06 septembre 2015

LA CUTURE DOIT CRÉER UNE FORME DE DÉPENDANCE HEUREUSE (Télérama : Invité du N°3348, Un entretien avec Emmanuel Tellier / Photo d'Olivier Metzger)

L'accessibilité à la culture, plutôt que la démocratisation! Tel est le combat de ce président d'université, qui prône la confiance et retrousse ses manches pour faire vivre la promesse du pacte républicain. 
Il serait, dit-on, l'un des plus brillants à son poste. Un président bien de son temps, apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs de l'université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, qu'il dirige depuis 2007. Mais Emmanuel Ethis, 46 ans, est plus qu'un intellectuel souriant. Ingénieur de formation, sociologue par passion – il a beaucoup travaillé sur les spectateurs de théâtre et de cinéma –, ce défenseur du service public à la fois méthodique et fonceur a une idée fixe : la culture doit être partagée par tous! Le grand combat de cet amoureux des salles obscures : réhabiliter les pratiques culturelles chez les étudiants de 18 à 25 ans, période de toutes les découvertes où le cinéma, le théâtre, la littérature et l'art ont hélas tendance à être relégués au second rang – faute de temps et surtout d'argent. Comment remettre la culture en majesté à l'université ? Emmanuel Ethis a un plan.

Comment s’organise le quotidien d’un Président d’Université ?
C’est une vie en équipes. Les projets se portent au sein de cercles humains, l’ensemble des personnels administratifs et  techniques et enseignants-chercheurs, mais aussi une équipe plus réduite, qu’on peut qualifier d’équipe « politique » – dans mon cas, à Avignon, une douzaine personnes. Nous avons la chance de travailler au sein d’un campus appartenant à la catégorie des « moins de 10000 étudiants », donc à taille humaine – il y 7 300 étudiants à l’Université d’Avignon. Cela permet de voir les préoccupations au quotidien. Si quelque chose ne va pas sur le campus, je peux vous dire que nous le sentons immédiatement… Il est important de rappeler que les Présidents d’Université occupent des fonctions d’élu. On est là de passage, portés par la volonté de nos communautés d’universitaires (étudiants, biatoss et enseignants-chercheurs), ce qui implique une posture modeste. Dans ce métier, on est « au service du service public ». Et pas d’untel qui nous aurait nommé… A l’Université, j'ai eu la chance de pouvoir occuper quasiment tous les postes : professeur des universités– je donne toujours quelques heures de cours -, maître de conférence, responsable de formation, responsable d'un département, co-responsable d'un laboratoire. Je crois que ça me permet de bien comprendre toutes ces fonctions, et d'être plus légitime dans notre parole en responsabilités.

On a vraiment chez vous le sentiment d'une vocation. Que vous étiez destiné à ce type de fonction.
C'est l'un des plus beaux mots de la langue française : «vocation». Une idée très présente chez ce sociologue allemand que j'affectionne, Max Weber, qui a beaucoup travaillé sur la sociologie des religions (au début du vingtième siècle – ndr). Une vocation, ça veut dire qu'on peut penser avoir quelques prédispositions pour exercer ce que l'on a à faire ; et aussi qu'on s’imagine une destinée qui va vous conduire à un lieu où il sera possible de transformer les choses. Et c’est vrai que j’ai eu très envie de transformer les choses, oui. Après, il y a la chance, et surtout les rencontres... Je passe mon temps à remplir des pages de remerciements en tête de mes livres. Dans les films de cinéma, j'adore les génériques. Eh bien je crois que nous sommes nous des génériques, bien plus que le réalisateur de notre propre film. Un de me professeurs, Jean-Louis Fabiani, disait souvent : «Nous ne sommes que ce que les autres ont envie que nous devenions». Je trouve cette phrase très juste, j’y pense sans cesse.

Chaque mois, vous participez, à Paris, à la Conférence des Présidents d’Université. En quoi consiste cette instance ?
La Conférence sert à prendre le pouls des campus partout en France, mais il lui revient aussi de penser l’avenir. C’est un cadre où chaque Président peut apporter des contributions, des idées, partager des préoccupations. Nos assemblées durent deux jours. On croise nos regards au sein de commissions – des moyens, de la recherche, de la formation, de la vie étudiante, commission internationale… Tout ce travail est ensuite discuté avec les équipes du Ministère de l’Enseignement Supérieur, avec qui nous sommes en permanence en dialogue et négociation. Nous avons tous à cœur d’améliorer ce système universitaire qui a vocation à évoluer en permanence. On ne peut pas imaginer que l’Université d’aujourd’hui ressemble à celle d’il y a trente ans, ni que celle de demain ressemble à celle d’aujourd’hui.

