28 mars 2014

LÉGION D'HONNEUR : discours prononcé le 26 mars 2014 à l'occasion de la remise de cette décoration par Pierre Bergé à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent



Monsieur le Président, Cher Pierre Bergé,
Monsieur le Ministre, Cher Jack Ralite,
Madame la Ministre, Chère Valérie Pécresse,
Monsieur le Conseiller d’Etat, Cher Lionel Collet,
Monsieur le Conseiller du Premier Ministre, Cher Jean-Paul de Gaudemar,
Madame la Conseillère à la Cour des Comptes, Chère Catherine Démier,
Monsieur le Président de Gaumont, Cher Nicolas Seydoux,
Chers Membres de la Communauté universitaire de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse,
Chers Amis, Mes Chers Amis,
Chers Membres de ma Famille, Chère Maman,
Mesdames, Messieurs,

Lorsque j’ai interrogé les quelques personnes qui, autour de moi, ont reçu la Légion d’honneur pour savoir ce qu’il convenait de dire, on m’a invité à parler évidemment de la République, de mon parrain de Légion d’honneur, bien sûr, du sens de la Légion d’Honneur elle-même, de l’université en général, de mon université en particulier, de mon parcours personnel, de la manière dont je vois les choses, de glisser quelques mots politiques, de me hasarder à être à la fois solennel et drôle mais pas plus d’une fois, de me lâcher un peu si je le sentais, et  de tout dire donc, mais surtout, surtout – ça tout le monde me l’a dit aussi – «d’essayer de faire au plus court !». Bon, je vous avoue que j’ai été tenté un instant de faire en effet au plus court à la manière de Peter Sellers lorsqu’à la fin du premier opus des Panthère Rose de Blake Edwards alors que quelqu’un lui demande comment il en est arrivé là, ce dernier de répondre… «c’était pas facile»… Après réflexion, je me suis dit que c’était sans doute un peu trop court, c’est pourquoi, je vais laisser de côté toutes les recommandations qui m’ont été faîtes pour vous dire, surtout, ce qui me tient à cœur ce soir et vous exprimer combien je suis heureux de voir réunies ici tant de personnes si chères à ma vie, des mondes qui représentent, chacun à leur manière, une facette de ce que je suis : le monde universitaire, bien sûr, le monde de la culture, le monde politique, celui de mes amis et de ma famille. Des mondes que j’habite mais en passant de l’un à l’autre sans jamais qu’ils ne se rencontrent vraiment et qui, ce soir, se trouvent ici rassemblés. Lorsque j’étais encore son étudiant, mon ami le Professeur Jean-Louis Fabiani m’a dit un jour dans les couloirs de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : «on ne devient que ce que les autres veulent bien que vous deveniez». Je ne sais plus si ce sont ses mots exacts, mais l’esprit de cette phrase-là m’a poursuivi depuis et, pour moi, sociologue du cinéma, amateur de génériques, je crois que grâce à Jean-Louis, j’ai compris très vite que nos vies ressemblent à d’immenses génériques de cinéma, ceux-là même qui défilent à la fin du film et que si peu de spectateurs regardent jusqu’au bout. Je crois qu’une cérémonie comme celle-ci est avant tout un remerciement intense et républicain non pas à celui qui est décoré, mais à toutes celles et ceux qui ont participé au fait qu’il le soit. Je me suis toujours senti éminemment républicain, même si exprimer cela peut paraître quelque peu désuet ou banal dans le cadre d’une cérémonie conférée par et pour la République. Plus précisément je devrais dire républicain ET poète. Car ces termes sont loin d’être contradictoires à mes yeux, même si le sens commun les oppose parfois au prétexte que le poète symbolise notre volonté à tous d’habiter les sphères de l’imaginaire et de l’imagination, un royaume qui donc nous oblige à sortir de nos cadres, alors que la République se pense bien souvent comme un cadre de références figé en valeurs comme en principes, qu’elle possède en soi sa propre imagination constituante dans laquelle nous évoluons sans même nous en rendre compte. J’emprunte cette notion «imagination constituante» au Professeur Paul Veyne, qui n’a pu être là ce soir et qui incarne à mes yeux toute la force de ce que peut nous apporter l’université, la force d’une pensée qui vient bouleverser d’autres pensées, en l’occurrence, la mienne lorsque j’étais doctorant, et ce d’une manière radicale et définitive. Paul Veyne parle donc d’imagination constituante non pas pour désigner une faculté de la psychologie individuelle, mais pour désigner le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes, des sortes de bocaux. Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut - dit-il - du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, une nouvelle génération peut être socialisée et éduquée par le nouveau programme. Cette génération se trouve aussi satisfaite de ce nouveau programme que ses ancêtres l'étaient du leur et ne voit guère le moyen de s'en sortir, puisqu'elle n'aperçoit rien au-delà. Pour le dire avec les mots de Paul Veyne « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». Cette phrase ne m’a jamais quitté : « quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas ». On préfère méconnaître la forme biscornue de nos limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. Pire, on croit que nos ancêtres occupaient déjà la même patrie, et que l'achèvement de l'unité nationale était déjà préfigurée et que quelques progrès techniques ou législatifs viendraient naturellement parachever l’ensemble. Ces bocaux, ces cadres, ces ensembles ne fonctionnent que pour nous offrir l’illusion d’une vérité partagée. Pourtant si quelque chose mérite bien le nom d’idéologie, c’est cette vérité-là, une vérité inerte, une vérité engourdissante, une vérité immobilisante, une vérité rassurante aussi - nous ne devons pas le nier - car c’est dans son potentiel à rassurer que l’idéologie puise à la fois sa force et son efficacité. Loin de moi, l’idée de vous faire ici, un cours de sociologie engourdissant sur l’idéologie, juste une nécessité dans ce cadre cérémoniel de partager avec vous, là d’où je pense ce que je fais, comment je vis ce que je vis, ce que ceux qui me connaissent bien désignent souvent comme ma sensibilité, et expliquer sans doute, pourquoi au fond, l’université constitue l’une des plus belles maisons – pardon je devrais dire l’une des plus belles «institutions» - que je puisse habiter, sans m’y sentir totalement étranger.

