27 décembre 2016

ROGUE ONE, ou comment Star Wars nous permet de saisir (enfin) la spiritualité de notre XXIe siècle

Pour Carrie Fisher, notre princesse Leïa, notre inspiratrice (1956-2016)

Tout comme les deux autres spin off à venir ou bien du Réveil de la force et des deux autres films qui suivront, Rogue One va nous permettre de prendre avant tout la mesure de notre fidélité sur la longue durée à un projet sans précédent qui accompagne nos vies, structure notre manière d'envisager une mythologie moderne, invente une symbolique qui déborde de spiritualité, de philosophie, mais aussi de personnages utiles à nos manières de comprendre à la fois qui l’on est mais aussi qui l'on est susceptible de devenir. Les retours en arrière, les histoires parallèles, comme celle de Rogue One, fonctionnent sur la compréhension même des origines. Reste à ne pas néanmoins tout rendre visible ou lisible car Star Wars est un lieu de projection et d'interprétation pour ses publics. Ainsi, le film Rogue One repose-t-il sur les voies narratives d'un monde en devenir et fait le choix de se situer  au moment où les choses sont en train de changer, où le monde est en plein questionnement sur la manière dont il peut évoluer vers le bien ou le mal encore mal définis, quand tout est encore incertain et c'est ce qui rend les choses intéressantes car ces films nous montrent comment des personnages de fiction pensent leurs choix en période d'incertitudes. Là est sans doute le miroir le plus fort qui est tendu, notamment à notre jeunesse qui doit elle aussi, plus que jamais, faire ses choix. On ne peut pas ne pas penser à ceux qui s'égarent vers la facilité mortifère de la radicalisation qui leur offre l'illusion d'une destinée qui, en réalité, va leur faire perdre pieds et âmes. En ce sens et à l’image de l’œuvre Star Wars depuis ses origines, Rogue One s’apparente plus à une production de la mondialité car il n’écrase en rien les cultures du monde, mais se marie à elles pour les exalter en un syncrétisme ouvert. Rogue One apparaît dès lors comme un formidable bricolage, inédit dans sa façon d’agencer des récits religieux, mythologies et cultures. On se retrouve là dans une sorte de méta-récit propre à circuler d’un pays à l’autre, la plupart des spectateurs pouvant y projeter une part de leur culture, de leur civilisation, de leurs croyances. On pourrait relire Star Wars avec les lunettes du célèbre analyste des mythes Georges Dumézil et on voit comment Star Wars réactive sa théorie des trois fonctions où souveraineté et religion, guerre et production définissent les équilibres d’une organisation sociale à part entière et le corpus légendaire de tous les peuples indo-européens. Là où certains évoquent une franchise, pur produit de la mondialisation, Star Wars développe depuis ses origines un art beaucoup plus ambitieux pour parler d’universalité et de mondialité.

En reprenant la franchise Star Wars, Disney et les nouveaux réalisateurs qui accompagnent l’aventure suivent un chemin tout à fait identique dans leur volonté de faire circuler utilement les récits d’aujourd’hui. On risque de s’en apercevoir de manière encore plus flagrante avec Rogue One. Ils possèdent un savoir-faire similaire et un artisanat dont l’ambition et le projet sont de parler au plus grand nombre. Rares sont les entreprises culturelles qui aspirent vraiment à porter cette ambition pour prendre place aux côtés de nos cultures respectives en s’y ajoutant sans volonté de s’y substituer. Au reste, on le voit chez les publics passionnés comment ceux-ci parviennent au travers de l’œuvre à mettre au jour les correspondances entre l’univers Star Wars et leur propre culture ou leur propre spiritualité. Il est important de remarquer, au fur et à mesure des chapitres qui viennent nourrir la saga et particulièrement avec Rogue One, la constance des auteurs, leur soin à faire que tous, quelque soit notre ethnie, notre culture, notre horizon, nous nous sentions réellement représentés par et dans le monde cosmopolite de Star Wars. La robustesse même du mythe Star Wars permet désormais manifestement de forger une langue plus universelle, un babel des significations culturelles modernes. Il semble évident que dans 500 ans, les historiens, sociologues et anthropologues penserons que Star Wars était notre mythe favori et que, sans doute, nous y avons cru pour de bonnes raisons. C’est pourquoi il est essentiel de comprendre que, malgré les apparences, la problèmatique de StarWars n’est pas strictement de représenter les minorités, mais de nous faire comprendre que la vérité, la force ne sont pas l’apanage de tel ou tel, mais que tous, nous portons une part possible de cette force. Depuis ses origines, et plus encore aujourd’hui, les Star Wars Stories ont toujours eu l’ambition de porter la différence et la complémentarité des minorités qui perdent, de fait, dans ces fictions, le statut ce que nous désignons couramment et maladroitement par « minorités ». Il y a toujours eu dans Star Wars une volonté d’embrasser une multitude sociétale. De même, rares sont les fictions qui mettent en scène de manière héroïques des personnes âgées comme c’est le cas d’ObiWan dans l’épisode IV incarné par Alec Guiness, ou Lor San Tekka incarné par Max Von Sydow dans l’épisode VII Le fait est qu’on accorde de manière très revendiquée une part plus grande en matière de personnages de premier plan à la fois aux personnages féminins ou aux personnages autres que les jeunes hommes blancs faussement lisses et souvent torturés auquel le cinéma américain a toujours donné la part belle.

