"Il y a plus inconnu encore que le soldat inconnu : sa femme !"
Certaines de nos catégorisations sociales sont ainsi : lorsqu’elles fonctionnent bien et qu’elles semblent aller de soi, on oublie qu’elles sont avant tout le produit d’une activité humaine, d'une véritable construction sociale, comme l’ont montré Peter L. Berger et Thomas Luckmann en leur temps. C’est de la sorte que notre société tend à se perpétuer et à se spécialiser en un système de rôles qui vise à définir durablement des catégories que l’on s’évitera de réinterroger sans cesse dans notre quotidien. «Berger et Luckmann nomment ce processus «institutionnalisation», entendu comme une «typification réciproque d'actions habituelle». Si les individus qui ont créé une institution y voient encore la trace de leur activité, les générations suivantes la perçoivent comme inhérente à la nature des choses».
Les cérémonies des César et des Oscar - et plus encore les classements qui les justifient - ont, ainsi, institué de véritables et indéboulonnables catégories qui nous font si bien marcher qu’elles nous apparaissent comme tout à fait naturelles. Elles confèrent dans les récompenses qu’elles attribuent, et que chacun attend avec fébrilité, bien plus que des rôles, mais une distribution des rôles pour le moins étrange : Meilleur acteur/Meilleure actrice, Meilleur acteur pour un second rôle/Meilleure actrice pour un second rôle, Meilleur espoir masculin/Meilleur espoir féminin.
On peut imaginer qu’il serait infiniment passionnant d'étendre nos récompenses afin de savoir qui serait, par exemple, le "meilleur figurant" et pourquoi. Cependant sans atteindre les limites de ce raisonnement, on peut déjà se poser la question essentiel du pourquoi une telle partition sexuée sur la catégorie "acteur" ? On pourrait au demeurant se demander pourquoi n'invente-t-on pas des duos du type «Meilleur réalisateur / Meilleure réalisatrice», «Meilleur décorateur / Meilleure décoratrice» ? Mais non, la partition sexuée ne touche que le métier d’acteur. Chacun son rôle. À croire que les métiers d’acteur et d’actrice seraient des métiers bien différents l'un de l'autre, puisqu'ils sont consacrés par la différence de prix.
Si c’est bien le cas, alors, il s’agit de revoir tout notre système de formation d’acteurs, de castings, de notre regard sur le quotidien. Si ce n’est pas le cas, alors il faut en appeler à la disparition de ces distinctions et faire concourir hommes et femmes dans la même catégorie « Meilleur acteur »… Un petit pas vers la reconnaissance réelle des femmes dans un monde où la domination masculine parvient à s’habiller de strass et de paillettes pour se faire applaudir sous les yeux émus de tous contribuant ainsi à exprimer des différences là où l’on serait censé les faire disparaître en priorité : les mondes de la culture, petites fabriques par excellence de nos représentations collectives. Au delà même de la signification symbolique que cela revêt, Il est bon de penser à l'importance qu'il y a à bel et bien jouer dans la même catégorie.
(Je dédie ce texte à Marie-France Pisier (1944-2011), deux fois récompensée par un César de la meilleure actrice pour un second rôle en 1976 et en 1977 pour les films Cousin, Cousines, Souvenirs d'en France et Barocco et à Catherine Deneuve)
Les événements relatés ici se sont vraiment déroulés et les personnes décrites ont toutes existé même si quelquefois elles semblent avoir quelque(s) ressemblance(s) avec des personnages imaginaires qui, comme le cinéma, nous aident "à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe..."
05 mars 2018
06 février 2018
LE PRIX DU PUBLIC de l’Académie des César est-il une concession condescendante pour le petit peuple des spectateurs ?
En annonçant la création d’un « prix
du public » visant à récompenser le film français qui a fait le plus grand
nombre d’entrées durant l’année, l’Académie des César commet, soit une erreur grossière
dans l’appellation de sa récompense, soit une trahison involontaire de la
condescendance avec laquelle elle conçoit le «petit peuple des spectateurs».
Tout cela part, comme souvent, de bonnes intentions. Celles-ci semblent se
décliner ici dans trois directions : offrir une place aux films qui ont suscité
la plus grande fréquentation en salles, saluer de façon indirecte les comédies,
donner la sensation de « ressouder » la « grande famille »
du cinéma. Faire d’une pierre trois coups qui risquent pourtant in fine de n’être que des ricochets qui
ne font que rater leurs cibles énoncées par maladresse ou par manque de
réflexion sur la fabrique de cette nouvelle catégorie de prix. Mais pire que
des cibles ratées, la création du « prix du public » laisse
entrevoir, en creux, la conception simpliste et réductrice d’une Académie qui
sous-entend par trois fois le fait que le goût du public n’est en réalité pas
le sien : tout d’abord en estimant que le goût du public ne s’évalue pas
dans les mêmes conditions que celui des membres de l’Académie ; ensuite,
en anticipant sur le fait que le goût du petit peuple des spectateurs n’incline
que pour le genre « comédie » ; enfin, en construisant par
l’attribut « public » une catégorie de goût au mieux
« commun » au pire «vulgaire» qui existe parallèlement
aux autres catégories consacrées historiquement par les César et ses académiciens.
Attardons-nous donc sur ces trois facettes sous-entendues par cette catégorie
« prix du public ».
