19 octobre 2014

L’UNIVERSITÉ DE LA RUE : Le père Lacloche, le «Plastifieur» et le «Taximan bachelardien»

"On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner" (La Rochefoucauld)

À l’occasion des 80 ans de sa création, le journal de Mickey décide en ce mois d’octobre 2014 d’offrir à ses lecteurs le fac-similé du premier journal de Mickey sorti en octobre 1934. Deux grands feuillets pliés imprimés en recto verso, soient huit pages au total dont une seule demie consacrée aux exploits de la souris de Disney. Juste sous les premières cases de Mickey, on découvre une autre bande dessinée de l’époque intitulée Le Père Lacloche. Le père Lacloche (Pete The Tramp) est un comic strip américain créé par le dessinateur Clarence D. Russel en 1929. Le père Lacloche mène - comme son nom l’indique - une vie de clochard, une vie difficile donc, mais dont il s’accommode avec philosophie, une certaine joie de vivre qui dope son sens de la répartie. Je fais partie de cette génération qui a eu la chance de profiter, enfant, - ce n’est pas un vain mot - d’un Journal de Mickey où aux côtés de Mandrake, de Guy l’éclair, du Multimilliardaire Picsou et du singulier Géo Trouvetou, le Père Lacloche avait encore toute sa place. Je crois qu’il m’a aidé à toujours considérer celles et ceux que l’on appelle des «Sans-Domicile-Fixe» plutôt que des clochards sans a priori, comme des individus à part entière, frappés par la pauvreté, certes, mais pas d’une humanité amoindrie. Bien au contraire. Mon enfance catholique, quelques rencontres intenses avec des Frères franciscains, l’imagerie de Saint-François d’Assise telle que portée par Pasolini, m’ont permis de considérer toute expérience de vie comme essentielle, comme sujette à partage et à enrichissement, et notamment les expériences des vies les plus pauvres qu’elles résultent d’une pauvreté consentie ou d’une pauvreté subie. 

En sortant de la Sorbonne ce vendredi 17 octobre, après une cérémonie d'installation des nouveaux lauréats de l'Institut Universitaire de France, je tombe dans une petite rue transversale à la rue des Écoles sur un SDF affairé à plastifier dans la rue des articles découpés et tous issus de la revue Sciences & Vie. Dans une sacoche, je peux constater que le clochard n'a pas chômé car ce sont plusieurs centaines d'articles qu'il trimbale. Volontairement discret et oeuvrant à l'abri des regards, il semble habité par une sorte d'urgence existentielle. Je le vois classer et reclasser ses petits articles plastifiés. Intrigué, je décide de l'interrompre dans sa tâche pour lui demander ce qu'il fait exactement. Il regarde, il me sourit : "vous ne pouvez pas comprendre"... Bien que ma tête ne possède visiblement rien qui reflète une hexis corporelle de chercheur... Peu importe... Je persiste dans ma conversation avec cet homme qui n’est pas sans me rappeler le Père Lacloche de mon enfance avec son pantalon vert trop large, son pull rouge et sa moustache... "OK, je ne comprendrais sans doute pas, mais vous, essayez de m'expliquer"... L’homme, abîmé par des années de clochardisation mais aux articles plastifiés soignés, se lance : "vous voyez, les revues de sciences sont très mal rangées et ne nous apprennent pas du tout ce qu'elles devraient nous apprendre... Elles racontent des événements scientifiques pour satisfaire un certain lectorat, mais elles n'organisent pas ces informations entre elles. C'est pour ça que je les découpe, que je les plastifie, et que je les reclasse jusqu'à trouver le "bon ordre scientifique". J'ai sous le coude des centaines d'articles cumulés depuis huit ans grâce à un pote kiosquier qui me donne tous les numéros... Je fais le tri, je garde ceux qui me semblent pertinents et je les fais converser entre eux. Génétique et recherche atomique, progrès en cardiologie et avancées en neurosciences, astronomie et sciences sociales du comportement, etc ... Je casse les frontières disciplinaires et tire les fils entre tous les faits qui font parler le monde autrement. C'est mon histoire des sciences à moi, une histoire qui vous ferait froid dans le dos quand on voit mieux les chemins étranges que nous sommes en train d'emprunter... Vous voyez, vous ne pouvez pas comprendre"... Mon téléphone me rappelle mon rendez-vous suivant... Je suis un peu démuni et embarrassé... Je lui dis, que "si, je crois que je comprends ce que vous dites, mais..." Mais voilà... L'homme ironise "Je suis dans la rue, vous aussi, je vais y rester, pas vous, je vous laisse à vos certitudes... Mais demandez vous bien où se trouvent les vrais découvreurs d'aujourd'hui !"... Tout cela me chamboule. Je l'avoue... La même journée, durant l’après-midi, les chercheurs du collectif Sciences en Marche manifestaient dans la capitale pour demander plus de considération pour l’emploi scientifique au gouvernement de François Hollande. Mon plastifieur de Sciences et vie, continuait, lui aussi, mais d'une toute autre manière, sa tâche dans la rue.

