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02 juin 2021

À propos de la généralisation du Pass Culture... Entretien


Généralisé après deux ans d'expérimentation, le Pass culture, promesse de campagne d'Emmanuel Macron, est présenté par l'Élysée comme le chantier culturel prioritaire de son quinquennat. Pour l'officialiser, le chef de l'État a fait un déplacement ce vendredi 21 mai à Nevers, dans la Nièvre, un des quatorze départements où l'application géolocalisée a été testée.


Tous les jeunes âgés de 18 ans peuvent à présent s’inscrire sur le site pass.culture.fr, télécharger ce "GPS de la culture" et, pendant 24 mois, bénéficier de spectacles, musées, films, livres, ou pratiques artistiques près de chez eux, et aussi d’offres en ligne : abonnement presse et magazines, musique, jeux vidéo, avec pour les offres numériques un plafond fixé à 100 euros et des entreprises françaises privilégiés, comme Deezer et OCS. Les géants américains Netflix et Amazon ne font pas partie des partenaires. De 500 euros au total, pendant la phase d’expérimentation, le montant passe à 300 euros. Mais cette réduction sera finalement bientôt compensée. En janvier 2022, un nouveau volet du Pass culture sera mis en place pour plus de trois millions de jeunes supplémentaires : les collégiens et lycéens, avant leurs 18 ans, pourront en effet, de la quatrième à la terminale, bénéficier d’un crédit, lissé sur cinq ans, de 200 euros et seront guidés, dans leurs dépenses, par leurs professeurs.  Les questions de médiation et de diversification des activités culturelles ont été étudiées de près pour améliorer le Pass culture, pour ajuster son utilisation, pour davantage l’éditorialiser, avec des recommandations et l'affichage de propositions alternatives, aux recherches faites spontanément : proposition d’un théâtre ou d’un musée à un jeune venu pour un jeu vidéo, par exemple.  Et sur le terrain, pour les publics les plus éloignés en zone rurale et les plus défavorisés dans les QPV, Quartiers prioritaires de la politique de la ville, des partenariats ont été signés avec le réseau des missions locales ou encore avec les écoles de la deuxième chance, pour les jeunes sans emploi ni qualification. Le Pass culture est déjà une réalité partout en Bretagne dont les quatre départements ont participé à la phase d'expérimentation et avec succès, selon Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Bretagne et vice-président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle.


De 500 euros pendant la phase d'expérimentation, le montant du Pass Culture passe ce 21 mai 2021, à 300 euros pour tous les jeunes âgés de 18 ans, avec un plafond fixé à 100 euros pour les offres numériques.• Crédits :  Ministère de la Culture
L’expérimentation du Pass culture a ciblé 150 000 jeunes de 18 ans et dans votre région, en Bretagne, on peut parler déjà de généralisation et faire un bilan ? 

On a commencé par le Finistère et depuis quelque temps, c'est toute la Bretagne en effet qui expérimente le Pass. Et on peut dire que c'est un vrai succès, avec plus de 66 000 bénéficiaires inscrits, soit près de 92% des jeunes de 18 ans qui se sont lancés dans cette expérience dans la région. Sachant qu'au fond la Bretagne présente un passé très intéressant d'éducation populaire et d'éducation artistique et culturelle, très ancrées dans les habitudes des jeunes Bretons. Quand je dis succès, c'est parce que cela a permis une démultiplication d'un certain nombre de pratiques, en favorisant des "premières fois". 

C'est un travail qui a été mené main dans la main avec la Direction régionale des affaires culturelles. Des coordinateurs sont allés voir les lieux visés. Il y a donc eu un travail de médiation important pour pouvoir sensibiliser tout le monde. Une information et donc vraiment des possibilités de "premières fois" qui ont été organisées, comme une "première fois" au théâtre pour certains de nos usagers. Et puis un bilan que l'on retrouve sur le plan national, sur l'achat de livres, la sortie au cinéma, dans cette hiérarchie qui ressemble au reste de la France avant que ce ne soit généralisé ailleurs. 

Les livres sont en tête toujours et particulièrement pendant la crise sanitaire puisqu'en Bretagne les librairies ont très bien fonctionné sur le Pass, avec 76% des dépenses durant les mois de fermeture des lieux culturels. La musique, le cinéma et l'audiovisuel arrivent ensuite, avec des taux de 10 à 12%. Après, on voit que pour ceux qui ont dépensé le plus sur leur Pass, de véritables stratégies sont imaginées. J'ai rencontré pas mal de jeunes qui m'ont dit s'en être servis pour l'achat d'un instrument de musique, des partitions et aussi pour des sorties collectives. C'est un point qu'il ne faut pas négliger. Le Pass culture, en plus de son usage individuel, permet aux jeunes de 18 ans de s'associer collectivement pour faire des sorties ensemble. L'aspect sociabilité-socialisation joue à plein.