Premier sous-entendu : le goût du public serait celui du film qui
a enregistré le plus d’entrées…
C’est ainsi que l’Académie des
César vient ramasser ce magnifique impensé – le public - qu’elle tente
d’intéresser à un palmarès dont elle admet la déconnection avec la réalité des
fréquentations en salles qui ont fait les grands succès de l’année
cinématographique. Cependant, en assimilant le prix du public au film qui a
fait le plus d’entrées, elle réduit, sans filtre, l’idée de fréquentation à
celle d’adhésion positive à un film présupposant que le film le plus vu est le
film le plus aimé, rabaissant du même coup plus encore la considération pour
les véritables spectateurs de cinéma à qui on dénie le seul fait qu’ils
puissent avoir du goût. Au risque de la fréquentation, une présupposition en
entrainant une autre, on replie l’idée de « grand public » sur
quelques comédies – Les Tuche 2, Camping 3 ou Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? -. On invisibilise toutes les raisons – souvent très
différentes - qui nous conduisent dans les salles obscures, toutes les manières
de retrouver nos fauteuils rouges – collectives, individuelles, familiales,
curieuses ou joyeuses -, les envies de voir les films dont on parle le plus et
les envies de partager une palette d’émotions attendues ou moins
prévisibles. Au reste, le prix du public
– celui du plus grand nombre d’entrées – n’interroge pas le public, ne lui pose
aucune question, ne lui demande pas quel film il a préféré. Même sans être
expert en sociologie des publics, on pourra affirmer sans hésitation que
lorsqu’on demande à une personne ce qu’elle a préféré en matière culturelle, ladite
personne répond par ce qu’elle sait que tout le monde a vu, elle préfère explorer
sa mémoire pour trouver quelque chose qui l’a vraiment touché, cherche une
réponse qui donne la meilleure image possible d’elle-même. Au demeurenat, si on
lui confiait le petit coffret des films nominés pour choisir parmi ces derniers
celui qu’elle préfère, à qui elle attribuerait le César du meilleur film de
l’année, du meilleur acteur ou réalisateur, il est fort à parier que son
classement ne serait pas tellement éloigné de celui de l’Académie. Mais là est
le problème, on ne lui demande pas, un peu comme si, on lui déniait une deuxième
fois sa capacité de jugement : une fois en rapportant son jugement à la
fréquentation de masse, une autre fois en ne lui accordant même pas la
possibilité de juger depuis le même échantillon de films que les professionnels
du cinéma qu’on sollicite pour l’occasion. Si la sociologie de la culture[1]
nous enseigne qu’il existe un profit évident à se démarquer du populaire et du
vulgaire, du commun et du grossier, ce qui transpire dans une hiérarchie des
arts élaborée, support extrinsèque de l’expressivité du goût construit,
l’Académie des César et son prix du public nous laisse entrevoir comment une
profession suppose une différenciation édifiante des goûts intrinsèques chez ceux
qui font vivre l’industrie du cinéma tout entière : le petit peuple de ses
spectateurs.
Deuxième sous-entendu : le goût du petit peuple des spectateurs consacrerait
une inclination pour la comédie
Quelques semaines avant la cérémonie des César de
2009, l’acteur et réalisateur Dany Boon avait annoncé qu’il boycotterait
l’événement avant d’y faire une apparition en jogging. La raison de son
mécontentement est l’absence totale de son film dans les nominations de
l’Académie. Bienvenue chez les Ch’tis,
plus gros succès dans l’histoire du cinéma français l’année de sa sortie,
semblait ne pas exister aux yeux de la profession alors même que le public
s’était rendu en masse au cinéma pour voir le film. Aussi Dany Boon avait-il
proposé à l’Académie de créer un « prix de la comédie », une
proposition sans doute plus en phase avec les attendus qui justifient les
grands succès de fréquentation. Mais le président de l’Académie signifie alors
à Boon sa volonté d’éviter de créer des prix dédiés à des genres particuliers
et ne retient pas son idée. Sans doute était-ce là une facilité pour Alain
Terzian afin d’éviter de confronter l’Académie à un genre populaire par essence
préférant en conséquence se dédouaner sur le petit peuple des spectateurs pour
traiter la question, une question qui trouve avec la catégorie « prix du
public », selon ses propres mots, « un premier aboutissement ». Pierre
Bourdieu soulignait le fait que « comme
certaines célébrations de la féminité ne font que renforcer la domination
masculine, cette manière en définitive très confortable de respecter le «peuple»,
qui, sous l’apparence de l’exalter, contribue à l’enfermer ou à l’enfoncer dans
ce qu’il est en convertissant la privation en choix ou en accomplissement
électif, procure tous les profits d’une ostentation de générosité subversive et
paradoxale, tout en laissant les choses en l’état, les uns avec leur culture ou
leur (langue) réellement cultivée et capable d’absorber sa propre subversion
distinguée, les autres avec leur culture ou leur langue dépourvues de toute
valeur sociale ou sujettes à de brutales dévaluations que l’on réhabilite fictivement
par un simple faux en écriture théorique»[2].
En prolongeant ces propos, on est conduit à considérer que la comédie comme
genre évaluable par l’Académie ébranlerait à coup sûr le fragile paravent
derrière lequel se préserve un certain entre-soi dont on ne peut douter qu’il goûte
tout autant que les autres le genre « comédie », mais se refuse à lui
offrir une véritable légitimité artistique et créative – autre que celle que
lui donne le taux de fréquentation - de crainte de remettre en question la
légitimité de tous les autres films du palmarès en les plaçant ipso facto dans l’obligation de jouer
dans une cour commune, c’est-à-dire de construire des critères de jugement plus
inventifs pour exprimer le sens de l’activité de tout un chacun lorsqu’il est
conduit à apprécier une œuvre cinématographique.
Troisième sous-entendu : le goût du petit peuple des spectateurs
ou le refus du populaire en chacun de nous
Moment émouvant entre tous dans
l’histoire des César, celui où, en 1996, Annie Girardot vient recevoir un prix
pour son rôle dans les Misérables de
Claude Lelouch. Elle paraît ne pas y croire elle-même et, s’adressant sans
texte à ses pairs, lance des mots qui résonnent comme une déchirure :
« Ça fait tellement longtemps… Je ne
sais pas si j’ai manqué au cinéma français, mais à moi le cinéma français a
manqué… Follement… Éperdument… Douloureusement… » Les paroles d’Annie
Girardot font ici figure de métaphore de ce public réel dont elle ignore si il
a manqué au cinéma français, mais à qui le cinéma français a manqué, ce public
qui a fait d’elle une des actrices les plus populaires du cinéma français. La
caméra balaie la salle, s’attarde sur les larmes naissances de Binoche et
Marceau, sur le sourire de Claude Rich, avant de filmer en plan large la standing ovation qui s’en suit, une
assemblée debout qui semble presque s’excuser d’avoir cruellement attendu que cette
femme soit reléguée au rang de « meilleure actrice pour un second
rôle » avant de lui réaccorder son attention. Là encore, la catégorisation
trahit sans équivoque ce que sont les chemins de la reconnaissance que la docte
académique emprunte pour saluer une popularité recevable dans ses rangs. Ce que
nous montre cet épisode n’est pas sans rappeler ce que le philosophe Richard
Shusterman écrit à propos du clivage qui s’exprime en chaque individu :
« la ligne rigide entre grand art et
art populaire reprend et renforce ces divisions de la société et, plus
profondément encore, avec nous-mêmes […], cette part dominée de nous-mêmes qui
est elle aussi opprimée par les prétentions exclusives des défenseurs de la
grande culture »[3].
