiment de livrer une part de ce que nous sommes, peut-être même de ce qui nous a façonnés depuis l’enfance, une part de nous à la fois intime et sociale sans cesse réactivée à l’aune de chaque nouvelle expérience culturelle. Quoi qu’il en soit, si elle est bien posée, il est rare que cette question conduise une réponse immédiate, légère et spontanée. En général, celui ou celle qui y répond prend le temps, au mieux d’une courte hésitation, au pire d’une plongée plus longue dans les tréfonds de ce qui semble être sa mémoire, un peu comme si le choix de la réponse serait susceptible d’engager, parfois même de stigmatiser au-delà de la réponse elle-même. Les enquêtes menées en sociologie de la culture ou les sondages qui tentent d’appréhender nos goûts, nos préférences, nos addictions ou nos inclinations culturelles et artistiques ne rendent jamais compte de ces temps plus ou moins longs d’hésitation, de ces moments durant lesquels, en silence, nous menons une introspection de notre imaginaire, cet imaginaire dont Barthes affirme qu’il est, à ce moment précis, « pris en charge par plusieurs masques échelonnés selon la profondeur de la scène ». Un peu démunis devant les temps morts, les silences ou les abstentions, nos questionnaires à visée quantitative ont appris à contourner la non-réponse, en ne prenant en considération que des réponses « pleines », tout comme nos entretiens dits «qualitatifs» se sont, dans le même mouvement, défiés de nombre de nos mutismes ininterprétables, considérant la part, en apparence, la plus « rentable » de nos paroles. 

Pourtant, si l’on s’aventure à demander à quelqu’un pourquoi il hésite, qu’on l’encourage en conséquence à prendre le temps nécessaire avant de répondre et qu’on lui demande au bout du compte ce qu’il a fait durant ce temps-là, on est susceptible de mettre au jour un récit qui singularise autant sa personnalité culturelle que sa faculté à se raconter au travers de goûts et d’appétences dont on mesure seulement alors l’aplomb et l’équilibre. De fait, pour le véritable sociologue, «la» bonne question n’existe que dans les conditions que l’on crée pour la poser et dans le temps que l’on prend pour que se façonne la réponse dès lors qu’elle interpelle bel et bien l’imaginaire de l’individu à qui on la pose, c’est-à-dire qu’elle place celui-ci en situation de médiateur. Ainsi en demandant de but en blanc à un individu « Quel est votre film préféré ? », on le confronte à une sorte de quiz dont la sécheresse des réponses les conduira à une plus grande instabilité dans la durée que si on lui demande « Quel est le film que vous auriez envie de recommander aux personnes qui comptent pour vous ? ». 

La prescription engage de manière plus intense la responsabilité et la personnalité de celui qui est en situation de recommandation et, quand bien même il arrive qu’ici la réponse aux deux questions soit la même qu’elle ne recouvre pas tout à fait la même réalité. Les relations que l’on entretint avec les œuvres d’art et les objets culturels qui comptent pour nous n’ont constitué pour les sciences sociales que d’intérêts pour décrire des comportements et des attitudes relégués à leur part congrue de « pratiques » ou de « fréquentations ». Nos choix culturels apparaissent toujours en creux comme constitutifs de ce que l’on aime et tissent des similitudes de profils avec celles et ceux qui font les mêmes choix que nous, qui se comportent comme nous, c’est-à-dire ceux qui ont pris les mêmes décisions que nous. Ils nous offrent la sensation sociale d’appartenir à une même communauté de spectateurs parfois instituée en « public » dès l’instant où ces spectateurs partagent un horizon d’attentes et de cultures. Que serait un individu qui assisterait à un spectacle de magie en ignorant qu’il existe en occident des hommes et des femmes - les magiciens - dont le métier est de créer l’illusion à finalité de divertissement ? Il ne saurait ni interpréter ce qu’il voit, ni comprendre les réactions du public averti qui l’entoure. On imagine combien l’expérience serait déroutante. C’est donc bien l’horizon d’attentes et de cultures qui fait « institution » dans la constitution d’un public. 