Je décidais alors de rapporter cette courte entrevue sur ma page Facebook car elle me semblait digne d’intérêt tout comme je l’avais déjà fait la veille car j’avais déjà été un peu chamboulé dans mon confort conceptuel de chercheur par une drôle de confrontation avec un chauffeur de taxi particulièrement docte. L’homme était d'origine marocaine. Il était venu en France quelques années plus tôt pour faire une thèse de philosophie et préférait désormais conduire une voiture... "La liberté, l'indépendance"... La philosophie lui servait - disait-il - à vivre tellement mieux que tous ses collègues. L'homme aimait parler. Il me demanda quel était mon métier. Je lui répondis "sociologue" car je pensais que c'était un résumé pratique. Il me regarda dans le rétro et s’écria : "non, vous ne pouvez pas dire ça ! Un sociologue, c'est un homme vieux qui a apporté quelque chose au monde... Marx, Weber, Durkheim,... Ça, ce sont des sociologues... Mais un homme de votre âge et habillé comme vous êtes... J'entends que vous puissiez dire que vous êtes un consultant en problèmes sociaux, un chercheur en sociologie à la limite, un spécialiste du marketing sans doute... Mais sociologue non. Regardez BHL.... Vous trouvez qu'il mérite l'intitulé de philosophe ?"... Je lui répondis que non. Il reprit "alors vous voyez, vous n'êtes pas sociologue, CQFD... D'ailleurs je vais vous le prouver, je suis sûr qu'à votre âge, vous ne savez même pas qui a inventé l'épistémologie. Si vous me le dites, je vous offre la course !"... Je lui répondis : "que beaucoup ont participé à définir l'épistémologie, Kant, Hume, Descartes, Ferrier,..."... Le chauffeur m’arrêta : "ce n'est pas du tout la réponse que j'attendais, je ne vous offre pas la course, c'est Bachelard, le seul, le vrai qui a inventé l'épistémologie,..." Je tente de nuancer avec gentillesse... "Vous ne croyez pas que Bachelard, l'auteur du Nouvel Esprit scientifique, ne s'est pas plutôt penché sur la notion de "rupture épistémologique" ?". Coup d'œil dans le rétro... "Vous êtes qui vous ? Vous avez écrit des livres ? Vous avez fait une thèse ? Vous l'avez publié ? Vous me devez 17 euros"... Le chauffeur me tendit la main, me lança un clin d’œil appelant complicité. Je fis à ce moment la pleine expérience d’une rupture épistémologique convertie en rupture taxicologique. Sans que je sache réellement pourquoi, coup sur coup, ce chauffeur de taxi tout comme mon Lacloche plastifieur, m’ont fait beaucoup de bien, une sensation d’être remis à sa place à un moment opportun de la vie tout en retendant les fils qui me lient à mon enfance de lecteur assidu du Journal de Mickey, certes, mais aussi de Sciences et vie, de Tintin, d’Homère et de Jules Verne. Tout cela s’accompagnait d’un désir presque compulsif de relater ces deux rencontres sur les réseaux sociaux histoire de partager un peu plus que des anecdotes. Curieusement, les commentaires qui s’ensuivirent furent plus nombreux qu’à l’habitude. Parmi ces derniers, celui de Jean-Loup Salzmann, président de l’Université de Paris XIII, médecin et Président de la Conférence des Présidents d’Université : «le trouble obsessionnel compulsif (abrégé TOC) est un trouble mental caractérisé par l'apparition répétée de pensées intrusives - les obsessions - produisant de l'inconfort, de l'inquiétude, de l'appréhension et/ou de la peur ; et/ou de comportements répétés et ritualisés - les compulsions - pouvant avoir l'effet de diminuer l'anxiété ou de soulager une tension. Les obsessions et les compulsions sont souvent associées (mais pas toujours) et sont généralement reconnues comme irrationnelles par les personnes sujettes au TOC mais sont néanmoins irrépressibles et envahissantes, diminuant le temps disponible pour d'autres activités et menant parfois jusqu'à la mise en danger. Elles ne se fondent généralement pas sur des interprétations délirantes». Le commentaire de Jean-Loup Salzmann me fit sourire, je me suis demandé s’il s’adressait à moi, à mes questionnements épistémologiques ou bien à mon ami Lacloche plastifieur. Cela m’a pris quelques secondes pour trancher. J’ai pensé à Mummy de Xavier Dolan, envie de vernir les ongles en noir et de danser en chantant On ne change pas de Céline Dion mais j’ai opté - c’est rare - pour Mylène Farmer : Désenchantée. Le son était pile ce qu’il fallait pour me rappeler à la nécessité de convoquer chaque fois que les circonstances du quotidien l’exigeraient de nouveau, cette part d’enchantement utile à inspirer ce que je pense savoir autant que ce que je pense encore être susceptible de découvrir. 