Avec John Boyenga et Forest Whitaker deux acteurs afro-américains qui occupent une place de premier plan respectivement dans le précédent film, The Awakening et dans Rogue One, la prouesse n’est pas simplement de mettre ces acteurs en scène, mais de leur offrir un rôle qui fait sauter les apparences : nous pouvons tous nous projeter en eux au-delà de leur hexis corporelle, nous nous reconnaissons dans leurs actes et dans leurs récits. Là est le plus beau défi humaniste de la saga : se reconnaître dans des autres qui ne nous ressemblent pas par leur apparence physique mais qui nous inspirent par leur comportement éthique. Le message universel de Star Wars participe à la reconnaissance de tous, à la valeur de la vie de chacun. La métaphore d’un univers en équilibre omniprésente dans Rogue One est particulièrement appropriée pour comprendre combien cette thématique se perpétue en message politique. Le problème au regard de ce message, c’est que ceux qui sont habités par le racisme et la volonté d’exclure « l’autre » placent rarement Star Wars au cœur du panthéon cinématographique qu’ils revendiquent. Il en va de même avec la prééminence des femmes qui sont à deux reprises les uniques héroïnes des derniers films, Rogue One et The Awakening qui traduit avec une insistance utile la nécessité qu’il y a à « fabriquer » politiquement une reconnaissance de la place de tous dans les récits. Et ce parce que Star Wars a compris dans sa matrice profonde que les représentations sont nécessaires pour changer notre vision du monde. C’est dans ce sens qu’il conçoit les choses : au moment où l’Amérique a failli avoir une femme présidente, on comprend l’importance de la manière dont les récits façonnent l’acceptabilité des acteurs de notre propre monde. On comprend là d’autant mieux combien nos jugements esthétiques sont conditionnés par leurs fondements sociaux. Ils sont loin d’être autonomes et, seul, le cinéma considéré en tant qu’institution permet d’appréhender le sens de ces jugements quotidiens sur ce qui est beau et sur ce qui ne l’est pas et surtout combien le cinéma et nos vies n’ont de s’entremêler pour s’éclairer mutuellement. Avec Rogue One, le cinéma n’a de cesse de nous rappeler dans sa « force » que le vivre-ensemble ou l’être-ensemble peut être précédé pour le meilleur d’un « voir-ensemble ». Léo Calvin Rosten a écrit «Nous voyons les choses comme nous sommes, pas comme elles sont.» En un peu plus d’un siècle, le cinéma est devenu sans conteste bien plus qu’une usine à fabriquer des rêves. Le cinéma façonne nos attitudes, nos comportements, nos manières d’être, voire d’être ensemble. Les larmes qu’il fait couler de nos yeux nous préparent aux séparations ou aux disparitions que nous craignons ou nous font nous remémorer celles que nous avons vécues. Tous nos baisers, eux, sont aujourd’hui des baisers de cinéma. Nos héros sur pellicule inspirent souvent nos gestes et nos répliques courageuses ou du moins, ceux qu’il nous plairait d’avoir. Même nos premiers Disney nous aident à prendre conscience très tôt de ce sentiment — l’empathie — si essentiel pour nous permettre de vivre au milieu d’autres qui nous ressemblent souvent parce qu’ils ont vu le même film que nous. C’est ainsi que nous devons comprendre aussi l’ambition des créateurs de Star Wars, une l’œuvre qui nous a préparé, nous publics ,à entrer dans le 21e siècle et que, comme les plus grandes œuvres du cinéma, ses personnages et ses récits en images nous aident —ainsi que l’écrit le philosophe Stanley Cavell — à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe.