28 novembre 2014

MON VOYAGE DE CHIHIRO, à propos de l'exposition consacrée aux dessins des Studios Ghibli

Pour tous les winnebagos qui peuplent avec bonheur mon quotidien... 

Le voyage de Chihiro est un film qui occupe une place singulière dans l'oeuvre de Miyazaki et dans mon expérience de spectateur. Pour une raison qui m'échappait jusqu'alors, ce film, tout comme le Tess de Polanski, des courts et moyens métrages d'Artavazd Pelechian et du Dreams d'Akira Kurosawa ou même de l'Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll version Disney, possédait cette étrange et rare faculté de me faire lâcher-prise, c'est-à-dire de me conduire dès les premières minutes de son histoire dans un univers poétique assez éloigné du mien pour que les balises auxquelles « ma » culture me permettait en général de m'accrocher ne soient plus là qu’attaches factices, jeux d'illusion et « friponneries divines ». Et c'est là tout la force de cette oeuvre que de nous rappeler que la suspension de crédulité n'est pas une mince opération au cinéma car elle est présente dès que nous acceptons volontairement - il faudrait dire « culturellement » - d'entrer dans toute histoire, quelle que soit cette histoire. Avec Chihiro, nous prenons conscience de l'étourdissement onirique, du charme de l'art cinématographique et des limites qui sont toujours à franchir pour enjamber le seuil rituel qui nous conduit à une connaissance en train d'apparaître, ambiguë, double où se rejouent, à proprement parler, nos valeurs. Les films de Miyazaki sont peuplés d'esprits trompeurs, de "tricksters" qui, à l'image du dieu scandinave Loki - si bien remis en scène dans les récents films de la saga Marvel -, savent être tantôt malfaisants, tantôt bienfaiteurs dans le seul but de mettre en question, voire d'ébranler, simultanément nos facultés de juger et de percevoir. Ce que nous prenons comme si naturel parce que stagnant est remis soudain en mouvement et nous conduit à entrevoir fugitivement ce qu'on pourrait apparenter à notre "ordre culturel" tel qu'il s'établit et se transmet au coeur de la civilisation occidentale. 