Il y a eu, selon vous, une vrai diversification des activités culturelles ?

Oui, cette diversification a plutôt bien fonctionné, en effet. Je pense que le Pass culture permet aussi cette petite prise de risque qui fait que l'on va voir des choses auxquelles on n'était pas habitué. On fait des choses, sans doute que nous n'aurions pas faites si nous n'avions pas cette possibilité d'avoir un Pass. En tout cas, c'est ce que nous disent souvent ceux qui vont sur des territoires de découverte. Un quart des répondants en Bretagne, par exemple, ont participé à leur premier concert grâce au Pass culture.

Les publics les plus éloignés, en zone rurale et les plus défavorisés, dans les QPV, Quartiers prioritaires de la politique de la Ville, ont-ils bien été pris en compte, comme l’assure l’Élysée ? Ce sont des publics qu’il a fallu chercher, mobiliser, accompagner ?

D'après ce que nous disent les chargés de mission Pass culture, les pratiques ne sont pas moins élevées chez les bénéficiaires des QPV : 8,5% des inscrits, proportion similaire à celle des jeunes de 18 ans résidant dans ces quartiers, au niveau national. Mais c'est vrai qu'ils sont plus difficiles à toucher, à mobiliser. Le travail de médiation, d'accompagnement est tout à fait nécessaire sur l'information auprès des MJC, des points information jeunesse, des missions locales, des maisons solidaires rurales... nous sommes sur tous les territoires. En Bretagne, des volontaires de service civique ont été spécifiquement recrutés, par la Direction régionale des affaires culturelles, pour jouer le rôle de médiateurs, faire ce travail auprès de ces territoires. Je pense que c'est d'ailleurs une dimension qu'il ne faudra pas oublier par la suite. La dimension de la médiation et de celle qui permet effectivement d'avoir des informations régulières sur le Pass. La dimension de sociabilisation est très importante et cela doit être accompagnée, évidemment. 

Pour les zones rurales, le public est éloigné peut-être en termes d'accessibilité à certains équipements culturels, mais il n'est pas du tout éloigné de la culture. J'ai pu voir en Centre Bretagne, dans les territoires ruraux, des jeunes qui utilisent évidemment le Pass culture, parce que pour eux c'est une opportunité. À travers déjà les offres numériques, même si elles sont plafonnées, mais aussi justement par rapport au fait d'aller acheter des livres en librairie, les ramener chez soi. Le plus important au fond, depuis qu'on travaille en sociologie de la culture, c'est l'initiation aux pratiques de sortie. Aller acheter un livre en librairie, c'est aussi une pratique de sortie. Il faut la considérer ainsi. C'est une belle manière d'envisager les choses en matière culturelle. 

Mais pour ces populations-là, les questions de transport et de déplacement ne sont-elles pas cruciales ?

Absolument. Mais elle concerne à peu près tous les enjeux de socialisation, qu'il s'agisse de se rendre au lycée, à l'université. C'est une constante. Et là, pour le coup, c'est vrai que c'est un enjeu à prendre en considération. Il faut savoir qu'aujourd'hui la région Bretagne a entamé une réflexion pour que les sorties culturelles liées au Pass culture soient associées à ces questions de transport et de déplacement, notamment pour les sorties en soirée ou les sorties en festivals. Mais si c'est quelque chose qui relève d'un aspect matériel, il faut vraiment savoir aussi que ce qui motive avant tout, c'est l'objectif qu'on tente d'atteindre à travers le Pass, c'est-à-dire la pratique culturelle ou la pratique artistique, puisqu'il y a aussi des pratiques artistiques qui se développent grâce au Pass.

En tout cas, les jeunes que j'ai rencontrés et qui étaient à fond dans l'utilisation de leur Pass, ceux qui avaient déjà leurs stratégies pour le dépenser jusqu'au bout, sont des jeunes extrêmement débrouillards. À chaque fois, ils trouvent des manières de faire pour pouvoir se déplacer, notamment par le covoiturage, par les TER, qui sont des outils qu'ils ont l'habitude de pratiquer en général. Ces partenariats, évidemment, sont importants pour nous. Il s'agit d'élargir l'offre de transport pour pouvoir accéder aux propositions culturelles faites sur le Pass. Mais les deux sont profondément liés. Je pense qu'il sera très important de continuer ce travail qui consiste à avoir des propositions culturelles, avec des possibilités claires de se déplacer pour pouvoir y accéder.

