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20 décembre 2019

SOLSTICE d'HIVER : Dumbo, le vol de l’enfance et de la fatalité

"On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L'oubli et le silence sont la punition qu'on inflige à ce qu'on a trouvé laid et commun dans la promenade à travers la vie" (Renan)

Voilà. C’est mon anniversaire. J’ai sept ans. Tout rond. Nous sommes un 21 décembre. Depuis deux ans déjà, je connais le mot qui caractérise cette journée particulière dans le calendrier. C'est sans doute ce qui conduisit Madame Gédras, une de mes premières institutrices, à penser - à tort - que, bien que "réservé et prenant rarement la parole", je possédais "malgré tout un p'tit dico sympa dans la tête" pour mon âge: «SOLSTICE d’Hiver». Pas simple à prononcer pour un gamin au palais déformé par le pouce qu’il suce depuis le début de sa vie. «SOLSTICE d’Hiver». C'est le jour le plus court de l’année, le jour de mon anniversaire. J’ai sept ans et ce jour est un grand jour, car j’ai l’impression que j’entre pour une fois dans la cour des grands, car mes parents m’ont réservé une surprise qui va transformer le reste de ma vie. Définitivement. J’en suis conscient au moment même où je vis ce moment. Ma première sortie au cinéma. Au cinéma de la grande ville – Compiègne —, située à une quinzaine de kilomètres de Longueil-Annel, le village de mon enfance lorsqu'on emprunte la route de la forêt en passant par la carrière de l’Armistice. J’aime ce parcours où parfois des biches traversent la route en bondissant exactement comme l'image sur les panneaux de la signalétique routière. Accélération.  Il faut arriver à l'heure. Impatient de franchir pour la première fois les portes du Celtic. J’ai le souvenir d’être passé déjà deux ou trois fois devant ce cinéma majestueux diapré d'affiches colorées et d'une façade éclairée comme un arbre de Noël toute l'année. "C’est le cinéma pour les grands !" me rappelle mon père avant d'entrer. Je suis grand. Je vais voir Dumbo, l’éléphant volant.

Pour être sûrs de ne rien louper de l'envol du petit pachyderme, mes parents ont pris des tickets pour le balcon, tout au bord. Je pose les coudes sur la rambarde, me penche pour regarder les gens s’installer en bas. "À l’orchestre " me dit ma mère. Bizarre, car il n’y a pas de musiciens. "Oui, c’est comme ça. S’il devait y en avoir, ils iraient en bas". Tout est rouge dans le grand cinéma. La salle est immense. Fauteuils rouges, moquettes rouges, luminaires dorés. Une dame habillée en rouge de promène entre les rangs de l’orchestre avec des confiseries et surtout des glaces Miko. « Ne t’en fais pas, elle passe aussi par le balcon, mais après. Tu vois – ajoute ma mère – c’est bien le balcon, car nous quand on termine nos glaces, le film a déjà commencé. En bas, ils les ont déjà finis. Quand je pense qu’ils paient leurs places plus cher…» Je suis d’accord avec ma mère, mon héroïne. Je crois que j’avais compris avant même de sortir de la petite enfance combien mes parents prenaient toujours un soin inouï à rendre la réalité plus belle en valorisant tout ce à quoi nous pouvions avoir accès, un peu comme le résultat d’une expédition merveilleuse. Tout ce décor, ces gens assis derrière, dessous, ces dames aux glaces, ces fauteuils de grands en velours, ces strapontins faits pour les retardataires, cette douce chaleur, cet écran publicitaire fascinant qui faisait la promotion de tous les grands magasins de la ville qui s’enroulait doucement sur lui-même pour laisser place à l’écran blanc, tout était jouissance et jubilation. Les luminaires se tamisent et font place au noir. Seul le panneau marqué « sortie » au-dessus de la porte reste allumé. Je me demande pourquoi. J’aurai préféré le noir total en guise de plénitude. Mais le film démarre et mon attention oublie peu à peu la «sortie». « Walt Disney ! C’est le monsieur qui a fait le film. Il porte la même petite moustache que ton père. Tu sais c’est le monsieur qu’on voit dans l’émission de Pierre Tchernia à la télé ». J’ai du mal à fixer mon attention sur le film. Pas facile. Ce n’est pas que c’est trop long, mais au contraire, c’est trop rapide. Je vois Dumbo tout petit, le bébé éléphant, et j’aimerai que l’image se fige pour me permettre de le regarder plus longtemps, pour me donner le temps de rêver sur chacune de ses péripéties. Je comprends qu’il est comme moi. Petit. Comme moi, il a une maman qui prend soin de lui et le protège. Plus jamais je ne regarderais ma mère de la même manière après ce film, car je saisis vraiment ce que signifie « protéger son fils ».