Le voyage de Chihiro est un récit sacré du XXIe siècle. Ses héros sont des êtres divins qui racontent des choses inaccessibles aux hommes tout en tentant de nous parler de notre vie quotidienne et en nous transformant, nous, êtres humains, à notre tour, en héros, alors même que nous n'avions aucune prédisposition pour cela. Le caractère sacré de ce conte tient à la mesure et à la portion du courage avec lesquels nous sommes tous susceptibles de traverser ce voyage dont le seul but est de nous ramener à notre point de départ, transformés.  Le voyage de Chihiro interpelle ce à quoi nous pouvons croire encore, à la manière dont l'invisible prend une forme lisible et sensible mais assez incertaine pour nous faire très exactement saisir ce qu'il nous faut faire - nous spectateurs - pour déjouer les ruses qui nous éloignent de notre part civilisée au moment précis où nous nous socialisons. Le voyage de Chihiro - même si on s'en parle après pour échanger nos impressions - est toujours une croisière que nous faisons en solitaire. Ce sont - je crois - toutes ces raisons qui font de l'art de Miyazaki un art ludique. Un art ludique est un art qui parcourt les réseaux symboliques par lesquels notre conscience s'autonomise graduellement. 
C'est cette compréhension partagée qui nous est offerte grâce au travail colossal, militant et subtil  de Jean-Jacques et de Diane Launier en installant en plein coeur de Paris un musée et une galerie consacrés aux arts ludiques. Après les expositions consacrées à Pixar et Marvel, les Launier nous permettent de découvrir en ce mois d'octobre 2014 les secrets du layout pour comprendre l'animation de Takahata et Miyazaki. Dans un processus de création de dessin animé, le dessin de layout intervient après le storyboard et juste avant l'animation et les décors. Il saisit l'âme du film autant que celle de son créateur. Il laisse apparaître tout ce qui va composer une image et permet d'entrevoir d'où aura lieu la prise de vue ainsi que la manière dont se déplacera la caméra. On imagine bien ce qu'autorise le dessin animé qui possède des possibilités infinies de repousser les limites de ce qui peut nous être donné comme visible. Les dessins de layout présentés dans cette exposition sont à la fois émouvants et saisissants. Une salle après l'autre, c'est une oeuvre et une maîtrise qui s'édifient, la technique se faisant procédé et le procédé se mutant peu à peu en art. Le voyage de Chihiro occupe dans ce parcours une place qui est à sa mesure - débordante de beauté et de fragilité -. On aimerait camper à l'abri de ces dessins qui contiennent  - le titre de l'exposition n'est pas feint - un secret : celui qui réunit les enfants, petites filles et petits garçons courageux qui ont su braver les feintes des tricksters, ces "joueurs de tours", si justement décrits par Georges Dumézil, pour devenir des hommes et des femmes habités de cette même noblesse d'âme que celle qu'a su conquérir Chihiro. Récompense ultime de l'exposition, trophée de voyage : l'élégante possibilité de se photographier au coeur d'un layout assis juste à côté de la petite Chihiro, histoire de nous rappeler en guise de clin d'oeil final que c'est bien un voyage ludique et malicieux qui nous a conduit au milieu des esprits "trickstés" à nous éloigner, pour quelques heures, de ces repères que nous nous plaisons à appeler, sans doute de façon un peu trop lapidaire, "notre civilisation". 

05 octobre 2014

DE L'INTÉRÊT DU PUBLIC comme projet d'intérêt général

Des paroles qui se télescopent de toutes parts autour du régime de l’intermittence depuis ces dernières semaines, on retiendra dans la bouche des uns et des autres, cette volonté d'affirmer, parfois non sans difficulté, le sens de ce lien indéniable entre ledit régime et la promesse qu’il sous-tend pour faire exister et perdurer les arts et la culture dans notre pays d'exception(s). On comprend bien d'ailleurs qu’il faille élever ces débats à un niveau d’abstraction de principe où chacun prétend défendre "LA" culture en contournant du même coup "LA" question sociologique fondamentale et pourtant, on l'espère, fondatrice de toute politique culturelle digne de ce nom : quel idéal de public(s) souhaitons-nous façonner grâce à nos politiques publiques en matière de culture ? Si l'on consulte çà et là, les forums qui, sur le net, accompagnent les réactions à la crise que nous traversons sur l'intermittence, il faut avouer que les paroles des spectateurs, même lorsqu'elles sont très compréhensives, expriment globalement en creux l'espoir de se voir prises en considération autrement qu'à travers des appels à la solidarité avec celles et ceux qui les font rêver, espérer et qui sont, à leurs yeux, des "porteurs et des fabricants de sens".