L’université en tant que laboratoire de recherche et de production scientifique, mais aussi en tant que lieu de formation supérieure de toute notre jeunesse, tout comme les mondes de l’art et de la culture, ont ceci de commun que de se défier de toutes les idéologies de vérité pour précisément les défier : c’est là - on l’oublie souvent - leur tout premier rôle social et quand on ne l’oublie pas, il arrive parfois  qu’on le redoute. En effet, la seule obligation de réussite de nos institutions de sciences et de culture, n’est pas de trouver, de former, de distraire ou d’instruire, mais bien d’imaginer. Le Philosophe Pascal qualifie la faculté d’imaginer comme la «partie la plus décevante de l’homme». À l’inverse, Gaston Bachelard, lui, perçoit cette même faculté d’imaginer comme notre fonction nourricière majeure. Ce grand écart est avant tout dû au fait qu’on a longtemps opposé le fait de penser au fait d’imaginer et qu’on préconisait d’éviter de faire les deux à la fois. Pourtant, le lieu dans lequel nous sommes aujourd’hui nous prouve qu’il n’existe aucune réflexion qui puisse se prétendre objective en évacuant l’afflux de notre imagination. La Fondation Pierre-Bergé-Yves-Saint-Laurent, c’est avant tout une pensée de l’imagination ET une imagination de la pensée. En langage universitaire, on pourrait dire que vous avez là un magnifique campus, Cher Pierre Bergé… Le bonheur de présider une université pluridisciplinaire, c’est d’avoir la chance au-delà de ma propre discipline – la sociologie de la culture – d’approcher les imaginaires de mes amis informaticiens, physiciens, mathématiciens, géographes, historiens, juristes, de chercheurs en agrosciences qui tentent de prolonger l’agonie des tomates quand on les arrache à leurs pieds, de chercheurs en physiologie cardio-vasculaire qui travaillent sur la façon dont le stress impacte notre coeur, de mes collègues sociologues qui n’ont de cesse de se demander comment se conçoivent nos héritages patrimoniaux et culturels, où comment dans nos lieux de culture, on travaille cette belle idée de la transmission, pour une fois ou pour toujours selon la magnifique question que pose mon ami Damien Malinas dans son ouvrage sur les festivaliers d’Avignon, Damien Malinas qui est aussi co-auteur d’un des livres dont je suis le plus fier, l’Université au cinéma, un livre sur les films de campus… L’université au cinéma c’est Le lauréat, Le Cercle des poètes disparus, Indiana Jones, Benjamin Gates, le Jerry Lewis de Docteur Jerry et Mister Love, Hypathie la philosophe mathématicienne d’Agora le magnifique film d’Amenabar, The Social Network, l’éducation de Charlie Banks, Un homme d’exception,… Tous ces films nous qui disent combien nos campus sont habités par les désirs d’imagination, de transgression, d’idéalisation, de transformation, de découvertes sans cesse renouvelés. Tous ces films nous incitent à regarder autrement nos enseignants-chercheurs qui, s’ils n’ont pas de fouet à la ceinture, n’en sont pas moins de véritables héros, l’imagination rivée à l’éprouvette ou au clavier. Valérie Pécresse, l’été dernier à l’université Avignon, lors d’un débat avec Aurélie Filipetti et Geneviève Fioraso autour des questions de Culture et d’Université, nous rappelait combien la puissance de la représentation de ces fictions cinématographiques jouaient un rôle essentiel pour soutenir nos désirs d’université, nos désirs d’avenir, nos aspirations au progrès. Elles décrivent toujours les campus comme le lieu de tous les possibles. Je profite de cette occasion exceptionnelle qui m’est donné ce soir grâce à la réunion de représentants des mondes de l’université et des mondes de la culture de partager avec vous le constat qu’en France, contrairement à d’autres pays,  l’université n’était pas à proprement parler une source d’inspiration pour nos auteurs de fiction ou pour nos médias eux-mêmes qui avaient toujours eu du mal à parler d’université positivement. Je crois comme le sociologue Pierre Bourdieu  que les sciences sociales ont un incroyable pouvoir de dévoilement des problématiques qui peuplent notre monde social, et que toutes les opérations de dévoilement que nous menons possèdent leurs vertus libératrices et de progrès si l’on parvient à s’en saisir. Je suis heureux de constater que, grâce à beaucoup d’entre vous, grâce à l’écoute de nos ministres, au travail de la Conférence des Présidents d’université, les choses sont en train de changer. Les travaux que j’ai eu l’honneur de conduire dans le cadre de la commission Culture et université et qui ont abouti à 128 propositions pour rapprocher les mondes de la culture et les mondes de l’université ont permis de structurer près d’une centaine desdites propositions. Je tiens à en remercier les 23 membres de cette commission et suis fier d’avoir pu participer à la naissance de projets concrets et innovants. Pour n’en citer quelques-uns : le projet France Culture Plus, première radio étudiante portée par le Groupe Radio France grâce à la conviction profonde d’Olivier Poivre d’Arvor, la cinémathèque de l’étudiant en lien avec le Ministère de la Culture et le CNC qui deviendra une plate-forme numérique de transmission du patrimoine cinématographique et qui respectera tous les attendus dont nous avons si souvent parlé avec Nicolas Seydoux. Je tiens aussi à remercier Laure Adler d’avoir transformé avec notre vice-président Culture et notre service culture, notre université comme l’un des lieux primordiaux de débats et de transmission durant et avec le Festival d’Avignon. Merci Hortense Archambault. J’arrête là les exemples qui désormais, grâce à vous, sont « légion » sur l’ensemble du territoire, dans un grand nombre de nos universités…

