08 janvier 2014

TOMBOY, LA REINE DES NEIGES, SUR LE CHEMIN DE L'ÉCOLE : l'Altérité faite oeuvre

Emmanuel Ethis, Vice-président du Haut Conseil pour l’Éducation Artistique et Culturelle et sociologue du cinéma, tient à apporter tout son soutien à l’association «Les enfants de cinéma» dans le prolongement du début de polémique autour de la programmation du film Tomboy dans le cadre des dispositifs nationaux École au cinéma ou Collège au cinéma. En effet, depuis l’automne près de 47000 élèves de CE2, CM1 et CM2 ont pu visionné ce film dont l’héroïne, une petite fille de 10 ans se fait passer pour un garçon et entre dans une relation de séduction avec une autre fillette. Or, depuis le 28 novembre, une pétition a été initiée par Citizengo, un groupe qui prend position sur des sujets de société depuis Madrid, et a rallié près de 16000 signatures afin d’interdire la diffusion de Tomboy auprès de ce public écolier. Il est normal que tout film qui touche à des questions d’ordre moral puisse susciter des réactions. C’est ce qui est attendu via ce type de projections. 

L’œuvre traite d’une manière sensible un sujet difficile qui permet de réfléchir et d’ouvrir sur de nombre questions relatives à la manière dont on se pose nombre de questions identitaires lorsqu’on est enfant. L’école et la famille joue à cet âge un rôle essentiel pour accompagner ces questions que l’enfant devra résoudre. Il n’est pas simple pour ce dernier de poser toutes les questions qui lui traversent l’esprit, y compris celles qui consistent à se demander si ses parents sont bien ses véritables parents comme celles qui consistent à savoir ses parents souhaitaient bien avoir une fille ou un garçon. Les détours par la fiction, le conte, la narration, l’image sont sans doute l’un des plus moyens les plus efficaces pour lancer des débats directs autour de questions aussi complexes. L’école, comme le cinéma, sont toujours dans leur rôle pour ouvrir ce type de débats, pour que les discussions puissent se prolonger tant dans la cour de récréation que dans la famille. Les parents ne doivent jamais renoncer à leur rôle dans la transmission de leurs valeurs et l’école, on le voit encore dans ce cas « d’école », est bien de leur faciliter ce rôle - rappelons qu’il est des familles où la parole n’est pas toujours de mise -, son devoir cardinal étant bien l’apprentissage des savoirs fondamentaux dans un cadre pédagogique d’initiation et d’ouverture sur le monde et sur ce que l’on peut dire de ce monde en marche et des sujets d’actualité qui le façonnent.

Le cinéma, parce qu’il est l’art qui est le plus près de la vie, nous permet de mieux l’envisager, la comprendre, de démocratiser tous les savoirs y compris ceux qui ne passent pas par des dispositifs de transmission traditionnels. Tomboy fait partie de ces œuvres qui nous concernent tout comme peuvent nous concerner la formidable Reine des Neiges, le dernier Disney ou Sur le Chemin de l’école de Bernard Plisson. L’un parle d’une petite fille qui se fait passer pour un garçon, le suivant parle d’une jeune princesse qui va se délivrer du monde car elle maîtrise mal ses pouvoirs, le dernier, enfin, nous montre combien l’école est une richesse que certains enfants dans le monde mettent plus de deux heures par jour à atteindre pour trouver là l’espoir et les moyens de transformer leur avenir. Il n’est pas d’œuvre véritable qui ne possède une face apparemment subversive et une face visiblement plus lisse sur laquelle chacun d’entre nous est libre de projeter une part de lui-même. Tomboy, La Reine des neiges, Sur le Chemin de l’école,sont trois films qui s’adressent à notre jeunesse. Contrairement à La Reine des Neiges ou à Sur le chemin de l’école, il n’est pas évident que l’on songe immédiatement à Tomboy lorsqu’on est père ou mère comme sortie cinéma familiale. C’est pourquoi l’on peut se féliciter que l’école et ceux qui instruisent les dispositifs de sortie de l’école au cinéma pensent à enrichir la palette et le regard de notre jeunesse en lui permettant de prendre pied dans la vie, ses questionnements et dans l’acceptation de l’altérité faite œuvre.

(À lire prochainement sur ce Blog l'article "Tous nos héros de cinéma sont gays, et hétéros, forts et faibles, beaux et laids, de droite et de gauche et tous viennent toujours d'ailleurs!")

06 janvier 2014

REINVENTER LES PUBLICS DE DEMAIN : pourquoi la jeunesse étudiante doit être la pierre de touche de nos politiques culturelles


Les étudiants, ambassadeurs de l'Université d'Avignon au coeur de la culture
Au cours des quinze dernières années, peu de ministres de la Culture ont fait l'objet d'une approbation sans nuance: on pense par exemple à une personnalité politique d’exception comme Catherine Tasca ou à d'autres moins remarqués mais pourtant tout à fait méritants. C'est que la fonction ne permet plus guère de faire d'effets trop faciles. La comparaison permanente que font les commentateurs les moins avertis avec les "grands" ministres que furent Malraux et Lang renvoie leurs successeurs à la médiocrité de la gestion routinière et à une apparente panne d'idées. Notons néanmoins que Malraux comme Lang n’ont fait l'objet d'aucun droit d'inventaire et que l'on se contente d'affirmer leur grandeur sans expliquer vraiment de quoi elle est faite : on peut même s’étonner que jamais personne ne se semble se souvenir que le principal outil culturel de Malraux - les maisons de la culture - devinrent obsolètes aussitôt qu'elles ouvrirent leurs portes, et que le doublement des crédits accordés à Lang n'eut pratiquement aucun effet sur la démocratisation de l'accès réel à la culture. Il ne faut pas juger les ministres dans l'abstrait mais rappeler que chaque époque a son ministre et que ce dernier est pris dans les contraintes spécifiques de ladite époque. L'aura de Jack Lang fait souvent oublier que Jean-Philippe Lecat fut un grand ministre de la culture, extrêmement attaché aux enjeux d'accès à la culture et que Michel Guy excella dans le rôle du soutien à l'avant-garde artistique. Les politiques culturelles dépendent de l'environnement politique mais aussi, de plus en plus, de l'état des technologies de diffusion qui commandent une bonne part de l'offre culturelle et qui se moquent des frontières de l'État-nation. Elles ont surtout suscité toute une population d'acteurs culturels dépendants de la subvention publique, très attentifs au maintien de leur confort et toujours prêts à en découdre dès que leur pitance court le risque d'être rationnée. Ajoutons qu'un ministre dépend toujours d'une équipe : Gaëtan Picon et Emile Biasini pour Malraux, Christian Dupavillon et Claude Mollard pour Lang, Yves Mareck pour Toubon, parmi d'autres, ont été de remarquables donneurs d'idées. Soulignons que lorsqu’il sait capter les talents issus de l’université – on peut penser à des figures comme celles de Daniel Arasse – plutôt que penser sa politique comme un mercato de nominations ou de renominations, le Ministère de la Culture et de la Communication réussit à recréer une dynamique propre et un souffle nouveau. Il est sans doute plus difficile aujourd'hui de mobiliser les énergies de ce qui était naguère une administration de missions et où une grande partie des agents du ministère pouvait se reconnaître dans l'élan donné par le ministre.