En créant le Festival d'Avignon - c'est le coeur de son projet - Jean Vilar espérait partir à la rencontre des spectateurs citoyens pour partager avec eux une réflexion politique sur le monde en cours grâce et par le texte de théâtre. Cette ambition élaborée dans la France en reconstruction après la Seconde Guerre Mondiale va donner ses contours à une éducation populaire pensée à l'aune de la culture. C'est, du reste, la force du projet de Vilar, que d'être habité par la conviction que le théâtre peut élever un public réuni, affranchi des barrières de classes, pour éveiller sa conscience sociale. C'est aussi ce qui créera son désespoir lorsqu'en 1968, à l'issue d'une première enquête sociologique dans la Cour d'honneur du Palais des papes, il réalise que les ouvriers et les employés ne sont pas là présents aussi nombreux qu'il l'espérait et ce même si, à l'époque, ils sont bien plus présents dans le grand théâtre avignonnais que dans tout autre théâtre français. Qui sait encore qui est Vilar aujourd'hui et qui comprend le sens de ces combats impérieux pour le public ? Sans conteste, la gauche de Mitterrand se verra inspirée par l'homme de théâtre en reprenant à son compte cette question des publics. Elle sera même l'un des moteurs d'une politique sans précédent avec la décentralisation culturelle au point de devenir l'un des marqueurs les plus emblématiques de la gauche au pouvoir. La France s'inscrit alors dans l'idée que si elle n'est pas la nation la plus diplômée du monde, elle peut être la plus cultivée. C'est d'ailleurs sans doute la plus grande réussite de la France de Mitterrand que d'avoir érigé la culture en projet politique global, en priorité propre à structurer une identité nationale au point que tous les gouvernements qui vont se succéder jusqu'en 2012 vont se sentir "obligés" par les questions de culture en essayant de préserver un legs devenu un programme d'intérêt partagé. Cependant, en quelques décennies, les publics sont devenus peu à peu un prétexte de l'action culturelle plus qu'une inspiration réelle. Les institutions culturelles ont su mettre en place des actions de médiation entre l'art et les spectateurs, les évaluations sur la fréquentation produisirent leur chiffres ronronnants, la mesure de la réussite ou de l'échec de la démocratisation ne semblent plus intéresser que quelques spécialistes des sciences sociales dont les résultats de recherche ne nourrissent plus qu'occasionnellement les politiques publiques. Le signe ultime de ce renoncement a d'ailleurs été donné par un autre Mitterrand - Frédéric - lorsqu'il entend défendre la "culture pour chacun", preuve éclatante s'il en est de l'abandon d'une ambition collective pour la nation, comme pour la jeunesse qu'il n'imagine qu'en spectateurs individuels comblés par un écran ou une tablette qui lui donnent l'illusion de mettre le monde à sa portée. Très vite, on a ajusté le tir : "ce Mitterrand-là n'est pas de gauche !" Ce que l'intéressé - lui-même - n'a jamais nié. Bon an mal an, il maintiendra cependant la sensation d'une culture incarnée en phase avec une succession de plus en plus lourde à porter. 