Comme toutes les universités, l’université d’Avignon tire sa première fierté de former sans distinction sociale l'ensemble de sa population, résultat d’un travail sans relâche avec une équipe géniale en tout point, ce qui nous a valu d’être qualifié par la commission du Sénat conduite par Dominique Gillot « d’orchidée universitaire ». Magnifique symbole que cette orchidée qui, loin des grandes métropoles qui nous environnent, mérite toutes les attentions et tous les soins pour lui conserver sa capacité à ensemencer son territoire… Car le pari de notre université est au cœur du contrat social implicite qu’elle porte, un contrat qui affirme que le talent, l'innovation, la création peuvent naître n'importe où, chez n’importe quel étudiant et ce d’où qu’il vienne : voilà ce que révèlent bien mieux que n'importe quelle autre institution, les universités de la République qui sont par excellence les institutions de la diversité imaginative, de la science et des arts, des institutions poétiques à part entière. C’est pour relever ces défis-là qu’elles méritent qu’on les protège et qu’on les choie en préservant leurs compétences sachant qu’elles sont, par nature, habitées de l’esprit de réforme. C’est pourquoi nous ne devons pas nous tromper d’équation : les moyens de tout ordre qu’on donne à chacune de nos universités pour qu’elles accomplissent leur missions fondamentales seront toujours l’exacte équivalence de l'ambition que nous plaçons, en réalité, dans les générations futures dont nous avons la responsabilité.  On y pense et parfois on l’oublie. C’est aussi pour cette raison que je tiens particulièrement à adresser mes plus sincères remerciements ce soir à mon « parrain » de Légion d’Honneur de m’avoir reçu voici quelques années, grâce à l’entremise de notre chère Laure Adler, lorsque dans les premiers mois de ma présidence à l’université, il a non seulement accepter d’accompagner notre projet en entrant à notre Conseil d’Administration, mais aussi en devenant donateur de notre fondation. Je me souviens de vos mots, Pierre, sur l’importance que vous accordiez à la nécessaire solidarité intergénérationnelle que nous devrions tous partager vis à vis de nos étudiants et de notre jeunesse. Tout le monde dans notre université vous est très reconnaissant de cet engagement pour notre projet et notre territoire. Je tenais aussi à vous remercier, Cher Pierre, d’avoir accepté de me remettre cette décoration ce soir et de nous avoir tous invité ici dans votre Fondation. Merci aussi pour toutes les conversations que nous avons eu régulièrement depuis que nous nous connaissons. C’est vous qui m’avez inspiré ce discours car lors de la première réunion de notre commission Culture et université à laquelle vous aviez participé, c’est vous qui nous aviez déclaré : «la culture, c’est de l’imagination, de la poésie et, comme la poésie, l’université doit accompagner ses étudiants aux limites du possible». Jean Cocteau affirme qu’un «poète ne doit pas refuser les honneurs, mais qu’il doit faire en sorte qu’on ne songe pas à les lui offrir. Si on les lui offre – dit-il – c’est qu’il a commis quelque faute. Il doit alors accepter ce qu’on lui offre comme une punition car il est probable qu’il se soit mêlé d’entreprendre un travail sans en avoir reçu l’ordre intérieur et que ce travail a rendu visible aux yeux du Prince ce qui devait rester invisible». Recevoir la Légion d’honneur de vos mains, Cher Pierre Bergé, est tout le contraire d’une punition car à la différence du poète Cocteau, le poète républicain qu’est nécessairement un président d’université et un universitaire ne peut et ne doit recevoir cet honneur qu’au nom de l’institution qu’il représente, au titre du générique de tous ceux qui ont accepté de l’accompagner et à qui il doit tout. Je dois tout à l’école publique, à l’université de la République, à mes amis de chaque instant et de chaque monde, à mes proches et très proches et aussi, évidemment, à mes parents qui m’ont toujours fait confiance. Tous m’ont permis de développer mais surtout d’entretenir mon imagination, à la fois poétique et républicaine.