Un nouveau volet du Pass culture va être mis en place en janvier prochain pour les collégiens et lycéens, de la quatrième à la terminale. Que pensez-vous de cette intégration de l'application dans le parcours d’éducation artistique et culturelle des scolaires, de cette volonté d’appropriation de l’outil numérique dès l’âge de 13 ou 14 ans ?

Aujourd'hui, l'outil numérique est très présent chez nos jeunes. Nos ministères sont très attentifs et engagés sur l'initiation et tout le travail fait dans nos collèges et lycées autour des pratiques du numérique. Et la période de confinement que nous avons vécue montre à quel point l'outil numérique, quand il est bien utilisé, peut être un outil de démocratisation formidable. Donc, oui, le fait que les collégiens vont pouvoir bénéficier de 25 euros par élève en quatrième et en troisième et les lycéens de 50 euros par élève par an, de la seconde à la terminale, c'est l'enjeu de ce Pass élargi. C'est une manière de construire des sorties collectives, de travailler sur des projets d'éducation artistique et culturelle, en lien avec les établissements et les structures culturelles ou les artistes. Et je peux vous dire que le travail fait avec les rectorats et la Direction régionale des affaires culturelles compte beaucoup pour pouvoir consolider ces propositions. C'est vraiment quelque chose de tout à fait essentiel, parce que c'est une initiation. Quand on cherche par un Pass à une démocratisation de la culture qui vise aussi à ces questions d'égalité devant la culture et les pratiques artistiques, je tiens à dire que c'est vraiment l'enjeu majeur. On voit que les inégalités culturelles se posent et se reposent systématiquement. Travailler sur cette initiation à la sortie culturelle, au projet d'éducation artistique et culturelle, c'est ce qui permettra de garantir par la suite, effectivement, des publics citoyens de demain.

Quand on devient citoyen et qu'on s'émancipe par rapport à nos pratiques culturelles, on est amené à faire des choix. Il est important que les jeunes très tôt explorent aussi bien les expériences collectives au niveau scolaire que des expériences individuelles, pour leur capital culturel, pour se construire et se distinguer quelquefois des autres. Les étudiants utilisent beaucoup le Pass quand ils arrivent à l'université et quand ils s'éloignent du milieu familial pour prendre leur émancipation qui est souvent aussi une émancipation culturelle. 

Le Pass culture est perçu souvent chez les jeunes comme un beau signe de confiance. Ce n'est pas rien comme enveloppe financière à dépenser. Ce n'est pas rien comme enveloppe financière consacrée aux arts et à la culture. Et je pense que c'est assez stimulant pour eux d'imaginer que eux-mêmes, qui ont bien entendu aussi des discours pendant la crise sanitaire, puissent se sentir parfaitement acteurs de nouvelles pratiques culturelles en sortie de confinement, acteurs à part entière, d'où qu'ils soient, en participant à la culture de notre pays. 

Plus de quatre millions de jeunes vont pouvoir bénéficier du Pass culture, à partir de janvier 2022. N'est-ce pas considérable ?

C'est considérable, mais c'est aussi la moindre des choses dans un pays qui porte si fort que le nôtre ses valeurs des arts et de la culture. Penser à ce que seront les publics de demain, dans cinq ans, dans dix ans, cela se prépare très tôt, le plus tôt possible si l'on veut s'éviter à l'avenir des déceptions, dans les constats sociologiques de "ce sont toujours les mêmes qui vont à la culture ou qui sont présents à la fête culturelle". 

Dans les trajectoires à la fois pédagogiques et dans la trajectoire de chaque jeune, c'est le plus tôt possible que l'on construit aussi cet appétit de culture qui ne demande qu'à se développer. Il n'y a rien de pire qu'un jeune qui ne peut pas accéder à une proposition culturelle simplement parce qu'il n'en aurait pas les moyens ou parce qu'il n'aurait pas cette curiosité d'aller plus loin. Et on voit combien à la fois l'éducation joue un rôle pour pouvoir s'élever, mais aussi pour le partage et la possibilité d'accès. C'est quelque chose qui doit être engageant et engagé le plus tôt possible, quels que soient les niveaux sociaux. Cette diffusion essentielle que permettra le Pass culture est en tout cas vraiment une belle promesse d'espoir ! 