La plupart des catégories des
César s’escriment, plus d’un siècle après son invention, à nous dire que nous
avons affaire avec un art de la création et non simplement un art du
divertissement comme si l’un et l’autre devaient s’opposer par nécessité, comme
si le choix massif du petit peuple des spectateurs pour la comédie impliquait
que le rire l’emporte sur la qualité des artistes qui font vivre l’œuvre dans
toutes ses dimensions. Si on peut espérer que le « prix du public »
puisse être mieux pensé, articulé sur des spectateurs réels, des internautes
passionnés de cinéma, ou un échantillon
de spectateurs interrogés à l’occasion d’une sortie en salle, c’est
aussi pour renouer avec le sens même d’une manifestation dont la vocation
cardinale est bien de rassembler, le temps d’une soirée, le public le plus
large possible devant la remise de récompenses prestigieuses, devant la fête du
premier art national, devant le spectacle d’une cérémonie qui doit être aussi
un lieu privilégié de notre éducation artistique et culturelle commune. En
effet, l’intention exprimée des César n’est-elle pas de nous permettre de
redécouvrir des films qui seraient passés à travers les mailles du « filet
spectatoriel » lors de leur première sortie en salles ? Ne
repose-t-elle pas sur le souhait d’offrir au public de télévision une occasion
supplémentaire de comprendre ce que sont les métiers du cinéma par l’entremise
des musiques, des éclairages et des costumes les plus beaux, de comprendre
l’art de l’acteur, celui du scénariste et du réalisateur ? Aussi
l’Académie a-t-elle le devoir d’élargir ses critères pour convier tout le monde
à la fête car le cinéma est un art populaire par nature.
Comme le rappelle avec justesse
l’historien Lawrence W. Levine, « Charlie
Chaplin savait très bien ce que signifiait le mot « Culture » pour la
société. Lui et les Marx Brothers et une légion d’autres comiques intégraient
des parodies de cette définition au cœur même de leur humour : le rapport
qu’ils instaurèrent avec leurs publics engendrait un sentiment de complicité et
une opposition commune aux prétentions des grands protecteurs de la haute
culture. »[4] On peut
certes comprendre que dans l’esprit des organisateurs des César, les films de
comédie qui ont connu un large succès de fréquentation ont déjà été récompensés
par les bénéfices qu’ils auraient engrangés, mais ce serait oublier la fonction
éducative de toute académie digne de ce nom, une fonction qui part toujours ce
que l’on pratique ou de ce que l’on sait, pour explorer de nouveaux horizons
culturels et aiguiser ses goûts. C’est là la vertu académique de toute
éducation artistique et culturelle réussie sur laquelle se sont construits tous
les projets de démocratisation républicaine de la culture, une vertu de
confiance mais aussi de reconnaissance sincère de tous les publics pour ce
qu’ils sont et pour ce que l’on souhaite leur transmettre. Le cinéma est sans
doute la plus belle chance de faire fructifier cette confiance et cette
reconnaissance, clés d’une jouissance artistique partagée, rappel à l’ordre de
nos fondamentaux, sens d’une politique culturelle visant à faire société sans
se payer de mots.
[1] Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, Éditions de
Minuit, 1979.
[2] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, pp.91-92, Paris, Le Seuil, 1997.
[3] Richard Shusterman, L’Art à l’état vif. La pensée pragmatique et
l’esthétique populaire, Paris, Minuit, 1991, p. 139.
[4] Lauwrence W. Levine, Culture d’en haut, culture d’en bas,
l’émergence des hiérarchies culturelles aux Etats-Unis, Paris, Éditions La
Découverte, 2010.
09 novembre 2017
LOST and LEGAL : figures de l’objectophile dans les séries TV
"Il n’y a pas de pire dépossession, de pire privation peut-être, que celle des vaincus dans la lutte symbolique pour la reconnaissance, pour l’accès à un être socialement reconnu, c’est-à-dire, en un mot, à l’humanité" (Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes)
Que faire lorsque l’amour de votre vie vient soudainement à disparaître ? Tout dépend, bien sûr, de ce que l’on entend par «disparition» : les choses peuvent varier quelque peu suivant qu’il s’agisse d’un enlèvement, d’une séparation, d’une fugue, d’un abandon, d’une escapade, d’une fuite ou d’un décès. Cependant, quel que soit le type de disparation dont il est question, elles ont ceci de commun que leur caractère inattendu nous place dans une conjoncture à laquelle nous ne nous étions pas préparés et vis à vis de laquelle il nous faut faire face, ce qui, dans la logique de situations des fictions de cinéma ou de série télévisée, signifie : agir ! Au contraire de la littérature, le film de cinéma ou la série télévisée n’ont pas ou peu exploré les modes de représentation du personnage qui se morfond longuement dans une peine intérieure, intime et profonde : ce dernier se doit de surmonter l’adversité et offrir aux spectateurs une intrigue qui aura valeur de consolation et ce, qu’elle qu’en soit l’issue. Dans la quasi-totalité des scénarii, l’intrigue-consolatoire équivaudra dès lors pour le personnage à comprendre les raisons de la disparition de l’amour de sa vie tantôt pour les accepter, tantôt pour les combattre. L’intrigue-consolatoire jalonne toute l’histoire du cinéma sous de multiples variantes génériques allant de la comédie au drame en passant par le fantastique ou le western. Si elle parvient à séduire un très large public, c’est avant tout parce qu’au-delà d’un genre identifiable, elle exprime chaque fois, sous des formes et des degrés divers, un état de l’évolution des mœurs de nos sociétés en représentant des conduites individuelles et collectives qui se réfère à un modèle culturel ou à un ordre social dominants. Plus encore que le cinéma, les séries télévisées et particulièrement les séries télévisées américaines ont érigé en art cette captation de ce qu’Edgar Morin appelle «l’esprit du temps», c’est-à-dire l’ «universalité potentielle» des œuvres issues de la culture de masse. Et c’est bien un précipité de l’esprit du temps, un questionnement souvent acerbe sur le devenir de la société américaine – et donc de notre société – que met en scène la série Boston Legal de David E. Kelley en poussant le genre juridique dans ses plus ironiques et plus extrêmes retranchements. Aussi, dans Boston Legal, l’agir de notre intrigue-consolatoire qui vise à répondre à la question - que faire lorsque l’amour de votre vie vient soudainement à disparaître ? – signifie se rendre sans délai au cabinet d’avocats Crane, Pool and Schmidt avec l’espoir de trouver quelqu’un qui accepte de plaider votre affaire. En ce sens, l’un des plus emblématiques des épisodes de Boston Legal est sans doute le sixième de la quatrième saison dans lequel une femme, éconduite par plus de six cabinets auparavant, vient demander assistance à Jerry, un avocat brillant mais habité de troubles obsessionnels compulsifs et amoureux d’une poupée gonflable, car il paraît être le seul apte à l’aider à retrouver son amour disparu, un amour qui s’appelle Gebrauchskasten. La cliente explique à Jerry que Gebrauchskasten a été enlevé contre son gré, par la force et que bien qu’elle ait porté plainte, la police n'en a fait aucun cas. Compte-tenu de son nom, Jerry suspecte de facto la police de discrimination envers Gebrauchskasten, une discrimination supposée basée sur son ethnicité car elle ne saurait ignorer un cas d’enlèvement. Mais lorsque la cliente lui montre une photographie de Gebrauchskasten, Jerry comprend que le fiancé en question est en réalité une boîte à compteurs électriques, Gebrauchskasten étant le mot allemand pour signifier «boîte de rangement»...