Aurélie Filippetti n’est pas une héritière. Ce n’est pas un défaut. Il ne sert donc à rien de répéter qu'elle n'est pas à la hauteur de Jack Lang. L'excellent Frédéric Mitterrand avait en quelque sorte mis fin à la fonction en s'occupant exclusivement de lui-même, ce qui était en soi tout un programme. Pas facile, donc, pour l’actuelle ministre que de redresser une maison à laquelle plus personne ne semble croire, dans les conditions adverses que des restrictions budgétaires imposent. La rigueur n'a pas donné lieu à un vrai débat, comme si la reconduction automatique de la dépense était l'unique fonction d'une politique culturelle. Aurélie Filippetti tente aujourd’hui de réorienter l'action du ministère dans un sens plus politique. Elle le fait avec les moyens du bord faisant l'objet d'une surveillance de tous les instants de la part des dîneurs en ville. Pas simple non plus de réinventer avec sincérité le mythe du ministère de la Culture comme avait su le faire Jacques Duhamel en son temps et ce, avec en arrière-plan un programme socialiste qui n’a jamais été aussi court sur la question des arts et de la culture. Aussi, réancrer à gauche la politique culturelle implique qu'on cesse de considérer les publics comme un élément secondaire de l'action. C'est autour des publics que doit se reconcentrer la définition de l'action, non que l'aide à la création ne soit pas importante, bien au contraire, mais parce que la qualité de celle-ci ne dépend pas uniquement du niveau de subventionnement mais d'une multiplicité de facteurs : si Berlin attire plus d'artistes que Paris, ce n'est pas parce qu'une politique particulière les a conduits sur les rives de la Spree, mais parce que le coût de l'immobilier, les synergies possibles et les formes de relation avec différents segments du marché laissent penser aux nouveaux arrivants qu'ils ont de meilleures chances de s'épanouir.

Si les noms de Vilar, de Ralite, de Renar résonnent toujours sur le chemin de nos politiques culturelles françaises telles des balises référentielles, c’est parce que les questions d’éducation artistique et culturelle problématisaient la politique nationale, elle-même habitée d’une mystique de la rencontre entre les œuvres et leurs publics. D’évidence, la constitution et le renouvellement des publics d’aujourd’hui et surtout de demain sont la condition du maintien et du développement des activités artistiques et culturelles, ce qu’avait démontré en son temps Les Héritiers, l’ouvrage de Bourdieu et Passeron consacré aux étudiants et à la culture : il ne s'agit pas, comme le proposait la lettre de cadrage du président Sarkozy à l'intention de sa ministre Albanel de satisfaire la demande d'un supposé public, mais bien de produire autour de la culture de nouveaux collectifs. Au cœur de cette action se trouvent les publics étudiants – point aveugle de toutes les politiques culturelles jusqu’aujourd’hui - : les publics étudiants ne doivent plus être aujourd’hui les oripeaux d'une modernité de pacotille, mais devenir le principe directeur et la marque d'une authentique volonté politique. François Mitterrand l’avait rêvé dès 1985 sans jamais y parvenir : ce 12 juillet 2013 à Avignon, Aurélie Filippetti et Geneviève Fioraso vont signer avec les présidents des universités françaises la première convention entre le Ministère de la Culture et le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche afin, entre autres, d’intensifier les pratiques culturelles et artistiques des communautés universitaires, valoriser le patrimoine architectural, scientifique, culturel et linguistique des universités et favoriser la rencontre entre l’université et la création artistique.  Car la misère culturelle en milieu étudiant est une réalité : si l'on veut que les jeunes accèdent à autre chose que ce que les industries culturelles leur proposent et si l'on veut qu'ils développent une pensée critique, il faut réussir les conditions de la confrontation avec les œuvres. La tâche est beaucoup plus difficile qu'il y a un demi-siècle lorsqu'on pouvait encore cerner sans effort les contours de la légitimité culturelle. On ne peut pas reprocher au ministère de la Culture de tâtonner. Il n' y a pas beaucoup de lumière en ce moment : ce n'est pas à une ministre de la produire toute seule, mais l’attente est majeure car son rôle sera déterminant pour fournir l'étincelle qui mettra le feu à toute la plaine.

Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas,
sociologues de la culture


05 janvier 2014

NOS UNIVERSITÉS DEMEURENT L'UN DES PLUS BEAUX TERRITOIRES DE FICTION À EXPLORER. Retours et analyses un peu critiques sur la perception de nos institutions

"L'homme a ce choix : laisser entrer la lumière ou garder les volets fermés." [Henry Miller]

J’ai préféré laisser passer quelques années avant de rapporter la singulière expérience vécue suite à la remise en 2010 du rapport de la commission Culture et Université à la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de l’époque. Celle-ci avait fort bien relevé combien le cinéma américain - mais c’est aussi le cas du cinéma scandinave, allemand, anglais, extrême-oriental - fonctionne sans doute comme l’un des plus meilleurs «outils de promotion» de l’image des universités sur leurs territoire d’attache, ce que nous avons depuis développé dans l’ouvrage co-écrit, avec Damien Malinas, consacré au Films de Campus dans le monde. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un outil de promotion direct, mais plutôt d’une préoccupation partagée en matière de représentations de l’université, des étudiants, des professeurs, des campus, qui, dans l’ensemble de ces pays, sont au coeur des enjeux sociaux, des enjeux de progrès et d’avenir. Les Films de campus portent à la fois les aspirations et les doutes de la jeunesse, mais également les ambitions et les inquiétudes liées à la science, aux chercheurs. Ils sont aussi et surtout - du plus nanar au chef-d’oeuvre - un des médias les plus forts d’où l’on peut observer la manière dont on pense nos mutations sociales. Dans l’ensemble des pays dont on vient de parler, l’Université est un lieu fantasmé, un lieu de désir, un lieu où l’on fonde nos espoirs en l’avenir. Dans l’ensemble de ces pays, sauf… en France. C’est au reste une des conclusions les plus importantes de notre rapport Culture et Université. 

Parmi les préconisations que nous avions faites en 2010 : la nécessité de conquérir une véritable place pour nos universités dans les médias, notamment de service public, dans les mondes de la culture pour en tenter d’infléchir à la manière de ce que nous pouvions observer à l’international la réflexion de nos «auteurs de représentations» pour qu’ifs s’emparent positivement de l’université. Très justement, la Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, convaincue de l’importance de partager ce point de vue, m’avait alors demandé d’aller présenter au ministre de la Culture et de la Communication d’alors les conclusions de ce rapport. Sans doute trop absorbé par ses «récréations» dans la vie politique, il confia à l’un de ses conseillers - nous lui donnerons ici le pseudonyme de «Francis Lassonnette» - la direction de la réunion de restitution des propositions de notre commission. Il me semble aujourd’hui important de retranscrire ici les propos de ce Monsieur «Lassonnette», non pour affliger ce conseiller, mais parce qu’il m’est apparu comme assez représentatif d’un certain état d’esprit malveillant à propos de l’Université française, cet état d’esprit même que nous espérions voir évoluer en allant à sa rencontre : «donner une meilleure représentation des universités ? Faire une fiction ou une émission sur les universités dans les médias de service public ? Mettre en place un concours du scénario mettant en scène un campus, un professeur ou des étudiants positivement ? Vous plaisantez - m’affirme Lassonnette -, déjà qu’on a donné aux universités la possibilité de gérer leur patrimoine alors qu’elles sont incapables de l’entretenir, que la plupart des universités sont moches, comment voulez-vous que cela inspire un auteur ? Quoi ? Une résidence d’artiste dans une université ? Vous rêvez Monsieur… Dans une Grande École, Sciences Po ou Normale Sup, je comprends, mais à l’université, Franchement… Nos artistes sont très bien payés et comment voulez-vous que les choses se passent bien avec vos profs sous-payés ? Comment voulez-vous que le dialogue s’instaure dans de telles conditions ? L’un enviera toujours l’autre? Et puis vos étudiants d’université, Monsieur, en quoi cela nous intéresse qu’ils se sentent mieux ou plus concernés par les initiatives du Ministère de la Culture et de la Communication… Ce sont de toutes façons nos publics captifs, que voulez-vous qu’on fasse de plus pour eux…» Procès en règle des universités peu récréatif, il faut l’avouer, par l’un des principaux conseillers du ministre auteur de La Récréation dont je ne suis pas certain que s'il avait lui-même pris en charge cette réunion, les choses se seraient passées de la même manière