23 décembre 2015

LA REVANCHE DE DARK VADOR ou comment Star Wars a transformé (entre autre) le regard que les sciences humaines et sociales portent sur le cinéma

Ce que nous ont appris les sciences sociales qui se sont penchées depuis plus de 100 ans sur le cinéma, c’est que tout film de cinéma, du plus réaliste au plus artificiel, est et demeure un documentaire expressif du monde social qu’il s’agit d’interpréter afin de saisir quelles sont les dispositions psychologiques et sociologiques du monde en question dont toute œuvre est porteuse. S’il s’applique, de fait, à tous les types de films et tous les types de cinéma, cette théorie trouve un terrain d’élection privilégié dans l’analyse des grands films populaires entendus comme ces films touchent un large spectre de publics tant sur le plan social que générationnel ce qui est le cas, un cas sans précédent dans l’histoire du cinéma avec la saga Star Wars conçue par George Lucas entre 1977 et 2005 et poursuivie par J.J. Abrams et les Studios Disney en 2015. Composée de neuf longs-métrages au total et de multiples spin-off qui seront réalisés durant un peu plus de quarante ans, plus que d’autres, la singularité de cette saga tient au fait qu’elle aura été réellement « co-inventée » avec ses publics respectifs transformant peu à peu là un « simple » fait cinématographique en un fait institutionnel et sociologique d’exception. Et, en explorant la dimension imaginaire proposée par Star Wars, on comprend d’autant mieux ce qui singularise une œuvre de cinéma reconnue comme telle dans toutes ses dimensions, car ce qu’invente aussi la saga de George Lucas c’est l’idée de « film-institution » nous confortant dans une approche du cinéma dans sa totalité sociologique, plutôt que de se limiter à la simple étude de l’esthétique cinématographique. Au demeurant, on comprend là d’autant mieux combien nos jugements esthétiques sont conditionnés par leurs fondements sociaux, que ces jugements sont loin d’être des jugements autonomes et que, seul, le cinéma considéré en tant qu’institution permet d’appréhender le sens de ces jugements quotidiens sur ce qui est beau et sur ce qui ne l’est pas et surtout combien le cinéma et nos vies n’ont de s’entremêler pour s’éclairer mutuellement.  