Pas d’invite à la consultation chez le psychanalyste pour se confronter à la disparition d’une boîte à compteurs dont on est amoureux dans Boston Legal: l’intérêt de cette série réside précisément dans le traitement de tous ces cas à part, en marge du monde social pour les prendre en considération au même titre que tous les autres cas traditionnellement régis par la loi. Alors qu’en 2008, on dénombrait au plus quarante objectophiles dans le monde, un avocat du cabinet Crane, Pool & Schmidt va donc tout faire auprès de sa hiérarchie pour qu’elle l’autorise à représenter une cliente amoureuse d’une boîte à compteurs au nom de la noblesse du droit, une noblesse dont les fondements seraient donc bel et bien situés dans la protection des plus faibles dans notre société. L’acceptation de l’autre et le discours humaniste ouvrent ici sur une enquête qui pourrait relever d’une authentique sociologie compréhensive de l’évolution des mœurs. Car, en ne considérant pas que la meilleure des choses que devrait faire l’objectophile serait de se faire soigner, ce sont bien aux mécanismes de la tolérance sociale auxquels s’attaquent les scénaristes de Boston Legal. En tablant sur des mises en situation extrêmes ou apparemment absurdes, ils conduisent le spectateur à raisonner sur le monde qu’il habite et à mieux comprendre les contraintes qui pèsent sur la perception des possibles qui s’ouvrent à lui pour se faire accepter tel qu’il est. Pas de fous, pas de marginaux ou d’excentriques pour ces avocats-là, juste des individus qui questionnent leur place dans le système par l’entremise de l’exploration des limites de la légalité interne de celui-ci. Extension de nos points de vue : c’est ainsi que l’objectophile sera envisagée par Crane, Pool & Schmidt non pas comme un individu souffrant d’une quelconque pathologie mais bien comme une personne tournée vers un nouveau genre de sexualité, caractérisée par une tendance à rejeter l'intimité entre individus au profit d’une intimité avec un ou plusieurs objets.
Sous couvert de compassion vis à vis de cas marginaux, les avocats de Boston Legal n’omettent jamais de lâcher une réplique du type : « on est tous un peu comme ça, non ? », justifiant du même coup de la nécessité de traiter légalement sur un pied d’égalité toutes les affaires des plus classiques aux plus incongrues, mais aussi de l’importance d’interpeller le spectateur de la série sur ce qu’il est en train de devenir lui-même . Au demeurant, à l’heure où les ventes de sex-toys explosent, où n’importe quel adulte est prêt à assumer le fait qu’il prenne son bain avec un petit canard en plastique jaune, l’objectophile fait plus figure de prophète que de névrosé. Et, si Jerry l’avocat accepte de représenter sa cliente objectophile et l’aide à retrouver son amour disparu, c’est aussi parce qu’il entrevoit une possibilité évidence de partager ses angoisses sociales avec quelqu’un qui le comprend et qu’il pense comprendre. En définitive, il retrouvera bien l’entrepreneur qui a arraché la boîte à compteurs de son ancien emplacement, malheureusement trop tard, Gebrauchskasten ayant été compressé et jeté dans une benne à déchets. La cliente de Jerry, bien qu’elle soit sensible aux attentions de ce dernier et à l’énergie qu’il a déployé pour retrouver Gebrauchskasten, décidera néanmoins de passer à une autre histoire en s’entichant d’un radio-réveil qui lui rappelle – déclare-t-elle - un ancien amant. Comme l’écrit avec justesse le sociologue Zygmunt Bauman, « le trait le plus saillant de la société des consommateurs – malgré tous les soins que l’on met à le dissimuler – est la transformation des consommateurs en marchandises. […] Il revient donc aux consommateurs, et c’est le principal motif qui les pousse à s’engager dans l’activité de consommation incessante, […] de se distinguer de la masse des objets indistincts qui flottent, [chacun] avec sa gravité spécifique ». Si nombre d’approches sociologiques, notamment celles de Weber ou Bourdieu, ont tenté d’expliquer le sens de la plupart de nos relations à autrui en usant du prisme des stratégies individuelles ou collectives de domination, que dire alors de nos relations aux objets dans un monde où nous nous transformons nous-mêmes en marchandises pour entretenir des relations avec d’autres marchandises plutôt qu’avec d’autres humains ? À tout bien considérer, ne sommes-nous pas tous à notre manière des naufragés de Lost, isolés sur une île et condamnés à entrer, à l’image de l’un des principaux personnages de cette série, un code dans un ordinateur toutes les 108 minutes au risque de rendre le système défaillant, sans même savoir au reste - puisque personne ne le lui a jamais dit - ce que signifie « rendre le système défaillant » ? Ne nous est-il pas proposer là de réfléchir grâce à ces fictions télévisées mainstream d’aujourd’hui sur une question plus profonde qui nous permettrait d’aller au-delà du point de vue analytique développé par la thèse de Bauman : une fois accepté notre statut de marchandise, n’est-ce pas grâce à quelques objets singuliers avec lesquels on pourrait entretenir une relation passionnelle que l’on pourrait reconquérir le sens même de notre humanité ? Cette humanité-là serait restituée à l’homme par l’entremise de ses objets fétiches et ce, au détriment des autres, de manière à le détacher définitivement de cette insoutenable sensation d’être « « up to date » au regard d’un soi-disant progrès technologique qui n’est autre que l’une des expressions les plus subtilement culpabilisantes de la société de consommation.
