24 novembre 2011

INTOUCHABLES, les raisons d'un succès par Frédéric Théobald (La Vie)

Derrière le triomphe de la comédie et du décapant duo François Cluzet et Omar Sy se devine une France moins frileuse qu’on ne le dit. Explications.

Driss, le jeune déshérité de la banlieue (Omar Sy), et Philippe, le grand bourgeois tétraplégique (François Cluzet). D’abord, il y a les chiffres, exceptionnels, qui pointent allègrement vers les firmaments du cinéma : plus de 5 millions d’entrées en deux semaines. Mieux que les Aventures de Tintin, lancées pourtant dans un grand fracas média­tique et marketing. Et ce n’est pas terminé ! Intouchables est parti pour trôner en haut du box-office 2011.Derrière ces chiffres, il y a aussi, à l’évidence, des spectateurs. Ce sont eux qui, par le bouche-à-oreille, font le succès du film d’Olivier Nakache et Vincent Toledano. Et pour Emmanuel Ethis, sociologue et cinéphile, auteur de Sociologie du cinéma et de ses publics (Armand Colin), Intouchables a cette vertu : il libère la parole. « Tout comme Des hommes et des dieux, ou le film iranien la Séparation, cette comédie nous offre les mots pour parler de la vie et nous donne envie d’échanger. Le cinéma, ne l’oublions pas, ne se résume pas à un face-à-face entre soi et l’écran. Réussi, il se meut en une invitation à la communication. »Parler, dialoguer, non pour broyer du noir, en écho à la crise, mais pour faire résonner une petite musique chaleureuse et positive. À travers cette amitié entre un exclu de la banlieue et un tétraplégique, Nakache et Toledano racontent une belle histoire, mais estampillée « vraie ». Tout comme La guerre est déclarée, de Valérie Donzelli, qui avait aussi su toucher au cœur les spectateurs en s’attachant au combat d’un couple confronté à la maladie de son enfant.

Faut-il alors stigmatiser des diver­tissements qui, à coups de bons sentiments, assommeraient la populace ? Voilà une critique, «vieille comme le spectacle de masse», qui hérisse Emmanuel Ethis. L’art, rappelle-t-il, loin de nous éloigner de la réalité, nous en rapproche. Mieux, loin de nous endormir, «le cinéma nous ­galvanise, il nous remplit d’énergie ». Et le rire, plus encore que les larmes, « permet de ne rien éluder des questions graves, de tout dire, mais gentiment, positivement». En d’autres temps, les films de Frank Capra (La vie est belle) ou les comédies italiennes (type Mes chers amis, de Monicelli) furent de puissants révélateurs des sociétés américaine et transalpine. La recette n’est donc pas nouvelle. Mais si Intouchables fait mouche, aujourd’hui, c’est, estime Emmanuel Ethis, parce qu’il met le doigt sur un problème sensible : l’altérité. Entre Driss, le jeune Noir déshérité, et Philippe, le grand bourgeois fortuné, le choc est moins social que culturel. Et le duo Nakache-Toledano ose un slogan simple : « Haut les cœurs ! » « Le film nous suggère que la solution n’est pas technocratique. Elle est entre nos mains, elle repose sur la confiance partagée », analyse Emmanuel Ethis. Et le bouche-à-oreille ne dit pas juste « c’est drôle », mais « vas-y, tu comprendras », bref, derrière le rire, il y a aussi « une quête de sens ». Là aussi, on pourrait évoquer de belles paroles. Ou saluer l’utopie, comme chez Guédiguian, qui dans les Neiges du Kilimandjaro, veut encore croire, avec le sourire, à une solidarité des pauvres. Pour Emmanuel Ethis, Intouchables fait néanmoins écho à une réalité. À un besoin de communication dans un monde qui clive. Et là c’est le président d’université qui s’exprime : «Avignon est une université populaire, qui totalise 48 % de boursiers, un record. Mais nos étudiants exultent de pouvoir se mélanger, de se confronter à d’autres milieux.» De fait, Intouchables, de par son large succès, fédère des publics différents. Bien sûr, c’est du cinéma, mais une France capable d’applaudir à Intouchables n’a probablement pas abdiqué la générosité.

03 novembre 2011

JAMES FRANCO, Man in the Mirror

Wallon, Zazzo, Lacan, Winnicott, Dolto, nombres de psychologues et de psychanalystes ont contribué à affiner, à transformer, à déformer même cette drôle de notion que le sens commun s’est appropriée : le stade du miroir. Les miroirs devraient – pense-t-on – nous aider à prendre conscience de notre unité corporelle, une conscience que l’on acquiert, enfant, devant l’image reflétée de nous-mêmes. Sans user de ces dérives faciles qu'autorise les jeux de mots, on peut entendre que le miroir est aussi une sorte de stade dans lequel nous apprenons à jouer, à maîtriser, à reprendre pied avec soi. Certains fuient leur image et se détournent des reflets. D’autres sont à la recherche de miroirs qui leur conviennent mieux, avec tout le barda d’éclairages idoines qui les accompagnent. Quelques-uns se regardent sans se poser de questions, mais les plus nombreux demeurent ceux qui se confrontent à leur image et le font activement.

Jean Cocteau a écrit cette merveilleuse formule : "je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va. Du reste, regardez vous toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre." Cette formule devrait sans nul doute nous inciter à penser que les miroirs sont bel et bien des stades où l’on joue mais également qu’il existe non pas un mais plusieurs stades du miroir qui diffèrent tout au long de la vie. On n’a de cesse de se réapprivoiser avec de nouvelles rides, de se reconnaître alors que notre mémoire nous joue des tours et que notre cerveau conserve de nous une image toujours juvénile. On n’a de cesse de se rectifier cette micro-mêche de cheveu qui est invisible pour tous sauf pour nous-mêmes et l’on apprend à accepter doucement que le miroir ne nous renverra jamais cette image conforme de nous mêmes que pourtant nous souhaiterions rencontrer et qui nous offrirait, à coup sûr, une immense tranquillité de notre identité « pour-soi » pour reprendre le lexique goffmanien.