Il en fallait cependant plus pour me décourager. Puisque le Ministère de la Culture de l’époque ne comprenait visiblement pas l’intérêt pour notre Enseignement Supérieur et notre jeunesse étudiante de se faire une vraie place dans les mondes de la Culture, je décidais d’aller directement parler à des responsables de médias nationaux à commencer par le Président de France Télévisions justement présent et accessible lors du Forum d’Avignon 2010, alors même qu’il était venu écouter un séminaire organisé par et pour nos étudiants dans l’amphi 2 de notre université : «Non, notre groupe ne pense pas qu’il faille faire quelque chose de particulier pour les étudiants et l’université. Vous savez, vos étudiants sont sur internet et derrière leurs ordis, à la limite pensez une rubrique sur notre site, mais autrement consacrer une émission à l’enseignement supérieur, non, je n’en vois pas l’intérêt. Prenez donc rendez-vous si vous le voulez avec un de mes collaborateurs, parce que là franchement je ne comprends pas ce que vous voulez». Amer constat à l’image de ce directeur de théâtre à qui je faisais un jour remarquer qu’il n’avait pas de tarifs spéciaux pour les étudiants et qui me répondit qu’il n’en voyait pas l’utilité puisque même à prix réduit, il était certain qu’ils ne viendraient pas. En effet, on vient rarement là où l’on ne se sent pas accueilli, c’est-à-dire que l’on va là où l’on se sait que l’on pourra exister parce que représenté dans les catégories qui nous montrent que nous sommes effectivement «pensés. Le rendez-vous fût tout de même pris avec l’un des collaborateurs du Président de France Télévisions, féru de scripted reality et indéniablement habité de valeurs très divergentes des miennes en ce qui concerne les missions d’un service public de qualité. Sans surprise, le collaborateur du Président, pourtant bien conscient du vieillissement du public de ses chaines de service public, m’offre un nouvel argument autant inédit que déconcertant afin de m’expliquer pourquoi rien ne sera fait sur les universités sur France Télévisions : «Vous savez Monsieur, il faut avoir conscience que parler des universités à la télévision dans une fiction, si ce n’est pas noir et dramatique, si cela ne parle pas par exemple de prostitution en milieu étudiant comme Mes chères études d’Emmanuelle Bercot, ça n’intéressera pas Télérama. Alors si ça n’intéresse pas Télérama, ça ne nous intéresse pas. Il nous faut du « un peu plus trash réaliste » pour parler de la jeunesse que des teens movie à la sauce Indiana Jones». Curieuse caricature décalée et réductrice de Télérama et curieuse justification inter-médias. Bien sûr, on rencontre ici et là quelques journalistes qui vous expliquent plus sérieusement que : «S’ils ne parlent pas de sujets un peu sombres - des étudiants qui quittent la France, de la misère en milieu étudiant, de la dette de l’enseignement supérieur ou de celle de nos étudiants, des grèves -,… Leur rédaction retoque systématiquement les sujets sur les universités».

Seul écho favorable et d’importance dans ces rencontres d’alors, le Directeur de France Culture : «Vous avez raison, monsieur, j’appelle immédiatement mes collaborateurs, on va imaginer ensemble un chaîne de radio entièrement consacrée aux universités ». Un an plus tard naissait France Culture Plus avec comme partenaires la quasi totalité des établissements d’enseignements supérieur et de leurs Radios campus… «Vous savez, c’était une très bonne idée que vous avez eu et pour cause, aujourd’hui, certaines radios privées se demandent pourquoi elles n’ont pas pensé plus tôt que les presque trois millions d’étudiants français sont un public à particulièrement choyer, vous savez, comme vous le dites souvent : ce sont eux les publics de demain». Virage positif à 180° dans les paroles du Directeur de France Culture au regard de tout ce que j’avais entendu jusqu’alors, mais aussi dans ceux de notre nouvelle Ministre de la Culture et de la Communication, convaincue d’emblée de l’importance des liens entre jeunesse étudiante et culture, ainsi que de notre nouvelle Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, elle aussi persuadée de l’importance de rectifier la juste image de nos universités dans l’espace public de nos représentations. Une question centrale d’intérêt général. Elles vont décider en juillet 2013 de passer à l’acte en signant ensemble à Avignon la première convention nationale Culture et Université afin de donner un cadre concret pour rapprocher les Mondes de la Culture et ceux de l’Université. Ceci étant posé et rappelé, il ne faut pas être naïf car, si c’est un bon début, une convention ne gommera pas les aprioris dont Lassonnette et autres PDGs de grands médias ne sont que les pourvoyeurs les plus visibles. Il s’agit de comprendre pourquoi, en France, l’Université ne suscite pas un désir plus fort chez les « auteurs de représentations » au sens le plus large possible. 

Tentons d’avancer trois raisons cardinales : 
  • La première tient à nos universités elles-mêmes et l’imaginaire français qui continue à leur coller en tant que lieux de toutes les rébellions, de toutes les possibles manifestations, une image plus post-soixante-huitarde que celle du premier lieu où l’on construit la mobilité sociale et l’avenir de notre nation en promouvant nos nouveaux talents tant sur le plan national que sur le plan européen et international,
  • La deuxième tient à une méfiance vis à vis de la jeunesse étudiante mais aussi des lieux de recherche et de savoirs en France. Paradoxalement notre pays qui se pense comme un pays exemplaire sur le plan culturel charrie de véritables complexes pour mettre en avant sa recherche universitaire comme source majeure de ses possibilités de progrès. Aussi faut-il légitimement se demander pourquoi la recherche, l’université, la jeunesse étudiante n’est pas un lieu central d’inspiration chez nous, pourquoi l’expression même «c’est trop universitaire» est utilisée pour disqualifier des paroles, des personnes et des actes plutôt que pour les valoriser,
  • La troisième est plus mécanique. Une partie de nos "élites", et notamment  de nos élites médiatiques, se sont en général construites contre l’université, la plupart ayant fréquenté d’autres lieux de formation, ayant été formées hors du reste de la société, elles ne peuvent considérer l’université autrement que sous l’angle de l’expression d’un sujet social, voire d’un problème ou d’un malaise social qu’elles ont elles-mêmes inventé au mieux par méconnaissance, au pire par mépris.