20 juin 2017
RÉPARER À L'ENDROIT DE L'ACCROC LE TISSU DU TEMPS...
« Tous les hommes ont connu cet
instant singulier où l'on se sent brusquement séparé du reste du monde par le
fait qu'on est soi-même et non ce qui nous entoure.» Julien Green
Lorsque je suis passé du rôle de président d’Université à la
mission de Recteur d’Académie, beaucoup de gens se sont inquiétés de savoir si
je trouverais tout aussi intéressant le fait de m’occuper du jour au lendemain,
d’élèves, d’adolescents, d’enfants voire de très petits enfants, plutôt que de
jeunes adultes devenus étudiants. Après plus d’un an et demi passé dans cette
mission, la réponse est sans détour. Oui, c’est un métier passionnant dès
l’instant où l’on se pose toutes les questions utiles et nécessaires pour
demeurer connectés à ces élèves qui attendent tant de vous, mais avant toute
chose une reconnaissance quasi immédiate de la personne qu’ils sont en train de
devenir avec une conscience aigue du monde qui les entoure et dans lequel ils
parviennent, sans doute plus facilement, que nous, adultes, encore à être
eux-mêmes. À l’instar de ce qu’écrit Julien Green, nous sommes avant tout fait
de ce qui nous entoure, des rôles sociaux refaçonnés chaque jour de cette
mélancolie dérisoire qui nous donne la sensation de nous fondre dans notre
quotidien sans trop de heurts.
Ce matin, je remettrais des prix à des CM2 qui avaient
participé à un concours intitulé Médiaticks
et qui vise à récompenser les meilleurs projets de productions médias des
élèves de notre académie – articles de presse, émissions radio, TV, etc… -.
Incidemment, à l’un d’entre eux venu présenter au micro devant ses camarades son
projet de reportage sur l’esclavage que subissent certains enfants dans le
monde, je demande : « tu souhaiterais devenir
journaliste ? ». Réponse du gamin plein d’élan et d’aplomb : "oui, pourquoi pas, c'est un beau
métier Monsieur le Recteur"... Poli, je poursuis : "Et
puisqu’on est ici, le métier de recteur ? Cela t'intéresserait aussi ?
"... Lui : "Oh oui très bien, n'importe quel métier, en fait
Monsieur,… Peu importe ce qu’on fait ou ce qu’on gagne, ce n’est pas ça qui
compte, ce qui compte c’est qu'on s'amuse"… Si l’on interroge des plus petits encore, ce sont les métiers
de vétérinaire, de pompier et d’instituteur qui tiennent toujours le haut de
classement préférentiel de nos enfants, et ce depuis très longtemps et
presqu’invariablement. Cela devrait nous interroger sur le type même de
responsabilités qu’ils souhaitent occuper et qui les relie au monde.
Vétérinaire car ils se sentent responsables des animaux, pompier car ils se
sentent responsables de la préservation du monde et ils veulent que ça se voit,
instituteur car enseigner cela veut dire comprendre. C’est bien ce qu’ils nous
laissent entendre car oui, nos enfants attendent de nous que nous les écoutions
pour les comprendre, pour partager avec eux ces aspirations-là, celles-là mêmes
qui vont pour la grande majorité d’entre eux abandonner peu à peu au risque de
nous voir entourés que de vétérinaires, de pompiers et d’instituteurs. C’est
pourquoi, on peut imaginer que ceux qui, adultes, exercent ces trois métiers
ont fait preuve d’un courage inouï pour rester en phase, en connexion avec
leurs rêves d’enfance, car, il faut en être convaincu, ils n’auront cessé
d’entendre que « tu sais vétérinaire, il faut faire de très longues
études », que « pompier, c’est très très dangereux et qu’il ne faut
pas jouer avec le feu », ou bien «qu’instituteur, ce n’est pas
toujours bien payé et que c’est un métier qui n’a plus la même reconnaissance
sociale qu’avant»… Pas toujours
simple de se défier de tous les conseils apparemment bienveillants, de se
départir du monde pour écouter son intuition native. Pas toujours simple,
pourtant, c’est bien d’une question de reconnaissance dont il s’agit, il faut y
prêter attention. Ainsi, le parcours de Lisandro Cuxi n’est-il pas seulement
celui d’un jeune qui gagne une sorte de télé-crochet lorsque ce dernier
triomphe dans l’émission The Voice.