En tant que spectateur de cinéma, j’ai toujours conservé en tête, depuis sa première vision, l’image obsédante d’Elliott, le petit garçon héros du film de Spielberg E.T. l’extraterrestre. La première fois qu’il croise E.T. la nuit, l’extraterrestre va déguerpir à toute vitesse. L’enfant va tenter de le poursuivre sur quelques centaines de mètres puis va stopper volontairement sa course près du portique de son jardin. Non pas parce que l’Extraterrestre est trop rapide pour lui, mais parce qu’il préfère se poser et prendre le temps de penser aux perspectives que lui ouvre cette découverte improbable. Il s’adosse à la balançoire du portique et lève les yeux vers l’infini. Cette image est obsédante car je crois que le réalisateur a su capter là, de la manière la plus absolue, le regard de tous les enfants lorsqu’ils se mettent à imaginer tous les possibles. L’instant décisif si cher à Cartier-Bresson. Comme le remarque non sans malice l’écrivain Georges Picard, nous sommes, pourtant, une curieuse civilisation qui discrédite souvent la pensée de ses enfants – et par défaut des enfants qui sont encore en nous – en leur reprochant le fait qu’ils ont parfois trop d’imagination. Comment peut-on reprocher à un enfant d’avoir trop d’imagination ? Si notre université républicaine et poétique, notre culture, notre science, notre art, notre politique ne devaient avoir et partager qu’une seule responsabilité sociale aujourd’hui : c’est bien de permettre à notre jeunesse d’avoir trop d’imagination, de reconnaître ce «trop d’imagination» comme notre bien commun le plus précieux et de croire – j’en ai l’intime conviction – que – loin de toutes ces paresses qui nous confines dans nos bocaux idéologiques – c’est de ce bien commun que naîtront nos futures fraternités imaginatives. Car je le crois, profondément, pour faire vivre en République la liberté et l’égalité, il faut d’abord, que nos institutions de formation et de recherche fassent vivre la plus belle fraternité qui soit : notre fraternité imaginative pour que nous ne puissions plus jamais dire aux générations présentes et à venir qu’elles ont trop d’imagination, pour que nos universités soient définitivement ces lieux d’imagination fraternelle qui – comme le dit la chanson – savent encore et toujours laisser passer nos rêves. Je vous remercie.