Je partage avec Pierre Bourdieu l’idée que les sciences sociales ont un incroyable pouvoir de dévoilement des problématiques qui habitent le monde social, et que toutes les opérations de dévoilement que nous menons possèdent leurs vertus libératrices et de progrès si l’on sait s’en saisir. J’espère que ces prises de conscience trouveront leur utilité et permettront de transformer durablement la confiance que nous plaçons dans notre recherche, nos universités et notre jeunesse. Les représentations des lieux d’enseignement supérieur et de recherche que nous offrons correspondent strictement aux aspirations et aux espoirs que nous fondons dans notre propre devenir. Si nous ne nous représentons pas que nos universités sont aujourd’hui nos plus belles fabriques du futur, nous ne prenons au fond qu’un seul risque, celui de livrer ce futur à l’analyse des seuls soi-disant experts des médias déclinologues toujours enjoués à balancer notre jeunesse, nos universités et notre recherche en sacrifice dans le volcan de leurs bons mots dépréciatifs pour nourrir une méchanceté éruptive d’images qui leur donnent - comme le pensait Voltaire - la pauvre illusion qu’ils sont intelligents alors même qu’ils ne compensent là qu’une patente médiocrité scientifique et culturelle. Cette prise de conscience partagée par nos ministres actuelles et notamment Aurélie Filippetti et Geneviève Fioraso est essentielle. Elles sont aujourd’hui en mesure non seulement de faire changer les choses sur le plan national mais également sur le plan européen car les pouvoirs de la culture, ceux de nos universités et ceux de la jeunesse se doivent de prendre un rôle leader sur la scène internationale en ce qui concerne le « soft power » des représentations. Nous sommes les seuls à avoir autant d’atouts dans la même main pour construire notre futur et faire de nos rêves l’humus écologique de notre progrès.

18 novembre 2013

GRANTANFI à l'Université d'Avignon en 5 épisodes : Campus en campagne, Avignon sur les remparts de la culture

Alors que le vendredi 22 novembre 2013, France Culture lancera son dispositif "Villes en Campagne" par un premier meeting des "Matins" et de "La Grande table" en Avignon, Grantanfi prend les devants et explore dès à présent - et pendant toute la semaine - ce qui se trame dans le laboratoire que constitue son université.
Une université est un laboratoire et un territoire... de tous les fantasmes - dixit Emmanuel Ethis, le président de l'université d'Avignon et des pays de Vaucluse.
Ce sociologue, auteur entre autres d'un ouvrage sur les films de campus, choisit d'emblée de m'entraîner dans son décor fétiche: le jardin arboré de la fac, entre un bâtiment du XVIIIe siècle et un autre high-tech, à l'ombre des remparts de la cité où jadis étudia un certain Nostradamus...
En Avignon on n’a pas de pétrole, mais on a… la culture. Tel est le credo de son université - dont les étudiants sont parmi les plus nombreux du pays à s'engager dans des associations culturelles, comme Première Loge. Cette association est présidée par la jeune Luce Drouet, qui prépare au cinéma Le Capitole, dans une ruelle qui donne sur la rue de la République, le cardo, l'artère carotide de la cité, un ciné-concert aux accents révolutionnaires et passionnés... L'occasion de parler un instant, non pas d'études ou de débouchés, mais d'amour à l'université...
Au bout d'un couloir nu, dans l'aile du bâtiment du XVIIIe s. qui abrite le département « information et communication » de l'université d'Avignon, le bureau de Damien Malinas a quelque chose de monacal. Mais ce dernier n'est pas moine. Il est (entre autres) maitre de conférence, responsable du master "publics de la culture et communication" et vice président du pôle de compétitivité industrie culturelle et patrimoine... Cependant, comme pour en avoir le cœur net, je lui lance d'emblée une question aux accents théologiques...
Venant en Avignon, j'ai choisi d'explorer la place de la culture dans cette université. Parce que ses masters dédiés au patrimoine et aux publics de la culture font sa fierté. Mais également parce que son président est l'auteur d'un grand rapport consacré précisément aux amours contrariées de la culture et de l'université... Aussi décidé-je, pour me faire mon idée, d'assister à l'UEO (l'unité d'enseignement d'ouverture) animée par le photographe Laurent Garcia. Mais, quand je pénètre discrètement dans son atelier, aucun étudiant n'a d'appareil en main. Ils sont tous penchés sur de simples feuilles de papier. Quelle étrange manière - me dis-je - d'attraper la lumière...
Dans l'Atelier photo animé par Laurent Garcia, les étudiants de l'université d'Avignon ont 3 crédits à gagner. Ils doivent pour ce faire, regarder dans les yeux d'autres habitants du « tout petit monde » universitaire - comme disait David Lodge. L'occasion pour eux d'explorer le microcosme où s'accomplit leur parcours initiatique et d'éclairer ses enjeux singuliers - qui valent au fond pour toute la cité -, mais aussi mine de rien de faire leur autoportrait

Retrouvez les épisodes de cette série en [cliquant ici]. 

15 novembre 2013

LES ŒUVRES DE LA CULTURE, «Des dragons qui attendent de nous voir courageux » [ Discours prononcé le 16 novembre 2012 à l’occasion du FORUM d’AVIGNON ]


Monsieur le Président, Cher Nicolas Seydoux, Mesdames et Messieurs les Professeurs, Mesdames et Messieurs les étudiants, Mesdames, Messieurs,

Nous sommes très honorés et très fiers d’accueillir pour la cinquième année le Forum dans notre établissement, pour que les questions de l’économie et de la culture puissent être aussi débattues au cœur d’un lieu de formation et de recherche, notre université, une université dont l’un des deux axes de développement s’intitule précisément Culture, Patrimoines et Société Numérique. Je remercie donc toutes les personnes et tous les services qui se sont mobilisés ici ce soir pour vous recevoir dans les meilleures conditions possibles. Vous êtes donc ici chez vous, Monsieur le Président Seydoux, et ce je l’espère pour très longtemps. En effet, nombre d’études de sociologie de la culture ont démontré qu’une fois passé le cap de la cinquième année, une manifestation d’envergure culturelle a 95% de chance de durer sur le territoire qui l’a vu naître. Chaque année, vous venez donc dans notre université pour aborder une question qui vous semble essentielle, une question que vous voulez mettre en débat avec nos étudiants, futurs acteurs du monde de la culture. Je tiens à vous remercier pour cette initiative qui, je le sais, réjouit tout autant nos étudiants, nos enseignants et nos chercheurs, que vos participants.

Cette année les question posées portent sur la culture de la génération 15-25 ans : quelle culture cette génération reçoit-elle ? Quelle culture cette génération crée-t-elle ? Quelle culture cette génération transmet-elle ? En tant que sociologue de la culture, je vous avoue que je suis toujours un peu embarrassé par le concept de génération. Parler de génération, c’est essayer de replier sur un point socioculturel singulier, tous les individus d’une classe d’âge pour qualifier cette classe d’âge. On a depuis le début du vingtième siècle vu ainsi se succéder la génération perdue (celle qui avait connu la grande guerre), la génération grandiose, la génération silencieuse entre 1925 et 1942, une génération qui travaillait dur et ne revendiquait rien, les baby boomers de 1943 à 1959, idéalistes, égocentriques, des boomers que nombre d’observateurs considèrent aussi comme responsables des crises que rencontreront les générations suivantes, c’est-à-dire les générations X, Y Z. La génération X court de 1960 à 1979, elle est perçue  comme plus nomade, plus aventurière, plus cynique aussi, promotrice de l’idée de contre-culture, du punk au hardcore en passant par le rock alternatif, c’est aussi cette génération qui va applaudir des films – tel l’Exorciste - où des démons prennent possession des corps de la jeunesse. Puis vient donc la génération Y, celle des natifs des années 1980-1995, appelée aussi génération Peter Pan du fait de sa soi-disant grande difficulté pour passer vers l’âge adulte. Cette génération qui va connaître le développement des nouvelles technologies, Matrix, lorsqu’elle arrive dans le monde de l’entreprise exige – dit-on – qu’on lui explique l’utilité ou la raison de la tâche avant que de l’exécuter. Enfin, nous entrons avec les natifs de 1996 dans la génération Z, dernière lettre de notre alphabet. Cette cyber génération, qui connaît l’internet depuis sa naissance, est qualifiée de nouvelle génération silencieuse, ce qui pourrait être perçue comme un paradoxe alors même que la communication, la collaboration, la connexion et la créativité sont inhérentes à son mode de fonctionnement.