Et c’est facile de porter des idées nouvelles, de faire bouger les lignes, dans une instance de ce type ?
Moi le premier, en entrant dans la conférence des Présidents, j’avais imaginé un lieu de pouvoir un peu vérouillé. Eh bien je vous assure que c’est tout le contraire. Je n’y vois que des gens qui sont dans une logique de service à une communauté qui croient tous profondément en l’université et en ses exigences de démocratisation des savoirs.

Concrètement, comment fait-on progresser, au sein d’une Université, des idées neuves, des manières de travailler innovantes ?
Le centre névralgique, ce sont les conseils centraux de nos instances : conseil académique et conseil d’administration. Toutes les avancées, les réformes, qui ont au préalable été discutées à Paris, sont discutées dans nos conseils, qui ont un rôle de plus en plus important.  Le passage à l’autonomie des établissements à partir de 2007 a beaucoup changé la donne : aujourd’hui, nos conseils  comptent, en plus des enseignants-chercheurs, des étudiants et des personnels des Universités, des personnalités extérieures, des représentants des collectivités territoriales, des chefs d’entreprise.

Comment avez-vous vécu ce passage important à l’autonomie sur le campus d’Avignon, ?
Avant 2007, l'université française, c'était une sorte de modèle unique, avec partout le même enseignement, les mêmes diplômes, et une gestion centralisée à Paris pour les gestions humaines, les budgets. Et on peut dire que la culture de l'évaluation était aussi un peu moins développée qu'aujourd'hui. Par ailleurs, les universités se questionnaient beaucoup moins sur leur rôle, leur statut dans un donné... Avec mon équipe, jusqu’au passage effectif en 2010, nous avons essayé de dessiner les contours d’une université qui nous ressemblerait. Notre idée, c'était que l'université devienne le laboratoire de notre territoire en matière de recherche et d'innovation. Le Vaucluse est un territoire pauvre, avec une moyenne de diplôme la plus basse de France, et un tissu économique modeste, beaucoup de PME et PMI, peu de grandes entreprises. Alors nous avons pensé que nous avions un rôle à jouer là-dedans, et des outils de recherche à bâtir. Parmi les autres changements concrets, il y a aussi eu le choix de faire passer nos étudiants au mode du contrôle continu – une attente de nos étudiants, pour moitié des élèves boursiers. Dès la mise en place du contrôle continu, le taux de réussite a bondi de 17%. Voilà le genre de choses concrètes qu'a permis l'autonomie.

Vous pensez que l’image de l’université française s’améliore ?
Je crois surtout qu’on parle trop peu de l’université, et avec trop peu de force. Pourtant, beaucoup de nos facs sont excellentes. Je sens, et je déplore, que cette incapacité à vanter nos outils d’enseignements se mêle à ce sentiment de plus en plus fort qu’on ne peut pas vraiment changer le cours des choses. De plus en plus s’installe l’idée que la vie des générations futures ne sera pas meilleure que la nôtre. Alors qu’on devrait toujours tendre à ça, et s’en donner les moyens. Une société ne peut pas vivre sans promesse. Moi, je crois au pacte républicain, et je crois à cette promesse. Et en même temps, je ne suis dupe de rien, et en colère quand je vois que ce pacte est mis à mal. A Avignon, sur le campus, j’ai souvent l’occasion de croiser par exemple des étudiants issus de la diversité, qui bossent autant qu’ils peuvent, ont d’excellents notes, qui se conforment aux attendus de la République, « parlent bien », sont archi polis, et qui pourtant, chaque samedi soir, se voient refuser l’entrée des discothèques… Alors là, il fonctionne comment, le pacte républicain ? A sens unique ? Et on les tient comment, nous, nos promesses, dans ce cas-là, vis-à-vis de ces jeunes à qui on oppose des portes fermées ?

Vous-même, quel genre d’étudiant étiez-vous ?
Curieux de beaucoup de choses, motivé, ouvert. J‘ai suivi deux cursus en DUT, un en génie civil, l’autre en gestion, à Reims puis à Lille. Or je crois que lorsqu’on obtient des diplômes, il faut vite les faire vivre, il faut aller se frotter au réel. A la fin du DUT de Lille, on m’a proposé un stage dans une entreprise qui était au bord du dépôt de bilan. A quelques-uns, on s’est remonté les manches et on a sauvé l’entreprise, une boite de 25 personnes – une grande fierté.