04 février 2014

THE MIDDLE ou comment un sitcom américain installe les questions d’éducation artistique et culturelle au cœur de ses scénarios


À tous les fils préférés, toutes les Sue Heck du monde, à Bernard et Guysiane surtout...

Janvier 2014. C’est le moment de la diffusion en France de la quatrième saison du sitcom The Middle qui s’est construit en ramassant sur la vie quotidienne de la famille Heck tous les tracas et les questions existentielles auxquels sont confrontées les classes moyennes les moins favorisées d’aujourd’hui. Fins de mois difficiles, crédits interminables, contrats d’assurances incompréhensibles, chômage, emplois précaires, voisinage périlleux, cycle ritualisé et infernal de la vie où les respirations sont si difficiles à prendre, intérieur domestique tellement décourageant à entretenir et bien entendu, enfants pas toujours simple à comprendre et donc à élever. L’action se déroule dans la « petite ville moyenne (fictive) d’Orson en Indiana. Frankie, la mère, piètre vendeuse de voitures habitée d’un stoïcisme velléitaire qui la conduit à voir la réalité souvent plus rose qu’elle n’est, Mike, le père, manager d’équipe dans une mine, sont eux-mêmes tous deux originaires d’Orson où ils y élèvent leurs enfants : Axl, l’aîné fainéant qui passe ses journées en caleçon et réussit néanmoins via le sport à décrocher une bourse pour entrer à l’université ; Sue, sa sœur, éternelle maladroite optimiste qui rate tout ce qu’elle entreprend pour exister aussi bien auprès de sa famille qu’à l’école et Brick, le «petit» dernier rempli de tocs qui passe sa vie dans ses livres, fan de la saga Planet Nowhere et qui ne s’intéresse qu’aux adultes cultivés. A priori, ces êtres, un peu caricaturaux sur lesquels tous les malheurs de leur petit monde semblent s’abattre, demeurent coûte que coûte, à l’image de leur fille cadette (the middle ?), empreints d’un espoir sans faille dans des jours meilleurs, espoir qui renaît dans chaque parcelle de répit que leur offrent aussi bien une note d’Axel un moins mauvaise que les autres, le fait que Brick se soit fait enfin un copain de son âge ou même que Sue décroche le poste de mascotte du club de foot alors qu’aucun autre élève du lycée ne s’était porter candidat pour s’affubler du fameux costume de poule géante.