Sans tapage, la culture, elle, entendue au sens large, du spectacle vivant aux industries culturelles, est devenue au fil des ans l'un des principaux secteurs créateurs d'emplois et de richesses pour notre pays. Un capital qui prend d'autres couleurs à l'aune du numérique avec lequel la génération des politiques de plus de 60 ans reste à la peine. Plus rares d'ailleurs, même chez les plus jeunes, sont les politiques à droite comme à gauche qui vont tenter de s'approprier ces questions de politique culturelle, plus rares encore sont ceux qui remettent au coeur de leur discours la notion de public(s). Une analyse cursive des discours des uns et des autres nous montre que moins d'une quinzaine de personnalités politiques à gauche comme à droite s'emploient à l'articuler régulièrement à des objectifs programmatiques visant à envisager l'enjeu majeur que représente le "public de demain". De même, le long discours de Manuel Valls prononcé la semaine dernière - un inédit de la part d'un locataire de Matignon - laisse entrevoir à plusieurs reprises l'ombre du public se gardant bien de l'assimiler à un consommateur de culture en se référant à la rencontre qui doit d'exister entre "l’art et le public qui se fait sur tout le territoire. La France - ajoute-t-il - c’est la culture. La France aime la culture. […] Depuis plus de 50 ans – c’est l’honneur de notre pays ! – la France a su trouver un consensus pour donner à la culture toute sa place dans nos politiques publiques et dans notre société. Pour qu’elle ne soit pas le privilège de quelques-uns, mais un bien commun, qui puisse être accessible au plus grand nombre. Sans culture, la vie n’est que sécheresse. La culture, ce n’est pas un supplément d’âme. Non! C’est l’âme de notre pays. Elle dit beaucoup de ce que nous sommes. […]  C’est aussi un patrimoine et notre identité". Sans doute les conflits liés à l'intermittence rendent-ils moins audible cette part du discours du Premier Ministre où culture et identité nationale des citoyens s'inscrivent côte à côte sur une même partition. Certains pensent que ce discours arrive bien tard. Ce serait dommage néanmoins de ne pas l'entendre dans son intégralité car il possède la vertu de réinscrire l'intérêt du public en tant que projet d'intérêt général en l'interpellant pour qu'il soit au bien au rendez-vous de la culture, pour qu'il reprenne la place là où on l'attend, pour laquelle on l'invoque. En amour, comme "en culture", les rendez-vous manqués sont souvent bien pires que les rendez-vous ratés. Il arrive qu'on y pense, il arrive aussi qu'on l'oublie. Il n'empêche qu'in fine, c'est bien le public et lui seul qui sera l'arbitre des élégances politiques en matière de culture. Le théoricien Stephen Wright a longtemps disserté sur les oeuvres à "faible coefficient de visibilité artistique". Ses conclusions méritent d'inspirer toute question touchant à la création sans public car, lorsque la spectatorialité de l'art n'existe pas, c'est la création elle-même qui disparaît en ne signant rien d'autre qu'un testament sans héritier. De fait, la responsabilité de toute politique culturelle est avant tout une responsabilité de la transmission. Transmission de savoir-faire, de métier, d'un art, d'une inspiration, d'un travail converti en imaginaires, transmission d'une génération à une autre du goût, de la joie, du plaisir. Ceux qui  savent ce qu'a été le combat de Vilar à Avignon vis à vis toutes ces formes de la transmission ne peuvent qu'être sensibles à leur tour - d'un Festival à l'autre - aux paroles presqu'incantatoires que le jeune réalisateur Xavier Dolan va adresser aux jeunes de sa génération lors de la remise du prix du Jury de Cannes le mois dernier, des paroles qui subsument sous quelques mots nos plus belles ambitions pour l'art et la culture, pour les artistes et leurs publics :  "Accrochons nous à nos rêves, car nous pouvons changer le monde par nos rêves, nous pouvons faire rire les gens, les faire pleurer. Nous pouvons changer leurs idées, leurs esprits. Et en changeant leurs esprits nous pouvons changer le monde. Ce ne sont pas que les hommes politiques qui peuvent changer le monde, les scientifiques, mais aussi les artistes. Ils le font depuis toujours. Il n'y a pas de limite à notre ambition à part celles que nous nous donnons et celles que les autres nous donnent. En bref, je pense que tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n'abandonne jamais. "

[Article publié en version courte dans le quotidien Le Monde du samedi 28 juin 2014]

11 septembre 2014

SOCIOLOGIE DU CINÉMA ET DE SES PUBLICS, une troisième édition de l'ouvrage entièrement revu est disponible depuis le 11 septembre 2014 !

Faire de la sociologie des publics de cinéma, c’est s’interroger sur ce que font les spectateurs du cinéma avec le cinéma. Pour le dire autrement, il s’agit de se demander ce qui, les uns et les autres, nous relie au cinéma, sans oublier, bien sûr, qu’il n’y a pas que le cinéma dans la vie. Cette question, posée ainsi, nous oblige à dépasser les analyses traditionnelles de fréquentation ou de box office pour nous intéresser à la place concrète que le cinéma occupe dans nos vies. Cinémas en salles, cinémas en DVD ou Blu Ray, téléchargements de films, piratages, achats d’objets ou de documents relatifs au cinéma, fabrications personnelles et montage de films, usages des fonctions caméra des téléphones portables, sociabilités cinématographiques plurielles : le XIXe siècle a ouvert un espace où la pratique du cinéma se structure pour permettre une relation de plus en plus personnalisée avec les films qui émaillent nos vies. Mais la focale sociologique nous dévoile aussi le fait que la relation que nous entretenons avec le cinéma trahit, en tant que pratique culturelle singulière, une manière d’être, une manière d’envisager la vie, une volonté de trouver dans les films que nous aimons une façon d’être relié à autrui et d’atteindre par là même le sens d’un partage collectif.