A quel moment avez-vous ressenti que vous étiez attiré par l’enseignement ?
Lorsque j’ai fait mon service militaire – un passage qui, pour les hommes de ma génération, était encore à l’époque une étrange parenthèse. Soudain, vous vous retrouviez à partager votre quotidien avec « les appelés du contingents », tous ces garçons d’une même classe d’âge, mais d’origine sociale et culturelles tellement différentes, et alors vous vous rendiez compte à quel point les chances ne sont pas les mêmes pour tous. Il m’a vite semblé crucial de pouvoir partager des choses liées à la culture, la grande absente des conversations de cantine, alors je suis allé convaincre notre colonel qu’on devait mettre en place des ateliers autour du livre, de la lecture. Peu à nous, j’ai pu donner ou redonner le goût des livres à un certain nombre de ces jeunes types – 25 en tout. Pour pouvoir se parler vraiment, il faut avoir des éléments de culture commune… Ça m’a beaucoup intéressé de comprendre pourquoi ces garçons-là avaient « décroché ». Comprendre en quoi l’appareil éducatif n’avait pas fonctionné. Souvent, la réponse était là-même : ces garçons avaient pour point commun de venir de milieu modeste où on ne sort quasiment pas de chez soi. Des familles où l’on ne parle pas beaucoup, où l’on s’occupe en faisant des petits travaux manuels… Cette misère sociale et culturelle dont on parle trop rarement, et je l’ai prise en pleine face.

Ce fut facile de donner à ces jeunes appelés le goût des livres ?
On pourra dire ce qu’on veut sur les méthodes de pédagogie… mais pour moi, la meilleure méthode qui soit, c’est la gentillesse et la patience. Celles qu’on a tous vues dans les yeux d’instituteurs et institutrices, quand nous étions enfants. Il n’y a pas plus précieux. Cette générosité, cette patience, ce ne sont pas des valeurs qu’on porte de manière forte ces temps-ci, et je le regrette. Pourtant, pour moi, c’est la clé de tout… Je crois aussi au rôle des parents.  Je suis issu d’un milieu modeste, mais où l’on m’a toujours encouragé dans mes études. J’ai grandi dans l’Oise, à Longueil-Annel, un petit village près de Compiègne. Ma mère était secrétaire dans une mairie et mon père électricien-mécanicien dans une usine St Gobain. Même s’ils n’avaient pas fait d’études, ils m’ont toujours poussé, soutenu… Ça peut paraître banal, cette confiance, et pourtant, ça ne l’est jamais. Quand j’étais à l’école primaire, il y avait une petite fille qui était toujours la première de notre classe, Et puis, une année, après les vacances d’été, au lycée, nous ne l’avons plus vue. Quand j’ai compris que ses parents à elle n’avaient pas su croire en elle, malgré son talent, ça m’a bouleversé. Voilà un milieu social, une petite ville de campagne, où l’on peut ainsi vous envoyer au travail ou dans une formation professionnelle accélérée comme ça, dès vos 15 ans, sans même prendre le temps d’y réfléchir. Parce qu’on se dit sans doute que l’école n’apportera rien de mieux, ne changera pas la vie… J’y pense souvent, à cette petite Corinne, avec qui je faisais le chemin jusqu’à l’école en vélo, et dont j’enviais les bonnes notes. La manière dont notre système éducatif peut passer à côté de toute une partie d’une génération, parce que le « logiciel » éducation n’a pas été intégré – par l’enfant ou sa famille - est quelque chose qui me glace le sang.

Quand la sociologie est-elle entrée dans votre vie ?
Etudiant, j’avais travaillé avec le Centre National Dramatique de Reims, et l’administrateur Gérard Lefèvre m’avait encouragé à m’intéresser à la communication dans l’univers du théâtre – et aux spectateurs. Après une première expérience pro dans le bâtiment, j’ai donc décidé de reprendre un cursus en Avignon, et me suis lancé dans une maîtrise de sciences des techniques de communication. Dans la ville du plus grand festival de théâtre de France, c’était une très bonne idée… J’ai été un totalement happé : après deux ans les mains de le béton, tout ce que j’apprenais là, même les choses les plus théoriques, faisait totalement sens pour moi. Par rapport à d’autres étudiants, je crois que j’avais l’avantage d’avoir une tournure d’esprit déjà très pragmatique… A Avignon, j’ai rencontré des professeurs incroyables. Emmanuel Pedler, sociologue, qui allait m’emmener écouter les cours de Jean-Claude Passeron – des moments qui ont changé ma vie. Et puis la lecture ! La lecture de Pierre Bourdieu, surtout, qui m’a subjugué. Bourdieu, sociologue hors normes et plus encore, selon moi, philosophe de premier plan.