Si la quatrième saison du sitcom marque un tournant dans la série, c’est parce que chaque personnage - enfants, parents, famille, voisins - enrichi à satiété de ceux avec qui il a vécu jusqu’alors, va aspirer à évoluer, à changer et ce changement, quelque soit l’âge ou l’expérience dudit personnage, ne va s’opérer que dans la manière dont chacun va se tourner vers de nouveaux référents culturels ou artistiques. Ainsi, Frankie, licenciée de sa concession de voitures, va-t-elle se mettre en quête d’un nouveau métier pour se donner une nouvelle chance et décide, suite au visionnement de quelques spots à la télé, de suivre une formation, sans trop savoir laquelle. Elle commande le catalogue des études proposé dans la publicité et commence par tirer au hasard le module d’études qui lui devrait lui convenir. Une fois, deux fois, trois fois… Les pages se rouvrent irrémédiablement sur «vendeuse en concession de voitures». Elle comprend alors qu’elle ne peut livrer son destin aux vicissitudes de la fatalité et va opter pour des études de secrétaire dentaire. Très vite, Frankie va partager les mêmes difficultés qu'Axl pour se concentrer sur les livres, pour étudier avec toute la rigueur attendue et va se laisser envahir par le doute. Paradoxalement, le fils aîné va alors se révéler comme éducateur et lui redonner confiance en elle. Filiation des rôles inversée. Axl saisit là une occasion de faire montre à sa mère qu’il a fait plus que retenir ce qu’il a appris d’elle, il se sert de cette éducation choisie pour en faire usage auprès de Frankie elle-même. L’héritier fait le choix de facto dans ce qu'il a hérité et de qui il l’a hérité pour maintenir avec force l’intégrité de la figure de sa mère qui n’est pas comme elle le déclare elle-même dans un excès de désespoir face aux savoirs qu’elle doit conquérir : «une merde».

À quelques mois d’entrer à l’Université grâce à la bourse qu’il risque de décrocher du fait de ses performances sportives, Axl va devoir redoubler d’efforts à cause d’un malheureux concours de circonstances qui l’immobilise, sa sœur lui ayant roulé sur le pied alors qu’elle espérait faire sa première expérience de conduite. Aussi va-t-il être obligé de prendre des cours de soutien n’étant plus dans la possibilité de tout miser sur son corps. C’est à cette occasion qu’il va rencontrer Cassidy, une lycéenne en charge de ce soutien scolaire, brillante, discrète et amoureuse, elle, d’un étudiant d’université. Il va découvrir des mots et une grammaire qui lui étaient inconnus jusqu’à cette rencontre et va se surprendre à tomber sous le charme de la jeune femme à qui il va dérober un baiser. Elle va, pour sa part, abandonner sa relation estudiantine à distance pour choisir Axl et ne décollera plus de sa bouche et de ses baisers jusqu’au jour où, c’est Axel qui va lui demander de prendre un peu de recul et d’entamer une vraie conversation entre deux émois de tendresse. Mais Cassidy reste indéfectiblement attachée aux lèvres d’Axl. Celui-ci va donc alors solliciter son petit frère érudit car il sait au fond de lui que son amour ne durera que s’il trouve d’autres voies que celles de son physique pour se rendre intéressant aux yeux de l’élue : «je savais que ce jour viendrait» lui déclare, fiérot, le jeune Brick ravi de transmettre à son grand frère les subtilités littéraires de l’Attrape-coeurs de Salinger et des Tournesols de Van Gogh. Nouvelle et savoureuse filiation inversée des rôles entre le petit et le grand frère. Dans son ouvrage l’Énigme du don, Maurice Godelier a écrit : « Il ne peut y avoir de société, il ne peut y avoir d'identité qui traverse le temps et serve de socle aux individus comme aux groupes qui composent une société, s'il n'existe des points fixes, des réalités soustraites (provisoirement mais durablement) aux échanges marchands». À  celles et ceux qui doutent parfois de l’utilité de défendre la place de la culture et donc de celle de notre jeunesse dont nous avons tant à apprendre en termes de filiation inversée, The Middle, saison 4, risque d’offrir des perspectives inédites et effectives de ce que signifie aujourd’hui encore l’idée de «faire société» autour, non pas de cultures qui seraient tantôt perçues comme trop savantes ou tantôt comme trop populaires, mais avant tout d’une culture commune réinventée par un héritage choisi, une transmission croisée.