Dans la vie de tous les jours, le constat est patent : si tout le monde ne trouve pas les mots pour parler d’économie ou de politique, en revanche, on trouve toujours des mots pour qualifier un film que l’on a vu, ce qui fait du cinéma l’un des sujets les plus démocratiques qui soit. Au reste, ceux qui conçoivent les sites de rencontres amoureuses sur internet ne s’y sont pas trompés : le cinéma et le film que l’on préfère figurent parmi les principales questions qui permettent de s’identifier et donc de parler de soi. Mieux encore : 91 % des premiers rendez-vous dans la « vraie vie » consécutifs à une rencontre sur le net ont pour objet une sortie une sortie… au cinéma. Si certaines technologies nouvelles s’appuient sur le potentiel conversationnel contenu dans les films qui comptent pour nous, d’autres comme le téléphone portable ou les petites caméras numériques ont mis à portée de tous les moyens de filmer, de monter des images, de scénariser des séquences ou, plus simplement, de capter un moment du quotidien.

Ces gestes-là, s’ils ne transforment pas les pratiques en elles-mêmes, façonnent en revanche le regard des spectateurs qui deviennent de véritables spectateurs-acteurs. La répétition de ces gestes feront des publics de demain, non pas des réalisateurs, mais des experts attentifs et avertis capables de mieux voir et de mieux parler encore de leur pratique qui trouve chaque jour de nouvelles voies de partage comme c’est le cas sur My Space, Facebook, Dailymotion ou Youtube. En effet, la nouvelle expertise spectatorielle permet de réifier l’autonomie du jugement, le regard des publics et surtout les échanges qu’ils engendrent autour de la qualité technique d’un film, de son originalité, de la force du récit qu’il porte, de ce que ce récit dit de nous, de ce qu’il nous apprend de nous-mêmes et de l’émotion qu’il est en mesure de susciter. Faire de la sociologie du cinéma aujourd’hui, c’est donc bel et bien comprendre comment le cinéma évolue dans les nouveaux partages qu’il autorise, comment et sous quelles formes il nous permet de nous valoriser et de nous singulariser lorsqu’on parle des films de « notre vie », comment enfin ces films-là servent à rendre souvent nos existences plus cohérentes en nous aidant à raconter et, par conséquent, à nous raconter.

10 septembre 2014

ET ENTRE NOUS COULE UNE RIVIÈRE... de questions sociologiques..

Les spectateurs, les publics n’aiment pas lorsque la sociologie leur donne la sensation qu’ils sont classés dans des cases. Et, il faut en convenir, on peut être gêné à la lecture de certains rapports, études ou enquêtes lorsqu’on y découvre comment le sens effectif des pratiques, c'est-à-dire le sens de ceux qui en sont porteurs est souvent écrasé derrière une interprétation unique qui nous nous laisse penser par exemple qu'il existe un public et qu'à ce public s'opposerait un non-public, ou encore cette comparaison couramment faite entre pratique culturelle et pratiques religieuse que l'on compare souvent du fait de leur capacité de rassemblement. Or, comme le remarque souvent Paul Veyne les conduites induites dans le religieux sont souvent des conduites menées par habitudes et souvent sans curiosités. Ce n'est pas le cas des conduites culturelles. J'imagine mal, en effet, des pratiques culturelles qui s'instruiraient sans un part de curiosité véritable de la part de ceux qui les mènent. Entre l'objet culturel et ce que nous appelons en sociologie de la réception l'activité des publics, le fil d'Ariane qui court est tissé des fibres de cette curiosité qui lie artistes et spectateur et leur fait partager via la médiation de l’oeuvre un intérêt commun. "L'art - disait Cocteau qui était sans doute plus sociologue qu'artiste - est une projection de pollen comme la vie elle-même et ma seule récompense est d'être compris de quelques uns. Créer est le seul moyen de vivre encore. Regardez toutes ces momies rangées soigneusement dans leurs alvéoles, de temps en temps, il y en a une qui vous adresse un signe imperceptible. Aujourd'hui nous avons tout épuisé et nous nous retrouvons devant une sorte de vie végétale. Regardez un jardin, observez-le comme je me complais à le faire depuis quelques temps, vous y verrez pulluler une vie intense".