Dans une interview récente, le créateur de Star Wars, George Lucas s’essayait à répondre à ces questions : il rappelait ainsi avoir fait le premier volet de la Guerre des étoiles en marge du système hollywoodien qui ne soutenait pas le projet, et institutionnellement, lui qui se voulait marginal, avoue être aujourd’hui devenu « le » système. En terme de spectateurs, ce sont des publics de toutes origines qui ont mondialement pris part à la saga Star Wars en s’appropriant ces films comme une partie de leur vie, en y projetant leurs valeurs les plus œcuméniques. De fait, Star Wars s’apparente plus à une production de la « mondialité » pour reprendre les mots d’Édouard Glissant que de la mondialisation, car il n’écrase en rien les cultures du monde, mais se marie à elles pour les exalter en un syncrétisme ouvert. En soi, les mots « Génération Star Wars » forment pratiquement un oxymore sur le plan social et culturel tant la série des films semble unir toutes les générations chacune d’entre elles étant désormais en mesure de revendiquer sa propre posture de jugement au regard de chaque opus et chaque trilogie qui composent la saga. Les 40-60 ans adorent exprimer le fait qu’ils détestent la prélogie, les 20-30 ans intègrent l’ensemble des trilogies en marquant une préférence pour la Revanche des Siths, trouvent l’Empire contre-attaque, « un peu lent », et sont joyeux de découvrir un nouveau film qui risque fort de devenir « leur » épisode IV ou celui de leurs enfants. Dans le détail, il n’est pas rare que dans une soirée d’amateurs de la saga, on se pose la question tellement ludique : « et toi, à qui est-ce que tu t’identifies le plus dans la saga ? ». La réponse est loin d’être simple et le choix difficile et pour cause. Lucas a aussi réifié l’identité éclatée entre ses personnages, car nous sommes tour à tour Luke, Han Solo, Yoda, Anakin ou Padmé, C-3PO, Obiwan, Leia, BB-8, Rey ou Finn. Plus encore que le des imitations ou identifications, Star Wars Star n’a de cesse d’explorer la parabole de la transmission tendue entre l’inné et l’acquis, entre ce que l’on hérite dans ses gènes et de ce que la formation de l’individu permet de domestiquer. Mais plus intéressant encore, c’est un jeu de la reconnaissance qui s’instaure. Qui est le mieux placé pour m’enseigner quoi ? Starwars, c’est la quête du bon prof, du meilleur qui pour vous révéler vous aide à devenir qui vous êtes en vous respectant. Ce n’est pas pour rien que l’éducation nationale a lancé récemment une campagne sur le thème « Je suis ton Prof » pour recruter ses futurs enseignants. Les films de la saga Star Wars ont aussi revêtu peu à peu un sens prophétique et politique amenant nombre de publics à voir dans ces derniers une apologie contre la montée de tous les totalitarismes auxquels est exposé le monde contemporain, ce qui est venu renforcer le spectaculaire et le jugement que l’on a porté sur ce qui aurait pu être un « simple » récit de science-fiction. Comme le souligne le sémiologue Laurent Jullier c’est « “Tellement plus qu’un film…” : l’exclamation est tirée d’un article consacré au culte que vouent ses fans à la saga Star Wars […] il ne s’agit pas que d’un film, ni d’une série de films, ni même de la plus grosse machine à amasser des milliards jamais concoctée par l’industrie du cinéma. Avant toute chose, Star Wars est un objet disponible, offert à l’interprétation et ouvert aux investissements les plus variés. Un de ces objets qui sollicitent ce que Michel de Certeau qualifiait de bricolage ou de braconnage »[i]. De fait, la saga Star Wars permet très clairement de dépasser les théories qui envisagent le cinéma comme un « tout-réel » ou un « tout-imaginaire ». En effet, ce que Star Wars met d’abord en évidence, c’est, une façon de regarder : on peut observer avec Star Wars comment le cinéma permet de distinguer le visible du non-visible et, par-là, de reconnaître les limites idéologiques de la perception d’une certaine époque. Ensuite, il révèle des zones de sensibilité, des questions, des attentes, des inquiétudes, en apparence absolument secondaire, dont la réapparition systématique d’un film à l’autre souligne l’importance. Enfin, la saga propose diverses interprétations de la société et des rapports qui s’y développent ; sous couvert d’une analogie avec le monde sensible, qui le fait souvent prendre pour un témoin fidèle, elle révèle notre société comme « représentable » à un moment donné de son histoire. C’est en arrière-plan de ce point de vue, que l’on retrouve une conception institutionnelle du cinéma, c’est-à-dire qu’il convient avant toute chose de l’analyser comme relevant d’une construction par laquelle, à une époque donnée, comme l’écrit le sociologue Pierre Sorlin, « il capte un fragment du monde extérieur, le réorganise, lui donne une cohérence et produit à partir du continuum qu’est l’univers sensible, un objet fini, abouti, discontinu et transmissible »[ii].

Tout comme ses personnages qui se questionnent plus sur un « qui-être ? » qu’un « qui suis-je ? » éprouvant à l’image d’« Anakin Vador » ou plus encore du « Stormtrooper Finn » les multiples allers-retours qui jalonnent leur chemin de vie entre côté clair et côté obscur, la saga Star Wars est marquée par un stupéfiant mélange de facilités et d’extrêmes subtilités : elle nous offre à tous un parcours de la reconnaissance, car on peut tous, dans un premier temps, y accéder rapidement, sans obstacle puis, dans un second temps, prendre un plaisir infini à nous égarer dans son enchevêtrement luxuriant de maldonnes, de confusions, d’antinomies, de cafouillis et retours en spiritualités qui ressemblent tant à nos vies[iii]. C’est d’ailleurs là que se trouve la véritable revanche de Dark Vador, dans le "réveil de la force" que les sciences sociales ont pu prendre en considérant enfin que les grandes œuvres du cinéma populaire et en l’occurrence l’œuvre singulière que constitue la saga Star Wars est bel et bien un objet poétique et scientifique singulier dans lequel notre société se met en scène et se montre, un accès ouvert sur l’univers imaginaire des réalisateurs en lien souvent profond avec celui — émaillé de compétences et d’attentes singulières — de leurs publics.



[i] Laurent Jullier, Star Wars, Anatomie d’une saga, Armand Colin, Paris, 2005.
[ii] Pierre Sorlin, Sociologie du cinéma, Aubier, Paris, 1977.