Vous comprendrez aisément au regard des descriptifs abrupts que porte les «générationnistes» pourquoi les sciences sociales n’utilisent ces idées de générations que pour les critiquer, car vous concevez bien qu’il est quasiment impossible, voire inutile, de tenter de rassembler dans une génération toute une série de comportements qui résultent avant tout de notre manière de vivre ensemble. Plutôt que vivre ensemble, il faudrait d’ailleurs plutôt dire aujourd’hui « vivre seul aux milieux des autres en feignant tant bien que mal d’appartenir au même monde », ce qui n’est pas exactement la même chose. Car en effet, notre monde actuel, le monde des réseaux dits « sociaux » est avant tout un monde qui nous incite à être performant dans chacune des activités de notre vie : vie privée, vie professionnelle, performant devant ses enfants, ses parents, ses pairs, son banquier, son médecin, son assureur, le serveur du bar, la caissière du supermarché, ses amis, ses ennemis. Certains habillent cela du curieux mot d’hypermodernité. Peu importe le mot. Peu d’entre nous parviennent réellement à s’adapter à autant de contraintes, ce qui souvent nous conduit à un repli sur nous-mêmes, un isolement volontaire afin de nous permettre de nous réajuster chaque fois que possible avec nous-mêmes avant de revenir en société. Sans doute est-ce là la crise actuelle la plus profonde, une crise que nous construisons nous-mêmes, plus forte quant aux stigmates qu’elle risque de déposer en nous que toute crise économique ou politique. Alors, me direz-vous, quelles raisons d’espérer malgré un tel décor ? C’est bien la question du Forum et c’est celle dont nous allons débattre à propos des 15-25 ans, avec des presque 15-25 ans. Je compte pour ma part trois véritables raisons d’espérer :

1)      La première m’est suggéré ici à Avignon, dans cette université de la Culture, par Jean Vilar dont on fête cette année le centenaire de la naissance. Celui-ci n’a eu de cesse de s’adresser à la jeunesse, habité comme André Malraux, Jack Ralite, notre Ministre de la Culture et de la Communication Aurélie Filippetti, mais aussi le président du Forum d'Avignon, Nicolas Seydoux, de l’idée qu’il existe bel et bien une mystique de la rencontre entre l’humain et la culture. Cette rencontre là, cette mystique, est chargée de la plus belle des énergies, une énergie qui nous rappelle que la culture doit être partagée par tous et ne saurait être confisquée au profit de quelques apparatchiks ou soumise à la seule domination du marché.
2)      La deuxième est que nous prenions tous bien conscience que tous les publics de la culture sont devenus des experts tout à fait pointus grâce au numérique. C’est sans doute un des plus beaux apports – rarement souligné – des technologies numériques qu’est celui de nous laisser éprouver et affuter nos jugements sur les œuvres et des artistes, mais aussi de prendre conscience du travail effectif qui réside derrière chaque objet de notre patrimoine culturel.
3)     La troisième découle des deux premières raisons : elle porte sur l’exigence de qualité partagée par tous les publics de la culture aujourd’hui. C’est d’ailleurs bien cette exigence qui ne doit jamais être oubliée dans le lien entre culture et économie, surtout en période de crise. Il est difficile d’entendre aujourd’hui certains producteurs nous vendre l’idée de scripted reality, ces séries bas de gamme qui ont pris place jusque sur les chaines de service public, en avançant l’argument que leur mauvaise qualité tient au fait des contraintes économiques et que de toute façon cela fait de l’audience. Comment croire un seul instant que les publics ne sont pas conscients de ce qu’ils voient ? On regarde ces acteurs qui jouent mal et l’on est hypnotisé par ces textes mal écrits tout comme on le serait face à un garagiste qui vous réparerait votre voiture plus mal que ce que vous feriez vous-même, ou un dentiste qui vous déchirerait la bouche car il serait inapte à manipuler la roulette. Cela a en effet quelque chose de fascinant. La médiocrité fascine, nous le savons tous. Et tous nous partageons cette attention éveillée qui nous fait immédiatement distinguer un caractère banal d’un caractère exceptionnel qui nous inspire.

C’est que nous apportent les artistes ou, comme le pensait Julien Green, certains enfants. Les enfants qui nous interpellent, parce qu’ils font preuve d’ouverture et de compassion vis-à-vis des adultes qui leur auraient tout pris, et ce plutôt que pleurer ou se débattre, ces enfants-là nous font nécessairement penser à l’enfant que nous étions ou que nous aurions aimé être. Ressembler à celui qui pleure ou celui qui comprend dit beaucoup de l’adulte que nous sommes devenus. Celui qui comprend semble bel et bien traversé par une sagesse et une éternité qui nous bouleverse. L’artiste, nous dit Rainer Maria Rilke, c’est l’éternité qui pénètre d’en haut les jours. La plus belle raison d’espérer est sans doute dans ces mots-là, des mots qui nous laissent de nous rappeler que nous devons plus que jamais investir économiquement, sociologiquement et – j’ajoute un adverbe moral – audacieusement la culture car nous ne devons jamais oublier que les œuvres de la culture ressemblent à ces dragons dont parle Rilke, "des dragons qui ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir heureux ou courageux". Je vous remercie.


[On pourra télécharger pour information l'étude présentée par le Forum d'Avignon lors de la session à l'Université d'Avignon en cliquant ici. Interprétations et résultats de ladite étude n'engagent que l'Atelier BNP Paribas qui l'a réalisé ainsi que le Forum d'Avignon. On pourra visionner le discours prononcé à l'Université d'Avignon en cliquant ici.]

02 novembre 2013

OCTOBRE 2013, Alain DELON : star ultime ou star extrême ?

« Devant le monde qui s’incline, certainement appuyés sur des bancs, il y aura quelques hommes qui se souviennent, et des nuages pris aux antennes, je t’offrirai de fleurs, et des nappes en couleurs, Pour ne pas qu’Octobre nous prenne » 

Octobre 2013. Le jour même où Alain Delon déclare dans un quotidien suisse qu’il comprend et approuve la montée du Front National en France, dans la vitrine publicitaire de la quasi-totalité des kiosques à journaux parisiens l’acteur s’affiche à la une du magazine Winner, le magazine des gagneurs dirigé par Véra Baudey qui nous explique en baseline que « seules les étoiles portent le sceau du destin ». Le gros titre du numéro d’automne est donc : « Interview exclusive d’Alain Delon, l’ultime star », gros titre accompagné d’une phrase-clé de ladite interview : un inconnu m’a dit : «restez comme vous êtes, ça nous fait du bien à tous». La concomitance de cette couverture de Winner et des déclarations pro FN de la « star ultime » dans la même journée pourrait déconcerté n’importe quel touriste qui verrait comment dans la Capitale certaines magazines mettent à l’honneur une figure cinématographique nationale trempée d’extrême-droite. La semaine suivante, comme pour contrebalancer ce troublant jeu médiatique, le Parisien/Aujourd’hui en France font état d’un sondage BVA qu’ils ont commandé et dans lequel les « Français » sont questionnés sur l’image qu’ils ont d’Alain Delon. Pour 82% d’entre eux, il reste une star, pour 70%, un monstre sacré, pour 62%, séduisant, pour 59%, charismatique. Cependant, le sondage indiqué que 55% des Français ont une mauvaise opinion de lui car il serait mégalomane, provocateur, excessif et réactionnaire, et pour 86% d’entre eux un homme de droite voire d’extrême droite. 