Dumbo rêve, Dumbo vole, Dumbo est malmené par des corbeaux. Trop de choses pour moi dans la vie de Dumbo. Et où a-t-il dégoté un train dont la locomotive possède une tête et une casquette de contrôleur ? Bizarre tout cela. Tout comme la musique et les chansons. Je ne sais si j’aime ou pas. Mais cela m’intrigue vraiment. Je pleure quand Dumbo pleure. J’ai peur quand Dumbo a peur. Je crois que je ne parviens cependant pas à m’identifier à l’éléphanteau, car je suis certain que je ne voudrais pas vivre ce qu’il vit. Fin. J’ai sept ans. C’est mon anniversaire. Nous sortons du cinéma. Il fait nuit. C’est la journée la plus courte de l’année. La neige commence à tomber. Il faut rentrer pour manger le gâteau d’anniversaire. Une génoise faite par ma mère avec de la confiture de fraises au cœur et une jolie coque de chocolat. Je pense à Dumbo qui n’en mangera pas. Je pense à cette drôle de plume qui lui permettait de voler et à ses oreilles trop grandes. « Est-ce que j’ai quelque chose de trop grand moi, ou de trop petit ? Est-ce qu’il y a des corbeaux qui se sont déjà moqués de moi ? Oui, je crois, je crois bien, parce que je n’ai jamais été super doué pour jouer à quoi que ce soit dans la cour de récré. Parce que cela me donne ce que les adultes appellent des complexes. Je suis le plus merveilleux pour mes parents, mais j’ai bien conscience qu’ils me regardent comme la mère de Dumbo. Mes copains, même mon meilleur ami, Jérôme, sont tous bien plus forts que moi, en sport, à l’école et je suis timide, bien trop timide même si je tente de séduire mon institutrice avec mon “SOLSTICE d’Hiver”. Je sais déjà que je la dupe, que c’est une tactique qui vise à me différencier un peu, pour me faire remarquer. Dumbo ne me ressemble pas, et pourtant je vis déjà son calvaire. J’ai sept ans et j’ai déjà souvent eu envie de mourir. Car, à la différence de Dumbo, aucun talent ne m’a été révélé. Je ne sais pas voler. Je n’ai rien qui me permette d’exister au milieu des autres. Rien, sauf peut-être la conscience précoce de tout cela. Jacques Chardonne décrit ce sentiment singulier par le mot de “fatalité”. C’est bien cela. Ce qui nous permet de survivre à l’enfance, ce n’est pas une quelconque forme de courage, c’est la fatalité… Et parfois les corbeaux.

14 juin 2013

LA VIE D'ADÈLE PALMÉE À CANNES 2013 : lettre de consolation à Christine Boutin "envahie par les gays"


Madame la Ministre, Chère Christine Boutin,
Ainsi trouvez-vous la «mode des gays» – je vous cite – «envahissante dans toutes les fictions» jusqu’à s’inviter délibérément à Cannes, la Palme d'Or 2013 ayant été décernée par Spielberg et son jury pour une histoire dans laquelle deux jeunes femmes découvrent ensemble l’amour et, par là même, une part sensible de leur identité. L'année dernière, c'était Amour de Haneke, une histoire d'amour extrême entre personnes âgées, les années précédentes The Tree of Life, Oncle Boonmee, Le Ruban Blanc, Entre les murs, le Vent se lève, Elephant, Le pianiste, La Chambre du fils, Rosetta,... Peut-être vous souvenez-vous aussi de l'Homme de fer, de Sailor et Lula, de Mash, de Taxi Driver, de Blow up, des Parapluies de Cherbourg, de la Ville basse, ou encore de titres qui doivent vous parlez un peu plus comme le Monde du Silence,  la Loi du Seigneur, la Porte de l'enfer, Sous le soleil de Satan, Un homme et une femme, le Troisième homme, Miracle à Milan, la Dernière Chance, ou les Hommes sans ailes,…

Madame la Ministre, Chère Christine Boutin,
Lorsque vous êtes venue à Avignon du temps où vous étiez Ministre, vous aviez refusé d'écouter nos étudiants qui souhaitaient vous parler de la précarité de leurs conditions de logement. Faut-il vous rappeler que ce refus de les entendre relevait de la plus pure grossièreté de votre part puisque vous les aviez fait convoquer et fait patienter durant plus de trois heures dans une salle de l’Hôtel de Ville d’Avignon sans doute pour mieux les mépriser en les ignorant purement et simplement... Une drôle de manière d’exercer là vos prérogatives de Ministre de la Ville et du logement… Voilà aujourd’hui que vous vous improvisez critique de cinéma - pas n’importe quelle critique - votre compétence s’établissant sur cet exercice singulier qui consiste à parler d’un film que vous n’avez pas vu… Sans doute faut-il y voir de votre part une posture esthétique constante, les films sacrifiés sur votre office vous étant tout aussi inconnus que les étudiants d’Avignon que vous avez feints de rencontrer.

Madame la Ministre, Chère Christine Boutin,
Je vous parle, vous l’aurez compris, tout autant en tant que sociologue du cinéma qu’en tant que président d’une université qui accueille plus de 40% de boursiers en première année de licence. Je vous prie au nom de notre République dont les valeurs sont la liberté, la fraternité et l'égalité de bien vouloir vous responsabiliser en tant qu'ancienne ministre et d'imaginer que notre pays est un pays où l'expression artistique est aussi et avant tout une expression politique. Apprenez donc à la comprendre. Je vous invite à réfléchir à ce qui concourt à couronner un film à Cannes, le plus beau et le plus grand festival du cinéma du monde. Sans doute cette réflexion vous conduirait à saisir pourquoi même Dumbo l'éléphant de Walt Disney a obtenu une palme en 1947. Souvenez-vous... Une plume serrée dans sa trompe suffisait à ce jeune pachyderme pour rêver qu'il pouvait s'élever dans les airs et, au bout du compte, s'envoler réellement.

Je vous en prie Madame la Ministre, Chère Christine Boutin,
Faites-vous offrir une plume de Dumbo, même toute petite et essayez  de comprendre tout ce que le réalisateur Abdellatif Kechiche et sa franco-tunisienne vie d’Adèle tente à leur tour de nous faire partager.... Puis relisez bien tous les titres de films palmés à Cannes que je viens d'énoncer... Vous comprendrez ce que signifie l'élévation politique par les arts... J'ai encore la naïveté de croire, Madame la Ministre, Chère Christine Boutin, que c'est bien la première vertu de la culture et des arts que de pouvoir ouvrir une brèche de communication, une médiation positive et durable entre les femmes et les hommes d'un pays, d'une nation et, en l'occurrence, en ce qui concerne Cannes, du monde entier...

Avignon, le 28 mai 2013
Emmanuel ETHIS