05 octobre 2014

DE L'INTÉRÊT DU PUBLIC comme projet d'intérêt général

Des paroles qui se télescopent de toutes parts autour du régime de l’intermittence depuis ces dernières semaines, on retiendra dans la bouche des uns et des autres, cette volonté d'affirmer, parfois non sans difficulté, le sens de ce lien indéniable entre ledit régime et la promesse qu’il sous-tend pour faire exister et perdurer les arts et la culture dans notre pays d'exception(s). On comprend bien d'ailleurs qu’il faille élever ces débats à un niveau d’abstraction de principe où chacun prétend défendre "LA" culture en contournant du même coup "LA" question sociologique fondamentale et pourtant, on l'espère, fondatrice de toute politique culturelle digne de ce nom : quel idéal de public(s) souhaitons-nous façonner grâce à nos politiques publiques en matière de culture ? Si l'on consulte çà et là, les forums qui, sur le net, accompagnent les réactions à la crise que nous traversons sur l'intermittence, il faut avouer que les paroles des spectateurs, même lorsqu'elles sont très compréhensives, expriment globalement en creux l'espoir de se voir prises en considération autrement qu'à travers des appels à la solidarité avec celles et ceux qui les font rêver, espérer et qui sont, à leurs yeux, des "porteurs et des fabricants de sens".

En créant le Festival d'Avignon - c'est le coeur de son projet - Jean Vilar espérait partir à la rencontre des spectateurs citoyens pour partager avec eux une réflexion politique sur le monde en cours grâce et par le texte de théâtre. Cette ambition élaborée dans la France en reconstruction après la Seconde Guerre Mondiale va donner ses contours à une éducation populaire pensée à l'aune de la culture. C'est, du reste, la force du projet de Vilar, que d'être habité par la conviction que le théâtre peut élever un public réuni, affranchi des barrières de classes, pour éveiller sa conscience sociale. C'est aussi ce qui créera son désespoir lorsqu'en 1968, à l'issue d'une première enquête sociologique dans la Cour d'honneur du Palais des papes, il réalise que les ouvriers et les employés ne sont pas là présents aussi nombreux qu'il l'espérait et ce même si, à l'époque, ils sont bien plus présents dans le grand théâtre avignonnais que dans tout autre théâtre français. Qui sait encore qui est Vilar aujourd'hui et qui comprend le sens de ces combats impérieux pour le public ? Sans conteste, la gauche de Mitterrand se verra inspirée par l'homme de théâtre en reprenant à son compte cette question des publics. Elle sera même l'un des moteurs d'une politique sans précédent avec la décentralisation culturelle au point de devenir l'un des marqueurs les plus emblématiques de la gauche au pouvoir. La France s'inscrit alors dans l'idée que si elle n'est pas la nation la plus diplômée du monde, elle peut être la plus cultivée. C'est d'ailleurs sans doute la plus grande réussite de la France de Mitterrand que d'avoir érigé la culture en projet politique global, en priorité propre à structurer une identité nationale au point que tous les gouvernements qui vont se succéder jusqu'en 2012 vont se sentir "obligés" par les questions de culture en essayant de préserver un legs devenu un programme d'intérêt partagé. Cependant, en quelques décennies, les publics sont devenus peu à peu un prétexte de l'action culturelle plus qu'une inspiration réelle. Les institutions culturelles ont su mettre en place des actions de médiation entre l'art et les spectateurs, les évaluations sur la fréquentation produisirent leur chiffres ronronnants, la mesure de la réussite ou de l'échec de la démocratisation ne semblent plus intéresser que quelques spécialistes des sciences sociales dont les résultats de recherche ne nourrissent plus qu'occasionnellement les politiques publiques. Le signe ultime de ce renoncement a d'ailleurs été donné par un autre Mitterrand - Frédéric - lorsqu'il entend défendre la "culture pour chacun", preuve éclatante s'il en est de l'abandon d'une ambition collective pour la nation, comme pour la jeunesse qu'il n'imagine qu'en spectateurs individuels comblés par un écran ou une tablette qui lui donnent l'illusion de mettre le monde à sa portée. Très vite, on a ajusté le tir : "ce Mitterrand-là n'est pas de gauche !" Ce que l'intéressé - lui-même - n'a jamais nié. Bon an mal an, il maintiendra cependant la sensation d'une culture incarnée en phase avec une succession de plus en plus lourde à porter. 