Emmanuel Ethis & Damien Malinas

03 février 2014

LA MÉMOIRE DE NOS INSTANTS DÉCISIFS

Pour Pierre-Louis, Jean-Louis, Damien, Laure, Gianni, Virginie, Philippe, Native, Jean-François, Raphael, Laurent, Myriam, Natalie, Olivia, Hortense, Béatrice, Yoann, Dimitri, Nicolas, Frédéric, Marie-Sylvie, Aurélie et Alexis

Genesis de Sebastião Salgado 
C’est Henri Cartier Bresson qui a théorisé, dans un de ses rares textes, le concept de l’instant décisif en photographie : «Photographier – écrit-il - c’est dans un même instant et en une fraction de seconde reconnaître un fait et l’organisation rigoureuse de formes perçues visuellement qui expriment et signifient ce fait. C’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre». Mais quand on tient le concept d’une main et le travail de Cartier-Bresson de l’autre, on a parfois du mal à connecter mentalement l’image et l’idée. Peu importe, le concept est si fort que l’on se surprend à l’utiliser parfois sans se rendre compte que c’est bien ledit concept que l’on mobilise comme grille majeure de lecture pour trier le bon grain de l’ivraie des photographies qui retiennent notre attention et se gravent souvent dans nos petits imagiers personnels. L’instant décisif – osons cette affirmation – se conçoit majoritairement en noir et blanc, comme pour l’extraire un peu mieux du monde, exprimer plus justement sa focalisation sur l’avant et l’après qu’il ramasse, miser sur les mystères qu’il s’essaie à restituer, nous rappeler qu’il appartient autant au sujet qu’à celui qui le photographie et que leurs trajectoires respectives auraient pu être tout autres. Car l’instant décisif captivant est aussi et d’abord celui où le cliché que prend le photographe parvient à saisir le moment singulier où le sujet opte pour un mouvement plutôt qu’un autre, une démarche plutôt qu’une autre, un risque plutôt qu’une assurance. La décision de capturer via l’image se synchronise ici sur le moment où le sujet prend lui-même une décision plus ou moins engageante et riche de conséquences concrètes. La photographie de l’instant décisif relie plus que d’autres, plus descriptives ou plus esthétisantes, les univers des champs des possibles et celui des choix effectifs, le passé proche et le futur immédiat, le réel crépusculaire et le fantastique qui affleure nos vies presque rêvées.