22 décembre 2016

L'ÂME REPROGRAMMÉE : R2D2, C3PO, BB-8, K-2SO, quand la Force est avec eux...

Pour Marc Nicolas, une âme magnifique, qui savait reconnaître l'autre au premier instant...

Ce qui surprend le plus lorsqu’on écoute avec l’oreille du sociologue des publics, les réactions des salles de cinéma dans lesquelles on projette la toute dernière Star Wars Story Rogue One —, on remarque que les rires des spectateurs sont provoqués presque à l’exclusive par des robots. Certes, il y a une séquence très drôle où Chirrut Imwe, un personnage aveugle et non dénué d’humour, fait remarquer aux gardes impériaux qui le font prisonnier que c’est sans doute un peu too much de lui mettre un sac de toile sur la tête pour l’empêcher de voir où il sera déféré. Mais, hormis cette scène d’anthologie humoristique qui repose sur l’équivoque d’un handicap intégré et distancier, les rôles de comiques dans cet univers guerrier sont endossés par des non-humains, des droïdes, « socialisés » par et avec ceux qui évoluent du côté de la Rébellion, loin, bien loin des machines disciplinées de «l’Empire». Dans son essai consacré au Rire, le philosophe Bergson observait que «nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une machine ou d’une chose». Et nous devons à un autre philosophe, Alain, la célèbre maxime selon laquelle le rire serait «le propre de l’homme, car – écrit-il — l’esprit s’y délivre des apparences». C’est bien l’esprit à fleur de tôle qui nous est donné à voir avec les robots de Star Wars, du moins, ceux qui apparaissent comme fil rouge d’un film à l’autre ou bien ceux qui emportent la vedette sur l’écran et sur les étales des produits dérivés. On retient leurs noms, en mélangeant un peu les lettres et les chiffres dans un premier temps, puis lorsque la maîtrise est là, on les convoque du fait même de leur pouvoir d’évocation un peu comme un article de loi ou le verset d’une prière : R2D2, C3PO, BB-8, K-2SO. On les loue pour leur caractère dominant : R2D2, petit bagarreur opiniâtre, C3PO, commère protocolaire décalée, BB-8, loyal, déterminé et protecteur, K-2SO, ironique, indulgent et engagé. Les rires que chacun d’eux provoque sont bel et bien délivrés des apparences, et sont le produit inversé de ce qu’énonçait Bergson, car nous rions là chaque fois qu’un droïde nous donne l’impression d’embrasser un caractère humain, très ou trop humain.

L’une des répliques les plus drôles que l’on doit à C3PO dans Rogue One, c’est lorsque celui-ci constatant que les hommes de la Rébellion s’affairent à charger leurs vaisseaux pour quitter d’urgence la planète sur laquelle ils s’étaient réfugiés. Prenant, comme à son habitude son « ami » R2D2 à témoin de la situation, il se scandalise : « tu vois toute cette agitation, et dire que personne n’a pris le temps de nous avertir qu’on partait, vraiment nous sommes bien mal considérés malgré tout ce qu’on fait ! » En réalité, les spectateurs rient de bon cœur à cette réplique parce qu’eux non plus n’ont pas été avertis qu’on quittait la planète, eux aussi ne sont que des témoins passifs de l’action en cours… C3PO fait bien plus qu’un bon mot, il créée un lien de médiation direct avec les publics qu’il se met forcément dans la poche puisqu’au fond, il n’y a que ses publics qui prennent garde à ce qu’il dit. Il ne fait jamais rire personne dans la narration intra -Star Wars. Il est toujours ramené à sa condition robotique, tantôt vendu comme un esclave, tantôt démantelé dans un atelier, on lui coupe la parole lorsqu’il parle trop… Seul le peuple des Ewoks qui vit sur la lune d’Endor va consacrer C3PO comme un véritable dieu doré lorsque les protagonistes échoueront sur cette planète forestière. Au reste, il va acquérir ipso facto le droit de vie ou de mort sur ses camarades de jeu. On comprend là qu’il va jouer un peu de ce droit pour gagner un peu en considération, car en définitive, c’est ce que réclame en permanence C3PO : une petite part de reconnaissance dont il ne comprend pas, en toute sincérité, pourquoi elle ne lui est pas accordée par les humains qu’il accompagne avec un certain sens du dévouement et de la hiérarchie protocolaire ampoulé : « Maître Luke, maître Luke ! » Il n’y a que lui, dès le premier instant pour attribuer ce statut de maître à Luke qui est encore bien loin de deviner quel sera son destin.