Il en va de même pour le sociologue de la réception : Là où son collègue qui travaille sur les consommations culturelles regarde en jardinier l'agencement des fruits, légumes et fleurs cueillis pour s'informer sur ce qui est préférentiellement cultivé puis déguster, le sociologue de la réception à l'image de l'allergologue tendra plutôt à s'intéresser à des phénomènes plus repliés sur les effets produits par la dégustations ou par la dispersion des pollens dont parle Cocteau, des effets qui peuvent aller jusqu'à la rhinite allergique ou l'éruptions cutanée.C'est, du reste, un parallèle intéressant que celui qui peut être fait dans la comparaison des démarches de l'allergologue et du sociologue de la réception des oeuvres car tous deux s'intéressent à l'étude des sensibilités effectives en tentant de leur restituer leur sens d'origine. Ainsi si les oignons font pleurer, ce n'est pas de l'allergie, mais un effet irritant dû aux substances volatiles qui agissent sur la conjonctivite oculaire. En revanche, si nos yeux deviennent rouges, pleurent et nous démangent quand on caresse un chat, cela traduit une sensibilité particulière que l'on appelle allergie. 


De même lorsqu'une peine immense au décès d'un proche nous envahit et nous amène à pleurer, il ne s'agit pas tout à fait des mêmes larmes que celles qui conduisent certains à sangloter après la mort du héros à la sortie d'un film de cinéma. Je me souviens d'ailleurs d'un jeune homme, un appelé du contingent qui, à la sortie du film de Robert Redford Et au milieu coule une rivière, se sentait obligé de se justifier de ses larmes face à ses copains militaires, des larmes que lui même n'arrivait pas à très bien comprendre:"je ne sais pas trop ce qui m'arrive et pourquoi je pleure devant cette histoire-là, je n'ai pas de frère, je ne suis pas protestant, je déteste la pêche,..." Pourquoi pleure-t-il alors ? Cela peut-il s'expliquer ? Comment plus généralement se font les lignes de partage entre tous ces spectateurs qui rient, pleurent, frissonnent en même temps, alors que d'autres se taisent ou demeurent tapis, figés, impassibles?

25 août 2014

LA FACE SOMBRE DES COMIQUES : De Coluche à Robin Williams (un entretien avec Adrien de Volontat du Figaro)