Genesis de Sebastião Salgado 
Lorsque l’on pense à la théorie de Cartier-Bresson et que l’on visite la très belle exposition que la Maison Européenne de la Photographie de la ville de Paris vient de consacrer à Sebastião Salgado et intitulée Genesis, on ne peut que songer au fait que ce dernier a fait sienne la traque obsessionnelle de l’instant décisif au point même, parfois, qu’on se surprend à penser que la main du photographe est aussi celle d’un metteur en scène de la nature. Les paysages, les animaux et les hommes que surprend Salgado semblent se situer dans l’angle exact que choisissent les photographes de plateau des tournages de cinéma. Lumière maîtrisée, répétitions à la clef et l’on sait exactement quand il faut déclencher l’obturateur pour intercepter l’instant précieux. Mais les plateaux de tournage dont il est question ici paraissent être sous le contrôle du Jacques Tourneur de Rendez-vous avec la Peur, du Jack Arnold de la Créature du Lac Noir ou du Jean Cocteau de la Belle et la Bête. Tout comme ces films-là, les photos de Salgado nous relient tantôt à une nature, tantôt à une humanité exotiques que nous ne connaissons pas et qui pourtant nous apparaît immédiatement familière comme si, par une sorte de miraculeuse réhabilitation de notre «mémoire reptilienne», des images, dont nous ignorions qu’elles étaient enfouies en nous, seraient soudain exhumées pour nous rappeler à nos propres instants décisifs. Sous l’œil de Salgado, des femmes à plateaux deviennent étrangement belles. On dit qu’elles se sont, par le passé, affublées de ces plateaux pour devenir indésirables lorsqu’elles étaient l’objet du marché aux esclaves. On se demande alors pourquoi portent-elles encore ces plateaux aujourd’hui et puis, l’on pense à nous, tristes occidentaux, et à tous ces « plateaux » dont nous sommes nous aussi parés et que l’on porte comme autant de stigmates contradictoires qui, eux, nous éloignent plus de nos origines que de nos dérélictions contemporaines. Nous avons fait nôtre ce drôle d’adage érigé en quasi-idéologie selon lequel il faut nous défier des apparences alors que nous devrions exactement faire le contraire. Curieuse perversion diffuse de nos petits jeux bourgeois de diversion. Il nous arrive ainsi de ressembler de plus en plus à ces jongleurs qui, lorsqu’ils ratent la récupération d’une balle, plutôt que d’admettre leur erreur apparente et de recommencer le numéro, préfèrent intégrer la chute à leur performance, puis théoriser le tout en prétendant qu’il s’agit là d’une nouvelle école esthétique de la jonglerie. C’est chic, c’est moderne et cynique à la fois.


by Gianni Giardinelli
L’exposition Genesis de Salgado fonctionne, dès lors, comme un rappel à l’ordre au regard de ce cynisme, chic et moderne. Lorsqu’on en sort, on n’a qu’une envie : y convier toutes celles et tous ceux que l’on aime et que l’on n’aime moins à s’y rendre car on est convaincu qu’ils en ressortiront, eux aussi, meilleurs que lorsqu’ils y entreront. On est certain alors du véritable «pouvoir de la culture» comme la Belle en est certaine lorsqu’elle incite la Bête à lire et à se transformer avant que le dernier pétale de rose ne tombe, ce que magnifie actuellement la très belle comédie musicale mise en scène actuellement au théâtre Mogador. Transformer le cœur de la Bête par la culture avant que le dernier pétale de rose ne tombe… On peut y voir une jolie métaphore de l’urgence politique à agir même si la Bête n’est jamais là où l’on croit, comme me l’a rappelé récemment le formidable interprète du rôle de Gaston – Alexis Loizon - : Gaston est en réalité un personnage flamboyant, fait de muscles, sans culture mais de non dénué de charisme qui est capable de faire croire à autrui - alors qu’il ne l’a jamais vu lui-même - que la Bête existe et que seul un soulèvement populaire (populiste) peut en venir à bout…  De Genesis à la Belle et la Bête version Cocteau ou version Modagor, lorsqu’on parvient à restaurer l’instant décisif, celui où les choses sont susceptibles de basculer, le chemin n’est pas si éloigné. Il n’est pas plus éloigné de ce que nous laissent entrevoir les magnifiques photos de Gianni Giardinelli que l’on peut consulter sur http://giannigiardinelli.tumblr.com et qui sont autant de petites apocalypses joyeuses qui oscillent sur les arêtes de nos consciences lorsqu’elles s’expriment dans la solitude fantomatique d’espaces sociaux momentanément désertés. Ces moments de solitude-là sont eux aussi des instants décisifs et nous rappellent, de fait, à l’utilité sociale et philosophique de ce que peut signifier prendre le temps de «prendre une bonne décision».