L’un de vos combats, c’est la place de la culture dans l’Université. Trop longtemps, elle en a semblé tragiquement absente…
Avec mes collaborateurs à Avignon, Damien Malinas et Philippe Ellerkamp, avec qui nous travaillons beaucoup sur ces questions, nous avons la certitude que les déterminants culturels sont plus importants et puissants que les déterminants sociaux. Or, si on ne peut pas jouer sur les déterminants sociaux, on peut au contraire tout faire pour améliorer l’environnement culturel d’un étudiant, d’un groupe d’étudiants… Vous savez, à la fac, nous, adultes, voyons arriver plusieurs types de profils de jeunes gens. Il y a ceux qui étaient déjà actifs culturellement et vont le rester. Ceux qui n’étaient quasiment pas actifs. Et ceux qui l’étaient un peu, mais qui risquent d’arrêter, parce qu’à ce moment de leur vie étudiante, ils vont manquer de temps et d’argent. Nous, ce qu’on essaye de mettre en place, ce sont les conditions d’une sorte d’idéal de vie culturelle à cet âge donné. Vous avez entre 18 et 25 ans, c’est le moment où pour vous, les pratiques et les représentations culturelles vont se transformer de la manière la plus magistrale qui soit. Parce que vous êtes dans l’affirmation de votre identité, que vous cheminez dans les livres, les films, et que vous découvrez ceux qui vont changer votre vie. Votre « sentiment d’exister » se met à prendre forme à travers ces œuvres. Mes collègues Virginie Spies et Damien Malinas ont écrit un très bel article sur les affiches de cinéma dans les chambres d’étudiants. Certes, c’est pratique et bon marché pour décorer sa chambre, une affiche de film, mais c’est bien plus que ça ! Une affiche a une « force d’imposition » évidente : quand vous amenez votre petit copain ou petite copine chez vous, l’affiche sur le mur est la première chose qu’ils vont voir. Et si l’affiche ne leur plait pas…

Mais le grand frein pour les étudiants, c’est le manque d’argent, non ?
Le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, ses photocopies, s’élève entre 5 et 7 euros. Pas par jour, par mois ! Il faut avoir cette réalités sociale en tête, parce que sinon, on ne peut pas comprendre le problème. Donc nos jeunes n’ont pas d’argent à consacrer aux films, aux disques, aux romans. Ce n’est pas un truc à regarder avec déprime – je déteste les discours sur la misère étudiante -, c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Comment ? En mettant en place les conditions de l’accessibilité de nos étudiants aux lieux de spectacle, par exemple. Il ne faut plus tant penser en terme de « démocratisation », mais oui, en terme « d’accessibilité » ! Ça ne veut pas dire « gratuité », qui est quelque chose qui me gêne, symboliquement, mais accès facilité. A Avignon, on a mis en place un « patch culture » depuis quatre ans. Proposé aux étudiants mais aussi à tous les personnels du campus. Et ce n’est pas un « pass », mais un « patch » - oui, comme la cigarette, parce que la culture doit créer une forme de dépendance heureuse ! Avec ce « patch », on a accès, pour 5 euros, à tous les lieux culturels d’Avignon – y compris pendant le festival. Voilà quelque chose que nous sommes allés négocier avec tous ces partenaires que sont les théâtres, les salles de concerts, qui savent qu’ils doivent aller à la conquête de ce public-là. Du coup, plus qu’ailleurs, nous avons des jeunes qui vont à l’Opéra. 33 % de notre communauté étudiante utilise le patch de manière soutenue, ce qui est un bon chiffre – en France, en moyenne, 10% des étudiants ont des pratiques culturelles qui relèvent de leur université.
Nos étudiants doivent pouvoir faire des découvertes ! Regardez le succès des festivals, partout en France. Si les gens y vont autant, c’est parce qu’on y fait des découvertes ! Les gens n’y vont pas pour voir les artistes et musiciens confirmés – même si ça peut les amuser– mais d’abord, nous disent-ils, pour « faire des découvertes » - je pense par exemple aux Transmusicales de Rennes, ou au festival de cinéma Premier Plan à Angers.
Ça doit être un acte politique que de permettre au jeune adulte de 18-20 ans de faire des découvertes culturelles ! Mon rêve serait que prochainement, des étudiants décident d’aller faire un cycle dans telle ou telle ville en fonction non seulement de la qualité des cours dispensés, mais aussi d’un environnement culturel favorable. Je pars étudier à Avignon parce que c’est une ville de théâtre et de cinéma… Je pars étudier Rennes parce que je sais que je vais pouvoir y voir d’excellents concerts de rock… Cela devrait faire partie du « package ».