Outre qu’il faudra se demander quelle est cette tranche de 7% de Français légèrement sadomasochistes qui, à la fois, ont une mauvaise opinion d’Alain Delon et le trouve néanmoins séduisant, ce sondage, effectué une semaine après les déclarations politiques du comédien, montre surtout comment lorsqu’on a atteint le statut de star effective, il n’est plus guère utile de justifier ses gestes ou ses propos car c’est bien le public qui le fait à votre place en tolérant toutes vos extravagances, des extravagances commises en ses lieu et place, d’où le sens même des ces absolutions consenties quels que soient les excès de celle ou celui qu’il encense ou qu’il a encensé. On espère toujours que la vieille Brigitte Bardot tout aussi acariâtre, misanthrope et extrême-droitisée que le vieil Alain Delon possède toujours une part de la magnifique et jeune Bardot, symbole de tous les espoirs de la France des Trente Glorieuses. C’est d’ailleurs la photo de cette Bardot-là qui s’affiche elle aussi en ce mois d’octobre 2013 - étrange circonstance - sur les panneaux publicitaires de la Capitale. Star ultime elle aussi autant qu’extrême…

Drôle de mois d’octobre 2013. Sur France 2, Fabrice Luchini use lui à son tour d’une prise de parole politique pour expliquer non pas qu’il est de droite mais, plus subtilement, histoire de se mettre ses publics dans la poche, qu’il adorerait «être de gauche. Mais je trouve que c’est tellement élevé comme vertu que j’y ai renoncé. (…) Il faut être exceptionnel quand on est de gauche. Quand tu n’es pas de gauche, tu peux être moyen. Quand tu es de gauche, le génie moral, le génie de l’entraide, c’est trop de boulot». Fabrice Luchini a besoin de plus de ressources rhétoriques que Delon ou Bardot qui ne s’embarrassent de rien. Il a parfaitement conscience que, même s’il a prêté ses traits à nombre de personnages forts, il est passé à côté du statut de star. Les personnages de Luchini, s’ils avait été incarnés par Michel Blanc, auraient sans doute conféré à ce dernier un tel statut. Car le statut de star est aussi une histoire de projection possible du public sur une surface lisse, une surface sur laquelle il peut « caler » sa propre aventure, ses doutes, ses fantasmes, ses désirs. Lorsqu’une star est portée au pinacle, c’est avant une part glorieuse ou maudite de nous-mêmes qui est portée au pinacle. Difficile de la brûler trop vite car c’est nous-mêmes qui porterions les stigmates de cette irritation. C’est là l’une des lignes sur lesquelles s’élabore le partage entre ceux qui sont des stars et ceux qui n’en sont pas. Ceux que nous brûlons sans risque et ceux à qui l’on accorde toutes les amnisties. Nous aimerions tant que les stars que nous aimons aient les mêmes opinions politiques que nous. Mieux, nous aimerions qu’elles les taisent pour que nous puissions faire évoluer nos opinions en parallèle avec elles. Au moins le croire. Lorsqu’elles expriment leurs opinions, on fait avec, on leur trouve des circonstances atténuantes, on les ramène à leur registre artistique, leur sésame cardinal. Au demeurant, ce sésame ne marche jamais pour ceux qui ne bénéficient pas du statut de star. Christian Clavier, Faudel, Enrico Macias s’en souviennent encore. Ont-ils retenu la cinglante leçon ? Gérard Depardieu, lui, n’a rien appris du tout. Il n’en a pas besoin. Il vient d’achever la construction d’une cave en Belgique et vient de décider d’y ouvrir un bar à vins. Tout le monde le trouve sympa au village. Julien Doré, ex-nouvelle star, lui rend lui aussi son hommage dans une chanson intitulée Platini : «j’ai bu une Vedett* avec Depardieu, au tribunal de Liège». Décidément le mois d’octobre 2013 est très hype, très stylé, très propice à la « starilité ».



(* Vedett est le nom d’une bière belge)

LA SALLE DE CINÉMA DU FUTUR NE DEVRA PAS ÊTRE STANDARDISÉE [Extraits de l'Interview donnée au Film Français octobre 2013]

Quelle est la place du cinéma dans les pratiques culturelles des Français ?
Le cinéma reste la pratique majoritaire. Seulement 5 % des Français n'y sont jamais allés. C'est aussi la plus accessible. Elle participe à la démocratisation culturelle. De plus, elle est constitutive d'un lien intergénérationnel et social. Le cinéma est un art total, jubilatoire, qui se distingue aussi par son rythme de fréquentation. Nous allons plus facilement au cinéma qu'au cirque, au théâtre ou à l'opéra.

Le cinéma a-t-il encore un avenir en salle ?
Complètement. La pensée est le goût du cinéma se dédoublent sans cesse. La pratique entraîne la pratique. La place qu'a pris le numérique dans nos vies ne remet pas en cause cette pratique. Le spectateur devient plus expert, plus critique. Son accès aux images n'a jamais été aussi aisé, il peut même fabriquer ses propres images, ses propres films, ce qui lui permet d'être plus conscient que jamais de la dimension artistique et technique du cinéma. La question principale est désormais de savoir comment on crée et on apprivoise les spectateurs de demain.

Le jeune public d'aujourd'hui n'est-il pas tout simplement le public de demain ?
La pratique culturelle ne peut exister demain que si elle est valorisée aujourd'hui. Il faut donc donner le goût du cinéma. Les étudiants sont aussi des spectateurs à considérer : Ils sont à un moment de leur vie où ils s'affranchissent de l'univers familial, ils sont en recherche de sociabilité, et le cinéma les aide justement à se replacer dans le monde en tant qu'individus. Il ne faut pas oublier que nous allons au cinéma pour le plaisir mais aussi pour nous confronter aux autres en parlant, en échangeant, à propos des films que nous avons vus.

Comment envisagez-vous la salle de cinéma du futur ?
Si vous questionnez une personne sur ses souvenirs de cinéma, elle va très souvent lier le film à l'endroit où elle la découvert. Il est donc primordial que la salle continue d'entretenir ce lien. Celui-ci disparaissant, c'est l'attachement à la salle qui disparaît et la fidélité à un lieu, or il ne faut pas confondre fidélité et assiduité. La salle doit rester le lieu imaginaire qui habite le spectateur, et pour cela elle doit sortir de la norme et éviter d'être standardisée, y compris dans les multiplexes. En fait, il faudra qu'elle soit identifiable et définitoire de quelque chose qui n'est pas banal, un lieu d'urbanité et de civilité. Elle aura très certainement la nécessité d'être encore plus prestigieuse qu'elle ne l'est aujourd'hui. Jean Renoir parlait de franchir « la porte du château de la Belle au bois dormant» quand on entre dans une salle, eh bien cela est toujours d'actualité.


Propos recueillis par Anthony Bobeau.