C’est paradoxalement en partageant le parti de la Rébellion que les robots, «reprogrammés» pour ne pas obéir servilement, mais pour gagner en initiatives propres, vont finalement conquérir leur reconnaissance, car cette question de la reconnaissance se saurait se réduire à une simple lutte pour la reconnaissance. En partageant avec les Rebelles, la lutte pour des valeurs communes et choisies dans une guerre dont on ne sait combien de temps elle va durer, les droïdes laissent entrevoir ce qui façonne ces âmes fortes, celles qui ont conscience que, dans une lutte, il n’y a pas de délai, pas de prix fixé, pas d’aspect ordinaire et quotidien, que ce que l’on donne n’a pas de valeur en soi, mais devient le symbole d’une relation qui s’établit dans la conviction d’être du bon côté de la Force. De R2D2 à BB-8, de C3PO à l’ironique K-2SO qui nous fera comprendre avant tout les autres protagonistes, ce que signifie le sens du sacrifice pour une institution, les droïdes de Star Wars, en nous faisant souvent rire interpellent directement l’âme de leurs publics en repoussant les limites de leur questionnement à propos de ce qu’eux-mêmes seraient capables de faire ou de ne pas faire dans des situations similaires. Rogue One nous achemine vers des conclusions assez similaires à celle du prix Nobel Amartya Sen, l’économiste indien, lorsqu’il écrit : « l’action d’une personne peut très bien répondre à des considérations qui ne relèvent pas – ou du moins pas entièrement – de son propre bien-être ». C’est là que réside l’ouverture de soi vers une action non égoïste, véritablement sociale. Et ce sont des robots qui nous le rappellent, ces robots qui sont sans doute plus préoccupés d’apprendre à rire ou à pleurer que de faire la guerre. Ne serait-ce pas eux, les véritables dépositaires de la Force, eux les véritables dépositaires de la part la plus humaine de nos âmes, eux qui n’ont de cesse de nous montrer la voie vers ces « états de paix » qui existent bien, là où la reconnaissance mutuelle que nous nous accordons les uns aux autres est non seulement recherchée, mais effective et, plus important encore, vécue.

20 décembre 2016

A DÉFAUT DE VIEILLIR... Hommage à Michèle Morgan

"Les événements de notre vie nous ressemblent : cela double l'injustice"


« Tout ne tient qu’à l’interprétation des signes du monde, du moins ceux que l’on pense devoir interpréter. Je n’ai compris qu’hier jusqu’à quel point tout cela pouvait avoir son importance en découvrant dans le tiroir de la table de nuit de Simone, ma femme, ce gros carnet avec une étiquette – Mon carnet de rêves –, un journal intime lourd, rempli de mots et de photos qui débordent de tous les côtés, un journal dont je ne connaissais même pas l’existence… ». Le carnet de rêve que Jean a entre les mains, c’est comme un sésame qui le fait pénétrer avec fulgurance dans les actes, les désirs et les frustrations de Simone, dans une vie parallèle et secrètement distillée dans un quotidien troublé et insoupçonné. La première page de son journal date de 1938. Un petit ticket - Carte d’entrée au cinéma Le Champo, Paris - y est collé en haut à droite, et juste en dessous, griffonné à l’encre ocre le titre d’un film, Quai des Brumes, avec entre parenthèses un prénom (Nelly); ce prénom, c’est celui du personnage qu’y interprète Michèle Morgan. « T’as de beaux yeux, tu sais – j’me souviens dit Jean – cela nous faisait rire car Simone avait presque les mêmes yeux que Michèle Morgan et comme je m’appelais Jean,… , il n’en a pas fallu plus pour qu’on se marie un mois après la sortie du film, ça allait vite à cette époque-là.»