Sans tapage, la culture, elle, entendue au sens large, du spectacle vivant aux industries culturelles, est devenue au fil des ans l'un des principaux secteurs créateurs d'emplois et de richesses pour notre pays. Un capital qui prend d'autres couleurs à l'aune du numérique avec lequel la génération des politiques de plus de 60 ans reste à la peine. Plus rares d'ailleurs, même chez les plus jeunes, sont les politiques à droite comme à gauche qui vont tenter de s'approprier ces questions de politique culturelle, plus rares encore sont ceux qui remettent au coeur de leur discours la notion de public(s). Une analyse cursive des discours des uns et des autres nous montre que moins d'une quinzaine de personnalités politiques à gauche comme à droite s'emploient à l'articuler régulièrement à des objectifs programmatiques visant à envisager l'enjeu majeur que représente le "public de demain". De même, le long discours de Manuel Valls prononcé la semaine dernière - un inédit de la part d'un locataire de Matignon - laisse entrevoir à plusieurs reprises l'ombre du public se gardant bien de l'assimiler à un consommateur de culture en se référant à la rencontre qui doit d'exister entre "l’art et le public qui se fait sur tout le territoire. La France - ajoute-t-il - c’est la culture. La France aime la culture. […] Depuis plus de 50 ans – c’est l’honneur de notre pays ! – la France a su trouver un consensus pour donner à la culture toute sa place dans nos politiques publiques et dans notre société. Pour qu’elle ne soit pas le privilège de quelques-uns, mais un bien commun, qui puisse être accessible au plus grand nombre. Sans culture, la vie n’est que sécheresse. La culture, ce n’est pas un supplément d’âme. Non! C’est l’âme de notre pays. Elle dit beaucoup de ce que nous sommes. […]  C’est aussi un patrimoine et notre identité". Sans doute les conflits liés à l'intermittence rendent-ils moins audible cette part du discours du Premier Ministre où culture et identité nationale des citoyens s'inscrivent côte à côte sur une même partition. Certains pensent que ce discours arrive bien tard. Ce serait dommage néanmoins de ne pas l'entendre dans son intégralité car il possède la vertu de réinscrire l'intérêt du public en tant que projet d'intérêt général en l'interpellant pour qu'il soit au bien au rendez-vous de la culture, pour qu'il reprenne la place là où on l'attend, pour laquelle on l'invoque. En amour, comme "en culture", les rendez-vous manqués sont souvent bien pires que les rendez-vous ratés. Il arrive qu'on y pense, il arrive aussi qu'on l'oublie. Il n'empêche qu'in fine, c'est bien le public et lui seul qui sera l'arbitre des élégances politiques en matière de culture. Le théoricien Stephen Wright a longtemps disserté sur les oeuvres à "faible coefficient de visibilité artistique". Ses conclusions méritent d'inspirer toute question touchant à la création sans public car, lorsque la spectatorialité de l'art n'existe pas, c'est la création elle-même qui disparaît en ne signant rien d'autre qu'un testament sans héritier. De fait, la responsabilité de toute politique culturelle est avant tout une responsabilité de la transmission. Transmission de savoir-faire, de métier, d'un art, d'une inspiration, d'un travail converti en imaginaires, transmission d'une génération à une autre du goût, de la joie, du plaisir. Ceux qui  savent ce qu'a été le combat de Vilar à Avignon vis à vis toutes ces formes de la transmission ne peuvent qu'être sensibles à leur tour - d'un Festival à l'autre - aux paroles presqu'incantatoires que le jeune réalisateur Xavier Dolan va adresser aux jeunes de sa génération lors de la remise du prix du Jury de Cannes le mois dernier, des paroles qui subsument sous quelques mots nos plus belles ambitions pour l'art et la culture, pour les artistes et leurs publics :  "Accrochons nous à nos rêves, car nous pouvons changer le monde par nos rêves, nous pouvons faire rire les gens, les faire pleurer. Nous pouvons changer leurs idées, leurs esprits. Et en changeant leurs esprits nous pouvons changer le monde. Ce ne sont pas que les hommes politiques qui peuvent changer le monde, les scientifiques, mais aussi les artistes. Ils le font depuis toujours. Il n'y a pas de limite à notre ambition à part celles que nous nous donnons et celles que les autres nous donnent. En bref, je pense que tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n'abandonne jamais. "

[Article publié en version courte dans le quotidien Le Monde du samedi 28 juin 2014]