Le comédien James Franco vient de se retrouver face à lui-même à l’occasion d’un exercice proposé par le New York Times Magazine à 14 acteurs marquants de l’année 2010 parmi lesquels Michael Douglas, Natalie Portman, Tilda Swinton, Jesse Eisenberg et Matt Damon. Il est, dans cet exercice cinématographique, le seul à exhiber son narcissisme social en se livrant à une drague charmante et néanmoins troublante de sa propre image face à un miroir (cliquez ici pour consulter le film). Tel un Jean Marais tout droit sorti d'Orphée, il va littéralement "s'auto-séduire" nous rappelant par là même des je(ux) d’images auxquels nombre d’entre nous se sont parfois exercés, enfants. On abandonne ces jeux qui - lorsqu’on les revoit en prenant, de fait, conscience qu’on les a oublié mais qu’on y a pourtant participé - nous interpellent sur la durée utile qu’il nous faut passer devant une glace pour que soit réveillé voire préservé un désir nécessaire pour continuer à exister socialement : le désir intime de soi. Lorsque des acteurs de cinéma comme Franco, Delon ou Marais nous rappellent à ce désir, ils ne commettent aucun excès masturbatoire mais seuls et seulement un rappel à l’ordre social.

01 novembre 2011

THE SOCIAL NETWORK, un tout petit monde

Université d’Harvard, 2003. Dans un bar, une étudiante en droit décide de rompre avec son petit ami parce que selon elle, il n’est un «sale con» uniquement centré sur lui-même et un univers dont elle n’a pas la sensation de faire partie. Plutôt que de la retenir, Mark Zuckerberg – le «sale con» - qui se trouve être, lui, étudiant en informatique, décide de se venger. À cette fin, il met au point un programme qui permet à tout étudiant inscrit sur le réseau interne d’Harvard de choisir entre deux photos d’étudiantes appartenant chacune à deux facultés différentes de l’université, celle que l’on trouve la plus belle. Zuckerberg va bien sûr en profiter – c’était son but initial - pour déclasser son «ex». En quelques heures, le programme, conçu depuis sa chambre d’étudiant, rencontre un tel succès qu’il parvient à saturer puis à faire boguer le réseau du campus. À l’affut du type de talent développé par Zuckerberg, deux étudiants fortunés, les jumeaux Winklevoss, vont proposer à l’informaticien de développer un site plus sophistiqué pour faciliter les rencontres sur le campus d’Havard. Mais, cette commande initiale va évoluer et se transformer dans l’esprit de Zukerberg. En observant les comportements des étudiants de son université, en décodant ce qui se dit dans les interactions sociales des uns et des autres, il décide de mettre au point un site qui permettrait à tous de remplir une fiche avec sa description, ses photos, ses commentaires, son statut, ses orientations religieuses, sexuelles ou politiques, son parcours. Nous sommes en février 2004, et le site The Facebook fait son apparition sur le web. Plus de la moitié de la population undergraduate de l’université d’Harvard y était inscrite. Et, en quelques mois, après s’être ouvert aux universités de Stanford, Columbia et Yale, Facebook va se propager dans toutes les universités des Etats-Unis et du Canada jusqu’à atteindre le succès mondial que l’on connaît aujourd’hui.

Présentée ainsi, l’histoire vraie de Facebook et de ses créateurs n’aurait pu être qu’une chronique de plus à ajouter au répertoire des biographies de « ceux qui ont réussi leur vie ». Mais, le réalisateur David Fincher et le scénariste Aaron Sorkin s’en sont saisi pour en faire l’un des films de campus les plus achevés qui soit et raconter par le biais d’un film le processus de création du célèbre réseau social qui ne devient perceptible et intelligible précisément par ce que les ressorts d’un film de campus permettent de raconter. Ce film sorti sur les écrans en 2010 s’intitule The Social Network. La catchline inscrite sur l’affiche donne le ton : « Vous ne vous faites pas 500 millions d’amis sans vous faire quelques ennemis ». Celle-ci fait directement référence à la manière dont Facebook nous permet de nous construire notre réseau social sur la toile, interpellant ainsi très directement les utilisateurs et les accros à ce site qui, somme toute, sont susceptible d’être le premier public du film, en l’occurrence, le public étudiant. Mais d’évidence, après avoir vu The Social Network, on pourrait fort bien imaginer une autre catchline, sans doute moins accrocheuse d’un point de vue marketing, mais beaucoup plus descriptive de ce que raconte cet archétype du film de campus : « il y a des idées qui ne peuvent naître que dans les universités ». En effet, ce que nous montre le film de David Fincher, c’est que le campus est un environnement propice à la l’innovation, la création et l’expérimentation. Mieux il nous renvoie à notre propre contemporanéité où une invention ne naît plus nécessairement dans le laboratoire d’une université, mais dans la chambre d’un étudiant présenté apparemment asocial, mais de fait très attentif à toutes ces interactions sociales qu’il a du mal à vivre dans la « vraie vie ». En réalité, ce qui fait de The Social Network le film de campus par excellence, c’est qu’il nous fait prendre conscience que le véritable laboratoire d’Harvard ne serait pas ce lieu labellisé comme tel, bardé de postes informatiques et d’éprouvettes, mais bien le campus lui-même.

(Extrait de l'ouvrage à paraître en 2011 : Films de campus, l'université au cinéma par Emmanuel Ethis et Damien Malinas)