C’est le cas à l’étranger. En Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, le choix d’une ville pour un étudiant est souvent liée à sa « couleur culturelle »…
Il y a une raison historique à cela. Dans ces deux pays, les formations artistiques et culturelles sont sur ces mêmes campus, alors qu’en France, sans qu’on sache vraiment pourquoi, la tradition a voulu qu’on créé des écoles de cinéma, de design, de théâtre, à l’écart des enseignements plus conventionnels. C’est pareil avec les écoles des ingénieurs, et c’est extrêmement dommage. En France, on a de cesse de séparer les genres. Alors que lorsqu’on s’adresse aux 18-25 ans, on devrait au contraire tout faire pour rassembler les genres, pour que les disciplines se rencontrent, se côtoient. Chacun devrait pouvoir être inspiré par ce que faut l’autre. Mais non, en France, on sépare, on cloisonne.

Que dire à un étudiant, une étudiante, qui souhaite accéder plus facilement à la culture, mais ne sait pas par où commencer ? Ou manque de temps, de moyens ?
Ils doivent absolument s’intéresser au travail remarquable de A+U+C, le réseau national qui coiffe tout ce qui est fait en matière de culture sur les campus. Entre le travail des services culturels des universités et ce qu’entreprennent les associations étudiantes, il se passe énormément de choses. De la même manière, trop peu de gens savent qu’il y a un excellent réseau de radios universitaires sur nos campus, dont beaucoup fournissent des programmes à la web-radio « France Culture Plus », initiée en accord ave France Culture et Olivier Poivre d’Arvor qui s’est formidablement investi sur ce projet. Vous voyez, les choses bougent. Allez savoir, il y a aura peut-être un jour une fenêtre ouverte sur la vie universitaire dans les programmes de FranceTélévisions…

Au niveau de l’accès au cinéma, où en est ce projet de banque d’images accessible par les étudiants en germe depuis un bon moment déjà ?
On va commencer à tester le système dans l’année. La « cinémathèque de l’étudiant » espère être une plateforme numérique accessible par tous les étudiants de France, avec accès à toutes les études qui concernent le cinéma, tout ce qui peut permettre d’éditorialiser le cinéma – avant ou après une sortie à la salle -, mais aussi une banque de films du patrimoine cinématographique, notamment français. Le Centre National de Cinématographie est donc partie prenante du projet, avec le Ministère de la Culture et celui de l’Enseignement Supérieur. Le projet actuel mise sur le mise en ligne de films de 451 films – en référence à Fahrenheit 451.

Les films seront en accès libre et gratuit ?
Oui. Notre pari, c’est que les ayant-droits des films que nous souhaitons inclure dans cette riche sélection comprennent l’intérêt qu’il y a à former les publics de demain… Cette idée de transmission, de construction du goût pour les publics à venir est au cœur de l’importante « convention cadre » signée en juillet 2013 avec Aurélie Filippetti, Geneviève Fioraso et les Présidents des Universités. En signant cette convention, les deux ministres ont souhaité replacer les universités et au cœur de la politique culturelle de l’état et ont tenu à réaffirmer que la culture contribue à réduire les inégalités. Nous avions beaucoup travaillé à ces questions dès le passage à l’autonomie de nos universités sous l’impulsion déjà de Valérie Pécresse qui était très consciente, elle aussi, de la problématique Culture-Universités.