C’est avant tout la preuve que malgré un léger bégaiement, une méconnaissance
du français qu’il commence à apprendre à neuf ans en arrivant du Cap Vert, un
père absent, l’appartenance à un milieu qualifié de populaire, un très jeune
homme, déterminé et entouré en confiance par les siens, peut maîtriser un
français et un anglais parfait, faire preuve d’entregent, appréhender les
rythmes plus que de mesure, placer sa voix dans les notes de Jackson, de
Timberlake, ou de Houston, avoir la maîtrise du geste à dix-sept ans tout en
continuant de s’émerveiller sans être blasé, d’être fidèle à ses proches autant
qu’à son ambition, d’habiter la spiritualité d’un art total dans l’esprit
joyeux de l’entertainement, Feel Good Culture oblige…
Surtout se garder
de croire que Lisandro est une exception parce qu’il est mis dans la lumière de
l’exceptionnel… Sur une clé USB m’est arrivée au bureau, il y a quelques jours,
le projet de la classe de Première L du Lycée Alexis de Tocqueville de Grasse,
la classe qui, il y a quelques semaines, devrait être la cible d’un de ses
élèves qui est entré dans l’établissement, armé, dans le seul but de tuer nombre
de ses « camarades ». Le projet pédagogique de cette classe s’est
concrétisé sous la forme d’un film de neuf minutes. Des images du Lycée, des textes
écrits par les élèves et lus par ces derniers sur un ton troublant, monocorde
et profond, une musique qui n’est pas sans rappeler les chemins sombres et
lumineux de Nirvana écrite par le
Groupe Nephysim dont le batteur n’est
autre Tom, un des élèves de la classe. On ne peut que demeurer bouche bée,
interpellé par la force prodigieuse qui se dégage de cette petite œuvre d’art,
époustouflée par la maturité et le talent déposés là en guise de dépassement de
soi, de compassion pour l’autre, d’expression dégoupillée pour dire
l’incompréhension face à un geste, face à l’inquiétude et l’étrangeté d’un
monde qu’ils n’avaient pas perçu comme tel, face à la manière dont ils pensent
pouvoir reprendre pied dans et avec ce monde là. Le film se conclut par une
citation du réalisateur Chris Marker : « réparer à l’endroit de
l’accroc le tissu du temps. […] J’avais passé ma vie à m’interroger sur la
fonction du souvenir, que n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers.
On ne se souvient pas, on écrit la mémoire comme on récrit l’histoire »…
Retrouver l’insouciance, encore, car comme chacun sait depuis le CM2, ce qui
compte c’est que pourtant on s’amuse. À nous de construire ce sens du ludique qui est sans doute inhérent à ce qu'il y a profondément de commun dans nos langages partagés...
Je dédicace ce
texte à toutes celles et tous ceux qui m’entourent et qui se reconnaitront car
ils ont cette attention particulière pour nos élèves, nos étudiants, nos jeunes
et ils n’oublient jamais combien ceux-ci nous rappellent à cet ordonnancement
magique de l’enfance où nous vivions dans ces mondes où nous étions presque
nous-mêmes, des mondes qui se sont peu à peu invisibilisés pour laisser place à un éloignement avec
l’Âme désarmée dont parle avec tant de justesse l’écrivain Allan Bloom dans son
fameux essai sur le déclin de la culture générale, des mondes qui sont pourtant
toujours là.
NE JAMAIS SURMONTER "LA TENTATION DE LA PITIÉ" : face au terrorisme, la leçon de vie de l'élève Törless et du poisson Dory
C’est en 1906 que l’écrivain autrichien Robert
Musil publie son premier roman, un roman d’apprentissage, Les Désarrois de
l'élève Törless. Soixante ans plus tard, le
réalisateur allemand Volker Schlöndorff en produisit une adaptation
cinématographique sous un titre éponyme. Il retiendra du roman ce qui en
constitue la force et la problématique majeure: comment, alors même que
nous sommes dans un lieu d’enseignement privilégié, les relations que nous
entretenons au sein même d’une école avec les autres peuvent nous conduire à
réfléchir sur les valeurs morales de la société dans son ensemble et sur la
signification de ces valeurs? Sous-tendu, derrière ce questionnement, un
autre, plus diffus : comment le corps éducatif est susceptible
d’accompagner, ou non, nos interrogations sur le monde que nous découvrons alors
que ces interrogations nous ébranlent et vont
structurer une part évidente de notre conscience humaine et politique ?
D’évidence, la lecture du livre de Musil ou le visionnement du film de
Schlöndorff demeurent d’une utilité très actuelle au moment même où notre
propre pays replace les valeurs républicaines – liberté, égalité, fraternité,
laïcité – au cœur des parcours éducatifs de son école, de la maternelle à
l’université, en guise de réponse aux inquiétudes plurielles et identitaires
réifiées depuis les attentats de Charlie, du Bataclan et ceux, plus récents, de
Saint-Étienne de Rouvray ou de Nice. Au reste, il n’y a qu’un pas pour effectuer
l’aller-retour entre Le Monde de Dory
dernière production de la firme Disney dont les affiches publicitaires jalonnent la "prom" et celui du Collège de Törless. Cet aller-retour mérite d’être
fait car il laisse apparaître, à cinquante ans d’intervalle et sous des
registres apparemment bien différents, des invariants qui restent –
malheureusement - indépassables sur notre façon d’envisager notre existence
sociale au milieu des autres, avec les autres, malgré les autres, parfois
contre les autres, une existence sociale où le politiquement correct nous fait
contourner trop souvent une confrontation véritable au sens que nous devrions
donner à notre culture commune, à notre mémoire collective et à une conscience
moins mièvre de ce que suppose l’«être ensemble».
L’histoire du jeune Törless est celle d’un jeune homme installé
sur le campus d’une école militaire à l'époque de la fin de la monarchie en
Autriche-Hongire. Au sein de son collège, il va faire la rencontre de Beineberg
et Reiting, deux élèves particulièrement sadiques en quête de
«victime». C’est l'élève Basini qui va faire les frais de leurs inclinations
perverses. Un soir, Basini, sans le sou, est supris, en effet de voler pour
régler des dettes oppréssantes et, plutôt que de le dénoncer, Beineberg, Reiting
et Törless garde le secret afin de charger se punir eux-mêmes Basini et d’en faire
leur esclave soumis. Au contraire de ses deux autres camarades, Törless ne
prend pas part activement aux actes de tortures mais se pose en spectateur. Il
tente de comprendre psychologiquement la soumission de Basini et le sadisme de
ses amis en s’interrogeant sur l'âme et le sens de l'existence. Il ira
convoquer jusqu’aux sciences et aux mathématiques, mais sans trouver de réponse
idoine. En poursuivant sa quête déterminée vers le savoir absolu développant
parallèlement une relation homosexuelle singulière avec Basini, qui paraît
apprécier le sort que lui concocte ses bourreaux. Cependant au moment où
Törless se décide à défendre Basini, une enquête conduite par l'école va
inculper ce dernier pour ses actes de vol et le renvoyer. Törless, convoqué
devant le conseil de la direction de l’école, s’essaie à prendre la défense de
Basini. Mais après de longs détours sur la rationalité et l’irrationalité, une
réflexion approfondie sur les valeurs, il conclut: «maintenant, c’est passé. Je sais que je me
suis trompé tout de même. Je ne redoute plus rien. Je sais que les choses sont
les choses et qu’elles le resteront toujours ; que je continuerai à les
voir tantôt comme ci, tantôt comme ça. Tant avec les yeux de la raison, tantôt
avec les autres… Et je n’essaierai plus de comparer…». Comment un tel
raisonnement peut-il sortir de l’esprit d’un élève si jeune ? D’évidence
ce apparaît tout à fait inconcevable aux yeux de ses enseignants qui concluent,
lapidaires, aussitôt après l’avoir écouté : «ce jeune prophète avait envie de nous faire une conférence ! Mais
le diable y perdrait son latin ! Quelle exaltation ! Et cette façon
d’embrouiller les choses les plus simples. […] Il semble avoir attaché trop
d’importance au facteur subjectif de nos expériences, d’où ses désarrois et
l’obscurité de ses formules. […] J’ignore ce qui se passe dans la cervelle
de ce jeune homme, mais il est sûr que
son état d’excitation est trop grave pour que soit souhaitable la prolongation
de son séjour ici. Il est nécessaire que l’on surveille ses nourritures
spirituelles mieux que nous ne sommes en mesure de le faire. Je ne pense pas
que nous puissions assumer plus longtemps cette responsabilité. Törless est mûr
pour l’enseignement privé : c’est en ce sens que j’écrirai à ses parents.»