Les pages du journal de Simone se suivent et égrainent une sorte chapelet qui paraît mettre en parallèle les événements de la vie de Simone avec ceux de la vie de Michèle. Hasards et coexistences. Simone voit en Michèle une troublante jumelle qui semble vivre à sa place la vie de star qu’elle-même aurait très bien pu avoir. « Et tout concorde, insiste Jean, tout » Simone, comme Michèle, est née le dimanche 29 février 1920 à Paris. Sur la cinquième page du cahier, figure le thème astral de Simone, un horoscope forcement identique à celui de Michèle Morgan qui lui prédit un destin scellé dans la soie, les paillettes et les fils dorés. Un fil d’or justement, il y en a un, agrafé à la rubrique 1945-46, car l’horoscope de Simone n’a pas menti : elle a bien connu la soie et les paillettes, mais en devenant petite main chez Balmain, rue François 1er. Cette année-là les robes y sont richement brodées, et l’on raconte dans les ateliers que certaines iront habiller les stars françaises du premier Festival de Cannes. Michèle Morgan y emporte le grand Prix International de la meilleure interprétation féminine pour La Symphonie Pastorale… «Porte-t-elle une Balmain?»

Les pages du carnet deviennent méticuleusement encombrées. Des photos découpées dans Cinémonde, des articles de Lucien Durkheim, et des phrases de Simone, toujours ces phrases interrogeant « le petit grain de sable qui s’est mis dans les rouages de sa vie et qui a favorisé un destin plus qu’un autre ». Une part maudite, une injustice imaginée que Simone fréquente avec la bienveillance compréhensive que l’on accorde parfois à la fatalité, une bienveillance fondée sur un pacte apparemment inéluctable qui la lie à celle qui l’accompagne en gros plans sur les écrans : la tranquillité du temps qui passe et qui chaque année ajoute aux beaux yeux de l’une et de l’autre une petite ride plus ou moins marquée. Complicité trop fragile, car Michèle mène une vie de cinéma. Simone, elle, aurait certainement voulue la suivre, plus longtemps, mais justement, hier, elle ne s’est pas réveillée. Ultime coïncidence ? Entre les deux dernières pages du carnet, une photo de Michèle, fraîchement découpée, la seule à ne pas être collée : petite rupture avec le temps car on devine que Michèle a subi cette curieuse opération esthétique qu’on appelle lifting, et qui trahit - c’est du moins ce dont Jean restera persuader - ceux qui projètent en vous, plus que de la dévotion, de l’amour. En exergue à la fin du carnet de Simone figure, recopiée au crayon de couleur mauve, une phrase de Jacques Chardonne: "Il y a un mirage favorable à l'amour, qui tient à la distance d'un objet inaccessible. Il y a un mirage plus favorable encore, qui vient de la proximité d'un être et de sa fréquentation intime et prolongée".

19 décembre 2016

LE SECOND DEGRE N'EXISTE PAS ! À propos des "nouveaux" Dieux du stade...

Dédicace à tous les amateurs d'ironie, de cynisme ou grands lecteurs de La Mètis des Grecs de Détienne et  Vernant.


Dans une interview accordée il y a quelques années au quotidien Le Monde, Max Guazzini, le président du Stade français Paris déclarait à propos du fameux calendrier des rugbymen nus que tout cela, «au départ, c’est uniquement pour s’amuser». L’entretien visait à interroger Monsieur Guazzini, également patron de la radio NRJ, sur l’ambiguïté de certaines photos où les sportifs semblent jouer sur des postures fortement évocatrices de l’imagerie homosexuelle. Cet axe d’accroche sur l’ambiguïté gay a d’ailleurs été celui qu’ont privilégié la quasi-totalité des interviewers qui ont rencontré Max Guazzini ou les joueurs du Stade français. Cette année, le calendrier a - semble-t-il - atteint des records de vente sans précédent, records confirmés dans le succès tout aussi important qu’a rencontré la vente du DVD du making-off sur les Dieux du stade ou plus exactement des DIEVX DV STADE, respect de la typographie oblige, un titre qu’il faut entendre, selon l’interviewé, sur le même registre que le référent à la culture gay, c’est-à-dire «au second degré». Reste à savoir de quel second degré il s’agit et comment il est supposé fonctionner.Lorsqu’on convoque le second degré, c’est, en général, pour justifier plus ou moins adroitement de l’existence possible d’un contrat de connivence entre celui qui produit une image ou un bon mot et celui qui les reçoit. Cela instaure d’emblée un jeu dont le soi-disant second degré partagé signifie qu’on a décodé la règle implicite : on appartient alors à la même «communauté culturelle» que ceux qui vous interpellent par ce contrat de communication.