01 novembre 2013

LE CINÉMA DE DEMAIN : extraits de l'interview donnée à la Revue Côté Cinéma [n° 227, octobre 2013]

« Le cinéma de demain continue de s’inspirer de son passé, de son présent, pour mieux construire son futur. »

Dans le monde entier, le cinéma change. Il est même certainement l'art qui s'est le plus développé au cours de la dernière décennie, et ce sur de nombreux plans: technique, production, consommation, etc. Le cinéma est donc un secteur en pleine mutation. Et avec elle, son lot de questions et de doutes. Puisque, nous sommes à un tournant de la réflexion sur la salle de cinéma, il nous a semblé légitime de faire un tour d'horizon des évolutions sociologiques qui affectent aujourd’hui le cinéma et afin d’éclairer la réflexion sur ce que sera son futur. Un spécialiste sur le sujet, le sociologue Emmanuel Éthis, a répondu à notre invitation, et nous donne sa perspective sur l’évolution des salles de cinéma face aux changements rapides du paysage numérique et sur les nouvelles perspectives qui s’ouvrent tant aux créateurs qu’aux spectateurs. Un état des lieux pour aborder l’évolution des pratiques des spectateurs et les liens entre création cinématographique et nouvelles plateformes de promotion et de diffusion.

Côté Cinéma : Comment définiriez-vous l’expérience du spectateur dans la salle et quelles en sont les dernières évolutions ?
Emmanuel Ethis : En 1905, à ses prémices, on prophétisait déjà la fin du cinéma ! Alors qu’on ne lui prédisait donc a priori aucun avenir, le cinéma s’en est construit un. Dès 1910, il n’aura en effet de cesse de se renouveler, tant au niveau de la fabrication, de la production, que de la diffusion. Autant d’étapes en somme qui seront perpétuellement repensées pour faire surgir une pratique culturelle toujours mouvante. C’est aux États-Unis, que le cinéma a en premier pris toute sa mesure en tant qu’art populaire, d’où l’émergence d’une sociologie du cinéma. Le 7ème Art est devenu un media de masse, et en tant que tel, on se doit de prêter attention à la notion précisément de « masse ». Si l’on veut s’interroger sur ce que sera le cinéma de demain, encore faut-il se demander ce qu’est à proprement parler la « pratique du cinéma ». On parle de la « pratique » d’un spectateur lorsque celui-ci fréquente le cinéma, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que le cinéma représente quelque chose qui compte pour ce dernier, d’une manière ou d’une autre. Une pratique, c’est donc à la fois une fréquentation et une représentation. Il convient d’être attentif aux bouleversements technologiques qui accompagnent l’évolution des modes de fréquentation car ils constituent une donnée fondamentale. Le risque serait de voir les rendez-vous qu’ils soient en salles, devant un écran de télévision ou devant un écran d’ordinateur perdre leur quintessence sociale et fatalement leur sens. La pratique cinématographique qui ne se définit jamais par l’onirisme qu’elle revêt, mais bel et bien par le(s) partage(s) qu’elle implique. À ce titre, on peut émettre et concevoir ce postulat: pour perdurer, tout nouveau mode de pratique du cinéma doit se penser avant tout comme un art subtil du «rendez-vous». Heureusement, en France, on est soucieux de valoriser l’image, comme en témoignent les événements et autres opérations dans les salles destinées à créer en permanence une attraction nouvelle.

C.C : Selon vous, le cinéma de demain empruntera-t-il alors toujours ses formats classiques, ses modes de production, de diffusion, de consommation ?
E.E : Aller au cinéma est définitivement une pratique culturelle à part. Je ne doute pas que la salle demeurera LA référence pour la pratique cinématographique, et selon moi elle ne se verra pas destituée de son rôle premier, à savoir être le déclencheur de discussions, d’échanges, et de débats. N’oublions pas que c’est avant tout un espace de sociabilité ! C’est la raison pour laquelle la salle ne peut être supplantée par les nouvelles formes de diffusion et de consommation. Les différents lieux virtuels ne vont pas la remplacer, mais éventuellement altérer son usage. C’est précisément dans la salle, que l’œuvre se charge symboliquement. La réception et la projection dans le temps sont des composantes signifiantes des faits culturels. Or, les objectifs et les modes de fonctionnement du cinéma, dans un monde où la consommation d’images est démultipliée, vont se voir encore bouleverser. Et parallèlement on assiste à une tendance à raccourcir le temps des films en salle. Il faut donc prêter attention aux rappels à l’ordre exprimés par le public. Ce que le public attend, ce sont des œuvres « grand public », sans sacrifier pour autant les exigences artistiques. Les films qui fédèrent combinent ces caractéristiques qui sont loin d’être antinomiques. Il n’y a qu’à se référer à Monstres Academy, un film qui a récemment su rassembler autour de lui toutes les générations. Ce qui est prodigieux en soi ! Dans l’ensemble, il faut que l’éducation culturelle arbore des formes originales, pour qu’elle opère efficacement. En effet, la première clé de l’avenir du cinéma est l’éducation des spectateurs qui façonnera le spectateur du XXIème du siècle. Je regrette d’ailleurs que les statistiques ne mentionnent pas que la fréquentation des cinémas relève avant tout d’une question d’habitude, inhérente à une certaine culture familiale. Il est donc essentiel de familiariser des publics nouveaux avec le 7ème Art afin de les initier à cette culture et, partant, à sa pratique. Cette initiation passe nécessairement par des films « mobilisables » pour ce jeune public. Dans ce cadre, j’espère que le programme de François Hollande relatif à l’éducation artistique sera maintenu et mis en place. C’est aussi un pari politique que de favoriser cette transmission culturelle. Pour un jeune spectateur, la sortie au cinéma se révèle être un moyen de revendiquer et d’affirmer son propre goût cinématographique, et indubitablement de se détacher de celui de ses parents. La formation et la transmission sont des notions essentielles sur lesquelles une mobilisation plus forte des pouvoirs publics serait bienvenue. Il en va de la santé même de l’industrie cinématographique. Certes, de grands établissements dispensent de formations adéquates, tels que la Fémis qui dispose d’une filière « exploitant », mais  l’université aurait tout intérêt à s’emparer également du sujet.