Beaucoup de commentateurs et d’analystes de Musil ont vu dans ce
roman d’éducation, une représentation prophétique de cette future élite qui va
mettre en œuvre quelques années plus tard le nazisme en Allemagne. Car ce sont
bien les aspects les plus sombres de l’exploitation de l’homme par l’homme, les
dérives de l’ensauvagement de l’occident qui y sont décrites. Ce qui
différencie Törless de ses camarades n’est autre que la distance qu’il prend
avec l’action, une distance utile à la médiation, seule issue réflexive pour
construire son analyse et, par voie de conséquence, son discours. Ce qui
continue à interpeller à la lecture de cet ouvrage qui fête son 110ième
anniversaire cette année et pour ce film qui fête ses cinquante ans, c’est
l’inertie, pour ne pas dire la démission, du corps professoral qui devrait
pourtant être en mesure d’accompagner moralement les raisonnements de Törless
et les actes de ses camarades. Si l'on part du principe que le point de vue moral sur l’existence est celui
d’un homme qui accorde une importance cardinale aux êtres qui l’entourent, alors l’immoralisme pratique des camarades de Törless les impliquent dans une
connaissance d’eux-mêmes qui est toute autre que celle de Törless car en
réalité, ils ne s’exercent qu’à surmonter ce que Nietzsche appelle « la
tentation de la pitié ». Or c’est bien de cet "effet de style" qui n’en est
pas un qu’il s’agit de parler, de ce faux-dépassement de soi trempé de perversité
qui confine à l’ignoble dont il est question. Comment peut-on imaginer qu’un
professeur ne se sente pas responsable pour faire pencher la réflexion vers la
lumière de l’humanité puisque tout est dans l’humain certes, mais tout ne fait
pas humanité dans l’humain. Est-ce plus complexe à expliquer que les nombres
imaginaires ? Nous devons croire à la force de tous nos enseignements et donc à la mission de chacune de nos enseignants. Si on peut mettre en parallèle le Monde de Dory et
celui de Törless, c’est qu’un campus de collège est à sa manière un aquarium où
l’on multiplie toutes les expériences de vie. Dory est un poisson des mers du
Sud, amnésique. Toute expérience est une expérience nouvelle dont elle ne
retient rien. Elle oublie presque tout. Ses souvenirs ressurgissent parfois de
manière ponctuelle et obsessionnelle. Ce petit chirurgien bleu, puisque telle
est son espèce nous rappelle que l’on naît émerveillé, positif, rempli de
compassion et de « pitié innée » loin de toute paranoïa, que c’est
bien la violence et la malice qui nous éloigne de nous et nous prive du
sentiment d’exister. Le
collège, les lycées, les campus universitaires ressemblent à des aquariums en
ce sens qu’ils sont des univers clos qui reproduisent, en miniature, notre
monde. Ils sont des lieux propices aux expériences diverses des autres et de
soi et des expériences rendues plus visibles, plus palpables, éprouvées avec
plus de contraste. C’est pour cette raison que le corps professoral peut y
jouer un rôle central pour accompagner le développement de la personnalité des
élèves notamment vis à vis de leur éducation morale et sociale. Encore faut-il
nous rappeler que nos institutions n’ont de sens que si la morale qu’elles
enseignent ouvre sur cet altruisme qui consiste à apprendre à préférer l’autre
à soi-même, qu’ainsi c’est la plus sûre manière de nous aider nous-mêmes en
découvrant qu’agir en conscience, c’est nourrir un sentiment discret, mais ô
combien exaltant : notre vocation pour l’universel. Et ne nous y trompons pas,
c’est bien ce sentiment-là, ce seul sentiment si passionnant à communiquer, qui
fait défaut chez chaque terroriste qui décide de passer à l’acte en liquidant
son âme propre dans le sang d’autrui, en abandonnant, sans gloire, « cette
tentation de la pitié » qui aurait pu pourtant façonner - si on lui avait
transmis et s’il l’avait accepté – sa nécessaire humanité.
Nota : ce texte a été publié le 30 juillet 2016 en version enrichie dans le Plus de l'Obs que l'on peut retrouver en cliquant ici.
Nota : ce texte a été publié le 30 juillet 2016 en version enrichie dans le Plus de l'Obs que l'on peut retrouver en cliquant ici.
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Schlöndorff
30 mai 2017
Souvenir... Deux ans après... LA CUTURE DOIT CRÉER UNE FORME DE DÉPENDANCE HEUREUSE (Télérama : Invité du N°3348, Un entretien avec Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger)
L'accessibilité à la culture, plutôt que la démocratisation! Tel est le combat de ce président d'université, qui prône la confiance et retrousse ses manches pour faire vivre la promesse du pacte républicain.