L’avènement du numérique révolutionne-t-il vraiment notre rapport à la culture ?
Je ne crois pas. Le numérique facilite la construction de l’identité culturelle d’un individu. Bien plus rapidement qu’avant, il est possible de se définir, soi-même, par rapport à un choix de films, de chansons, de photographies, qu’on va piocher un peu partout et qu’on va pouvoir transporter, emmener avec soi. Cette notion de « panthéon personnel » existe plus que jamais, et je ne vois pas bien ce qui pourrait la menacer. Vous pouvez, comme une minorité aujourd’hui de consommateurs de musique, avoir accès à des bandes de sons gigantesques comme Deezer ou Spotify, mais vous aurez quand même toujours vos dix ou cinquante albums préférés de tous les temps. Et à ceux-là, vous y resterez toujours fidèles, car ils vous définissent... Ce panthéon est structurant de la nature de l’homme ou de la femme culturel(le). En même temps, les travaux les plus récents en sociologie de la culture nous montrent très bien comment les publics ont des pratiques variées, et peuvent en permanence passer de la lecture de Proust à The Voice sur TF1, en étant parfaitement conscients que Proust et The Voice n’ont pas la même valeur. Mais les deux procurent du plaisir ; lorsque je regarde The Voice, je peux vous assurer que j’y trouve un réel plaisir. Le protocole de cette émission, l’implication très physique des membres du jury, quand ils « beepent » et se retournent vers le candidat, sont extrêmement efficaces et jouissives. La diversité culturelle, c’est l’apprentissage des plaisirs variés, des jouissances multiples. Il y a bien longtemps qu’on n’imagine plus qu’il puisse y avoir « le bien » et « le mal » en matière de culture. On est dans la culture, justement – pas dans la religion.

Le public est-il vraiment  « plus acteur» qu’avant ? Plus impliqué, plus en demande d’un rôle moteur ?
Pas de manière révolutionnaire, non. Si l’on voit effectivement des modes d’implication nouveaux, comme le financement participatif et donc la participation par des anonymes au montage d’un film, d’un spectacle, ces phénomènes restent très minoritaires… Le partage et les blogs de critiques ne concernent en réalité que les « super super passionnés », mais pour le public au sens large, rien ne remplace la sensation bien réelle, tangible, de la salle de cinéma ou de concert. Internet facilite la découverte, mais la vie culturelle se passe d’abord dans les lieux réels, pas virtuels… Non, pour moi, s’il y a un fait saillant depuis quelques temps, c’est cette impression que notre époque de crise économique renforce encore plus ce besoin de partager à beaucoup des moments de culture commune. On le voit avec le succès d’un festival comme les Vieilles charrues en Bretagne, mais aussi dans des festivals de littérature et de poésie. On sent une vraie et profonde envie de « super collectif », de grands événements qui rassemblent. L’hyper-individualisation des choix de musiques, de films – avec cette culture à la carte qu’on peut se construire et emmener partout – n’est en fait pas du tout contradictoire avec cette envie de partage avec le plus grand nombre, à d’autres moments de sa vie. Le succès des festivals est la manifestation la plus éclatante de ce besoin, cette envie, d’expériences collectives. Voir, écouter, vibrer ensemble. Voilà quelque chose que l’avènement d’une culture numérique ne dément pas, bien au contraire.

Vous pensez que le cinéma va demeurer l’art populaire le plus partagé ?
Incontestablement, oui. Notamment parce que l’expérience de cinéma sur grand écran donne à voir, comme le disait l’histoire Marc Bloch quelque chose qui relève de la chair humaine. La grande image, cette proximité avec la représentation en grand volume de quelque chose d’intime, ça nous bouleverse toujours.

Vous qui êtes fan de séries télé anglaises et américaines, vous devez regretter qu’il soit impossible de les découvrir directement sur grand écran, dans la salle de cinéma, au milieu d’inconnus ?

Oui, d’une certaine façon c’est très dommage. La sérié télé est aujourd’hui un des plus grands identifiants culturels des individus. C’est « moi et ma série », « moi et mes séries » ! Ma série, je peux en parler pendant des heures ! Ah oui, et celle-là, tu la connais ? Non, mais on m’en a parlé, je vais la chercher dès ce soir… Alors sûr, cette passion pour les séries se nourrit plutôt sur petit écran, et sur Internet. Mais vous avez raison : cette qualité de narration sur grand écran, ce serait génial à vivre. Après Downton Abbey, Boston Justice, Broadchurch et The Middle, je viens de dévorer la troisième saison Sherlock, série produite par la BBC, sublime de raffinement et de modernité.

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