C.C : Quelles influences le numérique, la 3D, la dématérialisation, le nomadisme ou l’interactivité auront-ils sur le cinéma en temps que  pratique culturelle ?
E.E : L’impact de la révolution numérique sur la manière de regarder, d’interpréter, et de commenter les films du point de vue du spectateur est forcément important. Les nouvelles technologies changent notre rapport au cinéma. Il devient numérique, et se propose aussi de plus en plus en 3D, sur grand écran ou bien chez soi. Le « chez soi », d'ailleurs, devient plus que jamais un lieu de cinéma à part entière servi par du matériel home cinéma et des écrans 3D. Le cinéma se veut «réaliste» au sens où il doit provoquer des sensations les plus proches possibles de la réalité éventuelle d'une scène donnée comme si celle-ci avait lieu dans le réel. Et cette volonté d'augmentation de l'impact visuel du cinéma n'est pas nouvelle...  À chaque époque, sa révolution technologique. On constate que les tentatives visant à maximiser le réalisme des images sont certes de plus en plus nombreuses mais rencontrent des succès inégaux. Toutefois, on ne dispose pas suffisamment de recul quant à ce dispositif de diffusion pour établir de manière définitive en quoi il initie ou non une nouvelle appréhension de la pratique du cinéma. Par exemple, la 3D est actuellement abordée selon un angle strictement marketing, en terme d’impact du « show ». Ce n’est donc pas un hasard, si les jeunes en sont les plus  friands. Certains réalisateurs se l’approprient avec virtuosité, d’autres sont encore dépassés par ce mode d’émission et n’y voient pas nécessairement un regain pour la création. La révolution numérique doit s’accompagner de la créativité, car, à l’heure des réseaux sociaux, la critique est implacable. À l’inverse de ce que l’on pourrait croire, la critique sur Twitter n’est pas superficielle. On évoque souvent le côté trop immédiat dans le fait de rendre public son opinion via les réseaux sociaux. En réalité, toute critique émise ainsi sur la toile est longuement étudiée en amont, et souvent réfléchie bien après son poste. Il n’est pas rare de constater que des avis sont ensuite effacés par leurs propres auteurs, dans la mesure où ces derniers ont mûri après coup leur réflexion, et ce qu’il leur importe qu’elle soit au plus près de ce qu’ils veulent exprimer, en s’assurant de gagner l’adhésion du plus grand nombre. De la sorte, avec les réseaux sociaux, on s’engage dans un nouvel apprentissage du cinéma.Les réseaux communautaires seront les nouveaux canaux de promotion des salles indépendantes. Ils constituent des outils de communication efficients pour celles-ci, en leur attribuant une identité singulière. À l’avenir, les petites salles et les cinémas indépendants devraient sérieusement les envisager comme des porte-voix de leur programmation, ainsi que de leurs animations. En se les appropriant, il leur sera plus aisé de communiquer sur leurs établissements. A l’instar des modes de consommation de la culture qui deviennent de plus en plus nomades avec la musique que l'on écoute sur son mp3 ou son iPod, et les informations culturelles que l'on pioche ici et là via les twits d'acteurs culturels et les profils Facebook d'espaces d'arts, il en est de même pour le cinéma. Ces révolutions techniques me semblent en ce sens bénéfiques. 

C.C : Qu’en est-il selon vous de la dématérialisation de la billetterie ?
Je ne suis pas convaincu des avantages des caisses informatisées. On oublie trop souvent que le rapport humain, par ce qu’il peut inclure de médiation, est déterminant dans la pratique du cinéma. Or, on se remet souvent aux conseils de celui ou de celle qui officie à la caisse pour arrêter en dernier lieu le choix du film. On lui demande son sentiment sur un film ou tout du moins on attend qu’il soit en mesure de faire une recommandation. Le choix se retrouve en conséquence à 40% entre les mains de la ou du caissier. C’est une dernière étape avant l’entrée dans la salle, au même titre que le comptoir et le bar. Les agents d’accueil sont des acteurs dans la sortie au cinéma, dans la mesure où ils agissent sur la décision finale du film des spectateurs initialement hésitants. Quand on sait qu’ils peuvent influer de la sorte, il me semblerait judicieux de consolider la formation de ces médiateurs. On le voit aisément en politique, où l’on mise davantage sur les indécis. Ils sont le cœur de cible des politiques de tout bord. Pourquoi en serait-il autrement au cinéma ?

C.C : La diffusion des spectacles « hors-films » (concerts ou opéras dans les cinémas) se démocratise et la retransmission en direct d’événements rassembleurs gagnent les faveurs du public. Comment expliquez-vous ces évolutions sur le plan social ?
E.E : La plus value des spectacles arts-vivants demeure exactement dans la dimension du « live ». Car, ce que recherchent les spectateurs, c’est avant tout ce caractère d’immédiateté, qui classe ces séances particulières dans la catégorie d’événements à part entière. Ajoutons à cela des conditions de diffusion optimales : ces séances sont doublement formidables ! Lors du one man show de Florence Foresti à Bercy le 23 septembre (Pathé Live), le spectateur des cinémas découvrait en temps réel le palais omnisports se remplir. En filmant ainsi le public de Bercy, l’idée était de créer les mêmes conditions de découverte pour ces deux types de spectateurs. C’est ce type d’innovations qui concourent à doter la projection d’un supplément d’âme, mieux, de l’établir en tant que véritable sortie culturelle. Grâce à des initiatives de ce genre et à ces essais, une autre forme de spectateur émerge alors. Le cinéma à l’avenir, c’est le « participatif », autrement dit réinventer le « spectateur actif ». Ce qui est déterminant, c’est le fait d’ « apprendre  à réagir ensemble ». Au fond, l’enjeu, c’est le « voir ensemble ».

C.C : Le public du cinéma semble vieillir ces dernières années. Vous qui avez l’habitude de fréquenter de jeunes étudiants férus de cinéma (comme on a pu le constater lors des Rencontres d’Avignon), quelles solutions conseilleriez-vous en vue de contrer ce vieillissement du public ? 
E.E : On assiste actuellement à une fracture générationnelle du public. En termes de tranches d’âge, les 35-45 ans ne sont pas les plus représentés dans l’audience. Les 15-30 ans, quant à eux, sont réceptifs aux problématiques sociales, puisque ce sont leurs préoccupations qui se jouent sur l’écran. Les scénarios qui font écho à celles-ci gagnent donc plus naturellement leurs faveurs. Les étudiants sont également une population que je qualifierais de « prescriptrice ». En effet, ils aménagent des ciné-clubs, organisent des festivals, engagent des débats et des groupes de discussions autour du cinéma. Tout cela démontre clairement leur appétence pour le « collectif ». Je parlerais également de l’aspect nostalgique auquel les jeunes sont paradoxalement sensibles. Au regard de leur affection pour le cinéma dit classique, ou encore les manifestations cinématographiques qui y font référence, tels que les drive-in. Une inclination qui émane sans doute d’une volonté de voir coexister passé et présent. Ils attendent que les diverses évolutions cinématographiques cohabitent ensemble sur un même plan. Il convient alors d’interpeller la curiosité de ce public jeune et étudiant pour les conquérir, avec notamment des œuvres qui joueront le rôle d’accompagnant sur le chemin de la sensibilisation au cinéma.

C.C : Quel regard portez-vous sur les difficultés de la transmission des salles de cinéma indépendantes entre générations dans un contexte de concentration accrue des circuits ?
E.E : La problématique de la retransmission est consubstantielle à la crise. La question qui se pose est « Comment aider ces jeunes dans l’acquisition de cinémas, qui se voient désavantagés face aux grands circuits ? » En effet, en raison de moyens moindres, il n’est plus rare de voir les enfants d’exploitants dans l’incapacité de reprendre les rênes du cinéma de leurs parents, et c’est regrettable. Et l’on risque d’assister à une concentration des circuits, ce qui à terme, conduira inéluctablement à une banalisation de la programmation au profit des films à gros budgets et au détriment du cinéma Art & Essai. Toutefois, le public réclame un raffinement de l’écriture cinématographique, qui fait dès lors partie des enjeux majeurs pour le cinéma de demain. Studios et producteurs se doivent de faire attention à l'utilisation des futures technologies, car, malgré toute la modernité et les effets spéciaux mis en place, rien ne remplacera un bon scénario et de bons acteurs. A contrario des mutations qui s’opèrent crescendo, les spectateurs aspirent dorénavant à une pratique classique du cinéma. D’autre part, ils approuvent les rendez-vous intelligents. Les festivals en sont l’exemple le plus probant, puisque qu’ils concentrent à eux-seuls 20% de la consommation du cinéma. Une proportion qui s’explique par une programmation de qualité, affirmée, et qui en outre s’aligne selon des thématiques bien définies. Finalement, l’on saisit à travers eux, l’importance du côté communautaire qui prime. D’où le rôle majeur des réseaux sociaux. Là, est la contradiction suprême: le cinéma de demain continue de s’inspirer de son passé, de son présent, pour mieux construire son futur.