Il serait, dit-on, l'un des plus brillants à son poste. Un président bien de son temps, apprécié des étudiants, des professeurs et des chercheurs de l'université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, qu'il dirige depuis 2007. Mais Emmanuel Ethis, 46 ans, est plus qu'un intellectuel souriant. Ingénieur de formation, sociologue par passion – il a beaucoup travaillé sur les spectateurs de théâtre et de cinéma –, ce défenseur du service public à la fois méthodique et fonceur a une idée fixe : la culture doit être partagée par tous! Le grand combat de cet amoureux des salles obscures : réhabiliter les pratiques culturelles chez les étudiants de 18 à 25 ans, période de toutes les découvertes où le cinéma, le théâtre, la littérature et l'art ont hélas tendance à être relégués au second rang – faute de temps et surtout d'argent. Comment remettre la culture en majesté à l'université ? Emmanuel Ethis a un plan.Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes.
Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels
administratifs et techniques et
enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut
qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une
douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus
appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à
taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de
voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus,
je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de
rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est
là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires
(étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture
modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et
pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la
chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des
universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de
conférence, responsable de formation, responsable d'un département,
co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre
toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en
responsabilités.
On a vraiment chez vous le sentiment d'une
vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue
française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand
que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions
(au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut
penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ;
et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera
possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer
les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe
mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les
films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des
génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me
professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que
les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très
juste, j’y pense sans cesse.
Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence
des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à
prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser
l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions,
des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On
croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la
formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est
ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec
qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à
cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en
permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à
celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle
d’aujourd’hui.
Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de
faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant
dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé.
Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens
qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous
profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des
savoirs.
Concrètement, comment fait-on progresser, au sein
d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce
sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et
conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au
préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un
rôle de plus en plus important. Le
passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la
donne : aujourd’hui, nos conseils
comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels
des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des
collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.
Comment avez-vous vécu ce passage
important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université
française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même
enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les
gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation
était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les
universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un
donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé
de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée,
c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en
matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre,
avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique
modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons
pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à
bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire
passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants,
pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le
taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis
l'autonomie.
Vous pensez que l’image de l’université française
s’améliore ?
Je crois surtout qu’on
parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup
de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à
vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort
qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus
s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que
la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une
société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et
je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en
colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai
souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité,
qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment
aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et
qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques…
Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens
unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là,
vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?
Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de
choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil,
l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des
diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la
fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au
bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a
sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.
A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré
par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon
service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était
encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à
partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous
ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles
tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les
chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager
des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine,
alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des
ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner
le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour
pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça
m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient
« décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas
fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour
point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez
soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant
des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle
trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.
Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût
des livres ?
On pourra dire ce qu’on
veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui
soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les
yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas
plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs
qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour
moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents. Je suis issu d’un milieu modeste, mais où
l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à
Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire
dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même
s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut
paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais
à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première
de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous
ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su
croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social,
une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou
dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans
même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école
n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette
petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont
j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer
à côté de toute une partie d’une génération, parce que le
« logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa
famille - est quelque chose qui me glace le sang.
Quand la sociologie est-elle entrée dans votre
vie ?
Etudiant, j’avais travaillé
avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre
m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre –
et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai
donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une
maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus
grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un
totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que
j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens
pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage
d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré
des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener
écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie.
Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a
subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi,
philosophe de premier plan.
L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans
l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec le vice-président Culture, Communication et vie de Campus à
Avignon, Damien Malinas, avec mes collègues sociologues, Raphael Roth ou Jean-Louis Fabiani, avec qui je travaille beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants
culturels sont tout aussi importants et puissants que les déterminants sociaux. Or,
si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout
faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe
d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs
types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs
culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et
ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de
leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on
essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie
culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où
pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer
de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans
l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films,
et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment
d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues
Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches
de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché
pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que
ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente :
quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur
le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait
pas…
Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le
manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible
par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres,
ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il
faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas
comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films,
aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je
déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut
prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de
l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne
faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en
terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire
« gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais
accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture »
depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du
campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » -
oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de
dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5
euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival.
Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires
que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller
à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes
qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de
manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des
étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent
pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout
en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des
découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens
confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour
« faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales
de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20
ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que
prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou
telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais
aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce
que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que
je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait
faire partie du « package ».
C’est le cas à l’étranger.
En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est
souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations
artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans
qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de
cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels.
C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En
France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux
18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour
que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être
inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.
Que dire à un étudiant, une
étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas
par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le
réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les
campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce
qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses.
De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios
universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la
web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France
Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce
projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un
jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de
FranceTélévisions…
Au niveau de l’accès au
cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en
germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de
l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les
étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma,
tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une
sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine
cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie
est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de
l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films
de 451 films – en référence à Fahrenheit
451.
Les films seront en accès
libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons
inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les
publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les
publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre »
signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les
Présidents des Universités. En signant
cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et
au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la
culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à
ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion
déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la
problématique Culture-Universités.
L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment
notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le
numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien
plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport
à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu
partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de
« panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien
ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de
consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme
Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante
albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours
fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature
de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus
récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics
ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de
Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The
Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ;
lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel
plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des
membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le
candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle,
c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a
bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien »
et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture,
justement – pas dans la religion.
Le public est-il vraiment « plus acteur»
qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière
révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication
nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des
anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très
minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que
les « super super passionnés », mais pour le public au sens large,
rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou
de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe
d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait
saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de
crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des
moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les
Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et
de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super
collectif », de grands événements qui rassemblent.
L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture
à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du
tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à
d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la
plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir,
écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture
numérique ne dément pas, bien au contraire.
Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire
le plus partagé ?
Incontestablement, oui.
Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme
le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine.
La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de
quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.
Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et
américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir
directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?
Oui, d’une certaine façon
c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands
identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série »,
« moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des
heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a
parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les
séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez
raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre.
Après Downton Abbey, Boston Justice,
Broadchurch et The Middle, je
viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC,
sublime de raffinement et de modernité.
[Retrouvez cet entretien sur le site de Télérama en cliquant ici]
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