FIGAROVOX - Robin Williams, qui vient de se suicider, était en proie à une grave dépression. C'est ou cela a été le cas pour d'autres comiques célèbres, comme Richard Pryor, Coluche ou plus récemment Ben Stiller, qui a annoncé qu'il était bipolaire. Les comiques ont-ils toujours une part d'ombre? Comment l'expliquez-vous?
Emmanuel ETHIS - En tant que sociologue de la culture, je ne peux m'empêcher de penser à cette citation du philosophe Bergson qui écrivait dans son célèbre ouvrage Le Rire: «Ainsi, jusque dans notre propre individu, l'individualité nous échappe. Nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes.» Cette phrase au premier abord semble un peu complexe, mais il suffit de la relire plusieurs fois pour comprendre que le philosophe tente de ramasser là quelque chose de notre posture par rapport à ce qui nous fait rire, ou ce qui nous fait provoquer le rire. Les comiques jouent un rôle essentiel, ils ont socialement en charge -en éveillant le rire en nous- d'atteindre le tréfonds de notre nature humaine et sociale, de révéler une zone intérieure qui se révèle soudain à nous. Nous sommes toujours surpris par le rire, et quand c'est nous qui le provoquons, nous le sommes encore plus. Il existe là une jouissance inouïe, car elle est sociale et confine à celle ou celui qui fait rire une sorte de pouvoir qui ne saurait s'exprimer autrement que dans une profession étrange: comique, fou du roi, … Rien de très confortable que de n'exister ensuite qu'à travers cette image. On attend toujours de vous que, comme un magicien, vous nous sortiez votre meilleur tour, que vous provoquiez une satisfaction en nous, toujours la même, toujours attendue. C'est souvent pourquoi les comiques au cinéma sont à la recherche d'autres types de rôles - on peut pense à Coluche dans Tchao Pantin ou à Robin Williams dans le Cercles des poètes disparus, dans Will Hunting ou dans le très profond Hook -, ils acquièrent souvent grâce à ces rôles une consécration artistique, consacrant du même coup un talent global et un talent comique que nous acceptons plus difficilement quand il est le seul pour dire qui l'on est. Ce n'est donc pas à proprement parler une part d'ombre que l'on perçoit dans les drames qui se montrent dans la vie des comiques, mais une part humaine qui aspire à donner une vision juste de l'humanité du comique qui - s'il n'était que comique - apparaîtrait de manière très déshumanisée.

Paradoxalement, faut-il être triste pour faire rire?
Encore une fois permettez-moi de citer Bergson qui lorsqu'il dit que «le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès.» Pour faire rire, il faut souvent avoir une conscience aiguë de ce qui en nous constitue l'humanité, une humanité généreuse ou excessive que l'on réfrène et que le comique prend en charge à notre place. Nous lui déléguons notre part de dérision qu'il nous fait vivre souvent par procuration. C'est ce qui créée notre attachement inconditionnel aux comiques, et nous les aimons car ils nous parlent de nous, et d'un nous que nous connaissons mal.

Existe-il d'autres exemples de comiques ayant eu une fin aussi sombre?

Sans aller aussi loin, on décrit souvent la tristesse des grands comiques qui nous touchent, des plus populaires. En France, les vies de Michel Serrault, de Louis de Funès ou de Jacqueline Maillan sont souvent décrites comme des vies habitées par une très grande gravité, un peu comme si il était au quotidien l'envers même de ce qu'ils expriment sur scène ou sur l'écran. À croire qu'elles espèrent parfois «rééquilibrer les choses» en partant à la conquête de rôles dramatiques. Je repense là précisément à Jacqueline Maillan. À la fin de sa carrière, elle s'est confrontée à un texte de Koltès mis en scène par Patrice Chéreau. Durant les répétitions, les images qu'on a d'elle nous montrent une Maillan insécure, ce n'est pas «son» théâtre. Chéreau, lui, la dirige avec une condescendance visible. Elle n'est pas de «son» théâtre. Pierre Bourdieu est sans doute le sociologue qui a le mieux décrit les stratégies de condescendance mises en oeuvre par ceux qui s'installent dans la domination sociale. Percevoir cette condescendance dans le regard de Chéreau à ce moment précis a quelque chose qui pourrait me le faire détester à jamais. Je reconnais trop de regards dans ce regard-là. Rien de pire que la condescendance culturelle telle qu'elle s'exprime dans les sphères de la légitimité des mondes de la culture. Elle est toujours l'émanation de la cruauté humaine la plus extrême. Nous sommes toujours condescendants avec la part la plus drôle de nous-mêmes que nous laissent entrevoir les artistes, et cela devrait nous interroger plus largement sur ce que nous acceptons de nous et sur ce que nous avons plus de mal à accepter. Les comiques prennent toujours cela de plein fouet dans leur propre existence sociale.