Le jeu du second degré se résume donc souvent à la compréhension d’une ambiguïté, compréhension à laquelle est attaché un véritable «facteur plaisir» lorsqu’on parvient à tirer à soi la couverture du sens incertain. De fait, lorsque l’on est gay et que l’on se procure le calendrier ou le making-off des Dieux du stade, on ne saurait supposer un seul instant que tous ces rugbymen se moquent ouvertement de vous en feignant les codes imagétiques de votre communauté, mais plutôt que ces derniers possèdent avec vous ces codes imperceptibles par le non-gay ; dès lors le rugbyman devient au pire un gay-friendly, au mieux un type sensible à la beauté de ses collègues de jeu avec qui il fête gaiement ses troisièmes mi-temps sous la douche. De même, lorsque l’on est une femme hétérosexuelle et que l’on achète ce calendrier, on est sans doute flattée par cette intimité masculine soudainement offerte et si bien évoquée dans la fameuse chanson de Clarika : «Ah, si j’étais un garçon, je saurais ce qu’ils font dans les vestiaires ah, si j’étais Paul ou Léon ou même un porte-savon, un courant d’air». Les Dieux du stade semblent résoudre partiellement ce fantasme singulier du vestiaire sportif où la mixité demeure étrangère. En 2003, la photographe était – rappelle Max Guazzini – une femme : «le calendrier est donc avant tout le regard d’une femme». En 2012, comme en 2011, la femme a été remplacée par le photographe François Rousseau. On attend avec impatience une nouvelle déclaration de Max Guazzani qui affirmerait : "le calendrier est désormais avant tout le regard d'un homme". Hommes, femmes, chacun pourra donc projeter ce qu’il veut sur les Dieux du stade, les poses soumises de Thomas Combezou ou le regard séraphique de Alexis Palisson: c’est l’œil du spectateur qui reconstruit le sens, ce qui dégage amplement le producteur de ladite image de toute responsabilité de sens incontrôlé. On peut seulement avancer sans risque que les acheteurs du calendrier ou du making-off ont en commun un certain goût pour la beauté du corps humain, chacun inscrivant ce goût dans le registre qui lui est propre. Le cas du rugbyman qui achète le calendrier… Demeure la question du second degré également convoqué par Max Guazzini en ce qui concerne le titre du calendrier qui est aussi le titre du film making-of du calendrier «les Dieux du stade» : si nous avons affaire à des « Dieux », c’est donc que ce goût pour la beauté du corps sportif pourrait – c’est piquant – s’ériger en culte rendu à nos héros du stade ? Un culte païen et amusant, il va sans dire.


On a bien compris que nos sportifs jouent ici du second degré avec une habileté spirituelle d’exception. Il serait, en conséquence, déplacé d’évoquer ici une quelconque référence à ce fameux culte du corps si bien rendu par le piqué de l’image noir et blanc de la réalisatrice Leni Riefenstahl dans le fameux film intitulé lui aussi Les Dieux du stade, où cette dernière offrait à Hitler en 1936 son regard de femme sur la beauté plastique des athlètes olympiques. Ceux qui ont pu voir le documentaire en deux parties se souviennent sans doute de la première, sous-titrée La Fête de la beauté (Fest der Schönheit), où l’on voyait évoluer des sportifs nus en rappel à l’olympisme grec des origines. Evidemment, nos Dieux du stade version 2017 n’ont rien à voir avec cela : ils sont porteurs de valeurs bien différentes, et comme le dit Max Guazzini «tout le monde a trouvé cela amusant». Dédouanons donc nos sens de ces vieilles histoires et évitons de nous interroger trop longtemps sur ces sociétés qui développent de nouveaux cultes du corps avancé comme un corps prétendument « authentique » : on est là dans le second degré maîtrisé de la candeur et de l’innocence de sportifs sympathiques, joueurs et attachants au service d’une simple opération marketing aux vertus déculpabilisantes puisque, de surcroît, précise le patron d’NRJ, «depuis deux ans une partie des sommes récoltées va à une association humanitaire». Et rendons grâce aux Dieux. En s'installant dans la longue durée, depuis leur première édition, les Dieux du stade version calendrier sont devenus un rendez-vous annuel habité par ce zeste d'érotisme tourné vers le grand public faisant ainsi évoluer de concert le regard que nous portons tous sur la nudité masculine. Je précise au lecteur de ce billet que tout ce est écrit ici est évidemment à prendre au second degré !